LE SEUIL DE LA VIE
A Paul Fort
Des sii petites filles en pareil uniforme de tabliers noirs à fleurettes roses, la gouvernante passait la revue matinale.
Elle inspecta les mains. Certains ongles mal fourbis ou souillés encore par l'encre provoquèrent une indignation qui anima le visage granitique de la dame. Par le travers de ses lunettes proressionnelles en or, elle darda des regards acérés.
« Je double, pour ce tantôt, le cours de mathématiques. Mesdemoiselles... T.a promenade, je l'abrège d'une heure!.. Princesse Bertha!.. Votre Altesse a encore sucé sa plume, malgré ma défense?.. Vraiment!., ah!.. Et où l'avez-vous prise, Tencre violette qui tache votre lèvre?.. Où?.. Je vous le demande?., ah vraiment!.. Princesse, à votre ;\ge de grande personne?.. Songez un peu aux devoirs qui vous attendent... Vraiment! »
Les gros bras de madame Hlade s'étendirent en croix, contre le ciel orageux dont la lumière rendait plus blafardes les pierres des balustres entourant les pelouses, ainsi que la façade basse, simple, du
palais étendu entre les sombres frondaisons des sapins et celles, plus claires, des tilleuls historiques.
11 y eut un silence où se glacèrent les jeunes cœurs. A leurs pieds, les six fillettes contemplèrent la mosaïque, porphyre et grès, précédant, sur la torrasse, le pavillon de leur demeure particulière. Alors la toute petite, Gertrude, dernière par le rang de taille, laissa se marquer sur sa grasse figure une lippe qui annonçait des larmes. L'effort fut sincère pour les retenir. Les doigts minuscules fripèrent le pan du tablier noir à fleurettes roses. Les bonnes joues blanches se gonflèrent, et les gros yeux se noyèrent dans les eaux du chagrin.
Parce qu'elle feuilletait son calepin, la gouvernante ne s'aperçut pas d'abord de ce drame. Gertrude mit ses poings aux paupières; sa bouche grossit. Avec une voix de trompette à demi bouchée, elle protesta: «Je ne verrai pas les cygnes... I »
« Vous pleurez... oh... bébé! » Les sœurs s'empressèrent, car l'incident permettait de rompre la monotonie du rang. Autour de la pleureuse, elles furent des consolatrices à mouchoirs brodés et à paroles câlines.
— A vos rangs, je vous prie... à vos rangs! Princesse Glotilde.. ! M'entendez-vous? Ne pleurez pas, princesse Gertrude. Je dirai que l'on vous conduise pour rendre visite aux cygnes... mais vous seule...
Les six princesses reprirent la ligne et collèrent contre les tabliers leurs bras pendants.
Au bout de l'allée verte en perspective jusque des pièces d'eau, les gardes-chasse, sur une ligne aussi, faisaient l'exercice pour le plaisir quotidien du vieux prince de Stittburg. En paletot de ca-
oulcliouc, l'arbitre de l'Europe reclifiait avec sa canne les positions militaires. De temps à autre, il se retournait vers l'alignement opposé de ses peliles-filles, et menaçait du doigt, si la gouvernante exprimait, par gestes, du mécontentement. Attachés aux pas du prince, les deux molosses gris de bondir alors, en aboyant, pour unecolèrejoyeuse de gueules rouges. Et les enfants ne savaient point si c'était jeu, ou calamité.
— Princesse Bertha, dirai-je à Monseigneur que vous avez usé d'encre violette pour une écriture que je ne retrouve dans aucun de vos cahiers !..
— Madame... il ne faut pas l'avertir I... je vous prie...
— Vous avez écrit...
— Oui, Madame...
— A qui... 1 Pour qui avez-vous employé l'encre violette ?
— Pour ma cousine Amélie de Savoie...
— Votre Altesse manque au respect de son rang... La vérité n'est pas dans sa bouche...
— Madame !...
— Plaît-il?... Ne suffit-il pas?...
La gouvernante frappa dans ses mains. Pivotant sur leurs talons, les six petites réussirent un quart de tour si merveilleux d'ensemble guerrier, qu'au bout de la pelouse, l'aïeul leur fit par approbation un salut militaire. Les molosses donnèrent de la voix. Les gardes-chasse se déployaient en tirailleurs.
Quand elles eurent pénétré dans la salle tendue de vert qui servait de classe au rez-de-chaussée de leur pavillon séparé par les boulingrins du bàli-
ment principal, elles comprirent toutes la grave colère de la gouvernante, f^e hahy ne se permit, ce m itiii-là, nul gazouillis intempestif; et barbouilla savamment sa page de zigzags très pareils aux apreaces imposées par le modèle d'écriture. Devant le tableau noir, liertba tremblait en traçant un polyèdre régulier que coupa leplanK,L, M,N. Mais elle ne léussit pas à mesurer les angles, et dut retourner jusque son pliant, sur un geste de la dame silencieuse.
Du reste, h travers les lunettes d'or qui, brouillées sans cesse, exigeaient Tintervenlion du mouchoir, la dame suivit mal, elle-même, le calcul d'équations dins lequel s'embarrassait la princesse Clotilde. L'enfant malicieuse en profita pour consulter le mémorandum inscrit au crayon sur le revers de sa manchette. Moins heureuses, lesprincesses Stéphanie et Marguerite ratèrent la preuve par neuf d'une division de chilFres décimaux. Il n'y eut que la pelite rousse, Pauline, qui revêtit convenable mentlasurface noire d'une multiplication immense, à la craie. « C'est bien ! » dit la dame.
Presque aussitôt elle ordonna que l'on écrivit sur les cahiers de cours. Les plumes plongèrent dans les encriers de faïence. Un môme grattement courut de gauche à droite, selon la voix triste de la gouvernante qui expliquait la manière dont Archimède inventa la Vis creuse, la Poulie mobile, et l'Orgue mécanique.
Berlhi possédait cette expérience d'écolière qui permet à l'oreille d'entendre, à la main de noter les choses entendues, sans que l'esprit intime prenne une part réelle àces deux opérations. Vraiment l'his-
LES TENTATIVES l'ASSIONNÉKS 7
toirc dcrencre violette occupail trop son î\ine pour qu'elle n'usât point î\ l'extrôme de cette habileté. Madame Bhide découvrirait vite que cette encre-là était celle de la princesse, leur mère; que, par suite, Hertha avait pénétré sans permission dans les appartements particuliers, afin de transcrire sur du beau papier vélin, une lettre clandestine donc, abominable. xV l'idée dos conjonctures (jui allaient suivre, l'imai^Mnation de Bertha s'épouvantait.
Le petit archiduc était si joli. Lui ferait-on du mal, la lettre une fois découverte dans la poche de la veste en velours vert?
On se conte d'allVeux récils sur la cruauté bisltrique des Silbershausen; celui de l'Usurpatrice enfermée, dans une grotte des Carpathes, au bord de la route, et qui vécut, trente ans, de la seule nourriture que lui offraient, entre les barreaux de l'ouverture grillée, les voyageurs. Bertha se prévit déguisée en mendiante pour apporter, entre ces barreaux-là, des confitures de gingembre à l'archiduc Ulrich.
Elle se félicita de lui avoir adressé seulement ces treize mots quelconques : « On doit nous conduire, P après midi, au lac des cygnes. — Princesse Bertha von Slittburg. » Sa signature entière son orgueilleuse signature ôla même, selon elle, à ce billet, l'apparence d'un délit que l'on cache. Comme il la peinait d'avoir mis en cause Amélie de Savoie I Autant eût valu tout avouer.
Elles ne quittèrent plus sa mémoire, les dures paroles de madame de Blàde l'accusant d'avoir enfreint, par un mensonge, les lois do la noblesse.
Pour cette accusation, la jeune fille eût pleuré. De peur que ses sœurs ne vissent le trouble de ses yeux, elle dut plus incliner la tête vers les pages que son adroite main noircissait en fixant la conférence sur le génie d'Archimède.
Madame Blâde ne prolongea le cours que d'une demi-heure. Quand elle se fut levée pour qu'on la suivît sur la terrasse, Bertha crut défaillir. N'allaiton pas la conduire jusqu'au palais, comparaître devant sa mère, ou l'aïeul. Par chance son père assistait à la Diète de l'Empire.
Mais la gouvernante d'abord appela les domestiques et commanda le crocket. On établit le jeu. Gertrude coucha dans une petite charrette de bois verni la poupée la plus grande qu'on appelait Tata, du nom de l'impératrice Augusta, dont elle avait la haute taille, le port vénérable, et la chevelure touffue.
Quand Stéphanie eut « croqué » deux fois, au grand dépit de Marguerite et Clotilde, la petite Pauline anima la partie de tout son entrain. Les tabliers noirs à fleurettes roses se groupèrent. Madame Bifide, alors, emmena la princesse délinquante qu'elle avait mise à l'écart, d'un signe, au début de la récréation.
« J'ai réfléchi, dit la dame. J'imagine que si Votre Altesse estime obligatoire de mentir, pour cacher le nom du destinaire, il faut que des motifs très graves l'aient conseillée. Oui. Si Votre Altesse ne croit pas devoir me confier ces motifs, j'insisterais à tort. Je me contenterai donc de transmettre ce refus de confiance à Monseigneur quand il sera de retour. Dois-je agir ainsi V... Soit... Seulement que
Votre Altesse me permette de le lui dire... il m'est pénible... très pénible, de voir combien peu j*ai su mériter sa sympathie.... Apres tous mes efforts, seize années d'efforls, presque, pour faire d'elle une personne digne de commander aux nations... Je regrette fort.. »
Madame Blàde s'interrompit. Deux pleurs roulèrent sur ses lunettes d'or, le long des joues pétrifiées de la savante personne. Tout le cœur de la princesse fut révolutionné. Depuis sa plus lointaine enfance, jamais elle n'avait vu la gouvernante en larmes. La peine entière manifestée par la dame passa dans l'émotion de Bertha, et ce lui permit de pleurer enfin, comme elle en avait envie, non sur la détresse de madame Bliide, mais sur la peur d'encourir une punition de son père et la crainte de ne pas revoir Ulrich. Très habilement elle mit ses bras à la grosse taille de la gouvernante, puis sanglota : « Madame Blàde, je vous aime bien, oh beaucoup, — seulement je ne peux pas dire... Je ne peux pas... »
Devant cette désolation^ la gouvernante hésita. Elle savait sa disciple orgueilleuse, comme toute la série des Stittburg, et ce lui fut une preuve véritable de sincère amitié que cet abandon sous quoi l'enfant travestissait un trouble plus égoïste.
— Calmez-vous, princesse... Ne parlons plus de ces choses... Monseigneur jugera... N'en parlons plus jusque son retour... Allez rejoindre vos sœurs.
C'était quinze jours de répit avant la grande algarade. Bertha eut voulu sauter de satisfaction. Elle se contint, ne pensa plus qu'à Ulrich, sans comprendre pourquoi madame Blâde n'avait pas
devine tout de suite ce nom du destinataire, puisque, constannmeîit q\ rencontrait le petit archiduc au bord du lac, dont il photographiait les cygnes.
Elle l'aimait dans le but de savoir, ce (]ue vaut la passion des héros, des rois retracée par la mythologie, les annales. Elle et lui ne pourraient-ils pas se cliérir ainsi qu'lléro et Léandre, ou pareillement à Cléopâtre et Antoine.
Réagir sur des multitudes d'existences, tenir cent mille vies suspendues à son geste, et le monde attentif à la douceur d'un baiser, ce lui eût paru désirable. Mais le mystère des affections amoureuses qui entraînent de si hautes calastrophes^ elle voulait, dès alors, le connaître. Ulrich enseignerait. L'inclination s'affirmait pour ses jolis cheveux pâles, et pour les prestesses d'un corps mobile, furtif, } ro npt à échapper. Bertha de Stittburg s'avouiit surtout curieuse de connaître le recel des joies promises par sa caresse inconnue.
Au bout de chemins de gazon voûtés par les verdures tendres des tilleuls, le lac aux cygnes occupe une surface considérable du parc. Cette partie demeure accessible à la population de Stittburg, minuscule ville illustre pour l'enseignement de son université, où Fichte professa. Les musées contiennent aussi d'uniques merveilles d'art. Les maisons gardent le style ancien des cités hanséatiques. La garnison de cavalerie est nombreuse. Mais, de midi à quatre heures^ les étudiants> les hussards, lel
cuirassiers et les docteurs ne quittent point la table. Madame lilade choisissait ce laps de solitude certaine pour conduire les six petites princesses hors dos grilles à llcurons d'or fermant le parc rr serve.
Elles faisaient le tour du lac; qui mesur»*, une lieue entière. Paisibles et verttîs, les eaux oblon- ^'ues suscitaient les remarques des jeunes personnes auxquelles la gouvernante répondait en instruisant. Là, des îles pleines de végétations rougeâtres et argentées, rares, s'étirent au soleil. Bertha prit moins de plaisir à les voir. Elle marchait seule, radieuse en soi. Avoir reconquis, pour deux semaines, la liberté de chérir à l'aise, lui sembla un bonheur interminable. De toute la vigueur de ses seize ans, elle dépassait Stéphanie et Marguerite, les blondes, Clotilde, la noiraude, Pauline, la boudeuse, et la petite Gertrude courant dans sa robe trop longue, avec ses ficelles, ses balles, ses boucles aveuglantes, son rire de malice naïve.
Si les ibis d'Egypte, les tlamants roses et les demoiselles de Numidie qui se nettoyaient paci- Cquement le plumage, plantés sur une seule patte rouge, intéressèrent moins Bertha, les cygnes, plus que chaque jour, lui précisèrent le vœu de glisser ainsi par la surface d'une vie limpide, semblable à la clarté du lac étendu entre ses rives heureuses.
