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L'INUTILE LABEUR

Pour Emile Verhaerem.

Dès la quinzième année, âge où, selon Tavis péremptoire de son père, fondateur de l'assurance la C/iicago, James Rlarelt dut choisir une situation sociale, il décida d'être fabricant de villes. A l'instar de tel qui construit des souliers, de tel autre qui ajuste les parties des steamers, de celui-ci qui aménage les fonds de chapeaux, de celui-là qui édifie des maisons à neuf étages pour offices publics, îl voulut bâtir des cités au Nord-Ouest pour satisfaire la demande nombreuse des activités immigrantes sur le sol de la Jeune Amérique.

11 partit avec 9 3[7 dollars et un ticket de parcours limité accjuis en travaillant deux mois comme auxiliaire dans les bureaux paternels de la Chicago. Parvenu au pays de Montana, il choisit un emplacement favorable, vers le Sud, entre les contreforts de la montagne qui l'abritent du vent septentrional. Un affluent déjà large du Missouri arrose la région. Avec sa canne ferrée, il traça l'enceinte probable, la place des docks, au bord de la rivière, celle du temple, en face, qui ne fut d'abord qu'un entrelacs de branchages ombrant une grosse pierre où il mit sa bible de poche. Mâchant des feuilles de mathé qui trompe la faim, les jours de disette,

et croquant des chapelets de passereaux tués à la fronde, K s jours de bombance, il continua, une année, son œuvre. Au bout de ce temps, des poteaux indiquaient déjà la direction des avenues, et les ornières de glaise la position des rails de tramways. 11 s'était muni de sachets contenant des graines diverses. Semées, elles donnèrent de beaux échantillons de froment, de riz, de lentilles, de roses Maréchal-Niel, d'œillels bleus, de lin textile, d'oeillette oléagineuse. Au cours de ses excursions, il découvrit des cailloux minéralogiques, des bandes de terrains ferrugineux. De sa canne transformée en sonde, par l'ingénieux système de Price, il tâta les profondeurs du sous-sol et ramena jusqu'à la surface des bribes de houille. Ayant répété les sondages, il s'assura que le pays était riche en charbon, en fer. Alors au centième échantillon obtenu de ces prémices de la fortune, il se décoiffa, malgré une averse bruyante, et, devant les forêts bleues, les bouillons jaunâtres du fleuve, le mur gris des monts nuageux, devant l'étendue verdissante, il entonna le psaume xxvii.

Un Indien lui céda, contre le revolver et les munitions, un cheval. James Blarett construisit un traîneau, attendit la neige. Quand elle fut durcie, il installa sur le véhicule ses échantillons et cent cinquante clichés photographiques du pays obtenus par le moyen de l'appareil détective, cadeau de sa soeur à l'occasion d'un Christmas ancien.

Trois mois plus tard la direction du Herald payait le reportage de James Blarett sur sa vie solitaire, intitulé: « Le Robinson yankee de Montana », par l'insertion d'une réclame ainsi conçue: « Black-

LES TENTATIVES PASSIONNÉES 181 City. — Ses mines de fer. — Ses mines de houille. — Ses beautés naturelles. — Ses cascades. — Ses productions agricoles. — Ses fourrures d'hutes sylvestres. — Exhibition. — Innombrables photographies. — Lui-MKME, lui-même, lui-môme, le Robinson du Montana, explique la performance du pays. — Entrée: 1 dollar. — Attention 1 contre cette faible somme de dollar: I, il est délivré, à chaque visiteur, une Action donnant droit à la propriété, pour un millionième de Black-City. Devenez tous propriétaires de Black-City, pour dollar: I. «

L'idée séduisit. Le million de dollars fut déposé par la foule à la porte de la boutique, entre les mains d'un garçon de la banque Gooldee, installé là en habit vert. Sur le seuil, alin de gagner son pain, l'honnôte Blarett, brossait, moyennant pourboire, les chaussures des gentlemen. « Voilà un beau produit du sol, ce Blarett, dit un jour J. Gould à Gordon- Bennett. — Un beau produit du sol, vraiment, un produit-type de l'énergie américaine. »

Après celui de New-York, Blarett obtint l'assentiment de Chicago, de Baltimore, de Philadelphie, de Boston. Dès le printemps, il inaugura la pose du premier mètre de rail devant relier Black-City à la ligne centrale du Nord.

