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LE CENTAURE

A Gustave Kahn.

I/odifice de verre et de fer s'élançait en arcs vers la lumière du soleil. Elle s'y filtrait, s'épanchait adoucie sur les mares de foule grouillant entre les divisions des tribunes. Saint- Vast poussa son cheval. Cette humanité noire, pareille à un peuple de mouches abattu contre une ordure, lui donna tout d'abord du dégoût. Il se haussa de selle ; il bomba sa poitrine sanglée par l'habit rouge; puis enfila au trot la piste droite.

Vraiment il se crut un empereur ancien, à l'heure du triomphe. Sous le monocle, son regard demicouvert dédaigna les têtes trop blanches des petites vierges à l'étal, le long des accoudoirs. Les courtisanes, coiffées de plumes et d'ailes de colombe, n'obtinrent guère mieux. Il se rappelait la der- ,nièrc vision du miroir, son nez en bec d'aigle, sa loustache blonde, le haie de ses joues plates, ses

lurs yeux d'argent, sa taille de cuirassier magnifi-

[ue. Toutes lui parurent hideuses.

Légèrement, il enleva son cheval d'une pression

les jambes. Les flancs de la bête se soudèrent à lui. M la «r^ntaît rr-niiiK^ une prolongation de soi, une membrure adjointe, dont sa volonté, presque inconsciemment, menait l'effort.

Il ne laissa point sauter le buisson sans maintenir le chanfrein par la bride, afin que le poitrail formât une belle courbe dont il était la crête aquiline, le point final, l'homme, souhait de la nature, au bout de l'effort des transformations animales.

Aussi roide, Saint-Vast trotta par la piste en longeant les balustrades, derrière quoi les femmes bayaient comme bétail au marché. Les camarades de régiment applaudirent quand il passa la barrière par un saut en hauteur, le cheval ayant polké gracieusement pour prendre l'essor.

Le silence se fit. Sous l'énorme dôme, on admirait, stupide, la splendeur du centaure. Saint-Vast ne regardait rien. Il se tenait.

D'ailleurs, son orgueil ne se satisfaisait pas des approbations. Ces gens, il le savait, ne conçoivent que mal les mille rythmes dont se forme l'harmonie parfaite du cavalier. Lui-même, et le génie d'être cela, personne ne pouvait les comprendre dans leur beauté totale : l'œuvre et le créateur en la même apparence, non dédoublée, vraiment une, comme Dieu.

Saint-Vast franchit tous les obstacles. Son habit rouge ne se plissa point. Pas une perle de sueur ne souilla son profil impérial. Pas une soie de son chap3au ne se déroba. Et il regagna les écuries à travers les salves de bravos, droit, impassible. Le monde de l'Hippique frissonnait.

Ce fut donc très simplement qu'il fendit la foule des promenoirs, pour aller à mademoiselle Sveeth. La milliardaire avait dit en plein bal qu'elle épouserait, sans faute, le plus beau cavalier du Concours, quel qu'il fût.

Saint-Vast s'arrêta devant elle, laissa prononcer son nom par l'ami qui présentait, inclina brusquement sa tôte dorée par ses cheveux plats, se redressa et sourit peu.

Mademoiselle Sveeth était une fille solide et grave, évidemment, mâtinée de peau-r ^ugc. Elle avait la croupe des sirènes, une chevelure pesante, très noire; des hanches énormes où se tordait une taille souple, libre de corset.

Dans les deux mois, ils s'épousèrent.

Tout allait bien. L'Américaine acheta plus de chevaux encore. Saint-Vast fut à la hauteur des appétits amoureux que manifestait éperdùment la dame. Elle chevauchait, elle lisait, elle aimait, avec une constance singulière.

Pour complaire à l'épouse, Saint-Vast dut chaque matin se lever vers l'aurore, soumettre sa figure au rasoir, son corps à la douche tiède, au massage parfumé, ses doigts et ses orteils au pédicure-manicure. Ensuite, et afin de ne pas se rendormir, il marchait de long en large dans la serre jusqu'à ce que la sonnerie électrique grelottât. Aussitôt, il se précipitait vers la chambre conjugale, où l'Américaine l'attendait, toute nue, parmi les fourrures d'un divan. Souventes fois, elle l'injuriait à cause de sa lenteur à la rejoindre.