Dans sa conscience mal experte pour analyser ses impressions, elle ne distinguait pas une autre convoitise que de se dire, comme les cygnes, ma-' jestueuse et calme en ses désirs apaisés.
Selon l'espoir, Ulrich de Silbérshàuseri atten-
dait devant les jeux des cygnes se poursuivant et fendant l'eau, l'aile offerte à la brise, tels que des nefs dont s'enfleraient les voiles blanches. De toute sa grâce adolescente, il accourut, ayant laissé son appareil photographique braqué vers les somptueux oiseaux. Bertha retint la franchise de son sourire. Elle eut l'habileté de ne paraître point naïvement empressée ou sournoisement grave. Camarade, elle donna la main au neveu de son grand-père, sans que madame Blâde jugeât utile d'empreindre de sévérité son attitude guetteuse. Même Ulrich, un peu froissé, passa du côté de Stéphanie et de Pauline, puis fut amuser Gertrude avec ses bottes hautes, sa grande pipe de porcelaine illustrée par l'image de l'Empereur, et sa minuscule casquette d'étudiant à bande orange.
L'aide-de-camp de l'archiduc qui savait l'intrigue en perdit contenance. Il crut devoir s'occuper de madame Blâde et de Bertha afin de leur servir les détails de la revue passée le matin. Assailli par les cinq fillettes en tabliers noirs à fleurettes roses, Ulrich démontait son appareil d'acajou. Il expliqua la théorie de la lumière inscrivant les reflets sur la plaque photographique ; et séance tenante, les arrangea en groupe pour opérer. Ensuite il plaça madame Blâde avec son aide-de-camp, gros jeune homme gêné. Pour conduire Bertha jusque la gauche, il la saisit au poignet et serra tant qu'elle dut, malgré son orgueil, gémir un peu.
De ce que les larmes faillirent lui poindre aux yeux, elle l'aima beaucoup plus. L'altération des traits soudains tendus, et la saillie brusque des
maxillaires révéh'^rent qu'il serrait les dents de fureur. A le sentir fort et volontaire, elle l'admirait, se fût soumise. En un regard qui devait, à travers Tobjectif, croiser celui de l'opérateur, elle tenta de mettre, durant les secondes de la pose, l'expression de sa ténacité à vouloir connaître, de lui, l'énigme défendue, l'amour qui enseigne à vivre avec grandeur.
— Je crois l'épreuve très réussie, dit Ulrich, en fermant l'appareil. Comme vous avez, ma cousine, l'œil qui parle!
L'àme de l'adolescente baigna dans du bonheur. Au cours des instants qui suivirent, l'insistance de leurs esprits à se comprendre malgré l'obligation de dissimuler, s'amusa de frôlements, de sourires furtifs, de paroles doubles par le sens.
Bertha eût voulu pouvoir se dire qu'il l'aimait afin de le répéter h des confidentes encore futures. Devant soi, elle deviendrait une personne de même importance que les reines des histoires. Ce serait la fin véritable de la sujétion où madame Blade la tenait depuis le berceau. Et en môme temps, elle se vit très courageuse, parce qu'elle préférait le risque d'encourir la colère paternelle au chagrin de se priver d'un sentiment fort. Pour la première fois elle plaçait quelque chose au-dessus de la crainte de ses parents.
Elle se libérait des entraves ordinaires; elle se sentit naître, avec une volonté ferme, un espoir immense d'agir, un autre cœur.
Malgré ses lunettes perspicaces, madame Bliide parut croire que l'intrigue favorisait l'aide-dc-camp, comte de Bùde, connu déjà dans Stittburg, pour des
i 'i Liîs tii:ntaïivp:s passionnées
frasques réjouissantes. La princesse s'aperçut, vile de l'erreur, et en déduisit les causes. Elle-même recherchait beaucoup les conversations spirituelles du comte et les eut écoutées sans fin. Il singeait avec humour les ridicules des gens d'importance. Fréquemment et secrètement, ils riaient ensemble. Cela sans doute, guida les méfiances de la gouvernante, d'autant plus que la situation du comte auprès d'Ulrich restait celle d'un ami. Sa noblesse généalogique, sa forte intelligence érudile lui prêtaient môme une certaine maîtrise d'allures encore rehaussée par les réserves et les dérobades d'un caractère pointilleux.
Madame Blâde ne se départit plus envers lui d'une bienveillance sévère qui le parqua entre les petites sœurs. Exprès, la princesse exagéra la familiarité de sa moquerie quand elle le vit tramer la brouette où Gertrude avait étendu la poupée Tata recouverte d'un mouchoir et de brins d'herbes. On simulait des funérailles. Le comte de Bûde imita le cheval de corbillard en secouant sa tête, comme si elle eût été chargée de panaches. Gertrude balbutiait, à l'instar du pasteur, la psalmodie d'un chant funèbre. Rangées en une file, endeuillées aussi par les tabliers noirs à si menues fleurettes roses, les sœurs formèrent le cortège, qui s'écarta.
— Nous, proposa l'archiduc à la princesse: faisons poser les cygnes.
' Madame Blâde se consacra en toute sécurité à la Gazette de la Ci'oix, et s'installa, pour séparation infranchissable, entre les deux groupes, certaine d'avoir écarté, l'un de l'autre, les amoureux.
Bientôt, Bertha put dire à Ulrich, tout bas:
— Mon cousin, un peu d'encre violette à ma lèvre nous a trahis. On a su que j'avais écrit.
Ils n'osaient trop se regarder, par peur de madame Blade; mais, tout oji choisissant les chûssis à plaques vierges, elle conta la mauvaise chance.
— El moi qui suis cause, par mon obstination à exiger de vous, ce mot! Vous devez me détester, à présent.
— Au contraire... oh non! Je suis contente de p.\lir pour ... nous.
Elle nia si vivement qu'il brava l'cspionnai^e et posa sur bertha un regard de passion admirative, où passi toute la promesse de délires heureux, inconnus, ce qu'elle aimait vouloir.
— bertha, il ne faut pas souffrir. Partons. Mon yacht et mes marins de Trieste sont en rade ù Hambourg. Le pasteur Inox nous mariera, biïde sait très bien la manœuvre.
— Vrai?
— Oui. Nous irons loin. On peut vivre dans les îles océaniques; et j'ai quatre-vingt mille marks d'économies, déjà.
— On serait heureux.
— Venez...
— Nous n'irions pas loin. On nous rattraperait...
— Qui sait. Et puis nous serions mariés, alors... On nous rattrapera trop lard.
Dans ses yeux, une malice pétilla. Elle eut peur d'un mensonge, et repoussa la tentation de consentir. Au hasard, elle cita une phrase de madame Blade :
— Ceux de notre naissance n'appartiennent (pi'au devoir, au destin du trône «
— Vous ne m'aimez pas.
— Et vous donci
— Moi?
— Jamais vous ne m'avez dit que vous m'aimiez. Dites-moi: « Je vous aime!»
— Je vous aime.
— Enfin 1 Et vous devenez tout pâle; et vous semblez furieux — pourquoi? — allons pourquoi?
— Parce que, je le sens bien, maintenant, je ne suis qu'un homme pareil aux autres... En parlant ainsi, je me rappelle les opéras français. Le mot est vulgaire. Je désirerais ne pas être comme les autres. Je me semble tel que le berger des images, celui qui tient une paysanne par la main, sur les gravures à deux marks pendues dans les chambres d'auberge. A quoi bon alors ôtre Stittburg et Silbershausen, capables de régner peut-être un jour, si nos plus fortes émotions entre vous et moi, se traduisent par le mot de la foule?
— Vous n'aimez pas. Moi je trouve beau de vouloir devenir humble comme la foule, et cependant je ne sais rien de l'amour que le mot... Vous savez autre chose, vous... Dites-moi est-on plus heureux, quand on sait?
— Non... Le tourment est plus fort.
— Alors je désire souffrir davantage, Ulrich. Madame Blâde les examinait. Ils se turent. En
silence, elle adora cet orgueil qu'il avait de ne pas dire : « je vous aime... » par haine du commun. Cette volonté brusque lui donnait une inquiétude délicieuse pour s'y complaire. De quelle sorte un caractère si robuste se manifesterait-il, à l'heure
ms TENTATIVES PASSIONNÉES 17
de toutes les tendresses. Par avance, elle se sentit esclave, faible, confianto.
— Je voudrais, sur votre lèvre, Bertha, baiser la tache d'encre violette, le stigmate de la peine encourue pourm'obéir. En faveur de ma joie, vous n'avez donc voulu rien redouter. Allons ensemble à Hambourg. Venez...
— Non. Et puis d'ailleurs, sommes-nous pas des prisonniers, moi du moins, je demeure prisonnière des traditions, des convenances, du monde et des hommes...
— Princesse Bertha!
Dans le bref appel de la gouvernante, il s'affirmait un ton péremptoire qui obligea l'enfant àcourir jusque la Gazette de la Croix, La lectrice ne dit rien que de s'asseoir auprès d'elle et de ne bouger plus. P>idemment, ils s'étaient encore trahis. Une dure angoisse étrangla la gorge de la jeune fille. Cependant, de la peine qu'elle aurait à subir, rien ne la révoltait, puisqu'elle l'avait attendue en échange de sa joie d'un instant.
En elle-même, des tristesses pleurèrent, mais celles de craindre une séparation, un « à jamais... « Au bord de l'eau, Biïde rejoignit l'archiduc, et l'aida sans grâce à photographier la navigation des cygnes blancs, des cygnes noirs. De toutes les flexions de son preste corps, Ulrich rusait afin de saisir dans l'axe de l'objectif les plus belles postures des bêtes recourbant l«ur col jusque sur les ailes décloses. Du contraste affirmé entre les deux jnunes gens, Bertha conclut à la certitude de sa passion. Il la confondit d'apercevoir que, préférant la parole et l'esprit de Bûde, elle ne se connût,
à son égard, rUni qui ap[)r()chat de l'nlan irraisonné.
De son intelligence, de son corps, de sa force, l'ensemble se tendait vers l'espoir de connaître avec Ulrich une intimité capable d'abolir tout secret d'âme et de vie. Ni la sagesse, ni la crainte ne prévalaient devant la douceur de vouloir qu'en la serrant contre soi, Ulrich lui fit frémir le cœur.
Assise sous l'œil grave de madame Bhide, la princesse ouvrit le nécessaire d'écaillé et d'orque l'aïeul, le vieux prince de Stittburg, lui avait offert en cadeau. Dans l'étroite glace, se mirant, elle lissait, avec le vœu de mieux séduire l'archiduc, les boucles de ses cheveux châtains à reflets de cuivre sombre, ses cheveux tendus contre l'ovale un peu sanguin de sa figure régulière.
Il revint auprès de la gouvernante et des princesses. Admirant la vigueur des cygnes pour fendre l'eau, il parla des grands voyages, vanta la construction de son yacht, et la science de ses marins, la beauté des îles océaniques, où il prétendit aller bientôt. Ainsi, par des sous-entendus, il perpétuait l'invitation à la fuite, sans que madame Blàde, attentive et pâle, quittât des yeux la Gazelle de la Croix. Afin de ne pas contredire, Bertha regardait glisser les cygu'^s.
Depuis combien de temps l'aimé-je, se demandait-elle? Petite, il suscita mes pleurnicheries en brutalisant, lorsque nous passâmes u'i hiver, sur les grèves d'une mer verte, et dans la maison aux terrasses superposées...
— Vous rappelez-vous, Bertha, le jour où je faillis vous tuer, Clotilde et vous, en obligeant mon
.poney à bondir pir dcssns los souches du parc? Vous ne me gardez pas rancune, dites, de la petite cicatrice que marqua pour toujours sur votre tempe, le fer du cheval?
— Xon, oh non... ce sera le souvenir de notre joij d'alors.
— Kt quand madame lila le nous enseignait l'hisloir.\ Il g('ographie! Hein, midimo? le ne voulais îip,)rcndre que les doscriplions de l'Afrique. Je voulais ôtre explorateur. Mon oncle le régent ne vous bénit pas, madame Blade. A cause de vos leçons je le tourmentai pour avoir mon navire; tant, qu'il dut raclielcr enfin...
— Ah... ah... lilmadame Blade décidément moro-e.
« 11 })artira, i)ensait la jeune fille. Gomme les cygnes, il glissera le long des eaux. Et, si je ne le suis, il rencontrera d'autres fiancées dans les Cours. A qui vouerai-je alors le désir de savoir le mystère que révélera son cmbrassement... »
Les premieis j>romeneurs a])|»arurent au loin dans les rubans des allées blondes. Des ombres foncèrent les ondes. Le vent plus viT retroussa les plumes folles au cou des cygnes noirs, au bout des ailes entr'ouverles. Les escadres de canards gagnèrent les angles de soleil à la surface du lac, loin des silhouetles touffues des arbres. Madame Blade lepliait la Gazette de la Croix. Clolilde et Stéphanie ferrnèrent leurs boites d'aquarelle. 11 fallut rentrer. En serrant la main de l'archiduc, Bertha parvint à empreindre sa mémoire do toute l'image heureuse que formaient ses longs cheveux fauves, sa facj blanche et carrée, ses yeux brusques, ses
fortes lèvres; et quand [madame Blâde l'eut fait marcher devant parmi les cinq petites sœurs en tabliers noirs à fleurettes roses, elle souffrit de n'oscr,'point tourner la tête vers le bruit des pas virils s'éloignant.
Il lui sembla que tout se dissipait de son espoir. Des larmes lui montèrent aux cils. KUe examina sa ridicule blouse noire à fleurettes roses, la petite fille qu'elle était encore, et son âge trop lent pour une âme si passionnée.