Par la môme méthode, amplifiée, compliquée, enrichie, James Blarett fabriqua la Ville Bouge, ainsi nommée pour ses abattoirs de moutons nourris dans les prés uniques qu'irrigue le Haut-Missouri ; la Ville Bleue, sise dans Tldaho et célèbre pour ses carrières de lapislazuli, dont on compose des mosaïques décoratives; puis une sorte de poterie azurée qu'adoptèrent les bourgeoisies du monde; la Ville Brune,

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iriatrico du savon mou; la Ville d'Or, où le mdtal traité par les cyanures acquiert une densité fallacieuse et rémunératrice.

Pour la première fois de sa vie, à vingt-neuf ans, James Blarett se contempla dans un miroir avec attention. L'ambre de sa barbe terminait un visage solide hâlé par l'air des saisons extrêmes. Moyen de taille, mais robuste et vif, il regarda ses muscles jouer en relief sous la bure des suits, sous le drap granuleux du smoking; et il imagina soudain la satisfaction d'une jeune fille qui remarquerait l'ivoire net de son torse, nu, lors d'une nuit légitime. « Oh ! il me faut, à présent, fonder une famille. Oui 1 » Les filles de Paris, les enfants de Londres, les aventurières de paquebots, les négresses et les Indiennes payées, pendant'ses voyages, lui laissaient aussi peu de souvenirs que les tisanes, obligatoires en certaines périodes, pour épurer ses veines de sanguin.

11 pensa: « Comment la choisir, l'épouse?... Qu'est-ce qui me plait le plus?... Mes villes. Pour la conformité des caractères, il convient donc que j'y cherche une personne séduite par leur beauté... Oui... Même, il serait désirable, tout à fait, que la fille ressemblât à la cité, à mon œuvre, afin que les enfants, aussi, naissent conformes à mon œuvre... Oui... Jonathan 11 Valises l Plaids îl Voyage n° 7! »

Dans Black-Gity, la ville noire, il commença ses recherches. Les ascenseurs le hissèrent silencieusement depuis les trottoirs de bitume, entre les façades cendreuses, jusque les arcatures de fer suspendues pardessus l'océan des toitures grises, et où glapissent, pour en cracher leur vapeur, les lo-

comolives du Métropolitain. Mais il ne découvrit pas dans les wagons, parmi les misses affairées, feuilletant et cliiiïranl leurs carnets do reports, la beauté sombre de son attente. 11 eiH souhaité qu'elle montrât des yeux semblables aux astres électriques pendus au bout des mâts de fonte, vers les montagnes de coke, et des cheveux lourds comme les fumées qui planent sur les tours de briques, et des lèvres d'incendie pareilles aux lueurs des fours à puddler, et des dents aussi brillantes que Tacier des laminoirs, et des gestes de force régulière, sournoise efficace, ceux mêmes des machines hydrauliques qui écrasent les blocs de métal. 11 trouva de frêles filles anémiques, toussoteuses, vêtues de sombre, coiffées de feutres.

La ville rouge, dont les pavages de bois sont peints en garance, tant il coule de liquide par les fentes des tombereaux colportant les viandes, lui fit espérer une femme rousse, forte et gracieuse comme le jet chaud qui échappe au tronc de la bête décapitée. James la chercha parmi les enfants curieuses des moutons qu'éperonne la pique des cowboys, au long du pont de poutres, afin de les conduire jusque sous le portique où l'homme sanglant, assis, les jambes écartées, tranche net, d'un seul coup, la nuque laineuse apparue près de sa main. Mais James ne rencontra que des filles aux chairs lourdes et blêmes, aux cheveux gras, et habillées de couleurs criardes capables de lutter en lueurs avec la magnificence étalée sur les devantures mêmes des boutiques écarlates.

A la place des demoiselles faisant saillir sous les robes de teintes indécises leurs hanches d'amphores

célestes, le constructeur de cités ne connut dans la ville Bleue que des créatures hâves et malingres. Leurs allures étaient de vice savant. On lui expliqua que les longues séances de vie consumées à voir les courbes heureuses des poteries, leur donne à toutes un amour luxurieux des formes, satisfait par la pratique constante de débauches perverses. Elles s'étiolent, languissent et meurent, deux à deux, dans le désir de frémir à l'infini de leurs voluptés par émulation avec l'infini bleu des cieux.

