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L'ÉTREINTE

Pour Yvanhoé Rambosson.

Vers le matin du jour qui suivit le naufrage du transatlantique Érasme^ la soute au charbon fut vide dans la chaloupe à vapeur. Dès lors, nous voguâmes au hasard des courants par une mer bleue ridée d'argent, sous la chaleur équatoriale.

Comme dans la brusquerie de la catastrophe nocturne, on s'était précipité hors de l'entrepont, sans presque de vêlements sur soi, cette température, après la fraîcheur de l'aube, nous parut bonne. Tout notre groupe d'émigrantes s'était mis à l'arrière, et les tôles d^i la cheminée demeuraient, depuis les premiers tours d'hélice, le rempart de notre camp féminin; car nous redoutions la violence des matelots.

Tant (ju.' la machine avait occupé leurs ofForts, on n'avait pas craint de malheur nouveau. Mais il devint évident que nous flottions sans force motrice, sans cartes et sans boussole sur l'Océan circulaire. Les Hollandais cessèrent d'abord le travail et, se partageant du tabac, ils allumèrent leurs pipes, puis rirent du destin, avec des plaisanteries absurdes.

Les émigrants italiens qui avaient aidé la manjiuvrc, se lassèrent aussi. De leurs gaffes, ils atti-

rèrenturie épave où des caisses restaient arrimées. Ils les déclouèrent. C'était du vin de Champagne. Tous ces gens burent au goulot ; et l'un, bientôt, nous fit signe de venir prendre notre part. Ce signe les amusa tous à l'excès. Leurs gestes nous effrayèrent. Une pauvre fille napolitaine émit à haute voix l'idée de notre peur secrète, et ma voisine, une ouvrière brunisseuse de Paris, déclara sourdement : « Pour sur, nous y passerons... »

Ils continuèrent leurs cris. Maigres, bruns, quasi-nus, malgré leurs chemises ouvertes et leurs pantalons étroits, les émigrants italiens terrifiaient surtout. Leur souplesse et leurs rires blancs dans la peau noire, les apparentaient mieux aux nègres, aux singes, aux bêtes. Tout de suite, ils voulurent franchir la démarcation des cheminées. Par chance, un quartier-maître de l'équipage hollandais se trouva dans la chaloupe. Il plaça deux matelots, pour sentinelles, aux côtés des tôles, et interdit le passage. La chaleur aidant, cet ordre calma les audacieux ; et, sur l'étendue oblonguo du pont, les hommes se couchèrent.

J'avais perdu mon amie, l'institutrice allemande engagée avec moi par la même famille brésilienne. De ma caste sociale, sur l'embarcation, il ne restait que la petite gouvernante anglaise, si mince, et pleurant. Je j'allai rejoindre. Vêtue d'une longue chemise de nuit à tuyautages, elle se tenait assise contre le bord et elle gardait entre ses bras son nécessaire de maroquin, cadeau du fiancé de Londres, seule chose sauvée. Mais je ne tirai rien d'elle que des larmes infantiles et des invocations au Seigneur.

A vrai dire, nous n'imaginions point rester fort longtemps perdus sur mer. Cette ligne de paquebots est très fréquentée, h' Erasme avait touché K^ récif et coulé, vingt-quatre heures juste, avant le terme du voyage. Sans doute le jour ne se passerait point sans rencontre propice. Pendant la nuit, j'avais redit cette espérance aux brunisseuses parisiennes, qui se rendaient dans une fabrique de Buenos-Ayres. A l'aide d'un miroir de poche, offert à la ronde, elles défaisaient les épingles de plomb de leurs frisures, maintenant. L'une affirma : « Au moins si on doit y passer, ma chère, on sera belles... » Cela les fit rire. Et je m'étonnai qu'elles eussent cette audace.

Les Napolitaines accroupies rongeaient des croûtes, dans le creux delà poupe; des mères allaitaient leurs nourrissons. Plusieurs se lamentèrent, les mains collées aux tempes, et le regard à l'inexorable placidité de la mer. Nous allâmes jusque midi avec cette tristesse. Alors, le quartier-maître nous fit distribuer du biscuit dur, et un peu de Champagne pour le tremper. Mais on ne mangea guère.

L'image entière me revint de la catastrophe ; le bruit de l'eau heurtant et abattant les cloisons inférieures, la lumière électrique illuminant soudain les couloirs du paquebot pour laisser voir des gens fous qui se poussaient aux marches des escaliers ; et, en haut, où j'étais parvenue entre les pressions des épaules dures, des mains hargneuses, la fureur des marins repoussant les passagers, dénouant des cordes, courant aux siffiets aigus des maîtres. Déjà la mer mouillait les bas. Des marins, attelés à un câble, dispensèrent le groupe que nous étions. Ren-

162 LES TENTATIVES PASSIONNÉES vcrs(5e, j'avais saisi au hasard une manche, rcsislé aux coups de poings et aux vociférations d'un gaillard barbu de noir, féroce, puis croulé avec lui d.;ns des abîmes, en fermant les yeux. Au bout de la corde le long de laquelle nous avions glissé, le pont de la chaloupe nous avait reçus. Alors et au dessus de nous, des grappes d'ôtres pendus à des échelles, oscillèrent. On en attrapait au passage. Des chutes humaines rebondissaient parmi des gerbes d'eau... Et la muraille du navire s'effondra. Sur le remous, longtemps, notre embarcation avait failli chavirer.

