MIEUX QUE L'AMOUR
A Pierre Louis.
Dans une voiture de l'Urbaine qui va lentement par les allées du Bois, à la tiédeur du printemps nuageux. Le matin. Des cavaliers et des cyclistes, passent, rares.
Jeanne, vingt-huit ans; pour toute beauté, une chevelure blonde énorme, à refl«^ts changeants, cuivre jaune, or, chanvre, cuivre rouge, massée en lourdes torsades et pesant sur la nuque ; visage fatigué où. commencent à poindre les petites rides; poitrine forte sous un corsage collant de drap bleu à brandebourgs noirs; gants blancs, salis, robe l)eige; lèvres flétries, les yeux au paysage.
PiAYMOND, trente-cinq ans; l'estomac en saillie sous la ja- (luctte noire très boutonnée et illustrée du ruban rouge ; petit chapeau rond, moustache noire; et face pâle, cheveux ramenés aux tempes.
Le cheval trotte. Les bois qui vont verdir sont violâtres et gris, les allées rousses. Soudain et sans se retourner vers son mari qui goîïte la douceur du vent, elle parle à voix hésitante.
Jeanne. — Je vais toiiir ma promesse... Raymond.
Raymond. — Laquelle?
Jeanne. — Je vais vous faire d i la peine... une peine sans doute inattendue...
Raymond. — Voudriez- vous me Taire de la peine... vraiment?
Jeanne. — Mon Dieu!... méprisez-moi. Mais, vous le savez bien... je demeure une pauvre force,
v)l> LIÎS TENI'ATIVKS PASSIONNEES
corilrc la vie, coiUre inoi, contre tout... une si pauvre force...
Raymond. — Jeanne!. .
Je.\nne. — Il faut, il faut que je vous le dise, que je tienne la promesse, celle, vous savez... celle à Venise, pendant noire voyage de noces...
lu silence. Il vieillit tout à coup de vingt ans. Une sueur inonde ses rides.
Raymond . — Alors, vous aimez un autre homme... Oui... et passionnément .. Voilà... Ce devait être... Jeanne ! Ne pleurez pas. . . Soyez courageuse. . . Tenez votre promesse de sincérité, de tout dire? Voyons... Vous aimez?... 0-ui... Passionnément?
Jeanne. — Passionnément I... Le sais-je!... Non... Mais j'ai peur de succomber... Cet homme exerce sur moi une influence... Il m'attire. Voilà. Je vous avais promis de dénoncer franchement ma faiblesse, si cela un jour me troublait... Eh bien...
Raymond. — Ne pleurez pas... A quoi bon?... Ce devait être... Nous n'avons jamais pu réussir à nous aimer...
Silence. Ils regardent chacun par une portière différente. De grosses larmes s'égrènent sur la joue pâle de Jeanne dont les narines frémissent contre le petit mouchoir. Raymond tousse, effondré contre le velours de la voiture. Quelque chose l'étrangle; et il tousse, et il essuie à son foulard de soie verte la sueur de ses mains.
Raymond. — Je vous remercie, Jeanne... Je vous remercie de ne pas avoir apporté le mensonge dans la maison et toutes les bassesses de la trahison... Jeanne!... Merci... Vous pleurez... La vie coule lentement comme une larme, pour tous..., lentement, comme une larme...
Li:s tj:xïativl:s passionnées r>i;;
Jeanne. — Oui... lentement, amèrement, comme une larme... Vous souffrez, n'est-ce pas?
Raymond. — IJeaucoup... Mais je m'enorgueillis de voire sincérit»^. Là-b;is, à Venise, quand je réclamai cette promesse de m'avertir plutôt que de trahir, je n'espérais pas..., car les femmes aiment le drame du mensonge... Aujourd'hui, je me sens très fier de vous avoir inspiré CL'tle confiance... très fier, Jeanne, vraiment... et merci. Vous avez la noblesse de ne })as vouloir elre la menteuse... Merci... Je vous ai convaincue au moins de cela... C4etle certitude me console un peu.
Jeanne. — Et moi je ne me console point. Je pense que vous m'avez épousée, moi, sans dot, vous étant sans fortune et sans amour, par compassion, afin de prendre la charge de ma vie et celle de ma mère, après que mes frères nous eurent ruinées... et voilà... voilà... maintenant... je suis sans gratitude^ sans force, une bête soumise à l'instinct, une pauvre brute...
Raymond. — Nous n'avons jamais pu nous aimer, Jeanne!... Je n'ai pas su me faire désirer de vous... Autrefois, je croyais que la confiance mutuelle de nos âmes, l'estime réciproque, l'enfant, tout cela peu à peu scellerait notre entente... que nous créerions ainsi un sentiment nouveau, capable de l'emporter sur les attirances mystérieuses de l'instinct. L'union de nos intelligences eut compensé Tindifférence de nos cœurs. Follement, je pensais que nous créerions une chose plus haute que cette alliance niaise, fille du contact des épidermes. Je comptais que nous créerions mieux que l'Amour.
Jeanne. — Mieux que l'Amour; oui, c'eut otc mieux que l'Amour. Mais, je ne me reconnais pas digue de votre pensée. Je suis une du troupeau: et le troupeau m'entraîne dans son piétinement...