Les négresses travaillant aux fabriques de la Ville Brune, marquaient trop de lassitude pour plaire à l'initiative laborieuse de James Blarctt. 11 passa.

Les salons clairs de la ville d'or, où sonnaient toutes les musiques suaves, où luisaient les joyaux légendaires sur la peau des femmes, où les délices du luxe enivraient doucement, où bavardait l'esprit des propos à voix basse, semblèrent lui valoir enfin la réalisation du vœu. Elevées dans les onguents propi-ces, parées de bien des sciences, modelées par des artistes thérapeutes, masseurs, dentistes, coiffeurs, médecins, couturiers, certes d'admiral)les filles, tentèrent son choix. Et leurs yeux sommeillaient les promesses de malices bonnes à faire merveilleusement soulîrir, à donner des douleurs si étranges qu'à les endurer, l'admiration de les connaître fournirait d'intenses joies. Mais, au visage de chacune, tout imperceptible que cela put être,. James Blarett découvrit cette crispation de la minceligne unissant la narine à la commissure des lèvres et qui est le signe des cruautés bestiales. Tant la face de l'or excite la haine mutuelle.

Évidemment, autour de celles qui caractérisaient

ainsi l'influence de la ville sur leur ôtre, existait la foule des passantes belles de toutes sérénités, ou hideuses de toutes les rancunes. Quelle épouse conforme à son souhait oùt élue, entre cellos-là, le fabricant de villes? Il réfléchit, conclut: « Je n'ai pas terminé mon œuvre, je n'ai pas construit la cité belle, puisque je ne réussis pas à rencontrer le type de splendeur qu'elle attirerait sûrement par l'influence de ses aspects, de ses lignes, de son air. iMiryné exista dans Athènes, type de fille pareil au type de la ville. Il convient qu'il en soit de même, en ce temps, de par mon œuvre. Je l'accomplirai. »

11 [narqua le lieu. Des mines de houille et de fer dévelop[)eraient la force de la science, et des carrières de marbre l'inclination vers les formes décoratives, et des prairies immenses la vigueur des corps nourris de bétail, et la proximité d'un lac l'indolence des pécheurs qui excite à penser, et des gisements de platine les raffinements de la richesse, les ruses de la lutte.

Bientôt, les gazomètres de nickel mirèrent le soleil autour de la cité construite. Par dessus les toits sur des arcs do ferronnerie, ;\ travers maints tunnels de cristal, les trains électriques glissèrent silencieux, de station en station. Elles sont juchées î\ la cime des campaniles contenant les ascenseurs. Des dômes de faïence et d'acier couvrirent les édifices des syndicats industriels. Les abattoirs, badigeonnés au minium, s'ouvraient, à six milles de la ville, par une voiite de métaux engouffrant des hordes de buffles aussitôt mis à mort, entraînés par des wagons, puis saignés, dépouillés, dépecés, cuits,

sublimés et vendus à l'autre bout des bâtiments, boutique sise sur la place Centrale. On y livre à l'acheteur une succulente pommade brune enfouie dans de petits pots de faïence. Des hôtels géants à dix étages sonnèrent de toutes les joies. De clairs palais se courbèrent entre les pelouses et les sapins. Il y eut, par les vastes avenues ombragées de cèdres, des processions maçonniques de cent mille frères porteurs d'insignes.

James Blarett comptait trente-deux ans, lorsqu'il rencontra, dans cette œuvre dernière, miss Nelly Goë.

Selon le vœu, elle avait une chevelure aussi lourde que les fumées planant sur les tours de briques. Ses yeux noirs dardaient, aux pupilles, l'éclat lunaire des astres électriques suspendus entre les montagnes de coke. Sa taille s'élançait en gerbe pareille à celle du sang jailli au cou des bêtes étronçonnées. Sous des robes indécises couleur de ciel, elle laissait saillir des hanches d'amphore. Son teint d'or bruni comprenait la courbe cruelle de la ligne unissant les narines aux commissures des lèvres rouges comme l'incendie des fours à puddler. Elle l'œuvre.