Immédiatement après cette besogne, les domestiques le culottaient, le bottaient, l'éperonnaient, le boutonnaient, le brossaient, le hissaient â cheval. Au Bois, de dix à onze, sans mot dire, il saluait, d'un coup roide, ceux qui se découvraient devant sa femme.

A peine avait-il quitté la selle, les domestiques

le ressaisissaient. La douche, Je massage et. les frictions le mettaient, pour la deuxième fois, en état do remplir agréablement le devoir. Car madame poussait des jurons britanniques, les jupes défaites, le corsage ouvert sur sa poitrine ardente.

•S'adonnant à la lecture, elle ne pouvait souffrir qu'on parlât, pendant le déjeuner. Elle fréquentait les esprits des philosophes, ceux qui étudièrent les religions et l'architecture des anciens pouren tirer des conclusions ethniques. Les poètes symbolistes, la métaphysique allemande, les drames norvégiens, les écrits magiques de Christian, Eliphas- Lévi, Fabre d'Olivet, Saint-Martin et Wronski occupaient aussi son âme sérieuse.

Le mari tentait-il de dire : « Avez-vous vu, chère, comme vieillit madame de Grémern », ou bien : « Ce Dupuis était-il drôle, dans la pièce d'hier », ou encore : « Le cob de des Blaquernes a vraiment du train.,. », elle l'interrompait d'un geste bref, à moins qu'elle ne répondît : « La vieillesse mène à la mort qui est la nubilité de l'àme, la délivre, lui permet de connaître enfin l'Essence... Donc, madame de Grémern touche au bonheur... Pensez-vous que le stroom fluidique est, pour notre apparence vitale, une simple manifestation de l'Inconscient, ou préférez-vous la théorie qui admet une immanence de l'Etre dans les ondes éthéréennes vers lesquelles nous nous aimanterions, par une hypertension de la sensibilité seconde?... Dites-moi...? »

Saint-Vast ne trouvait rien à soutenir; et il retombait le nez dans l'assiette, piteusement.

Le café servi, on lui réclamait le devoir pour lai

troisième fois; puis, on l'envoyait dormir. Il ne se faisait pas prier. Au réveil, les domestiques le ressaisissaient pour le pansage du five o' clock. En redingote, les pieds dans le verni, il fallait alors qu'il s'accoud.U contre la cheminée du salon pendant que causaient les personnages étranges reçus par sa femme : mages, wagnériennes, hégéliens, sociologues et mathématiciens. Polyglottes, ils causaient en toutes langues, comme la dame. C'était Babel.

Les problèmes des hautes abstractions nourrissaient leurs propos. En intermède, d'étranges filles à bandeaux plats exécutaient interminablement du Bcctlioven, du Wagner, du Bach ou quelque autre musique forte. Saint-Vist dut renoncer à comprendre. On l'examinait, d'ailleurs, avec admiration, comme, dans les musées, on s'intéresse aux personnages des statues, des tableaux...

« Oh ! oui, faisait la dame ; il est très beau, mon mari, un véritable chef-d'œuvre de l'esthétique niturelle. Mesurez, je vous prie, les proportions du nez, des oreilles et de la bouche. La merveille du torse! Tàtez, monsieur! Remarquez, mademoiselle, la ligne de jambel Une beauté d'art, pas? Tournez-vous, cher, qu'on vous regarde un peu..: Étendez le bras. Mais il faut le voir à cheval ! »

Durant les visites, elle l'exhibait avec la môme faconde.

Saint-Vast ne tarda point à souffrir moralement. 11 voulut se réfugier dans le sein d'amis futiles. Mais sa femme leur donna par le nez tant d'impertinences qu'ils se fâchèrent.

• Un matin, cependant, il se révolta. Après tout,

malgré son argent, la péronnelle abusait. On ne se moque pas ainsi d'un capitaine au 23^ cuirassiers, le plus beau cavalier de l'Hippique. Elle passait la mesure. Quand elle sonna pour le devoir de l'aurore, il resta courageusement couché dans la salle de bains.

A vrai dire, et malgré qu'il se montât le cœur, Saint-Vast redoutait beaucoup sa femme. Elle avait des façons brèves de commander et une érudition tellement étonnante, qu'un gentilhomme, simple bachelier et chef de peloton, se trouvait tout dépourvu. Au moment des fiançailles, il gardait de soi une opinion excellente. « Avec mon nom et mon prestige extérieur, s'était-il dit, une fdle se dira toujours flattée de m'avoir. Je puis prétendre aux dots fabuleuses. Le lendemain du mariage, ma femme m'adorera et je ferai d'elle ce que je voudrai... certainement. On vivra bien. »

Sa femme, en somme, l'adorait. Elle le louait en public à l'extrême. De plus, elle enrageait pour peu qu'il tardât, dans la maison, à lui servir l'émoi conjugal.

