PARADE
A Victor et Paul Margueritte.
Quand le rideau levé eut découvert le jardin des ligures spectatrices, les plates-bandes de dames en atours, les rangs de clubmen pareils à de hautes quilles d'ébène où les plastrons marquent le môme angle blanc, lorsque se fut éteint le bruit des soies et celui des bracelets de joyaux aux bras drapant les robes, le mime Sleet redressa sa tôte glabre de vieille femme pour l'exposer aux feux de la rampe.
Devant un décor de laboratoire, il jouait le rôle du chimiste qui s'accoude vers les tubes de cristal horizontaux se succédant sur des supports de bois, passant au-dessus de flammes, puis dans des manchons frigoriûques se courbant pour plonger aux profondeurs des flacons où dorment les solutions d'acides. Les faisceaux de fils électriques striaient la muraille. En un fourneau à réverbère des métaux devaient bouillir. L'immense cornue de verre, capable de contenir une stature humaine, occupait, à sa droite, l'angle du fond. Des sifflets de vapeur jaillirent sur le silence. Des roues tournaient, rapides, sans bruit.
P(insif, Sleet alla de machine en machine. Son geste dénonça la vanité de recherches inaptes à lui valoir la joie de créer. Face aux spectateurs il les
198 LES TENTATIVES PASSIONNÉES prit à témoins de sa peine. Alors, sur des bouches jeunes, une hilarité légère se trahit que répéta discrètement, le long des velours rouges et des crépines, dans la salle, une assistance réjouie par l'astucieuse grimace.
« Oui, se disait le mime tandis qu'il projetait ce geste; de toute ma longue vie, aucune certitude ne résulte ; et cela te porte à rire, public satisfait, de toi, de ta saine ignorance, de tes petites passions copiées sur celles des livres, de ta splendeur physique... Je n'ai pu créer dans mon amante Hénice, celle que tu vas applaudir de tes mains luxurieuses, un germe de conscience... Je n'ai pu I »
Il frappa d'une claque sonore son crâne de bois; et il y eut, à nouveau, des rires pour produire le bruit d'une grêle qui rebondit sur les toitures et les balustres.
Un valet tendit un télégramme au savant de théâtre, qui le décacheta, se moqua du texte par des contorsions comiques, commanda un lunch aussitôt apporté sur une table couverte de bouteilles, de vaisselles et de fruits. Brusquement entrait, avec une valise, l'ami que la dépêche avait annoncé. Embrassades* fougueuses. Sleet montre le texte dérisoire. Une discussion s'engage. Sleet nie. Job affirme. L'amphitryon l'invite à se rafraîchir. Il refuse, ouvre la valise, et commence un déballage, pour l'étonnement de Sleet réfugié dans son scepticisme et dans son fauteuil sombre.
Alerte, fiévreux, Job tire de la valise, un tibia, un humérus de nickel et leurs pendants symétriques. D'une cassette, il répand sur le guéridon un jeu complet de vertèbres métalliques. D'un papier
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 199 de soie, il délivre les osselets des mains, des pieds. Sleet ricane et hausse les épaulrs. Voici le crâne d'or où le maigre Job emboite b maxillaire inférieur. Maintenant, de bobines nombreuses étalées horsducofl're, le voyageur déroule des cordons l)lanch.'\lres : nerfs; des tuyaux souples, infinis et bleus : veines. Prestement, les doigts artistes du créateur enfilent les vertèbres sur la moelle artificielle. Les côtes sont plantées dans l'épine. Le crâne est empalé sur la tige cervicale. Dans la boite osseuse qu'il ouvre, l'inventeur enferme une étrange éponge : le cerveau. Les humérus et les cubitus, les fémurs et les tibias s'adaptent. 11 habille les os avec les caoutchoucs des muscles; ficelle les jointures avec les cordons des nerfs. Cambrant sa cage thoracique, le squelette au crâne d'or se dresse déjà, fier, dirait-on, de l'éblouissant sourire des trente-deux perles fixées pour denture sous le trou des fosses nasales.
Et l'opération continue, malgré les bras au ciel de Sleet, qui, bientôt, curieux, s'approche, tâte, examine, éprouve. Job a suspendu dans la cage thoracique les poumons et le coeur; bloqué dans le bassin les tubes intestinaux; sous l'estomac, calé la rate et le foie, il accroche partout les muscles charnus et ligote les membres dans le réseau bleu des veines. Les nerfs et les vaisseaux lymphatiques s'entrecroisent. Tel un fuseau disparait sous la charge de laine dont l'entoure la fileuse, ainsi du sciuelette métallique demeurent seulement visibles, sous la transparence des caoutchoucs étin's, les osselets des mains, des pieds, et la sphéricité occipitale du crâne d'or.
