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LA CRÉATRICE

Pour Ancré Ibels.

Ayant parcouru les salles du Champ de Mars, conleinplc la torsion douloureuse des slalues, les ligures énervées des tableaux, Maximilienne et Li.ce revinrent à la coinposilion mystique du peintre llawkins qui d'abord les avait retenues inquiètes.

Elles regardaient le vieillard paré d'un masque d'or pour attirer la vierge lumineuse à peine éclose du bois des Colombes. Acco.udé sur le livre de toutes les sciences, l'orbe du monde aux pieds, il semble attendre le geste que cette fille miiraculeuse va faire pour mettre dans ses mains savantes les opparances admirables de son corps et la fleur claire autour de laquelle s'émeut le ciel.

L'art intellectuel et fort perpétua l'extase des visiteuses. La vierge éclaire, malgré que ses yeux soient clos. Elle est la Maïa, l'Illusion des Formes, la seule splendeur. ^ïoute l'astuce et la sagessedu patriarche ne donnent qu'une ombre sournoise. Et les feuilles flétries loinbent de l'arbre abritant l'attente sûre du guetteur.

— Vraiment, dit Luce frissonnante, cette œuvre si belle m'épouvante. Ne semble-t-elle pas dire que l'ombre fascine la lumière, que ce vieillard attire l'amour pour peu qu'il se farde d'un artifice

ingénieux? On ne conçoit point qu'un être jeune se voue à des bras desséchés et froids...

— Le masque est d'or, remarqua Maximilienne.

— Ce masque enchante selon la plastique grecque; et sa signification n'est pas monétaire, mais de pureté.

— Soit, répondit la jeune femme. Alors, le mystère s'éclaircira pour toi, petite cousine, lorsque tu auras connu le mariage. Enfant, tu n'imagines pas autre chose que la discordance des âges. Tiens, asseyons-nous ici. Je te lirai une lettre de ma très chère amie, Marceline Lassalles. ïu te souviens? Elle épousa récemment son oncle, le professeur au Collège de France, ce vieil homme qui nous amusait, petites filles, par sa cravate de triple mousseline, ses cols en feuilles de chou, son crâne nu, et l'immensité de ses redingotes. Jolie, majeure à peine, elle l'épousa. Avons-nous jasé?... Ecoute les raisons qu'elle me confie de son sentiment.

— Oh! je me sens très curieuse.

Les cousines drapèrent leurs robes avec soin et s'assirent. Elles furent sur la banquette comme deux corolles de plantes féeriques attendant le chevalier qui les eût effeuillées, légendairement.

(( Je l'aime; lut Maximilienne. J'aime de mon esprit, de mes sens; par eux surtout... Ici, au bord de la mer septentrionale, vague et mariée au ciel blanc, je compulse le bonheur des poèmes...

Voici, je crois, les motifs de ma félicité.

Les jeunes gens m'exaspérèrent dès la sortie du couvent, pendant les années de bal et les saisons estivales dans les pays de luxe. Rappelle-toi comme

jo supportai mal la fatuité de leurs attitudes. Les uns s'honoraient d'un pantalon , d'une cravate bien nouée, de lini^e verni. Et ils paradaient afin de me séduire par cela, moi et ma dot, me croyant pareille à leurs courtisanes qui choisissent des amants avec ks mômes raisons dont elles usent pour élire un chapeau chez la modiste, un cob au Tattersall, une ombrelle.

Je désirais mieux qu'un accessoire de toilette. D'autres élevaient des poids, domptaient des chevaux, faisaient le cirque. Suis-je donc de physique si vulgaire ou si niais que Ton me puisse estimer asservie à l'instinct au point de rechercher des muscles pour le satisfaire.

Ceux-ci chantaient, peignaient, composaient des contes et des strophes. Leur vanité, plus insupportable que celle des dandys et des athlètes, se dissimulait sous une modestie princière. Ils affichaient une désespérance élégiaque. J'eusse été la pierre tombale où ces saules éternels se fussent éplorés en blanc d'argent, eu si hcmol, en vers libres. Pour le destin d'un lacrymatoire, je ne méjugeai point assez bronze et onyx. Us m'eussent énervée.

Ceux-là chantaient comme les pitres au concert, grimaçaient comme des clowns, mettaient la vie en calembours. Je ne souhaitais point la situation de bonne d'enfants.

Le pis était que tous voulurent me prier de consentir à leur domination future. Leurs goûts devaient me réjouir, et leurs haines m'exciter au meurtre. Ils avaient sur la vie des théories absolues. On ne dépasserait pas telle ligne, on franchirait telle autre.

Vraiment, ils me navrèrent par leur suffisance considérable.

Mon oncle favorisait davantage la liberté. Il n'avait point sur la vie de ces prétentions. A entendre ces flirteurs, il riait.