Depuis, en se levant, chaque matin, avec ses sœurs, dans la salle de toilette, elle se garda d'effacer toute la tache d'encre violette qui, à sa lèvre, l'avait trahie. Elle n'oubliait en aucune heure la parole de l'archiduc : j( Je voudrais embrasser la tache. » Elle prétendit en conserver un vestige au moins jusque l'instant du revoir.
Madame Blade prétexta l'incertitude du ciel nuageux peur ne plus mener les sœurs hors des grilles fermant le parc réservé de Stittburg. Les cours de mathématiques furent renforcés. On travailla la partie de l'histoire qui explique les origines de la guerre de Trente ans. Les six petites fdles en tabliers noirs fleuris de rose, se réjouirent peu autour du crocket, sur la terrasse. Le grand nez de la poupée Tata fondit, étant de cire, un soir que Gertrude s'endormit dans son petit fauteuil, près de la lampe ; et cela fit beaucoup rire la princesse de Stittburg, lorsque la gouvernante le lui apprit :
justement l'impératrice Augusta souffrait, à la face, d'un érésipMe qui lui mangeait les narines.
A la fin de l'après-midi, les six sœurs traversaient les pelouses et se rendaient à cette visite quotidienne dans les salons du palais, chez leur mère. La prestance de déesse roide et blonde, leur imposait un silence admiratif à toutes, devant elle. Il n'y avait rien de mère à filles, entre la i)rincesse et les petites. Le domestique les annonçait avec leurs titres : « Leurs Altesses, les princesses de Stittburg... Madame Blade. » Dans son fauteuil de cuir anglais, au milieu de la grande pièce nue, aux parquets en miroirs, la comtesse vêtue de soie blanche, entourée de crei)es blancs, trônait derrière une table énorme couverte de livres de comptes, de lettres décachetées, de piles de pièces d'or, d'argent^et de cuivre. A la demoiselle d'honneur touchant le clavier de l'harmonium en bois brut, elle n'ordonnait pas d'interrompre la mélodie, mais vérifiait l'heure à un chronomètre de platine placé entre les paperasses, pour noter l'exactitude de la visite.
Les fillettes restaient debout, sur un rang. Madame Bliide présentait la feuille d'observations, que la princesse parcourait en utilisant la face à main d'écaillé simple, puis souriait de la même manière chaque jour, montrait dans la fente de la bouche pâle, une denture belle. « Alors ces dames ont été sages? Oui?... Clotilde, vous avez mangé de la viande?... J'y tiens... Il faut obéira madame Bliide. Bertha, vous ne partirez pas avec vos sœurs. l*ourquoi paraissez-vous triste : hein? Vous avez mauvaise mine, mon enfant. Vous allez me
22 LES lEiNlAilVES PASSIONNÉES
conter vos petits malheurs... Ou, plutôt... attendez... j'ai tant d'affaires encore... Ce sera demain... Allez, Mesdames; aller jouer... Soyez sages. Ludwig! faites entrer l'intendant des jardins... »
Les six petites fdles s'inclinaient pour une révérence de cour, à l'ancienne mode, en cassant leurs sarraus noirs à fleurettes roses, ensuite défdaient, une par une, Bertha la première, entre les deux laquais noirs qui relevaient les portières de soie } ourpre.
Au perron, elles trouvèrent le vieux prince de Stittbnrg, l'aïeul et ses molosses gris. 11 mesurait de SI canne, la croissance de Gertrude. Lui aussi remarqua la mauvaise mine de l'aînée. « Goum, goiim, » grommela-t-il sous sa moustache, et il plauta de travers son petit feutre mou, et il boutonna son paletot de caoutchouc sur son foulard blanc. « Votre Altess ) daignera-t-elle accepter mon bras pour un tour de parc? — Oui, Monseigneur, » fît l'enfant à moitié rieuse, et qui se sentit rougir . Elle redouta une explication. Ils furent par les allées voûtées de verdures. D'abord l'aïeul se contenta de faire remarquer les géraniums et leur beau rouge. La petite main tremblait et transpirait sur la manche du prince-chancelier. Elle se récita mentalement les dates des-, longues guerres par lesquelles, victoire à victoire,, il avait, de son gros génie, affermi l'Empire. Elle pensait aux villes drapées dans l'incendie, aux bataillons suprômss déchiquetés par les feux d'artil lerie et râlant au fond des vallées, le long des murs; de cimetières, aux charges légendaires des vaincus se ruant vers la foudre des batteries démasquées.
Avec tant de sang et tant de gloire, le vieil homme avait pétri une nouvelle Europe, et les malédictions des mères dtaieiit sur son nom comme une étemelle nuée sombre.
— Alors, cria-t-il, brusquement arrêté, les bras croisés, vous aussi, princesse Hertha, vous faites le rôvc sot d'être heureuse...? Vous venez d'avoir seize ans; et déjà vous vous abîmez les dents pour grignoter la lune? Tâchez donc de comprendre qu'on n'est pas heureux, personne, ni moi, ni le monde, ni vous... Heureux, oh bien, oui, heureux... ah! ah ! ahl
Hertha ne répliquait point. Klle éprouvait un grand froid dans le corps, et une moiteur à l'épideime. Le bonhomme avait la méchante figure de ses dogues gris.
— Ulrioh de Silbershausen vient nous faire ses adieux. Il prend l'express de sept heures pour Hambourg. Il s'embarquera avec le comte de Bi'ide. Ils vont en Egypte, et de là, par les paquebots, vers les Indes... Ne pâ!issez-pas, princesse Berlha. A (juoi bon pâlir, hein ?... Je suis encore bon de lui i)ermetlre de vous embrasser, demoiselle aux billets doux I Remerciez-moi de ne pas prévenir vos parents de cette bêtise... Allons... allons..., n'ouvrez pas les écluses de vos yeux, ma belle... Heureuse I être heureuse ! ! ! Ah f la sotte enfant. . . ! Venez par ici, belle d'amour!
A la porte d'un petit tem[)le de plâtre terminant une charmille, Ulrich attendait. Aussi paie qu'ellemême, il s'avança, voulut ouvrir la bouche...
— Dieu des eaux! hurla l'aïeul, pas de phrases.
hein, de l'action... Embrassez-vous pendant que je tourne le dos et ne languissez pas.
Il ne tourna point le dos, mais, sans ricaner, il s'appuya sur sa canne et les gros yeux de chien ne les abandonnèrent pas, durant que dans leurs larmes, les enfants savouraient la première douceur des lèvres jointes, la dernière.
— Dieu des eaux! finissez-en. Et la raison d'État? Qu'en faites- vous de la raison d'Etat... hein ! Silbershausen et Stittburg t Ça s'imagine que la politique n'a pas les yeux sur leurs cœurs. Finissez-en de vous manger la figure... Finissez-en. Allons, c'est tout... Encorelî
Aux bras d'Ulrich, la princesse était toute froide et frémissante. Ce que le vieil homme avait détruit d'innombrables vies, dans l'histoire, et toute la peine humaine causée par son génie dur, Bertha le comprit à la dévastation de son être. Il n'y avait plus que de l'ombre sur son espoir. Quelque chose, une griffe étranglait sa gorge. Elle ne savait plus si elle possédait des membres, une chair. Elle appartenait au malheur. Le vent de la déroute soufflait sur sa croyance.
— Eh bien, quand vous voudrez î cria l'aïeul.
— A plus tard; Bertha.
— Si vous n'oubliez point.
— Nous essayerons de vivre, alors.
— Monsieur de Silbershausen î au revoir, et bonne chance II Votre Altesse peut reprendre mon bras, princesse...!! Ne soyez pas si pâle, donc. Vous épouvanteriez la lune.
Il montra l'astre s'élevant entre les branches les
plus hautes des peupliers. Et sur ce geste, les molosses aboyèrent à la triste lueur.
Bertha essuyait son visage.
— Princesse, vous dînerez au château, ce soir. 11 y aura le maréchal Griinn et la duchesse d'Hernfeldt. Vous vous parerez. Portez-vous le nécessaire d'écaillé que je vous donnai? Oui. Alors servezvous de la glace pour composer votre teint, avant de rentrer au pavillon.
— Monseigneur ! je ne pourrai.
— Vous êtes une Stiltburg, je pense.
Elle prit le nécessaire. Ses doigts tremblants dégagèrent avec peine le fermoir. A la clarté lunaire, elle vit que la petite tache d'encre violette avait disparu. Il subsistait, à la place, une rougeur légère.
En se succédant, les saisons modifièrent l'aspect du parc, les allées vertes qui roussirent, la façade du château bas qui noircit. Sur le lac de Stittburg, les familles de cygnes s'accrurent. Madame Bliide se poudra les cheveux et augmenta de deux points l'épaisseur des verres de ses lunettes.
Ulrich de Silbershausen voyageait en Asie. Il f'crivit à Bertha quelques descriptions de pays. Selon les.dessins de leurs correspondants, les journaux illustrés le représentèrent à cheval et à pied, parmi les ThlLétriins, ou en posture de photographier une pagode, ou remontant le cours d'un fleuve aux rives désolées sur une jonque singulière, ou à dos
d'éléphant et coiffé d'un casque de liège, pour tirer le tigre.
De lui-même il envoya plusieurs portraiJ,s. Sa jolie figure fine s'y précisait, tantôt au-dessus du costume chinois, tantôt sous le turban de l'Hindou, tantôt sous le bonnet de fourrures du Tartare.... Le vieux prince de Stittburg se faisait, en bougonnant l'intermédiaire de cette correspondance. 11 remettait les missives à Bertha dans le parc, loin de tout regard. Il lui défendit de jamais rien dire sur cette complicité aux parents, d'ailleurs occupés fort vers cette époque, par le souci, de revendiquer à la cour de l'Empereur, certains droits concédés selon les anciennes chartes sur le monopole de la navigation dans les étangs que traverserait bientôt un chemin de fer. Il y avait là, en discutant la lettre des textes, un litige considérable, capable de valoir à la famille le bénéfice d'une expropriation très lucrative. Les Stittburg partirent pour Berlin afin d'activer les influences favorables à leur fortune.
Au bout d'un certain temps, Bertha perdit l'enthousiasme des premières fois pour lire les lettres de l'archiduc. Elles les estima de peu d'éloquence. Madame Bliide les eût jugées sévèrement. Il dé()eignait par énumération de détails; et c'était un pauvre procédé littéraire. Elle ne l'en aimait pas moins. Les précautions de l'aïeul pour la servir en cela, la portèrent à croire qu'attendri par cette grande passion de sa descendante, il redoutait de la voir mourir s'il la privait de nouvelles.
D'ailleurs le vieillard exaltait les mérites de l'archiduc. Il approuva ces longs voyages qui endur-
LES Ti:X TATIVES T ASSlONM-. K.- :J7
cisseiit aux fatigues, qui complètent le savoir et multiplient l'effort de l'intellii^ence. La jeune fille s'enorgueillit d'avoir pu être l'élue d'un cœur énergique. .
Cependant l'absence d'Ulrich lui laissait moins de désolation qu'elle en avait attendue. Elle s'étonna de songer plus à l'amour qu'il l'aimé. A ne point se satisfaire par les lettres ou par la mémoire, sa curiosité secrète des caresses inconnues, commençait à languir.
Il arriva que la sœur roussoLte, Pauline, trahit tout à coup des dispositions merveilleuses pour l'art équestre, juste au moment où la petite Gertrude réussit à lire sans faute l'histoire de Frédéric Barberousse. On prit la coutume de conduire autour du lac les sœurs montées à poneys. Parmi les officiers en tenue du matin qui saluaient la cavalcade priucière d'une main rigide amenée contre la visière de casquette, puis rejetée brusquement le long de leurs culottes d'uni'*ormes, Berthaen distinguait quelques-uns; et de délicieux. Elle souhaita qu'ils fassent de son rang, afin de pouvoir tenter encore le llirt.
Mais celte convoitise lui donna de la honte intime. Devait-elle se juger frivole, vicieuse? Quel abîme de péchés son imagination lui entr'ouvrit 1 Pendant des semaines la gène de sa conscience la tracassa, malgré les leçons plus amicales de madame Bladc dont la science universelle se consacrait alors à iiistruire sur l'économie politique et les divers systèmes d'impAts. « Je suis mauvaise, ingrate, sans cœur, se répétait la disciple inattentive aux théories de l'échelle mobile et du bimétallisme. Ce pau-
vre Ulrich ! Peut-être, au loin, sous latente froide, en regardant le ciel, prie-t-il le soleil de luire vers ici avec plus d'éclat ! »
Néanmoins des choses très graves lui occupèrent l'esprit. Elle se plaisait à devenir une vraie jeune fille. Les six sœurs n'étaient plus que cinq. Beriha eut des robes complètement longues; et les anciennes allant jusque la cheville, la princesse Glotilde les porta, après que la couturière les eût rafraîchies par l'application de bandes en satin vertbronze. Cela valut à l'aînée de l'autorité sur les cinq enfants. Elle les récompensait de leur sagesse en leur montrant sa toilette de cour, venue de Paris dans une grande boîte de laque blanche. Au long du mannequin d'osier, la haute et simple robe de moire bleuâtre, aussi lumineuse qu'un ciel à l'aube, excitait l'admiration respectueuse des sœurs. Et maintenant, dehors, elles se groupaient autour de Bertha comme autour d'une autre madame Blâde, moins terrible, plus jolie, sachant des histoires.