Mais de la valise, Job exhume un paquet de baudruche. Il le déplie, l'étalé. Comme un gant propre à engaîner le corps total, c'est la peau, la peau charmante, nacrée, blanche, rosàtre. De la main, Job la repasse, puis l'offre au toucher de Sleet, afin qu'il en palpe le grain, qu'il en apprécie le velouté. Par la fente ouverte aux épaules, et avec l'aide de son hôte, Job glisse soigneusement l'écorché dans la peau qui se remplit, se gonfle, se moule sur les formes. Une chevelure fauve est fixée au crâne; et dans les trous des paupières, Job enfonce deux saphirs.
Ayant écarté Sleet, attentif, il injecte, à la seringue, le contenu d'un bocal de sang. Alors, la pâleur S3mble s'animer sur le jeune corps de la créature neuve.
Sleet reconnaît « ITénice!! » 11 tend les bras. Mais le pudique Job jette sur la nudité une draperie, et repousse le profanateur. D'une poche de son carrick, il tire une Bible, l'ouvre et indique le passage qui blâme la luxure.
Ensemble, les deux clowns portent la créature dans l'immense cornue. Sleet visse au dôme de verre les armatures des tubes, les viroles des fils conducteurs. Il déclanche des manivelles, libère des ressorts, pèse sur des leviers. Les roues tournent. Les liquides s'émeuvent dans les flacons. Un éclair traverse la cornue, où git, encore l'œuvre inerte de Job.
Anxieux, les mains crispées aux mains, ils attendent le miracle de la vie, pendant que sifflent les machines et que ronronnent les volants des dynamos.
De la sorte, chaque soir, pour un public, les deux hommes attendent en grimaçant la naissance d'Hcnice, de cette lïénice conquise autrefois par Sleet dans le cirque où elle dansait sur les croupes des chevaux blancs, conquise par la science erotique du clown qui, depuis, l'aima jusque vouloir tuer, afin de la posséder seul, les nègres des écuries dont elle usait pour ses plaisirs, en outre. A la sortie de prison, il l'avait épousée, croyant, fou, que la parole du maire et le lien officiel assagiraient la courtisane. 11 l'avait surprise avec Job, bientôt. Durant une année entière, les rivaux s'étaient disputé la créature admirable, et leurs poitrines portaient encore les cicatrices de maintes blessures dont une colère réciproque avait marqué leur chair. La mort malicieuse n'avait pas affranchi l'un de l'autre. Hénice continuait de sourire, amusée de ces deux vies aux prises à ses pieds. Tantôt Job, tantôt Sleet l'avait plus particulièrement à soi. Enfin, après tous les drames des péripéties, ils convenaient d'une résignation à leur double souffrance. Chaque soir, devant un public, ils l'évoquaient ainsi, mimes grotesques et véridiques de leur douleur.
D'obscures vapeurs rougeâtres et d'argent se dégagent dans la cornue. Des feux verts y fulgurent. La foudre zigzague. Des nues mordorées se forment et emplissent le dôme de verre, cachent la créature étendue. Peu à peu, la nuée se dissipe, et alors, dans l'éclat de lumières transfigurantes, apparaît Hénice.
Pour les rivaux, c'est la même palpitation qu'à outcs les heures où ils la revirent implacablement
202 LES TENTATIVES PASSIONNÉES bonne et douce après les trahisons qu'elle avouait. Et ils se regardent. Sleet contemp'e le maigre Job, dont la face nerveuse devient hagarde, dont les yeux se ternissent au rappel des angoisses de jalousie. Job contemple Sleet et ce visage que fatiguèrent les peines, que divise la cicatrice laissée par un coup de couteau. Parce que cette trace agrandit, jusque la mi-joue droite, la fente des lèvres, et que cette bouche difforme tremble frénétiquement à l'apparition de la mauvaise beauté, le public applaudit de toutes ses mains favorables. De gradins en gradins, les bravos s'écroulent parmi le murmure échappé aux gentlemen en quilles d'ébône et aux parterres de belles dames.
Hénice s'évade des parois de verre. Ballerine gracieuse et forte, elle bondit, les bras en guirlande, le sourire comme une rangée d'astres. Elle nait. Elle s'étonne. Elle s'épanouit au bonheur de vivre. De ses fortes jambes, elle repousse le plancher, saute et vole, heureuse du miroir où luit sa chevelure fauve.
Puis, vers les deux bonshommes, Sleet en redingote vaste, Job encarrick étriqué aux carreaux larges, elle manifeste une curiosité moqueuse et les souffleté.
Job disparait pendant que Sleet poursuit la créature. Sincère, il exprime, pour les rires de l'assistance, sa peine de désirer une Hénice qui soit avec lui, non un même corps, mais une même âme. 11 court. Il titube, il tombe, comme ses espérances illusoires de la connaître meilleure. Elle, en fuyant selon la métrique du ballet, lui murmure : « Tu n'auras pas l'unité de mon être, ù Sleet !... »
Uépée au flanc, une tôle morte à la main, et la visière du casque levé sur sa face, Job se montre, il est le guerrier, le vainqueur de tous les temps, l'homme aux cnémides san^'lantes. De ce corps ({d'il a créé par sa science, il va cueillir aussi r;\me. Uonice, en effet, l'admire, flaire la figure merle et attire vers son sourire le triomphateur, en renversant la tête d'où ruisselle la chevelure fauve. Instinctive, elle choisit le fort, et d'un geste d'épée, Job chasse le désespoir de Sleet.