On vivait bien. Le palais de l'avenue Hoche s'ouvrait par quarante -quatre fenêtres. On comptait à l'office dix-huit domestiques et aux écuries seize chevaux. Pour l'été, on pouvait jouir à ïrouville d'une villa, en Touraine d'un château dominant la Loire, avec étangs et foret. Pour l'hiver, on possédait à Palerme le palais même des anciens ducs et les meubles des temps historiques. La table était la meilleure, au dire du prince de Sagan. On vivait bien.,

« Et pourtant, se répétait Saint-Vast; je ne peux

pas me dire heureux... non, je ne peux pas me dire heureux. 11 maïupie une chose... Elle lit trop, die cause de choses qu(\j'i^niore... ,1e m'embête... c'est évident... je m'emb... »

Il ne finit pas sa pensée. La jeune femme entrait en tempête, et aussitôt Saint- Vast se sentit coupé par les mille coups d'une cravache qui le cinglait férocement, a Ahl vous vous moquez de moi, vous; vous vous moquezde moi, La Chose!... Tiens et tiens L.. »

Il boEidit à elle; mais un revolver, braqué contre sa poitrine, l'arrêta net. Il était en sang. Elle sortit.

« Ahl mais... ahl mais... » Saint-Vast, en stupeur, ne trouvait point d'exclarnations suffisantes.

II se pansa, puis résolut de partir. Certes, ce l'ennuyait de quitter ce luxe pour reprendre,' au 23® cuirassiers, son service de capitaine. Mais il ne pardonnerait pas, il ne pouvait point pardonner.

Pansé, habillé, il voulut franchir la porte. Du dehors, on l'avait close. H cria, frappa, puis se résigna, répétant: « Dieu que c'est déplorable... pour les domestiques. Cette créature... est une sauvage, une vraie ?auvagel... »

La journée passa silencieusement. Les fenêtres donnaient sur un vaste jardin. Attirer du monde par ses appels lui sembla trop malséant. Quant à descendre le long du mur, c'était impraticable.

Au soir, deux hommes solides qu'il ignorait, apportèrent, dans la salle, une volaille et une bouteille. Malgré une forte lutte entreprise, il ne parvint pas à sortir de la pièce. La porte se ferma contre son humiliation et son impuissance.

Il épuisa les phasos diverses de la fureur. C'était trop bête, cette aventure de roman, il finit par rire, tout seul, de Tinouïsme de l'affaire, puis mangea, but, s'endormit sur la chaise-longue.

Quand il s'éveilla, il se reconnut couché tout nu dans la nhambre conjugale avec la femme de chambre, toute nue aussi. Un monsieur, à moitié rieur, lui montrait une écharpe tricolore... Sa femme, en amazone, assise, le rictus digne, cravachait sa botte nerveusement. « Mon cher, fît-elle, c'est le divorce; vous comprenez : flagrant délit!... Allons, levez vous. Sortez de là, du moins. »

Saint-Vast voulut s'expliquer; mais la soubrette l'interrompit: « Va... puisque nous sommes pinces... autant laisser faire... Ça devait arriver. Tu le disais toujours... »

L'adultère mit du temps à comprendre. On avait, parbleu ! mélangé son vin de quelque opium, la veille... et sa femme soudoyait la soubrette. « Quel culot, pensait-il, la gueuse!... » La perspective de la caserne, des inspections, le navra. Après qu'il eut bien déploré son infortune et bouclé ses malles, sa femme survint qui lui dit: « Si vous voLilez, réconcilions-nous. Seulement, ne cherchez plus à contredire ma volonté, puisque je suis une force, vous entendez une force. Vous, je vous ai pris parce que vous étiez beau, distingué, parce que vous étiez une belle chose, une chose agréable... Restez une chose, et nous nous entendrons. Moi je suis, comprenez donc, une force, un cerveau, et vous une chose belle à voir, un instrument agréable au corps... Voilà. Demeurez- vous? »

Elle le regardait froidement, en balançant sur

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ses fortes hanches sa taille souple, sa lùte indienne. Ses mains, serrées dans des manchettes étroites, maniaient la cravache. Elle ril victorieusement. Il préféra rester.