Les inséparables Stéphanie et Marguerite, la tenaient à la taille. Glotilde questionnait sur les réceptions, les familiers du château, les ambassadeurs de passage : « Dites encore, ma sœur, dites encore, etcombien, s'il vous plaît, pèse le ducde Cambridge?. Je suis sûre qu'il pèse plus encore, lui, que M. de Nassau?... » La roussette Pauline, obtenait les cartes de menu et les libellés d'invitations. Et, un jour, parce qu'elle suppliait avec instance, qu'elle faillit pleurer, Bertha lui permit de prendre toutes les photographies représentant Ulrich de Silbershausen, en hussard, en étudiant de Stittburg, en chinois et en hindou. « Seulement, petite, vous
LES TENTATIVES PASSIONNÉES :,>î.)
ne les montrerez à personne, mes militaires ? Hein ! C'est convenu?... A personne! — Oh non Rertha... pour moi toute seule, toute seule!... »
Après, la princesse regretta bien son imprudence et voulut reprendre les images ; mais Pauline pleura. Madame Bhido voulut savoir la cause des larmes. L'ainée céda.
Que ses sœurs lui fussent les dames d'une cour policée, apte au élégances et à l'étiquette, elle se passionna pour y réussir. A l'exemple de sa mère absente, elle indiqua l'ordonnance des saints. Son intimité avec Taïeul, doublait encore son prestige. Entière, elle se livrait, à la volupté d'être vaniteuse. Et l'imago d'Ulrich, trop volontaire à certaines heures, elle la relégua très loin dans sa mémoire, comme un obstacle à son nouvel effort.
Le prince de Stittburg s'amusait de cet orgueil. Madame Blâde n'y contredisait pas. Souvent malgré l'àpre bise de mars, le vieil homme endossant une capote de général et une casquette d'ordonnance, sortait en landau à la Daumont, avec les piqueurs rouges. A sa droite, Bertha grave et muette, frémissait d'être colle pour qui l'on présentait les armes devant les casernes. Elle trouva d'ingénieux prétextes afin de choisir, en but de ces promenades, le champ de manœuvres ; et quand, par honneur, la cavalerie ruée m une charge étincelante vers l'équipage, s'arrêtait tout à coup au milieu des nues de poussière, les sabots des mille chevaux battaient ses entrailles émues d'un galop de gloire.
Le paysage flottait dans ses yeux noyés par des pleurs de joie. Elle eût voulu, avec les escadrons,
3) L1':S TlilNTATlVES PASSIONNEES
bondir et franchir l'espace plein d'ennenais imaginaires. Le vieux prince la contemplait.
— Dieu des eaux ! ma belle amie, vous seriez une flore reine, vous avez, comme votre amoureux, un ccur énergi [ue.. Ah! ah! Pensez-vous encore à décrocher les lunes du bonheur?
— Oh, Monseigneur je ne sais plus... je ne
sais pas... Ce n'est plus le bonheur... Je voudrais essayer de vivre... de tout sentir, de tout comprendre ;... Tout sentir.
— Tout sentir! Ainsi je disais à votre âge. Voyezvous. [)rince^se Bertha, hi bataille, c'est le moment où Ton existe le plus, parce que, dans tout un peuple en armes, à la môme minute, il n'y a qu'une pensé.), oUe que l'on possède soi-même: le désir de vaincre... On vit de toute la vie de tout le peuple. Elle résonne on vous. Elle vo is étourdit dans le délire d'être, d'agir, par dessus les obstacles, et Il mort. On peut, à cette heure-là, tout sentir.
— Je ne suis qu'une femme...
— Mieux, si vous voulez, Bertha.
— Quoi donc?
— Ulrich de Silbershausen.
— 11 me dominerait... il m'annihilerait. Il n'est pas roi.
— Son cousin, l'archiduc Henri, inquiète les médecins, à cause de sa santé faible... lié, hé, pensez toujours à Ulrich de Silbershausen. Le cousin peut mourir, sa succession au trône deviendrait vacante.
— Des espérances...
— Si votre père l'emporte à la Diète de l'Empire, pour ces marécages, vous posséderez une dot telle
LES TENTAilVES l^VSSIONNEES 1
que lesSilbershausenct leur maître nous recherclu:roiit.
— Ah .. Pourquoi reste-t-il si longtemps là-bas, cet Ulrich... ?
— Comme vous avez dit cela, [)rincesse! Vous n'ôtes plus une petite fille, en vérité. Oh non, vous n'êtes plus une petite fille amoureuse de la lune... Oh non...
Elle sourit. En effet ce désir de revoir Ulrich, ne d qiendait plus de sa curiosité ancienne de caresses. Elle se comi)rit l)icn. Son intonation lui avait démas([iié le cœur. CN'tait le trnne et le pouvoir cpi'elle avait uniquement voulus en se plaignant de sa longue attente de deux, anni'es.
— Vous voilà une vraie femme, reprit malicieusement l'aïeul, peut-être attristé.
La ve^te écarlate du piqueur sursautait sur le cheval noir montant la ente. Les jockeys de la Daumont suivaient. Des escadrons s'éclipsèrent au loin sir la plaine, dans la lumière et la poussière.
— Oui, j'ai fini d'aimer avec une imagination sentimentale..., murmura-t-elle.
— Avec l.i curiosité des sens, grogna le prince redevenu bougon, et qui cria: Allons... plus vite... les postillons... plus vite. On rentre!!
— Tout sentir! en même temps... vivre avec intensité, Monseigneur. Ah, voilà...
— Vous ne vivez plus votre adolescence, princesse... Vous avez changé d'àme. Ne dites donc pas des choses fausses et déclamatoires, je vous prieî Avec moi les déclamations ne réussissent jamais, vous entendez, princesse Herthaî!!
11 lui tourna presque le dos. Kilo ne douta pat
qu'elle blêmissait, mais, à la porte de la citadelle, les soldats de garde accoururent, se formèrent en une ligne verte et noire striée de buffleteries blancbes. Le tambour battit aux champs. Le prince de Stittburg porta deux doigts à sa casquette.
Quand on sut comment, au Japon, un énergumène épris des vieilles coutumes, avait d'un coup de sabre, par fanatisme, ensanglanté la tête de l'archiduc Ulrich, la princesse Bertha, vraiment ne ressentit aucun émoi spécial. L'imagination de la plaie, de l'effroi, du tumulte, lui donna bien la brève secousse nerveuse qui fit se rapprocher ses épaules et frémir sa nuque. Mais elle éprouvait la même transe à la lecture de toute histoire où le sang avait dû jaillir.
D'ailleurs elle s'étonna beaucoup de la paix de son âme, passé la première surprise. L'archiduc, en ce qu'elle se rappelait, lui parut un enfant sot, très inférieur à son camarade, le comte de Bûde. Dix-huit mois la séparaient alors de la dernière entrevue, où sous les lèvres du jeune garçon s'était effacée la tâche d'encre violette. Elle eut une vraie honte de cette image occupant sa mémoire. Encore qu'elle se trouvât seule, dans la vaste chambre meublée d'un lit en simple bois dédor.^, de six chaises blanches recouvertes en velours gros-bleu, de tentures en calicot à bandes de satin jaune, elle ne put se défendre de rougir, et n'osa se mirer mieux à la haute glace, contre quoi se dressait un petit
temple d'albâtre contenant l'horlogerie compliquée d'une pendule garnie d'automates, cadeau des corporations de Stittburg à leurs princes.
On y voyait, sculptes en plein chêne, et animés de figures d'émail, douze artisans d'une ville hellène. Ils étaient accroupis ou accotés contre les colonnes du temple. A chaque heure, quelques-uns parmi eux, autant que comptait le chiffre atteint du cadran, exécutaient leur travail de rémouleur, de potier, d'aiguiseur de glaives, et d'autres métiers. Il advint qu'au moment où la princesse rougissait, midi sonna. Les douze petits hommes, mus par le plus ingénieux des mécanismes, s'évertuèrent durant une minute, à leurs besognes précipitées. Quelle que fût son habitude de les voir, cette ferveur artificielle des automates la faisait immanquablement sourire; car, l'agitation des gens, autour d'elle, ne l'avait point séduite davantage. Des hommes elle n'aimait guère que son terrible aïeul, et l'esprit du comte de Biide, dont les narrations de voyages, parues, sous pseudonyme, dans une revue, l'enchantaient. Tous autres lui semblaient de pauvres mécaniques prises dans l'engrenage de la fatalité pour agir, avec une importance vaniteuse, sans connaître rien de l'horlogerie universelle qui les remue, sans rêver même à son agencement. Elle s'estimait pour cette comparaison.
T/activilé des automates, à midi, lui démontra la sottise de sa honte. Pourquoi le jugement des hommes la gênerait-il, même si l'on connaissait sa faiblesse d'enfant à l'égard d'Ulrich.
Elle se redressa, contente de sa robustesse do haute fille. Non vraiment, il ne convenait point
qu'ello, aimât le fragile archiduc, et il était fort natur^l que l'accident ne l'influençât point outre mes ir.3. Ulrich ne régnerait môme pas; puisque le cousin vivait. Alors elle se demanda les raisons qui avaient pu dicter au vieux prince de Stittburg sa conduite siugulièremer:t bourrue. Elle ne les découvrit point.
Comme elle descendait, le lendemain, de ses appartements, elle rencontra, dans le vestibule du château, les dogues gris de raïeul. Ils coururent à elle, et se plaignirent évidemment, par petits soupirs, de ce que la porte vitrée restant close, ils ne pouvaient courir dans le parc. Le printemps invitait à son gala de verdures pâles, à ses jets d'eau neufs issus des pelouses. Elle ouvrit. De toutes leurs forces de bctes musclées, ils bondirent. Bertha suivit. Elle rencontra Taïeul au bout des pelouses. Il cria:
— Le cousin d'Ulrich s'est cassé la jambe, vous savez? Avec cette maladie des os qui l'afttige... c'est un garçon en mauvais étit... Et mon neveu d'archiduc s'est mis en route hier pour regagner l'Europe. Il achèvera, par ici, sa convalescence. Voulez vous rire, et sauter de joie! petite fdle! 1 Allons...
S'aperçut-il que ce ne la ravissait point à l'extrême? 11 la prit par la main comme une écolière, et l'emmena vers l'épaisseur du bocage, sans rien dire que ses « goum! goumf » pendant lesquels toute sa vieille peau plissée sous le menton, se massait et se déplaçait selon le mécanisme d'une déglutition continue. 11 dénoua son foulard, rejeta sur l'occiput le petit chapeau mou, et, de la voix
bourrue qu'il avait en parlant aux Ambassadeurs, ou aux Députés de la Diète, lors do leurs visites, il expliqua :
« Gouin!... Alors, petite fille, vous pensez que j'ai fait Tentremetteur pour le plaisir? hein ! goum 1 goum!... Entremetteur! Oui, princesse Berlha... Je me suis occupé de sauver votre amourette de la colère paternelle, certes.. Mais pourquoi?... Parce que je prévoyais la maladie de l'héritier direct, les chances de son cousin, mon neveu, pour le trùne, la détresse pécuniaire des Silbershausen, et l'enrichissement de notre famille par l'expropriation des marais, car c'est moi qui fais démontrer dans les journaux depuis deux ans, la nécessité d'un chemin de fer stratégique passant i\ travers le fief de nos ancêtres. Etle plus drolec'est que cette nécessité devient réelle, depuis les armements de l'ennemi voisin. Par consé(iuent, a[)prètez-vous aux fiançailles, ma belle demoiselle. Vous l'aimez. ïl vous aime. .T'ai bien vu votre embrassade... Vous touchez à la couronne, petite sotte!.. . Comment, vous faites la moue... Ah, je n'aime pas les caprices, moi.. Vous savez! »
Brutalement il renoua son foulard, et boutonna cet éternel paletot de caoutchouc qu'il portait à cru sur le gilet, afînde pouvoir sortir à toute heure sans craindre les inconséquences des nuées.
— Puisque vous l'aimez, reprit-il, vous l'é .ouserez, ma chère; voilà ce que je prétends. Il ne fallait pas vous faire prendre en flagrant dt'lit de passion. Uonjour.
Il tourna sur les talons de ses lourds souliers. Le sable cria. Les charmilles se dérobèrent. Ber-
tlia entendit le poste de la grille qui courait aux armes, et le roulement de tambours saluant son grand-père; et, peu après, tout se tut. Elle se vit seule au centre d'un quinconce. Certain dieu de marbre, du haut de son socle, jouait malicieusement de la flûte.
Elle comprenait le silence de madame Blâde après l'incident de l'encre violette, celui de ses parents, et la connivence du prince, et les lettres régulières, si mal écrites de l'archiduc. Elle n'était, en cette comédie-là, qu'une comparse de la diplomatie. Ce l'humilia infiniment. Elle ne possédait donc point la moindre personnalité, pour qu'on la jugeât ainsi. Et elle se mit à détester Ulrich de Silbershausen.
« Ah! se disait-elle, j'avais tout ce que le monde imagine d'heureux pour essayer de sentir, avec intensité, selon que l'enseigne la sagesse des philosophies. Je suis presque jolie, princesse. Je vais devenir très riche. Voici que, d'avance, la vie entière se gâterait par la présence obligatoire et quotidienne, d'un être qui me déplaira. Comme ses paroles étaient sottes, et son orgueil insupportable, et sa brutalité fâcheuse. Le subir ainsi, à chaque heure de jour et de nuit, et roi, c'est-à-dire, plus orgueilleux, plus brutal et plus maître. Je refuserai..., certes. Je refuserai... »
Elle se confirma cette idée. Mais, au bout de la semaine, madame Blâde lui montrait un écho de la Gazette de Cologne qui, par allusion transparente, annonçait les fiançailles. Et puis, à mesure que le navire portant l'archiduc touchait des ports plus rapprochés de l'Europe, les échos se co.Tiplé-
tèront d'initiales, de détails précis. A une grande fôte donnée dans les salles blanches du château, les ^littburg, revenus do lierlin, présentèrent leur ;ilie à toute une cour future. L'émoi de cette apparition, la crainte de manquer aux préséances, le souci d'une longue traîne à faire virer entre les groupes de colonels courbés à son passage, occupèrent trop Bertha pour qu'elle eut le .temps de s'attrister. La mère d'Ulrich, la douairière de Silhershausen, très vieille dame, qui agrafait ses dentelles de cou avec un seul brillant, gros comme un œuf, la baisa sur le front, en reniflant, et puis, essuya des larmes.