Entre les rivaux, commence un concours ingénieux de transfor[nalions. Le front lauré, et la lyre aux doigts, Sleet revient, beau, jeune, lorsque déjà la femme se lasse de la danse qui charme le soldat. Le poète touche les cordes, s'agenouille et déclame. Elle tend une oreille curieuse, porte les mains à son cœur et s'appuie, languissante, sur l'épaule du barde. Sentimentale, elle s'abandonnerait.
Au moment où les lèvres vont s'unir, Job vieux, glabre, un peu bossu, ayant au cou des fanons de chair qui pendent, se présente pour offrir le coffret doù l'or déborde avec les bijoux. D'une pirouette, Hénice se défait du poète, et, parce que Job d'abord refuse le coffret, elle s'agenouille, supplie, s'attache à la souquenille jaune du vieillard, se dégrafe et s'abandonne à l'enlacement, car ses mains avides s'agrilfent, enfin, sur les ducats. Coquette, elle séduit, pour luire.
Sleet, un instant éclipsé, rentre. La couronne du mage étreint son front. Les éclairs accompagnent son geste. Il lève un doigt. Des sources jaillissent. Il étend les bras. Le décor se fond devant
204 LES TENTATIVES PASSIONNÉES un ciel aux soleils innombrables que l'homme fait, à son gré, rougir, verdir, bleuir. Sous sa main, une pousse germe, grandit, devient tige, lys, d'où s'échappe une mouche d'or, un essaim de papillons, un vol de mésanges... Etonnée, Ilénice abandonne les richesses, et pour voir, à l'intérieur du calice blanc, le mystère, elle laisse sa nuque rafraîchir de parfum la bouche du mage. Le vieillard fuit.
Plus tard, il reparaît, obèse, demi-nu, chauve, agrémenté d'une barbe de bouc et la bouche lippeuse. Ses bras tiennent un livre, dont il montre, de loin, à Ilénice, les images évidemment obscènes. 11 rit. Elle rit. Il cligne de l'œil... Elle hésite; elle rit encore... quitte le lys, va, rouge et gauche, à petits pas... jusque le montreur d'images qui la saisit. Comme un paravent, le livre, planté sur sa tranche, cache la liesse de la bacchante et du Silène.
Au moment du spectacle, Sleet entendait toujours un long bruissement de soie dans la salle obscurcie par les feux baissés du lustre. Sous les robes de gala, les chairs des femmes se tordaient de désirs, encore que les sourires de convenance et le jeu chaste des éventails cachassent l'émotion des figures fardées. Pour cela, il aimait davantage Hénice. N'était-elle pas, une, l'ensemble de toutes? Aimant davantage, il souffrait plus de tant de souvenirs. Pas une des phrases de la parade qui n'eut, en effet, un précédent réel dans la vie. Hénice se donnait aux athlètes et aux soldats pour le plaisir du mâle; aux poètes, pour la joie de s'attendrir en écoutant des mensonges diserts ; aux
LES TENTATIVES PASSIONNÉES 205 vieux riches, pour l'argent; aux hommes de sciences, pour connaître leurs ànies profondes, et aux débauches pour la joie de voluptés ignobles, rares. Il savait que derrière le paravent du livre elle mordait, jusqu'à ce qu'elle en humât le sang, les lèvres de Job. 11 résistait mal au délire de mener la parade au point môme de la vérité, quand, revêtu de son costume premier, redingote ridicule, il se ruait sur le livre avec un bâton, le jetait à bas et montrait, à l'assistance en joie, Job en carrick, seul le nez dans sa Bible anglaise.
Les deux clowns offraient alors au monde le ridicule de leur ahurissement réciproque. De la cornue emplie de nouveau par les fumées chimiques, les compères tiraientl'emblémature inerte d'Hénice, se ruaient avec rage sur la gaine de baudruche, la rabattaient, en savaient extraire le corps écorché, en une minute délivré de ses muscles, du réseau bleu des veines, des cordons de nerfs. Au fond de la valise, ils rejetaient les viscères, les bobines, le paquet de baudruche, les os démontés, le bocal rempli du sang puisé aux artères, le crâne d'or, les yeux de saphir, les vertèbres de métal et les osselets, refermaient le coifre en pesant dessus par des cabrioles. Sleet, moqueur, de montrer alors à Jol) le télégramme annonciateur de 1.1 découverte; et Job d'avouer la misère de son œuvre.
Quand ils s'avançaient vers la rampe, pour saluer le public debout, se passant los mantraux, Hénice leur annonçait de la coulisse :
« Chers, je ne soupe pas avec vous, ce soir. Ne m'attendez point. Je vais au bonheur de l'instant.
Vous m'avez nue et entière, puisque vous m'avez
toute, puisque vous me savez. »
En se serrant les bras pour une salutation pareille et grotesque à l'assistance, les clowns se faisaient mal.