James lui dit : « Vos origines, miss, puis-je les connaître? — Oui, monsieur. Ma mère était une Indienne à qui je ressemble trait pour trait et que mon père encore pauvre, épousa au temps où il chassait pour la fourrure. Je suis une sauvage, une Squaw. —Et moi, dit-il, je vous attendsMepuis dixsept années, en mon rêve, et telle que vous voici, celle qui résulte de toutes civilisations. Et encore voici que tout ce que je conçus de mes villes se re-

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trouve en vous. Et voici que vous vous dites une fille de la prairie. — C'est ([ue vous aviez, Monsieur, construit vos villes sur le modèle do votre rêve, qui était : moi. — Oh ! mon eiFort fut donc inu" tile, fit James. — Non, puisque je vous aimerai pour cet effort de m'avoir, belle, imitde totalement. » Et ils s'unirent.

A L. V, Hau'kins.

Maigre, leste, n'ayant pas perdu la souplesse de jarrets et d'orteils coutumière à ceux qui vivent les pieds nus parmi les cordages des navires voiliers, le père ïravot nous inspirait de la crainte, malgré les barbes déjà certaines à nos visages d'étudiants, et malgré la philosophie criticiste qu'on nous enseignait dans la ville universitaire.

Nous demeurions chez ce vieux marin revenu dans ses Flandres natales pour y vendre le « Chine et Japon », les ta|)is persans, les aiguières arabes, des soieries tunisiennes, des moucharabis de bois peint, des pipes turques.

Aux magistrats et aux officiers de la ville il écoulait ses arrivages par le moyen de crédits indéterminés. De tous les ports du monde, ses fidèles correspondants lui expédiaient de hautes caisses comblées par la camelote des orients.

Tel qu'une vaste caverne où des pirates romantiques eussent arrimé le butin de maintes croisières audacieuses, le magasin évoquait les poésies truculentes d'Hugo. Les portières de ïurkestan, étendues par les trois filles de la maison contre les glaces de la devanture, obscurcissaient encore

190 LES TENTATIVES PASSIONNÉES les couloirs ménagés entre les amas d'étofî'es lourdes, les services de cuivre, les selles marocaines, les panoplies de kandjars, les coffres pleins de netzkés d'ivoire ou de terre cuite.

Clientes du père Trav^ot, pour le luxe des fumoirs turcs et des boudoirs japonais, nos familles avaient choisi dans sa vaste maison des chambres sévères, propres au recueillement des études.

Chacun de nous avait, à son service, l'une des filles du patron. Cruth, savant fumeur hégélien, occupait la cadette, assez jolie par les yeux et une vitesse gracile. Polonais indolent, Gozevvski obligea toujours la puînée à lui lire les paroles des romances, pendant son réveil qu'excitait une tasse quotidienne de moka très fort.

Pour moi, dernier venu dans cette demeure, je me trouvai loti de l'aînée, créature vigoureuse, terne de chairs, de cheveux, qui courait par les escaliers de la maison, sans chaussures. Ses grands pieds plais, alertes pour descendre et gravir les marches de bois gratté, demeuraient libres sous la laine tricotée de bas gris.

Elle semblait avoir pris à son père la prestesse de gabier sachant parvenir vite, de corde en corde, jusque les suprêmes hunes. Des sous-sols encombrés de vieilles caisses, au deuxième étage de mon logis, elle s'élançait par bonds de bête sauvage et muette, dès le tintement du timbre.

Et elles possédaient cette même vertu de célérité féline toutes trois. Suspendues à l'angle d'une rampe, accroupies au haut d'une échelle double ou soudain fuyantes ^et disparues vers la nuit des sous-sois, elles guettaient de leurs trois paires^

d'yeux, noire, verte, bleue, de leurs postures de guenons inquiètes. L'ombre de la maison empêchait (ib définir exacti^ment leurs formes... Au dehors, le brouillard d'hiver embuait encore la ville. EUjs étaient, ainsi, de brefs mouvements dans la brume du lieu, dans la fumée de pipe que Cruth soufflait sans relâche.

Joies neuves de se sontir homme indépendant ; bienvenues à la bière, au punch etau Champagne, offertes dans les diverses tavernes et les deux maisons où engraissent celles vêtues de gaze noire. J'installai ma vie.

L'ainéc aida le déballage des livres. Elle étendit le linge dans les placards. Kpoussetant la couleur jaunâtre des boiseries, elle me conta les liabitudes de Gozewski, do qui la puînée devait boutonner les bottines, tandis qu'il se débarbouillait encore au lit, cinq minutes avant l'heure du cours.