Près de là se tenait l'aïeul en uniforme vert de feld- maréchal, et son fils, Henri d^, Stittburg, en tunicjue rouge decolonelaux hussards. Ses éperons, <('s bottes, sa sabretache, ses aiguillettes ficelaient ridiculement sa corpulence prématurée. La princesse-mère de Stittburg était une grande divinité blanche, assise au milieu du premier salon, sous un dais de velours bleu. Bertha se tenait <\ sa gauche. On saluait. Rlle souriait. Les musiques et les conversations rivalisèrent de murmures.
La jeune fille dut se retirer saiis avoir pu rien 'lire qui la d«' fendit. Ce[)en(lant elle obtint une audience particulière, le matin qui suivit. Madame de Stittburg la reçut froidement.
— Asseyez-vous, ma fille. Permettez que j'achève cette lettre.
Un silence dura. Depuis la veille, la solliciteuse, révoltée contre l'entente générale, arrangeait des phrases de protestation. En elle-même, il bondissait des fureurs sincères, non qu'après tout, épouser
3cS LES TENTATIVES PASSIONNÉES
Ulrich de Silbershau^cn fùl si épouvantablcment affreux, mais parce que nul ne prenait la prccautioij de s'a?surer si les senlinienls de son cœur demeuraient en accord avec ce qu'on savait d'un ca;ir:co fugitif de l'adolescence. Elle eut voulu dire l'injuslice des procédés de 9on pore, de sa mère qui, (0 ijo jrs, l'avaient mise à l'écart de leur all'eclion. ansi que ses sœurs. Qu'on la rendit à une vie simple, ou ({u'on la laissât indépeiidante de volonté. Madame deSlillburg posa la plume.
— J'imagine, Rertha, que vous n'allez point, dit-elle immédiatement, me réciter des phrases de roman sur le mariage de convenance. Votre grandpère m'a parlé de certaines objections... Songez que vous êtes, non mademoiselle lîertba quelque chose, mais l'ainéc de la race des Stittburg^, que votre avènement à un trône de l'Europe, devient possible, par ce mariage, que vous tenez en vos mains le sort de vos cinq petites sœurs, en acceptant ou en refusant une alliance capable de remettre notre maison à son ancien rang royal. Au rest^, je suis sure que ces réflexions vous sont venu3S, pendant que j'achevais d'écrire. On vous a montré les photographies du prince. Il est charmant. Vous l'aimiez il y a deux ans; vous l'aimiez plus que les bienséances ne le toléraient. Vous l'aimerez mieux encore. C'est dit. Votre père a signé rengagement avec la douairière de Silbershausen. Vous ne voudrez pas mettre à rien, Bertha, l'espoir d} notre maison... et puis, ma chère, quand vous serez reine, vous remercierez tout le monde.
— Mais, madame...
— Je vous en prie! Bertha! Songez à vos
sœurs, à leurs vies prochaines, aux alliances nécessaires à leur bonheur. Allons, au revoir, mon enfant. Soyez bonne... au revoir....
T.e timbre retentit sous sa main. La dame s'enfouit le visage dans un registre. L'apparition des domestiques contraignit la jeune princesse au silence. Elle dut s'incliner et sortir... « Je fuirai, pensa-t-elle. »
Madame Bliide qui l'attendait devant la pendule des automates, dépouilla devaht elle les publications où, des photogravures reproduisaient les physionomies des altesses fiancées. Elles en comptèrent cinquante-quatre. Bertha dut renoncer à se défendre encore. Son refus eût entraîné un scandale européen. Elle n'eût osé, ni voulu, par pudeur et vanité, se vouer de la sorte à la malveillance des foules.
— Madame Blàde, je n'aime pas Ulrich de Silbershausen, confessa-t-elle; mais il faut que je l'épouse.
— L'amour, princesse, est une chose bien moindre que celle rêvée par l'imagination. Eh : bien moindre! Les hommes ont fait des poèmes autour. Cela ne valait point qu'on en parlât tant. Ulrich de Silbershausen est assez joli garçon pour donner l'amour... dès l'expérience, ajouta la vieille dame qui déroba son regard sous ses lunettes d'or.
— Vous ne croyez point que la passion soit tout, dans la vie?
— Si.... pour les pauvres d'esprit. Mais voire Vitesse est riche, de ce èôté-là.
—Oh, madame Blade, que ferai-je de ma jeunesse, si je n'aime pas?
— Vous observerez; vous penserez; vous prépa-
rerez l'action... V^ous pouvez accomplir des choses, concevoir une œuvre. Que les nations soient la glaise de la statue à édifier, et la science l'instrument de votre art royal. Travaillez au meilleur sort du monde; et la beauté du labeur vous donnera la plus intense des vies.
— Je vivrai, vous croyez, alors, intensément?
— Que Votre Altesse ne dédaigne pas ma parole; et elle vivra.
— Ne pas aimer! J'aurais voulu aimer...
Et, posant sa tête dans ses bras unis sur la table, la princesse Bertha se mit à pleurer.
Comme le poney roux de Gertrude s'emballait presque, au détour du lac, Clotilde et Bertha press èrent leurs montures afin de prévenir la peur de l'enfant. Déjà la petite fille tressautait sur la selle; et la bote vigoureuse, entêtée, tirait sur le mors avec plus de force que les mains de l'écolière n'en avaient. Ses cheveux volèrent en longue flamme, malgré le caoutchouc du chapeau de paille. Les princesses éperonnèrent leurs alezans. Elles dépassèrent vite la bête capricieuse qui, se voyant serrée entre les deux amazones, se rendit à leur allure aussitôt ralentie. Alors il fallut s'arrêter, pour faire descendre la petite Gertrude, toute pâle. Et les autres sœurs, Stéphanie, Pauline, Marguerite, s'assemblèrent aussi.
était à un rond-point da parc public. Les
ncys à longue crinière et poilus comme des épa- ^neuls, PC groupèrent avec l^^s deux chevaux. Des cavaliers du matin admirèrent les petites en costumes bleus, et les grandes en amazones courtes depassées par les bottines fauves. Bertha commandait au piqueurde faire asseoir l'enfant. Klle-mème glissant de la selle, prit dans ses bras, la petite, qui silencieiise et blême, frissonnait. Heureuse de mettre ses lèvres sur la fraîcheur de chairs enfantines, elle la câlinait par des phrases tendres. Gertrude passait ses bras autour du cou de l'aînée, et du frisson venait aux larmes. Ce fut la fin de la crise. Un sourire de joyeuse santé finit par paraître entre les sanglots. Penchées sur les encolures de leurs bêtes, toutes les sœurs rirent aussi à l'enfant sauvée de la crainte. Seule Bertha, continuant à étreindre la cadette, ne s'arrachait pas à l'impression de penser tenir le reste de son bonheur, cette affectueuse camaraderie fraternelle, qu'elle quitterait. Elle s^ittacha forcenément à la petite créature fraîche, pour cacher une émotion bien autre que celle d'avoir redouté le péril d'une chute accidentelle.
Cependant elle dut céder à l'injonction des cinq visages rieurs, aux grimaces de Pauline l'espiègle rousse, et à la bouderie de Clotilde un peu offensée par ce manque aux convenances, alors que, l'heure avançant, les cavaliers, les hussards rouges, et les cuirassiers blancs se multipliaient dans les chemins du parc et transparaissaient iï travers les rideaux de feuillages. Gertrude ellemême se débarrassa de l'embrassade. Le piqueur
présenta le poney assagi. On se remit en selle, et le troupeau des rapides bêtes, rondes, velues, prit le trot, emportant les princesses parmi les officiers de Stitthurg respectueux et vernis.
Ainsi que chaque matin, en quittant le lac, lierthi dut rencontrer Ulrich de Silbershausen. Il portait son uniforme de colonel honoraire d'artillerie, car sur la demande du prince de Stittburg, l'Empereur lui avait offert un régiment. Noir et or, élanco, montant un grand cheval arabe de robe blanchn, il dominait l'inséparable comte de Biide qui, moins gras depuis les péripéties du voyage, portait une raine indépendante et sardonique, au trot de sa jument bonasse harnachée decuir jaune.
— Est-ce vrai, princesse? On nous parle d'un accident?
Pour faire voir sa jolie figure claire, que des cheveux blonds crépus frangeaient en coup de vent, il leva sa casquette sombre. Tout le troupeau de poneys roux se bouscula derrière l'alezan de la jeune fille. Elle conta le fait. Les petites sœurs regardaient admirativement ce colonel, cuirassé de brandebourgs noirs. Plusieurs disaient que peutêtre, il deviendrait roi, dans l'autre pays, après l 'S montagnes bleuâtres des horizons.
Mais le comte de Biide fut entreprendre sa bonne amie Gertrude, et se fit expliquer le malheur. Il retint autour de lui, les sœurs, un peu à l'écart et en arrière du couple fiancé dont les chevaux s'éloignèrent, à l'amble. Le troupeau de poneys roux suivit tumultueusement.
~ Il y a un grand article, dans le Times, sur notre mariage, annonça d'abord Ulrich à sa future.
LES TKNTATTVI— i ■ \ - ^ T i > v \ f- ks 43
— El que dil-il?
— Que la diplomatie de l'Europe doit veiller, que certes, depuis longtemps nos familles ont du préparer ci'tte alliance capable de sceller définitivement et ouvertement celle des deux nations. Pensez-vous, hertha, qu'en effet, ce vieux bonhomme ait songé à tant de choses, tolérant notre embrassade, il y a deux années derrière le petit temple de p'àlre?
— Comment le savoir?
— Pour moi, je me le rappelle bien. C'est lui qui vanta, par cent lettres de huit pages, à mon oncle, le régent, les leçons de TUniversitéde Stittburg,et le décida de m'y envoyer en compagnie de Biide.
— Ah, j'ignorais cette circonstance.
— Je m'en réjouis do bien grand cœur, Berlha. Souvent, — les livres et les opéras l'assurent — la politique exige des unions à l'encontre des sentiments. Nous avons le bonheur que les deux principes, ici, se soient accordés.
— Comme vous ôtes sur de vous!
— Que prétendez-vous dire?
— ... De votre constance... Le temps passera, et ce sera moins beau.
— Bcrtha!... La philosophie de madame Bifide vous abîme la confiance, ma chère, vraiment. Vous le répélerai-je : vous (Mes la seule qui jamais ait pu me faire prononcer ce : « je vous aime » contre quoi j'avais tant de préventions.
— Savez- vous ce que j'ai lu? Pendant six mois à Glasgow, vous auriez vécu en ouvrier, travaillant dix heures par jour, mangeant à la cantine de l'usine, et dormanUlansune chambrette à 12schellings par mois.
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— C'est Biide qui a voulu que nous tentions celle expérience. Il prétendait que ça me ferait une réclame énorme. Après nous avons écrit ensemble la brochure sur le prolétariat : Le Journal semestriel d'un ouvrier pu ddleur. Comme réclame ça n'a pas raté.... CeBûde est inouï!
— Vous avez vu comment vit le peuple...
— Oh. vous savez : la nuit nous revêtions des habits de gentlemen et nous allions manger plus confortablement dans les endroits bien.
— Allons, ne me gâtez pas la légende 1
— La drôle de personne! J'avais cru que vous me mépriseriez en songeant à mes mains noires, à mon visage en sueur devant les grands feux de forge...
— Vous me jugez bien mal. Monseigneur!
-^ C'est qu'en apprenant cela, la grande comtesse de Vencglione et son entourage ont juré qu'ils ne metttraient plus jamais les pieds à la Cour en ma présence. Il paraît que je manque de correction. Ma mère l'affirme aussi. Oh, ce Bûde!...
— Et vous n'avez pas résisté à ses conseils.
— Ma foi, non. J'ai trouvé la chose si amusante. Et puis, en ce siècle, les princes ont besoin de réclame comme les marchands, les cabotins, et les artistes. Celle-là m'a semblé piquante. Je passerai pour connaître les besoins du peuple, ayant vécu avec lui.
— Vous ne les connaissez pas?
— Peu.
— Vous êtes franc.
— Pourquoi non? Tenez, je vais vous dire une chose qui vous étonnera. Quand, au sortir de l'u-
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 'j5
sine, le soir, je voyais nos compagnons rejoindre les petites ouvrières qui attendaient au coin de la rue, j'ai souhaité bien souvent vous reconnaître sous l'humble ch;\le gris en pointe, et le chapeau de paille noire des travailleuses. Ma foi, je vous en li voulu, que vous n'ayez pas appris ma transformation, et que vous ne soyez pas venue sous le déguisement indiqué, pour m'attendre aussi, dans la lueur du réverbère...
— C'eût été gentil...
— N'est-ce pas? Oh quel dommage, ma chère petite princesse, que vous ne soyez pas venue.
— Jeune homme romanesque!
Elle haussa les épaules. Mais il la flattait infiniment qu'il lui confiât de telles idées. Elle le regarda mieux, le vit grand, fin, un peu sec, avec sa jolie figure rouge et blonde, ses aiguillettes d'or, ses fortes mains gantées de blanc qui tenaient les rênes de l'arabe excité. Elle rappela les jolis gestes de Tadolesccnt épris autrefois des cygnes qu'il photographiait, et comme elle avait .voulu, contre lui, frémir.