LR JOYEUX PERE

Pour Arthur Lynch.

Quand elle sortit du couvent où les Sœurs l'avaient élevée pour la vénération de sa mère morte autrefois mais devenue sûrement archange, Odette Maligny trouva la maison de son père trop gaie.

C'était, àSaint-Cloud, une demeure somptueuse, blanclie, avec de hautes fenêtres claires, des pelouses admirables troussées, vers les coins, de corbeilles savamment fournies en roses, en tulipes, en pieds de jasmin, en hortensias, en eucalyptus guerriers. La ville, par delà les eaux étincelantes du fleuve, dormait au soleil, grise et pâle malgré ses dômes d'or, les flèches de ses églises, sa tour de 1er géante.

Dans la cour, It'S voitures séchaient, en reflétant les parterres au fond des laques sombres. Les chevaux mâchaient leurs mors, secouaient les gourmettes, piétinaient les pierres sonores. Et, des sous-sols, il montait sans cesse un parfum de nourriture chaude.

Odette chercha partout des souvenirsdesamère. Les ameublements avaient été renouvelés plusieurs fois depuis la mort. Tout était à l'anglaiae. maintenant. De» panneaux vernis recouvraient le»

murailles. Il y avait aux fenêtres des rideaux de mousseline à grosses fleurs vertes et bleues. Les portes étaient de glaces, divisées par des croisillons. Les; choses affichaient un air de vertu élégante, lilialo. Mais dans aucun tiroir, Odette ne retrouva les souvenirs cherchés.

Vôtu de complets gris-perle et chaussé de guêtres blanches, son père, très jeune, se démenait aii milieu de bandes élégantes, toujours égay.es par la profusion des vins. 11 lui parlait peu, pour dii'c : (( Mais tu te fagotes, mon enfant... Tu te fagotes. 11 faut me remplacer cette robe; mettre un boléro plus ajusté. Va donc cette après-midi chez Léoty, qu'on te corsète convenablement... Miss... miss! \'eillez donc à ce qu'elle n'ait pas l'air si Louis-Philippe, cette enfant. On dirait, ma foi, le parapluie' constitutionnel. »

, Et pirouettant, il empoignait sa raquette à tennis, s'évadait vers les pelouses, criait des mots anglais h des jeunes femmes.

Odette se sentit toute seule, toute seule. Il ne l'amusait pas de jeter des ballespar dessus un idet tendu et d'avoir chaud. La poussière qu'on avalait en courant les routes à bicyclette lui donnait une toux insupportable, De plus, elle ne devenait habile à aucun de ces sports; et les autres dames la battaient sur tous les records, la méprisaient.

L'institutrice lui fut l'unique amie. Elles deux prenaient le même plaisir, assises sur les bancs de pijrre à regarder les cimes légères des arbres se balançant contre les nuances successives du ciel. Los poèmes de Lamartine et de Verlaine les émouvaient fort. Miss Grave's confia ses amours. Le fiancé

combattait les Africains, capitaine dans les troupes du Cap. Hient(^t, il obtiendrait unf^ concession de domaines, des troupeaux. Et alors ils s'uniraient. Quelles mers à parcourir, pour le rejoindre! Elles écoutaient bruire leurs cœurs en flattant le piano de leurs quatre mains légères.

Mais bientôt, les balles se heurtaient dans l'air. Ujc troupe folle se menaçait des raquettes, ou bien le drag, revenant au grand trot de ses quatre sleppers, emplissait la cour de tonnerre, de piaffements, de bruits d'acier, puis dégorgeait des fées joyeuses étreignaut des brassées de fleurs. Il fallait qu'Odette se présentât sur* le perron et accueillit les visiteurs. Eilc subissait les embrassades des femmes chaudes et odorantes, qui, en même temps, déliaient leurs chapeaux, refermaient leurs ombrelles, demandaient à boire.

OdeUe-comj-rit qu \ sa mère fût morle si tôt. Le piano où venait de gémir son cœur tressautait déjà sous des mains allègres. Des voix, à tue-'èle, C' anlaient des refrains gaillards. On entendait l'explosion du Champagne débouché. « Eh bien, quoil le parapluie constitutionnel, ça se déride-t-il, la vie? Dieu, que vous èles assommante, c:ière enfant,, avec vos mines de petit fantôme enrhumé 1 » Et le père passait outre, frappant dans ses mains pour que les domestiques apportassent des fruits, des confitures, des cigares.