Mais timide, je n'osai poursuivre les propos et la laissai partir, malgré le sens évident de ses regards.

On se levait pour le cours, à huit heures et demie. Après le cours, on allait à raj)érilif jusque midi, [.e navarin aux })ommes, l'omelette au jambon et la salade du restaurant nous retenaient ensuite. L'après-midi, on jouait au rams dans les auberges de banlieue. A partir de quatre heures, Kant, Spinoza, Spencer et Hume nous intéressaient par leurs livres jusqu'au rosbif du soir. EnQn, rentrés à neuf heures, nous aimions nous asseoir autour du poèh. de Crulh pour, en fumant nos longues pipes blanches, découvrir le critérium de la

certitude, les fondements de la morale, les raisons de l'agnosticisme. D'abord, Cruth parlait à l'aise, non sans avoir toujours réfléchi, le temps d'une demi-pipe. Gozewski détruisait ironiquement la vraisemblance des systèmes. Moi, je voulais un accord entre Moïse et Darwin; rien ne s'était accru dans la connaissance depuis la civilisation égyptienne. Nous avions des querelles bruyantes à propos de l'Inconnaissable.

Cruth, alors, se levait et marchait sur le contradicteur avec une lippe hargneuse, un dur front blanc où se hérissaient des cheveux châtains retombant, au bout d'un centimètre de roideur, par mèches flasques. Sa mémoire versait les textes. Il écrasait notre argumentation sous le tonnerre de sa voix convaincue : « Le mystère nous accable de son évidence ! »

Mais un poing formidable ébranlait la porte ; Cruth, furieux, ouvrait; et nous pouvi(.ns voir le père Travot, nu comme ver, tout vêla de gris, nous indiquant le son du befî'roi qui jetîJt l'heure, à toutes cloches, sur la ville endormie. Notre exaltation tombait devant la hure du vieux pirate en colère; car le tumulte de notre dialectique rompait le sommeil de sa famille.

Nu, solennel, il restait jusqu'à ce que nous ayons vidé les chopes à grog et regagné nos lits. Vraiment, il terrifiait. Tombant des combles ou montant de la cave, ses injonctions nous portaient à tressaillir, encore qu'elles eussent pour simple but de hâter les ascensions, les descentes des trois filles, dès lors folles de peur.

Travot avait un fils, en outre, et une femme ;

celle-ci cousant toujours dans une sorte de loge vitrine, pour la surveillance des marchandises, celuilà déclouant les caisses, fendant du bois, tapant du fer. Jamais on n'ouït dire que la femme eut prononcé une parole de causerie ou laissé sa couture pendant les minutes de sa toux, derrière les parois de la loge vitrée ; elle finit par me paraître un de ces automates bien réglés qui, aux théâtres des personnages de cire, accomplissent un travail sédentaire, pour le bonheur des badauds. Quant au fils, il ravivait dans mon imagination ce que j'avais lu des esclaves nègres peinant sous le fouet du planteur. Celait une famille unie et sévère.

Cruth et Gozewski, interrogés à propos de nos hôtes, ne me rendirent jamais que des réponses imprécises. Eux-mêmes me semblèrent soumis à la peur inéluctable dont Travot emplissait la maison.

Je constatai bientôt l'effet de cette terreur sur moi-môme, dans une circonstance.

Ayant dîné chez des personnes de ma famille, il advint qu'au dessert, ma cousine et sa fille déclarèrent vouloir visiter ma chambre d'études. Par espièglerie de mondaines suspectant ma solitude de garçon, elles insistèrent, dirent un jour et une heure. Mon cousin, le conseiller à la cour, me taquina parce que je cherchais une échappatoire. Bientôt, il crut devoir se vexer avec la mine de prétendre que mes résistances dénonçaient trop la l'Acheuse allure de ma vie intime. Les cousines redoublèrent leurs questions, me traquèrent; et j(^ partis de chez elles, épouvanté d'avoir admis le principe de l<;ur visite pour une journée prochaine.