Rien ne semblait différent depuis ce jour. Plus grand, plus homme, il étendait de longues jambes jusqu'aux étriers. Elle hâta Tallure du cheval.
Et, soudain, parce que les oiseaux se disputaient plus vivement peut-être, à cause du soleil, dans les feuillages lacérés de lumière, elle se laissa reprendre par la curiosité de jadis, pour les caresses qu'il devait savoir.
Les chevaux trottèrent cote i\ côte, galopèrent. Oq entendait le piétinement à distance des poneys roux qui s^évertuaient à leur suite. Entre les bran-
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ches, la surface du lac éteincelait parfois. Lui parlait encore, malgré la course, en haletant. Berlha se moquait d'elle-même qui, pour aimer alors, devait se remettre en mémoire ses désirs d'enfant. Comme elle se sentait vieille d'âme! Néanmoins des craintes charmantes activèrent les tressants de son cœur, et, quand elle n'entendit plus que très lointainement le galop court des poneys, elle pesa d ; la main sur les renés. Son alezan reprit l'amble.
Ulrich aimait 1 1 parole. De sa bouche, la princesse entendit redire tout ce que Biide avait mis dans ses articles et ce qui l'avait ravie. D'ailleurs l'archiduc s'enthousiasmait. 11 lui confiait des envies de réformes. Sûrement son cousin ne vivrait pas. On fabriquait un fauteuil automobile pour traîner l'infirme. A deux ils régneraient, gouverneraient le monde, imposeraient ii l'Europe des solutions pacifiques, le libre-échange. Ils activeraient la fabricition des vaisseaux. Une marine innombrable porterait leur pavillon en tous les lieux du monde. La pauvreté tient à ce que trop d'hommes s'accumule Jt sur les étroits espaces des grandes villes. Le sol vierge des Amériques, les plateaux africains, où ils enverraient les malfaiteurs travailler la terre, fourniraient des moissons certaines pour la nourriture des peuples. En tous les lieux fertiles, ils organiseraient des colonies, et des exploitations agricoles pour y faire conduire les pauvres. Là les misérables se rassasieraient au milieu des productions abondantes. Ils sèmeraient du bonheur sur le monde.
A son tour elle parla. Leur rêve s'étageait de phrase en phrase. Ils créèrent une image harmonieuse de la félicité à venir par leurs soins. Ce fut
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un enchantcineiil. Ht;rLlia se prévit très couragouso pour tout entreprendre. Quelle œuvre. L'id(5e de la réussite, des nations heureuses l'acclAinant à l'occasion de quelque jubili' solennel, fit vibrer toute sa chair. Et cette gloire future, c'en était la promesse que tenaient les yeux luisants d'Ulrich.
— i\ous sauverons le monde, cria-t-il i)resque. Ils élaient seuls, apn-s un détour d'allée. Les
chevaux se frôlèrent.
— Où était la tache d'encre violette, Bertha? Où était-elle?
KUe le laissa retrouver la place avec ses lèvres. Kt leurs bras s'enlacèrent, les betes s'étant arrêtées. Ontro lui, pour la première fois, elle put enfin frémir.
— Quoi qu'il en soit de nos rôves, murmura-t-elle encore, cette fois, j'en suis sûre, nous vivrons...
— Nous les vivrons, affirma-l-il. Car nous sommes deux volontés en une àme, en un corps.
Et leurs bouches se saisirent, délicieusement.
La princesse Bertha dé[)lorait la grosseur de sa main.
Malgré l'apparat de sa robe de noces décrite dans les mille gazettes du monde, sa personne, aux derniers coups d'd'il vers la psyché ne réussit pas à la satisfaire. Les lourdes joues allemandes, ne prenaient de la grâce qu'à Pinstant du sourire, lors-
que paraissaient les gencives de sang clair et la forte tenture. Trop grande, la poitrine menue, et le front haut,. elle ne se plut pas. L'émotion de l'attente pour une si grave cérémonie, l'avait empêchée de dormir, deux nuits. Elle avait les yeux battus. Et sa main était si grosse.
Elle essaya les diverses paires de gants que préparaient les caméristes. Les neuf petits artisans grecs de la pendule monumentale, l'agacèrent en frappant l'enclume d'ivoire du marteau d'acier, en foulant le drap, en tissant sur un cadre d'archal la tuni jue d'une hétaïre, en suscitant les bruits bizarres et menus de leurs neuf métiers mus soudain par le mécanisme de l'horloge, par l'heure.
Elle se hâta de croire encore qu'Ulrich de Silborshausen l'aimerait suffisamment pour être dominé parelle, comme il l'avait été par le comte de Biide. Ses idées, ses propres idées de princesse à la mâchoire forte et volontaire, elle les entendrait retentir sur les lèvres du roi, commandant aux ministres la gloire qu'elle entrevoyait? Toutes ses imperfections physiques la navrèrent. Faute de beauté périssable, n'avorterait-il pas, son rêve de semor dans les régions vierges des Asies et des Afriques, les misérables, afin que la terre leur donnât la richesse des moissons et la satiété des appétits?
Elle tenta d'engaîner sa main dans un gant plus étroit. Les rides de la peau plissée sur les phalanges lui parurent hideuses. Et, parce qu'elle précipitait l'action de les cacher, le gant craqua.
Madame Bladeeneiit pleuré. Dans la vaste chambre blanche et jaune, où s'épanchait le soleil du
matin, la vieille dame était en plein affairement. « Votre Altesse comprend... » Votre Altesse excusera «criait-elle àchaque erreur de ses vieux yeux, de ses doigts empressés pour se tromper immanquablement d'agrafe, entre les flots de moire blanche qui tombaient en traîne de la taille delà princesse. En vain les femmes de chambre essayaientelles de la devancer utilement, pour ces besognes, la dame prétendait que sa main donnât le coup de l'art à la toilette : « Votre Altesse, n'est-elle pas un peu mon œuvre?... Un peu... Elle pardonnera mon audace de croire que ce jour m'apporte un triomphe aussi.., également. Princesse Bertha, je pense que tant de moi- môme, de mon pauvre savoir est passé en vous! j'ose dire : tant de moimôme f »
En sa conscience, la princesse admira comment les idées prises à madame Bliide étaient devenues siennes au point qu'elle désirât les transmettre à Ulrich Silbershausen, roi futur, et les voir régir, de la sorte, le destin des peuples.
Le gant â manchette enfin ajusté sur sa main n'en diminuait pas l'épaisseur perceptible. Vraiment son aristocratie ne s'indiquait point par la finesse des extrémités, ni l'allure entière de sa prestance. Ses pleurs de dépit la piquèrent aux yeux.
La demie sonna. vSous le temple de l'horloge, un automate poussa un cri, dans sa fliite minuscule. Le vieux prince de Stittburg grogna derrière la porte. On lui dit d'entrer. 11 pesait de tout le ventre sur le ceinturon élargi de sou sabre. La grande tunique blanche suivait les flottements de sa vieille
chair ; et les crépines des grosses épauleltes ruisselaient trop en avant, à cause du dos courbi'.
— Eh bien... Princesse Bertha... quoi donc! Allez-vous faire attendre le genlilhoinme du service! Prenez garde à la première impression que vous donneiez de vous-même à ce monde. Soyez exacte d'abord. Ça y est?...
iMadame Blàde voulut embrasser Bertha. Mais au moment où elle avançait les lèvres, sans trop voir, à cause des lunettes ûrcuillées par les larmes de l'émotion, les demoiselles d'honneur soudain entrées, jetèrent le voile de gaze sur la fiancée. Le vieux prince repoussa la gouvernante, un peu rudement.
Sous la prison mouvante du voile, Berthase sentit emmurée dans un sort nouveau. Elle marcha, entre les uniformes lumineux des officiers, la hâte des serviteurs et les révérences des diplomates, jusque son coupé, sans rien distinguer de bien précis aux visages tendus vers elle, barbes ou poudres de riz.
Le coupé roula parles rues simples de Stittburg, pavoisées aux drapeaux de deux nations. De fenêtre à fenêtre, des cordes portaient un flottement de couleurs que le vent entraînait au soleil. Des ondes, jaunes et noires, rouges et bleues, vertes et blanches, des bannières d'armoiries peintes, se mouvaient entre les façades garnies, aux ouvertures, par toutes les têtes blondes desjeunes filles en corsages clairs. Aux devantures des boutiques on avait ôté les marchandises, et des familles bourgeoises entières se tenaient assises derrière les hautes glaces, avec leurs grand' mères sèches ou grosses, coif-
fées de chapeaux à belles brides de dentelles noires. La police à cheval repoussait le flot de foule, les petits enfants criirds, les messieurs ajustant leui s binocles, les dames agitant leurs mouchoirs. Des inscriptions rouges oscillaient surdesbandesde calicotpenduesauxarcsdetriompheonfeuillage : u Dieu bénisse le couple princier î » Et de partout, se projetait l'acclamation, les « hoch » et les « hurrahs » issus des bouches roses, des barbes rousses, des visages brunis.
Cette fête unanimedes cœurs publics ne rassurait pas la princesse. Il hii semblait que, depuis la conclusion des fiançailles^ l'archiduc, venu au terme de ses machinations, se dérobait à l'influence féminine. Flanqué de Biïde, il évitait lesentrevues seul à seule. En outre, parce que les félicitations et les marques des sympathies royales, impériales, allaient en plus grand nombre vers la jeune fille, il avait paru bouder. Non qu'ilse départît de ses brusque admirations envers Bertha, mais il avait évidemment delà méfiance; et elle comprit qu'ayant prévu l'ascendant possible d'une personne intelligente aimée sur Pâme naïve du prince, le comte de Bûde luttait contre l'épouse de son maître qu'il civiliserait afin de ne pas déchoir de ses prestiges habituels auprès du futur souverain.
Ce serait la lutte certaine et quotidienne. Bertha ne se méprenait plus. Rien ne l'enchanta de ces acclamations surprises à la badauderie d'un peuple qu'enivraient un jour de congé, la vue des oriflammes et la promesse d'un feu d'artifice.
Cependant les clochesjetaient leur joie sourde sur les tuiles des toits pointus. Le canon tonnait do
minute en minute, au loin, dans les polygones. Immobiles, statuaires, les cuirassiers rouges étincelaienl dans leurs armures, le sabre au clair. Toutes les aigles, nu sommet des casques, arboraient des ailes de lumière. La double haie des uniformes verts, bleus, bruns, était la digue d'une population en costumes pâles, serrée entre les boutiques et les havresacs de l'infanterie. Des bouquets de tètes jaunâtres, rieuses, saillissaient de toutes les fenêtres. Aux balcons s'étendaient des girandoles de visages en délire pour acclamer. Le tumulte semblait à la fois immense et serein.
Mais à côté d'elle, dans le coupé de gala, le vieux prince de Stittburg pesait, transpirait, s'épongeait. Il disait les raisons de sa fureur, juste. On avait manqué aux préséances en cédant aux Silbershausen les places d'honneur de l'église et du cortège. Quel ridicule passe-droit! Le hussard scrofuleux, qu'il fallait descendre du landau sur une civière et qui occuperait, entre ses infirmiers, le trône de droite, sous le daisf Certes il représentait son père, et l'Empire de l'Est. Mais lui, le vieux Stittburg représentait l'Empire du Nord, et quarante-six ans de victoires glorieuses, et vingt-deux royaumes ou électorals confédérés. Dieu des eaux! Si le Kaiser lui-même, n'avait donné un ordre précis, il eût renoncé à paraître I
La petite chapelle de la confession d'Augsbourg, montra ses pierres blanches entre les arbres de son jardin carré. Le prince parlait encore, sans permettre une réflexion à sa descendante, fort énervée par un tel discours à l'heure où se déterminait son destin. Oh! qu'elle eut voulu d'autres paroles,.
des certitudes affirmées pour son désir ambitieux.
Le protocole avait choisi cet édifice religieux de moindre importance, dans la crainte de marquer, par un gala royal, les espérances secrètes que l'on avait devoir périr le cousin scrofuleux, l'hoir de la branche régnante. Ainsi, il restait évident que c'était là une noce entre particuliers, dépourvus d'aspirations à la couronne, un mariage entre parents éloignés, une gentille noce de famille bourgeoise.
Les gentilshommes du service paradaient, à la grille du petit jardin, satisfaits de leurs habits noirs à revers bleus d'azur et de leurs boutons d'or frappés aux armes de Stittburg. Bi'ide, un peu gros et bis sur jambes, manquait vraiment d'allure sous cette livrée dont la hideur ne s'était indiquée que trop tard aux yeux du maître de cérémonies.
Par l'étroite pelouse entourant le temple, des groupes de gentlemen en redingotes élégantes, en guêtres blanches, en pantalons exquis, paradaient autour des dames habillées par Worth, en moires roses, ou vert d'eau, ou crème, coiffées d'ailes étendues de lophophores et d'oiseaux de paradis.
Déjà tout ce monde s'empressait vers la mère de Rerlha, descendue de sa voiture au bras de l'ambassadeur de l'Empire de l'Est. Haute et forte, en é'.ernelle robe blanche, elle dominait de sa coiffure le diplomate, freluquet grisonnant, étreint d'un habit lie de vin que cuirassaient des palmes d'argent. Son sabre énorme il le portait à la main, par crainte de heurts ridicules, et sur sa calvitie le soleil s'installa pendant la halte obligatoire, lors (le la présentation des dames d'honneur étrangères à la princesse mère de Stittburg.