De toutes ces dames gaies, l'une plus quotidiennement assidue, tenta cependant de conquérir la jeune fille. El.e s'appelait Gabrielle de Suites. Son mari, associé de M. Maligny, voyageait pour leurs affaires. Il achetait des mines dans l'Europe oricu-

taie, puis traçait des voies de fer, obtenait des monopoles, revendait ensuite le tout à des banques qui appelaient l'aide de la petite épargne.

De sa forte intelligence, elle menait cela. Pas belle, mais robuste, soufflant la santé par ses narines ouvertes et sa grosse bouche rouge, elle excitait les convives à la bacchanale. Ses histoires donnaient le plus à rire. Sous ses robes, elle paraissait toujours nue. La blancheur même de son teint d'enfant semblait une éclatante impudeur. Parlant de madame Maligny, la défunte, elle disait : « Quand cette pauvre Berthe vivait... », et il persistait dans ce met une pitié, une compassion dont Odette souffrit infiniment.

Madame de Sulles, cependant, recherchait Odette. Elle l'emmenait dans ses courses, en boggy, et voulut lui apprendre la science du cheval.

La jeune fille s'effarouchait de la bète : « ïu es comme ta mère, Odette... A quoi passeras-tu la vie, alors?... » Elle lui raconta cette mère, qui n'avait pu s'accommoder de la joie des autres, en était morte. Au contraire, Maligny se voulait l'homme du bonheur. Malgré des efforts sincères très longs, il n'avait pu réussir le rêve de l'épouse contemplative, éprise aussi de musique profonde et de ciels changeants : « 11 n'y a que la vie, Odette. 11 ne faut pas se perdre dans le bleu. Sans doute, ce n'est pas très fort de rire, de chanter, de manger, de boire, de monter et de conduire, et puis de dormir. Mais quoi ! nous sommes des bêtes, ma petite Odette, des bêtes, vois-tu, tout bonnement, qui ont évolué, comme on dit. 11 ne faut pas essayer de devenir Dieu. On en meurt. »

Ohl elle n'essayait pas de devenir Dieu, madame de Sulles. Le soir, pour la remettre dans soucoupe, il fallait l'aide de tous les convives. Elle gigottait, poussait des cris. Une. fois, Odette la surprit embrassant son père dans un vestibule. xMaligny dit alors : « A toi, ma petite... » et voulut aussi embrasser sa fille, comme si rien d'illicite n'eût pu corrompre l'idée de l'autre baiser. Sans trop savoir, Odette s'enfuit en proférant des cris affreux.

De ce jour seulement, la jeune (ille remarqua comme toutes les fêtes avaient madame de Sulles pour reine. Elle était la seule personne que son père invitât sans autres convives, très fréquemment. Des après-midi, ils s'enfermaient dans un salon pour causer. Les domestiques alors de s'esquiver, de marcher sur les pointes, de disparaître dans les sous-sols, au jardin. L'institutrice emmenait mademoiselle.

Odette sentit son orgueil frémir. Les jours où la visiteuse s'installait ainsi, la maison n'appartenait plus à la jeune fille ; ni les soirs où l'on fêtait, ni les heures où riait l'étrangère. Bien que son père rimât la musique, et qu'Odette eut souhaité le conquérir doucement, par le prestige des ondes sonores émises, elle n'y parvint pas. Madame.de Sulles intervenait au moment où les âmes du père et de la fille se matérialisaient dans l'émoi des vibralions harmonieuses. « Continuez donc, criait-elle, continuez... » Mais vite elle contait une histoire « à mourir de rire », ou violant elle-même les touches ; de hideuses musiques d'opérette s'échappaient, tournoyaient, pour finir le charme pacifique.

L'enfant fût retournée certes parmijes religieu-

ses, si elle n'eut attendu le moment d'épouser un cousin que sa mère, avant de mourir, lui avait élu pour mari.

Le jeune homme arriva de Tunisie où il colonisait. Tout d'ahord, Odette s'en éprit. Cequ'il conta des fontaines, des villes blanches et silencieuses, des caravanes lentes, des champs immenses où grandit la nature muette, du ciel... cela lui produisit le décor vrai des musiques d'orgues. Ils allèrent à deux le long des belles corbeilles, pour flatter les roses, les tulipes, les jasmins et les hortensias, les glycines aussi qui tombaient des grilles d'or. Il la comparait à toutes les fleurs, et miss Grave's l'aima de môme.