— Ma chérie, disait-il, je te demande seulement de te promener autour de moi, pas très loin, pour que j'assiste à ta grâce et que j'entende les inflexions de ta voix, les intlexions surtout. Bien autrement que les mots, elles traduisent ton âme conspiratrice. Et il m'amuse infiniment de saisir la ditréreuce entre le ton de l'esprit et l'apparence des paroles... Va donc. Réjouis-toi.

Son cerveau contient des notions sur toutes choses. Il sait les histoires des peuples, les anecdotes des reines, et comment se coagula l'éther pour que pussent se former les astres, les comètes, les soleils, les planètes, les mondes. Je pourrais entendre des années sa mémoire sans qu'elle redise.

Sa conversation et ce respect de la liberté me conquirent surtout, d'abord. Je fis le sacrifice de l'amour, parce que des livres et des drames menteurs dépeignent ce plaisir comme l'apanage exclusif des jeunes gens.

Et toutefois, à Trouville, quand il quittait sa cabine pour plonger dans la mer, son corps robuste ne différait point, sinon par une vigueur plus affirmée, de ceux des baigneurs adolescents. La tète rase, la forte barbe carrée blanche et rousse l'assimilaient dans mon imagination aux califes des récits orientaux. Je me décidai.

Ma demande de fiançailles le surprit un peu, mais non extrêmement. Après, il m'avoua qu'il

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l'attendait. Mes yeux, mes gestes, mon silence l'avaient averti.

lmm(5diatement, il m'embrassa, la face transfigurée :

— J'accepte, assura-t-il, parce que tu prendras de moi ce qui pourra te plaire, sans que je me chagrine jamais d'aucun de tes plaisirs. A mon âge on a rempli sa vie. Nulle ambition ne me détournera de te vouloir heureuse. Je suis libre de l'existence. L'opinion des hommes m'importe moins que ton sourire donné. Par conséquent, aucune vanité ne soutFrirait en moi de tes caprices. Vis à ta guise. Je te servirai le restant de mes jours.

Je passe les luttes qu'il me fallut soutenir contre les amis, les parents, la famille. Tu les connais, ma chère Maximilienne. iMalgré leurs raisons, je me déterminai.

^'ous partîmes en voyage de noces. 11 portait un veston de bonne coupe, un feutre. Ses yeux s'enchantaient entre les rides expressives.

Aussitôt, je commençai de savourer ma joie. Lui que nous avions connu dès l'enfance, vieux et un peu grotesque d'extérieur, il se rajeunit. Les amples redingotes, les lunettes, les triples cravates blanches disparurent. Sa barbe fut parfumée. Ses frêles doigts nerveux firent jaillir à chaque geste les éclairs bleus ou roses des joyaux. Aujourd'hui, tu le prendrais pour un homme de quarante ans, très robuste, mais accidentellement blanchi.

Ecoute. Tu sais l'extase de Médéc, rajeunissant son beau-père Eson? 11 me semble que je suis celte magicienne de la fable*

Le phénix s'envole, plus magnifique, ayant laissé au brasier de notre amour sa forme ancienne. Sous mes doigts ses mains se colorent et vivent. Un sang fougueux monte à son front. Sous mes baisers, d'autres yeux, des yeux clairs pétillent dans ses joues pourprées. On dirait d'une âme adolescente apparue derrière la vitre ternie de la noble demeure et s'apprôtant à renouveler les exploits de la race. Ma gorge à ses lèvres attire un coeur qui pantèle. Et, dans mon étreinte, il balbutie des mots puérils.

Jamais je n'eusse attendu tant de bonheur de mon orgueil exalté. De la mort, je tire la vie. Je suis la créatrice réelle, une âme, peut-être, approchant de la divinité.

Quelle gloire quand il surgit fort et gai, de notre couche, au matin.

Mais rien ne vaut l'heure où notre étreinte exaspérée crie comme une mâture que le vent désempare. Penchée sur ses yeux, sur les glaces claires de ses yeux, j'espère le passage du miracle, de cette lueur rapide et acérée, le charme certes que mon pouvoir évoque. Ses bras se nouent alors autour de ma taille. Une vigueur folle annonce la visite de l'infini. Je suis saisie, broyée, et cela passe dans une fulguration. J'ai créé une seconde d'existence autre. J'ai créé.

Souvent,à l'église, nous cherchions Dieu. Ensemble, nous avons pleuré pendant les retraites, Maximilienne, parce que l'Esprit ne nous éclairait pas.

Quand nous tendions la langue à l'hostie, comme nous tremblions de savoir enfin le mystère! Jamais il ne se révéla.

Maintenant, je suis heureuse et puissante. Un autre être a surgi par mes philtres de sa gaine vieille. Je suis la magicienne penchée avec des mots étranges sur le miroir de métal terne, et je sens qu'à ma voix la vie va le faire resplendir. J'ai créé... »

Les cousines revinrent au tableau d'Ilawkins. Et le masque d'or du vieillard les retenait.

Elles eussent voulu être la vierge de lueurs qui s'avance, l'œil clos, l'àme aveugle, hors du bois des Colombes, vers l'attente sournoise du guetteur.

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