5't LES TENTATIVES PASSIONNÉES
La dame tendait sa main où s'attardaient les lèvres pieuses de gens enivrés par cette faveur. Tous les yeux cherchaient à ôlre reconnus par les yeux de Stittburg; sur leurs pupilles devenues hagardes, il persévérait une volonté fervente d'être é'us par l'attention de la princesse. Les gentilshommes à revers d'azur écartaient, frayaient le passage, entre un remous de soie et un bruit de sabres cliquetant contre les éperons. Mais Bertha ne put attendre davantage. Son grand-père, descendu, lui offrait la main. Elle vit les habits rouges des piqueurs à cheval, le sourire malfaisant de Biide, qui roula vers elle. Elle entendit le murmure des sympathies, aperçut un journaliste grimpé sur un échafaudage de chaises, et qui notait les bijoux cousus à la robe de noce, en se servant de son fond de chapeau pour pupitre.
Alors elle put entendre auFsi l'aulre rejorter : « Elle est plutôt laide, l'enfant 1 hein?... » et cela perça jusqu'au cœur d'un glaive froid. Dans les plis du voile elle dissimula une de ses grosses mains, mais ne put s'empêcher de voir sur la manche de son grand-père, l'autre, énorme, dans le gant à manchette de peau blanche qui lui parut regardé par tous.
« Elle est plutôt laide, l'enfant! » Gela emplissait ses oreilles de bruits immenses qui étouffèrent celui des orgues, des harpes, des psaumes chantés par douze fillettes en blanc en jetant des pétales do roses au passage de la fiancée. Sous les guirlandes de buis et de laurier, elle trouvait enfin Ulrich, et sa jolie tête coiffée en coup de vent par les blonds cheveux crépus. Artilleur noir, svelte, il s'inclina profondémeut.
LES TENTATIVES PASSIOXXKES 55
« Elle est i)lutnt laide l'enfant!... » Ce fut tout ce qu^elle saisit des chants, des musiques, des paroles du pasteur, maniant la grosse bible mise au haut d'un pupitre de cuivre sur los aih's ouvertes d'un aigle en fer.
A côté d'elle, la robe blanche de sa mère, l'cblouissait. Le vieux prince soufflait ens'épongeant, et les crq)ines d'or de ses épaulcttes ruisselaient sur ses vastes épaules jusqu'aux trente quatre décorations de sa poitrine ; diamants au cœur bleu, émaux blancs et noirs, attributs d'or, rubans de pourpre sanglante, comme le ruisseau de vie qu'il avait tiré du corps des peuples vaincus. Le petit temple blanc avait une physionomie naïve, pour couvrir cette exposition de dignitaires en fracs de couleur, ces poitrines constellées comme des firmaments de nuit, ces hussards à brandebourgs d'argent, ces uhlans délicats, ces cuirassiers gigantes- (jues. Los six petites sœurs en même uniforme de moire rose à fleurettes noires, se tenaient contre un banc de bois ciré sous l'œil grave de madame liliide très sévère à cause de sa robe couleur de bure monacale. Ensemble les six chapeaux fraternels faits d'une torsade de myosotis et d'une aile de colombe, saluèrent Bertha et l'approuvèrent. Cela consola quelque peu.
« Elle est plutôt laide, l'enfanl! » L'homme étranger à tout, indépendant, un quelconque, l'avait jugée ainsi, sans restriction. Que penserait alors Ulrich de Silbershausen, après la satiété du mariage ! Certes tout le rôve do dominer par lui, s'effondrerait vile. Faute de beauté périssable elle ne r('aliserait rien de ce à quoi son intelligeilce se vouait.
Et pourtant, étendu sur un fauteuil-civière, l'hoir de la monarchie de l'Est, n'était plus qu'un ôtre informe, qui souriait malaisément entre les chairs verdâlres et blettes de sa figure creuse collée aux os des mâchoires. 11 tenait contre ses genoux un casque dont la pointe déversait un panache ploureur. Bertha songeait au saule qui ombrage les morts. Ulrich régnerait.
Les orgues clamèrent la joie du monde. La main do la princesse glissa dans celle de l'archiduc, et puis, après quelques paroles encore du pasteur, les éperons et les sabres cliquetèrent sur les dalles, les moires se froissèrent à cause des révérences, aux tailles des dames. 11 fallut reposer la grosse main ganlce de blanc sur l'uniforme noir de l'artilleur. Il souriait. Il pressa doucement le poignet de la fiancée contre sa poitrine, où elle sentit réellement battre le cœur d'Ulrich.
Pâle et craintif il avançait avec elle, en saluant. Pour sourire, ses lèvres s'étiraient mécaniquement: et il regardait les pointes luisantes de ses bottines par peur d'un faux pas devant cette cohue attentive. Mais l'archiduchesse sentait en elle toutes les joies sonner, comme les cloches. Qu'il eût ose, en cet instant d'étiquette, presser la main de l'épouse contre soi, cela ne signifiait-il point le désir, le contentement, l'amour?
Elle repassa entre les haies d'invités, dans le petit jardin. Perché sur une chaise, le journaliste notait toujours. La portière du coupé fut soudain béante devant le couple. Par déférence, Ulrich offrit du geste la place du fond ; mais l'étiquette voulut qu'elle la refusât, n'étant que seconde dans le nom
nouveau. Ilumbleaicnl elle s'inclinait d'une profonde ivvérence; et lui, passant oulre, s'installait dans la place d'honneur. Après lui, elle monta. 11 lui parut bien alors que, toute la vie, elle serait aussi, comme, à cette minute, l'inférieure.
Au long des routes blondes que bordent les petites maisons de plaisance, leur coupé fda.
Contre une barrière de sapin verni , toute une école de petites filles en tabliers de batiste écourtée, se perchait, courbant leurs corps frêles, riant de bouches rondes.
Bertha ne se consolait point, avec les vivats des familles assisesdans les vitrines des boutiques sur des chaises louées. Les « hochs » bordèrent les chemins poudreux. Les mouchoirs blancs volaient à toutes les mains de la foule médiocre et cossue offrant ses visages aux peaux nettes.
Ulrich se tenait de profil, tout roide, attentif à sencadrer dans la glace de la voiture, comme une effigie de monnaie, déjà, pour les regards de la multitude. Et il ne parla point. Son uniforme noir sanglait sa maigreur distinguée. Il protégeait contre les cahots, les plumes neuves de son casque. Et ils passèrent ainsi les premiers moments de leur mariage, dans la seule peur de ne paraître point majestueux.
Enfin la grille du château de Stittburg étincela
de ses fleurons redorés. Ils la franchirent entre les haies de poitrines vertes à bullleteries blanches que formèrent les chaîseurs impériaux, présentant les armes. La musique militaire éclata.
Après les courbures des gazons roussâtres, l'équipage atteignit la façade blanche, son perron.
Dès la marquise, les chamarrures des ambassadeurs, les casques en argent des princes, les toilettes françaises des cent dames mauve, héliotrope, gris-perle, vert d'eau accueillirent leur descente. Entre les crédences, les majordomes anglais se roidirent. Et, tout de suite, entraîné par les chambellans, le couple royal passa dans les salles unies, nouvellement tapissées de papier liberty beuàtre, selon l'économie prévoyante de madame de Stittburg. Des tables dressées le long des murailles portaient des fleurs et des mets. Biide était là, baril grotesque dans son habit noir à revers bleu d'azur, selon Tabominable ordonnance qui assimilait les gentilshommes de service au reste de la valetaille. Et ce ridicule tua dans l'âme de Bertha toute l'inclination qu'elle avait pu ressentir, vaguement, envers lui. Vers la tète blonde et fine de son mari, elle releva les yeux. Que lui manquaitil pour qu'elle ne l'aimât, puisque dans la distinction du corps, vivait l'esprit de Bûde transmis?
Ils se placèrent dans un petit salon en rotonde, éclairé par la verrière du plafond. Le soleil chauffait trop. Au bout de la perspective des galeries, Bertha voyait les équipages de sa suite déverser îa cour sur le perron. Chargés de broderies de métal, les uhlans, les hussards, les cuirassiers et les artilleurs, et les guides, et les généraux, en quoi les
princes, pour la circonstance, s'étaient travestis, semblaient de grands oiseaux accablds par les plumes de leurs coifrures militairos.
La civière du cousin Fut apportée. Il était mourant et sourieur, écrasé, aussi, par un casque de cuir qu'inondait un plumage fleureur.
Des domestiques le placèrent dans un fauteuil roulant. Et il avança, poussé doucement par un vieillard, entre les hobereaux grands, secs, mal velus, sévères serviteurs de l'histoire impériale, et que rien ne récompensa, sinon leur obstination à se ruiner en faveur d'idées défuntes. Il salua les clubmen de Berlin et de Vienne, porteurs de noms fameux, gantés de blanc, guêtres de blanc, bottes de vernis, et haussant à bout de canne leurs chapeaux ou miroirs afin de les préserver des coudes. Le fauteuil mécanique frôla les claires toilettes en soies unies, lumineuses élevant comme des fleurs les visages orangés des jeunes filles blondes. Entre elles, il inclinait, l'héritier de l'empire, sa tôle blême aux cheveux rares. Son sabre entre ses jambes mortes, donnait à Bertha une idée navrante.
Cependant vers ce faible, se tendirent les cous sortis des cols d'or, s'inclinèrent les épaules chargées de crépines métalliques, et les poitrines cuirassées de croix. Les têtes anémiques des princes se baissèrent, peignées, traversées par la raie de nuque entre les cheveux collés h. la pommade. Timides, naïfs les princes gardaient la mine de collégiens émus dans un si beau monde, sans oser trop regarder, autour, ni glisser de la bottine contre la moire des traînes.
Berlha reçut, en révérence profonde, la félicitalion de l'héritier impérial, et Ulrich se pencha pour l'embrasser.
— Ma cousine, dit l'infirme; il faudra vous préparer à régner après moi, sans doute, et bientôt. D'après tout ce que je connais de votre courage pour anoblir voire esprit au moyen de la science, je puis croire au bonheur de mon peuple, en ce qui dépendra de vous.
Sous le front énorme et jaune, le regard se voila d'un nuage de pleurs. Il regrettait l'avenir.
Bertha ne se permit pas de répondre, mais elle prit une des mains et baisa, en s'agenouillant presque, le gant de l'héritier.
Après lui, la mai?on d'Angleterre défile; le duc de Tek beau monsieur barbu, avec une tunique rouge et une casquette d'or, le prince de Galles, lourd, aimable, bon enfant, qui tâche d'être grave, malgré sa figure, sanguine, poilue de blond, et sa calvitie, et son dos énorme dans la tunique écarlate ; la princesse de Galles, belle, fine et paisible, en robe légère rayée de noir et de blanc. Ses fdles, gracieuses, penchant des cous frôles exsangues, tiges des fleurs illuminantes que sont leurs visages au haut des robes en clartés; puis la duchesse de Saxe-Cobourg, grande femme à bajoues violettes, mal attifée d'une robe très belle; l'ambassadeur d'Italie, homme à favoris blancs, l'ambassadeur d'Allemagne, le torse traversé d'un grand cordon jaune; ceux de Portugal olivâtres avec des bicornes à plumes blanches, des jeunes filles roses, timides, insexuées en cloches de soies élince]antes,et qui n'osent avancer parmi les regards.
LES TENTATIVE.^ i AooiONNÉES 61
Elle-mÔQie Bertha ne cessait point de craindre. I.a peur de blesser un courtisan, ou de paraître gauche, ou de trop sourire à un personnage en disgrâce officielle, lui abima l'esprit. Elle enviait sa cousine de Gotha qui, tapageuse et pareille à un ^ros garçon rieur, secouait les mains de tous ceux avec qui elle avait connu les agréments du polo, du yachting, du coaching.
Plus impatiente qu'Ulrich, l'archiduchesse tâchait d'en finir parmi les gentilshommes de service en sueur, et les courbettes de ceux baisant la main. Pour être reconnus tous le? regards se concentraient sur elle. Si elle avançait un doigt, les mains de partout s'offraient. Si elle tentait l'essai d'un sourire, tous souriaient. De la consternation blêmissait les visages de ceux qu'elle ne remarquait pas tout de suite ; et d'autres mieux favorisés, exultèrent sottement.
Bertha ne s'enorgueillit plus de son escorte de hautes femmes nobles, mais viriles et laides par le visage, entraînant après soi le bruit de leurs toilettes. Déesses sculpturales ou grosses dames (ju'oQ eût dites enluminées par l'atmosphère habituelle des charcuteries, elles entouraient aussi la douairière de la maison de France, qui portait un co^4ume de veuve en crêpe gris clair, un chapeau à brides, une pèlerine et un voile de même étoffe. De son grand nez abaissé, relevé, tour à tour l'exilée signifiait sa prédilection à la jeune épouse.
Difficilement sous les lèvres aspirant à baiser sa grosse main, (ji'clle eût voulu cacher, Bertha gagnait les pelouses du parc privé. Elle nota la pauvreté de quelques-uns, des uniformes dévorés par
l'usure, des plumes émoussécs aux bicornes dos ambassadeurs, des ors ternis.
Et l'archiduc l'agaçait surtout, qui restait en arrière, avec un carnet dans les mains, s'attardant aux révérences, disant des mots gais, trop gais, selon elle, à des aides-de-camp.
Et sa main vêtue d'un gant à manchette, sa grosse main de mousquetaire, il fallut encore et toujours la tendre, aux damts, aux soldats, aux petites fdles, aux diplomates.
Ces messieurs s'inclinèrent, se montrèrent, courbèrent le torse. Les damesjasèrent se reconnurent, se présentèrent. Une toilette de moire verte, en cloche, cerclée par des zones de soie blanche pleines de jolis bouquets pompadour recouvrait une comtesse quadragénaire, dont le mari était mort, dit à Bertha le vieux prince de Stittburg, dans la grande guerre. Et elle ne put d'un quart d'heure échapper aux doléances que le prince très respectueux, interrompait à peine de ses « goum!... goumî » assourdis.