Celui qui m'avait descendue, agriffée à sa ceinture et à sa manche, je le revis, au matin, sur l'avant de la chaloupe. A la minute où nous y avions touché, il avait, pour sa peine, rudement écrasé mes lèvres contresa barbe noire, et pétri ma gorge. Mais mon cri et les gestes surpris des gens l'ayant intimidé, il avait répondu aux voix des marins réclamant du secours.

Bien que l'odeur de pipe, et la brutalité de son étreinte, à les analyser, comblât mon souvenir de dégoiit, j'ignore quelle ardeur perverse m'obligeait à vouloir, intimement, subir encore cette caresse de mâle, première en ma vie. Lui, me quittait peu du regard. 11 portait, nouée autour de la tête, sa ceinture rouge, en manière de turban, contre l'influence du soleil. Et le naufrage, la perte de mes malles, l'horreur de la situation, rien ne m'intéressait plus autant que cette tête saure et barbue, aux narines évasées. Quand son œil insistait vers moi d'étranges frissons me montaient des lombes.

Le jour s'écoula. Nos signaux ne furent pas aper-

çus des steamers dont les fumées salirent Phorizon. Les Napolitaines pleurèrent à sanglots, dans leurs tresses graisseuses, et l'idée de la faim, de la mort, vint môme aux ouvrières de Paris qui cessèrent de rire et de chanter leurs romances sentimentales.

La pourpre du soleil, son noyau de feu, incendiant les lointains de la mer, du ciel raya les espérances de nos cœurs. Dès que la première étoile fut montée sur les bandes bleuâtres et vertes du crépuscule, les matelots et les émigrants démolirent les bordages, cassèrent les bois inutiles, jusque la ligne de flottaison, et fournirent ce combustible à la machine. Ainsi nous gagnerions le point où nous avions vu passer les steamers, successivement. Le prochain nous secourrait.

La mer devint violette et dense, sous la plus belle nuit. Tous les hommes massés à l'avant regardaient, en se guidant sur l'étoile, la place que nous devions atteindre. iMais mon sauveur resta tourné vers moi. La machine donnait sa force entière. L'écume bondissait sur le pont, mouillait les jupes. Les Napolitaines criaient. La fraîcheur du soir fit que l'Anglaise grelotta. Je la serrai contre ma j)oitriiie chaude, et derrière le fin tissu de ses cheveux pâles, mon œil sournois guettait l'amateur de ma chair.

L'omhre môme dissipa ma honte. D'avoir été ainsi touchée, meurtrie par l'homme, mon être se transformait. Sur ma raison, sur les préceptes d'enfancts sur l'honneur, le désir de me savoir prise l'emportait doucement, comme la mer sauvage l'avait emporté sur la science du capitaine et la solidité du navire. Je me disais qu'à la minute du coa-

164 LES TENTATIVES PASSIONNÉES tact je fermerais les yeux afin de ne pas voir les narines évasées, ni cette face bestiale dont les yeux sombres me visaient toujours. Et puis, je prenais l'excuse de l'imminence de la mort, de l'inconnu où resterait l'acte après le débarquement et la dispersion dans toute l'Amérique latine de ces pauvres gens.

Car cela serait, certainement. En cette étroite chaloupe,Smontant et descendant les collines d'eaux^ j'étais plus à la merci de l'influence dégagée par cette obstination d'une volonté vigoureuse à me fasciner. Déjà je me percevais lasse et déchue. Les flots se déchiraient bruyamment sous la quille. Le ciel, chargé d'astres, pesait à ma fatigue d'avoir lutté tout le jour contre la pensée de vice. Le froid endolorit mes tempes. Et je pleurai, ainsi que ma petite compagno, en renonçant à toute ma sage vision de la vie.

On atteignit le point marqué. La joie excitait les hommes. L'ancre ^ilée trouva du fond, mordit. Les chaînes grincèrent. Un Italien dansa. Tous riaient. Le sauveur se dressa contre l'inclinaison de la mer, que glaçait la lueur de la lune. Il m'apparut alors trapu et court, avec de larges épaules. Comme les autres, il porta jusqu'à sa bouche une bouteille prise à la caisse défoncée, et ce fut la répétition de lamême scène qu'à l'aube : on nous invitait à boire.

« J'ai si soifl » dit une ouvrière auprès de moi. Les Napolitaines échangèrent en leur langue des injures avec les Italiens; et alors, je le vis bien : toutes, nous avions instinctivement choisi notre mâle. Plus un regard n'errait: mais ils se croisaient par couples de Tavant à l'arrière ; et la petite An-

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glaise, sortant sa tôle de mon giron, montrait ses larmes au quartier-maître attentif pour la séduire.

A la même minute, nous remarquâmes réciproquement celte entente mystérieuse des sexes (jui s'étaient élus pour se joindre. Les hommes comjjrirent, malgré nos injures et les cris, notre consentement. Ce fut le mien, ce sauveur, qui bouscula, le premier, les sentinelles. En un instant, nous fûmes enveloppées par les mains crisj)ées, par les bouches rieuses, par les visages rouges, par les étincelles des yeux. 11 fallut se résoudre à s'elTondrer sous la palpitation des mules et l'odeur fauve des travaillenrs. Vers la voûte chargée d'astres, il s'éleva un rAle de douleur d'être heureuses.

Des ongles me grilFèrent. Le poids d'un corps m'étouffait. Mes yeux se fermèrent., Tout pantela (le ma chair et d'une autre, pendant que mes yeux cherchaient la commisération des astres.

... Après, le désespoir fut bien plus grand et l'on ne souhaita plus la venue des steamers : et les hommes, un à un, s'étant défaits de nos bras, retournèrent à la proue. Stupides, nous pansions nos blessures... La mer ruisselait, lunaire.

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