— Âh!... ah!... criait le père.*. Voilà le parapluie constitutionnel qui se déploie en parasol... Tonnerre! versez-nous du Champagne sec dans un vise d'.irgent; et jetez-nous là ded ms, avec des pêches, d s tranches d'ananas... Qu'on s'amuse. Madame de Sulles, l'air de Miss Helyett, s'il vous plait!... Ma fille vit; elle n'est pas en biscuit de Sèvres...

Mais le jeune homme chérissait aussi les chevau(. Il résista dans les premiers jours; et puis se joignit à la cavalcade, une fois. Un autre matin, il battit les joyeuses cyclistes à tous les records, avec handicap, et revint couronné de branches sur la bicyclette d'honneur, tenu en triomphe par le peloton des jeunes femmes à pied, frétillantes, heureuses de faire voir leurs jolies jambes sous les mailli'S des bas de soie, et leurs bustes menus, audessus des ceintures serrant aux tailles fines les larges plis des braies. [Odette s'effraya.

LES il^NTATlVES PASSIONNÉES 81)

— Madame votre mère, dit-il un jour, posséda des diamants magnifiques. Ceux que son bisaïeul avait conquis aux Indes, du temps de Dupleix et de Lally.

— Ma mère!... Comment?...

— Oui, oui, je les ai vus chez madame de Sulle^j à qui votre père les a donnés, car votre père donne tout à madame de Sulles. Il y a aussi bien d'autres choses qui appartinrent à votre mère et dont la présence attristait trop M. Maligny, pour qu'il les gardât. Vous ne fûtes donc jamais chez madame de Sulles, Odette?

— Et vous, vous y fûtes donc ?

Elle lui dit cela si méciiamment, qu'il se troubla, craignit de rougir, rougit en elFet... L'amante devina la trahison.

C'était avant le dîner, un jour de grande chaleur. Les serres tamisaient une lumièred'or rouge, la recueillaient sur les palmes des arbres exotiques, au cœur de fleurs monstrueuses et jaunes. Des fils d'eau gouttelaient dans le porphyre des vasques. Les stores verts se ridaient des brises venues par le jeu des portes intérieures sur la table admirable, immense, h'rissée de cristaux fins, d'aiguières, de biteaux d'argent flottant sur les miro'^'i oblongs des surtouts et portant des cargaisons d'orchydées.

Le fiancé, tenta de reprendre son audace, énuméra les merveilles des écrins connus chez madame de Sulles. Odette l'écoutait de l'oreille, mais elle pensait à la vie de sa mère, que cette femme av.iit volée, sans doute, en lui prenant l'amour; fiux bijoux dérobés par la S('duction ; aux millions de pauvres gens dont ce luxe représentait la dure

épargne surprise par le mensonge de la finance; la dure épargne des longues existences attelées aux labeurs dans les chambres obscures des faubourgs, sur la surface du monde... Et ce jeune liomine disait des plans habiles pour reconquérir les joyaux dont sa cupidité souhaitait évidemment la possession.

Soudain, les valets ouvrirent d'autres portes. Les battants s'écartèrent; la compagnie pompeuse et gaie déroula sa théorie. Madame de SuUes, en tête, au bras du père, décoré, arborait au creux des seins la perle des rajahs que le jeune homme vantait tant.

Aveugle et folle, Odette courut à elle. Lui arrachant la perle, elle cria très haut... « Voleuse! Voleuse! vous avez volé la vie de ma mère, et l'amour de mon père, et celui de mon fiancé... et vous triomphez sur les voleurs... Mais moi je vous dis... Voleuse ! »

Le père l'étouffa dans ses bras forts, l'emmena parmi les convives ahuris, mais qui déjà se reprenaient, en regardant aux boutonnières des habits nombreux le signe delà Légion d'honneur. On murmura : « Une crise!... En vérité, quelle enfant nerveuse!... Conçoit-on!... »

Plus tard, Odette épousa le Christ, le pauvre, celui qu'ils ont mis à mort plus volontiers que Barrabas le brigand.

Au reste, les religieuses, Payant martyrisée, offrirent sa dot à leur ordre, et cela permit d'acheter, à Rome, un chapeau de cardinal pour le cousin de la Mère abbesse.

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