Une autre personne, vive, le visage déformé, comme si l'idée d'un veau eût inquiété sa mère grosse, demandait à tous venants son mari chargé d'une mission par le duc d'Aumale, et pour la duchesse de Stittburg. Et, cela lui donnant prétexte de demeurer autour du groupe des princes, elle s'ébrouait dans sa robe couleur d'acier, en pleine importance, le verbe impérieux.
Oublié, poussiéreux, le directeur de la Gazette de Hambourg, un géant osseux et glabre, s'en alla seul après la présentation. Tout son âge, il avait été l'apôtre méconnu du droit divin, le prôneur de
cette liorde somptueuse, en faveur de qui il avait conseillé les peuples, jetant au gouffre de ses journaux, sa fortune, la dot de ses filles vieillies sans époux, les biens de ses parents, les économies de ses servantes. Ce seul hommo pour qui Rertha ùt voulu être chaleureuse, elle le vit s'en aller sans une attention. La valeur de l'esprit ni du loyalisme ne comptait devant la cour.
Ainsi, de ce jour qu'elle attendait magnifique et révélateur, la princesse Bertha n'eut que des impressions pénihles. Le mutisme de l'archiduc, à son égard la stupéfiait. Il ne cessa [)oint une seconde d'être en représentation. Mécaniquement, ses lèvres sèches s'enlr'ouvraient sur sa denture à chaque salut, à chaque serrement do main.
La splendide cohue se pressait pour l'attendre. Ils marchaient dans le parc. Derrière les bocages, les tziganes jouaient des airs nationaux.
Cependant, que sous les ombrages des frênes, i s'éventaient des dames, la duchesse de Stittburg ' apparut sur le haut d'un escalier de pierre. Affable i dans sa légendaire toilette blanche, la face forte \ serrée par les brides d'un chapeau sévère, elle descendit le long du balustre, véritable reine.
De marche en marche, les som})tueuses dames s'inclinèrent, par retraits du buste dans les moires ; de leurs vêtements qui se cassaient en plein soleil, roses, perses, bleues, vertes et orangées.
Les Heurs éclataient à la lumière sur les cour- Itos illimitées des pelouses. Les lys saillissaient des pirterres de roses rouges. Le palais bas s'illumina de tout le soleil. Autour de l'archiduchesse, la toule des trois cents invités illustres s'amassait
davantage, et les six petites sœurs, devant madame Blade contemplaient la jeunn (épouse, de loin, à une fenêtre.
Enfin les hussards, les uhlans, les cuirassiers, les généraux, les artilleurs, les diplomates, les dames furent refoulés un peu rudement par Biide, par les gentilshommes du service.
Ulrich et sa femme se trouvèrent seuls, pour cinq minutes dans une salle que l'on ferma.
— Vous devez avoirbien soif, Bertha?dit-il. Quelle journée! Ce sont bien plus les noces de la foule que les nAtres. Mais demain... nous serons à nous seuls.
Elle ne trouva rien à lui répondre. 11 l'embrassa sur la lèvre, à la place de la tache d'encre violette. Indifférente et fâchée, elle regarda par la fenêtre, en souriant à contre-cœur.
Au parc, encore, le prince de Galles, gros lourd, portant en sautoir le cordon bleu de la jarretière conversait avec le duc d'Aumale, fatigué, courbé, blanchi, en habit noir ojjvert sur la trace rouge du grand cordon de la Légion d'honneur. En plaisantant ils s'en allaient, et ce furent deux dos considérables, l'un rouge, large, fort sous le licorne incliné, l'autre noir, étriqué, bossu, supportant une tête de vieil oisel au duvet rare.
Ils montèrent les degrés, et entrèrent dans les salles.
— Bertha, murmurait Ulrich, vous voilà déjà lasse de votre métier de reine, avant de commencer"; et de moi, avant de m'aimer...
— De vous, Ulrich... oh non... Vous avez tout à me révéler encore... J'attends, si confiante...
On gratta contre l'huis, du dehors. Les chambellans reparurent. Par une porte ouverte aussitôt à deux battants, ils ai)erçurcnt la cour rangée pour leur j>assage vers la salle du banquet.
Ulrich reprit sa posture d'effigie et essaya le mécanisme do son sourire.
Une année dans la vie de Bertha, passa comme l'ouragan sur le jardin de sa jeunesse.
Après un hiver de passion mutuelle, de caresses profondes, où l'on croit aborder la mort en s'étreignant, soudain Ulrich avait fait engager au théâtre de Stittburg, unecélèbre danseuseitalienne ramenée par Bûde d*un voyage diplomatique à Milan.
Bertha d'abord avait lutté. Indulgence, révoltes, séparations, temporaires, reproches philosophiques, pleurs ou tendresses, silences résignés, maladies, ne purent fléchir la joie féroce de Tarchiduc. A la danseuse italienne succi'da une divette française, puis une écuyère allemande, puis la fille de son piqueur. Par l'intermédiaire de ces créatures, le gros Bude dominait son maître, et menait toute la politique des Silbershausen. D'ailleurs leprince héritier cessa de dépérir.
Quand l'archiduchesse se fut plainte à son grandpère, il la regarda brusquement dans les yeux, croisa sur le caoutchouc boutonné contre sapoilrine ses bras puissants, et cria :
on LES TEXTATIVES PASSIONNÉES
T- Comment, madame, vous faites attention à ces choses. Vous êtes jalouse, vous Bertha de Silbershaasen, d'une divette. Vous vous comparez à cela... Où avez-vous l'esprit! je vous le demande! Que vous importent les plaisirs de l'archiduc. Ce sont là des servantes de ses instincts, et votre di- ^niilë devrait au moins s'imposer la décence d'ignorer ces misères. Une femme née ne rivalise pas avec des filles de théâtre. Vous n'avez qu'à en sourire. Ne me parlez plus de ces choses-là jamais, jamais...
Sourire! Bertha vivait avec uncœur lourd comme le plomb, une gorge étranglée d'angoisse, des yeux de tristesse.
« En effet, se disait-elle, pourquoi suis-je jalouse? C'est honteux de vouloir s'approprier un être comme Ulrich.. Que me font ses joies du corps ! M'inquiétai-je, s'il buvait, ou mangeait sans moi. Il ne les aime pas, ces femmes. Il les trompe. Il les échange. Il les troque. Il se passe seulement des fantaisies. Pourquoi mon cœur est-il de plomb, et ma gorge étranglée d'angoisse, et mes yeux pleins de tristesse?.. Oui, je sais, je voulais le conquérir, le ramener à moi, lui insuffler mes grandes ambitions, le mettre aussi haut que mes espérances de petite fille. Mais il a renoncé. Il ne croit plus à aucun triomphe, lui Bûde non plus... Et alors il se satisfait comme un animal à réjouir ses instincts et à décupler notre fortune... Et je souffre tant, tant, de penser qu'à cette heure, une autre, en riant, lui donne du bonheur, avec la complaisance de sa beauté. »
La torture ne s'atténuait pas.
A la fatigue de ce joli visage pâle que les che*
veux d'or ramenas en coup de vent paraient toujours d'une frange jolie, Berllia imaginait trop la traîtrise de rarchiduc. Lui ne cessait pas d'être aimable et galant, mais, à peine revenu dans leur c4it\leau de Bronien qui dominait Stittburg, il s'endormait.
Le menton dans les mains, comme elle le veilla, brûlée de souiïrance. Parfois des mots de plaisir, ou des murmures infimes sortaient de sa boucbe lasse, quand il rôvait ; et ce n'était aucun de ceux entendus aux semaines heureuses de leur premier temps d'union. Chacun de ces soupirs faisait une ( nlaille au cœur de l'amante.
Il lui semblait que ses corsages entraient dans sa chair, que de toute sa poitrine gonflée allait jaillir du sang, et puis elle s'enfuyait au plus profond du château, pour contempler, en haletant, le ciel pluvieux.
Souvent madame Blàde montait jusque Brômen par les pentes boisées, avec la cavalcade des petites sjeursel leurs poneys à longs poils. Levieux prince de Stiltburg prenait place aussi dans le landau de la gouvernante. Clolilde trottait sur un alezan.
L'archiduchesse ne les voyait qu'avec peine, parce qu'ils la distrayaient de sa douleur. Aucune de leurs paroles ne lui semblait intéressante, aucune nouvelle remarquable. — Goum, goum, grommelait le vieux prince, vous voulez du bonheur, madame! ah! ah! ah... La folie étonnante! du bonheur! Qui en tient, qui en vend ? Si vous le savez, je cours en acheter, moi-môme... Hein, madame Blade, du bonheur pour cette dame! Voyez-vous ça...
— Pourquoi ne seriez-vous pas heureuse, ma sœur? disait ingénument Glotilde. 11 est si gentil Ulrich. Il aime tant Gertrude.
— 11 aime beaucoup de monde, répondait Bertha.
— C'est son rôle de prince, d'aimer son peuple, la multitude de son peuple, goguenardait le vieux prince. Du bonheur! Dieu des eaux. Venez les petites... allons chercher du bonheur dans la terre. Ça pousse peut-être par là.
Une fois que madame Blâde restait seule ainsi avec Bertha, l'archiduchesse, malgré son désir de ne pas laisser voir toute sa peine à la vieille dame, ne put parler pendant une demi-heure entière.
— Votre Altesse souffre beaucoup, dit subitement la dame.
— Non.
— Votre Altesse ne veut pas se confier à moi, je sens bien qu'elle souffre, et tout le monde connaît la cause de son chagrin.
— Tout le monde s'amuse donc de mon chagrin?...
— Tout le monde plaint votre Altesse.
— Ah...
— Vous rappelez-vous... Je vous disais que l'amour est une chose moindre que celle rôvée par l'imagination.
— Moindre et pire.
— Vous vouliez aimer, vivre intensément par l'amour.
— Oui...
— Votre Altesse aime puisqu'elle souffre.
— Oui, dit Bertha, j'aime.
— Tout vaut mieux qu*aimer.
— Tout.
Elles se turent encore. La pluie battait les vitres. . . Madame Bliide reprit :
— 11 vautinieux aussi apprendre, admirer l'harmonie des forces. Ah 1 quand votre Altesse évoquait si ardemment avec moi, les causes de la gravitation universelle, elle ne peinait pas comme aujourd'hui. ^'on, vous ne soullriez, pas comme aujourd'hui, princesse Bertha. A chercher le cœur de Dieu, on ne souffre pas comme à chercher le cœur des hommes.
— C'était plus beau, murmura Tarchiduchesse...
— Il faut chérir l'harmonie des forces, et la splendeur du monde. Cela seul ne trahit point... Si votre Altesse voulait me croire, si elle voulait... Moi aussi, j'ai aimé, moi aussi, j'ai souffert, mais les livres m'ont consolée. Rien ne console comme la pensée, princesse Bertha, rien.., rien... moi aussi j'ai aimé...
Sous les lunettes d'or, deux ruisseaux de larmes descendirent.
— Oh, dit Bertha, pourquoi donc mentent autant les poètes qui proclament, depuis les siècles, la beauté de l'amour 1
— Ils se mentirent à eux-mêmes afin d'ensevelir la vilenie de leur douleur dans le manteau troué du rêve.
— Et vous vous êtes consolée, vous, madame Blade?
— Avec ceci.
Elle tira de sa poche un livre.
— Que votre Altesse essaie de se remettre au travail, comme autrefois...
— Je n'ai guère de goût.
Cependant la vieille dame continuait de sa voix douce. Elle parla des étoiles, qui sont innombrables, de celles si lointaines que leur lumière nous parvient après qu'elles sont éteintes, du rythme qui attire et repousse les astres, les uns et les autres. Au son de sa voix, l'archiduchesse berçait un p u sa peine.
Les jours suivants, madame Blade revint; puis elle envoya une caisse de livres; et ce fut une longue épreuve, pour Bertha, un difficile effort, un effort salutaire.
Des images nouvelles surgirent entre sa douleur et elle-même. Peu à peu elles fixèrent, grandirent, s'imposèrent. Madame Blade évoquait l'admirable vie du monde, les raisons occultes qui font s'enflammer l'éther, cristalliser les nébuleuses, brûler et briller las astres, refroidir les planètes, mères des vapeurs, des eaux et des pierres, des lichens, des mousses, des végétaux, des poissons, des animaux, des hommes. Tout le poème des forces fut chanté, et celui du nombre ineffable.., et le mystère infini des créations...
Un soir, que leur pensée se mariant avait atteint à la lumière d'une haute vérité, l'archiduchesse pleura de joie pour avoir contemplé la merveille des choses. Aux bras de la vieille dame, elle cria qu'elle était heureuse!
— Je sais maintenant ; je sais.' Il ne faut aimer les hommes que dans l'enveloppe des mondes qui les contient.
— 11 no faut pas manger les noyaux, on oubliant la chair du fruit. Celui ([ui aime les hommes, (jui aime la forme seule des corps, est comme celui qui mangé les noyaux pour rejeter la chair du fruit. Le bonheur est au fond de nous. 11 s'agit de le cueillir.
Et, depuis ce soir-là, dans le château de Bromen qui domine Stittburg, du haut de ses pentes boisées, l'archiduchesse Berlha adore l'harmonie du monde, et s'eiïorce à trouver, par la science, la palpitation première du cœur des forces.
Les aubergistes de Stittburg savent montrer après minuit, la lumière du laboratoire princier, et, sur la route escaladant les hauteurs, le double fanal de la berline qui ramène au chAleau de Bromen, l'archiduc Ulrich ivre-mort.