Au moment de louer, Travol m'avait dit : « Et, bien entendu, pas de femmes, ici!... Vous ne recevrez pas de femmes... Vous comprenez... Mes filles! » A me souvenir de l'injonction, je prévis le pirate en fureur dès la venue de mes élégantes cousines, et traitant de je ne sais quels tarmes abominables les deux exquises parentes, aux raines gaies. Ce qui s'ensuivrait me parut tout à fait tragique. Contraint de prendre leur défense, il me faudrait pourvoir à une lutte contre le singulier bonhomme qui ne se payerait pas seulement de phrases. L'idée de ce conilit, le scandale des conséquences, les mauvais coups dont je serais sûrement atteint, la détresse de mes cousines assistant au combat, occupèrent ma pensée sinistre.

Dès le seuil du magasin, en rentrant, je heurtai Travot. Il me montra un coupe-papier, ivoire et bronze, travail du 'Nippon, m'offrit de le vendre. Pour bien disposer le pirate, j'en fis l'achat; puis, la monnaie mise eu sa main, je l'avertis de la visite promise par mes parentes.

— Des cousines... Ah! non... On me l'a déjà faite, celle-là, jeune homme... Vous savez : pas de femmes! Je ne sors pas de là. Des cousines! des cousines! Essayez un peu, pourvoir.

De son agilité extraordinaire, il escalada des escaliers, surprit en haut son fils en paresse, sans doute, car sa colère retentit. Je me glissai vite jusque ma chambre, transi d'angoisse.

Ma famille s'étant arrangée directement avec le logeur, il ne me restait pas la ressource de déguerpir. Mes subsides mensuels se trouvaient, ce jourlà, entièrement dépensés.

J'eus recours àCrulh. Sa porte entr'ouverle, laissait des paroles parvenir. J'entrai, sans cérémonie. La cadette se précipita sur un plumeau, délaissé, et Crutli, fronçant les sourcils, m'accueillit comme un importun. Déjà, j'avais noté la présence constante de la petite fille chez mon camarade hégélien, f/entrevue ne s'allongea point. Il estima l'aventure mauvaise et me donna tort. Gozcwski ne me conseilla point non plus efficacement, il blâma mon étourderie, et laissa le silence m'éconduire.

Navré, je fus m'enfermer dans ma chambre ; puis comme nul secours ne me venait de la lecture, je me mis au lit, soufflai la lumière. Au bout d'une heure environ, j'entendis les pas de Taînée, les pas sourds des grands pieds plats amortis par la laine des bas gris. Après la précaution d'une attente, une clef glissa dans la serrure de ma porte et tenta d'ouvrir.

Je palpitai, l.a luxure de la fille révélée par ses regards de chat, la souplesse de ses gros membres froleurs ne me permit aucun doute. Mais la saleté probable du linge et de la peau ne me détournèrent pas moins du plaisir que la crainte du pirate surgissant à la minute de l'émoi. Je grattai bruyamment une allumette. La clef se tut dans la serrure... les pas, au bout d'une autre attente, s'éloignèrent.

Cependant, chez Cruth, des rires, des soupirs, des gaietés mal contenues me convainquirent, toute la nuit, de son hospitalité pour la cadette.

Mes cousines ne vinrent pas. Plus tard, elles me dirent que leur proposition avait été un jeu. Mon embarras dénonçait, pour elles, tant do vices I

Gomme l'hiver s'épaississait en neiges fréquentes, les colères de Travot furent pires. La sombre maison pleine de ses cris devint lugubre. Les sœurs grimpaient, le fils tapait, la mère cousait, pareille l'automate, dans sa loge de verre. Cruth et Gozewski, amants des filles, ne bronchaient pas quand la hache du pirate lancée par sa main sure traversait, pour quelque menace, le magasin et venait se planter dans une poutre au-dessus de la tête du fils.

Ce que je redoutais arriva. Dans la même nuit, Travot défonça, par grands coups de hache, les portes des chambres où se réjouissaient timidement Gozewski et la puînée, Cruth et la cadette. Le fer ensuite vint se planter dans les murs audessus des crânes amoureux, à une ligne de la vie.

Voilà pourquoi nous assistâmes, vers la fin de février, au double mariage des demoiselles Travot, pauvres, avec Cruth, licencié ès-lettres, et Gozewski, noble Polonais.

Bien que je me fusse aperçu de la dextérité avec laquelle le pirate manquait si habilement ses victimes, je n'en avertis point mes camarades, de peur qu'il ne les épargnât plus, au cas du dédit.

Car Travot était ua homme terrible, qui avait acquis de l'honneur, jadis, sur mer, par bravoure.

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