Raymond. — Jeanne!... ne sanglotez pas ainsi : à quoi bon? à quoi bon?
Jeanne. — Vous, ah! vous restez en honneur dans votre conscience, tandis que moi... moi...
Raymond. — Vous êtes humaine, voilà tout...
Jeanne. — Voilà tout...
Raymond. — Que comptez-vous faire? Partir avec lui?... Je vous en laisse toute la liberté. Il me semble seulement qu'après cet adieu, jamais il ne con. viendra de nous revoir... Répondez, Jeanne... Voulez- vous partir?
Jeanne, très bas, sanglotante. — Je ne sais pas...
Raymond. — Pouvez-vous avoir pleine confiance en lui? Savez-vous s'il vous recherche pour assouvir une envie, satisfaire une vanité militaire, ou si, réellement, il vous chérit pour le temps, pour la joie de goûter l'indéfini du bonheur auprès de vous?
Jeanne, murmurant à peine. — Je ne sais pas. .
Raymond. — Cependant... s'il vous a séduite, c'est par certaines qualités de franchise, ou des aveux de passion sentie vraie...
Jeanne, elle regarde fixement son mouchoir que ses
doigts tendent, étalent. — Je sais seulement qu'il me d 'sire, que depuis cinq mois il s'acharne pour m'obtenir, et que ce désir m'obsède, que j'y pense à toute seconde, que c'est pour mon imagination un abime de soleil, de joie, de volupté, où m'attire un mystère fort et indicible. Si je le revois, lui, une
seule lois, avec ce désir marqué sur son allure, je céderai, étourdie, comme une brute enivrée par l'air d'un bois au printemps... C'est b\ tout ce que je sais de moi, de lui, du monde, de l'avenir, et du temps...
RâYxMOnd. — Pauvre!... pauvre Jeanne I Je conçois ta peine d'ôtre si petite chose devant l'espoir d'une sensualité... Il faut partir avec lui...
Jeanne. — Non, non... Ne me dites pas qu'il faut partir avec lui... Dites (ju'il faut partir avec vous; qu'il faut aller loin, loin, en voyage... là où je ne rencontrerai plus la tentation... là où la nouveauté des pays et des images effacera le souvenir malsain... Je ne veux pas vous perdre, vous... La présence de votre à me m'est nécessaire pour la vie... Kinmenez-moi, Raymond... tout à l'heure, tout de suite... Ne rentrons pas à Paris... évitons, évitons avant tout... la rencontre... J'ai si peur de moi... Oh ! comme j'ai peur de moi!
En frissons et en sanglots, elle, se jette dans ses bras. Il l'accueille et doucement la serre contre lui.
R.\YM0ND. T- Vous emmener, Jeanne! Ktes-vous sure de ne pas regretter ensuite, de ne pas regretter durant toute l'existence, cette fuite devant un bonheur intense?... Ai-je le droit de vous conseiller une telle renonciation?... Je ne sus pas vous aimer, moi; je ne sus pas provoquer en vous ce délire dont vous vibrez contre ma poitrine. Je ne vous aime pas... Car pourquoi mentir! Dans nos étreintes, lorsque nos corps cèdent à la nature, je ferme les yeux pour vous donner le simulacre de l'amour, et je pense à des statues célèbres, à des reines de l'histoire, ou môme à la passante entrevue sur mon
r)l(; LES TENTATIVES PASSIONNEES
chemin, dans la journée. Et vous aussi fermez alors les yeux, Jeanne!...
Jeanne. — Vous devinez tout, de moi...
Raymond. — Si l'amour est vraiment le bonheur, je n'ai pas le droit de vous conseiller une renonciation, Jeanne, car je me sens incapable de vous aimer selon les romances.
Jeanne. — Vous m'aimez mieux; pour moi, non pour votre désir. Vous vous plaisez auprès de ma parole. Vous ne sortez guère; vous travaillez à la maison, et, de minute en minute, tu lèves les yeux de ton papier, afin de me sourire. Pas un plaisir, tu ne le prends que je ne le partage. Tu ne fus jamais au théâtre, en voyage, en excursion sans moi. Depuis sept ans, ta vie est pour la mienne ainsi qu'un écrin protecteur; et, je le prévois, ce durera toujours. L'autre me rechcrclie pour Tapaisement de sa chair, parce que j'ai une poitrine forte, une taille étroite, les jambes longues et une chevelure lourde. Gomment choisirais-je entre son égoïsme et ta bonté. Emmène-moi, Raymond, loin, très loin, très loin... avec toi, et que tout s'efface du péché... mais emmène-moi, car je suis une brute ivre, une vraie brute étourdie par un instinct... et j'ai peur, j'ai peur... et j'ai peur de mon cœur vil et sentimental... Toi, tu vaux mieux que l'amour...
Raymond. — Jeanne!... penses-tu ce que tu proclames! Penses tu que notre vie de confiance ainsi, serait mieux que l'amour. Si tu le penses loyalement... nous partirons ensemble, à midi, pour la Bretagne...
Ll-:s TKXTATI Vi;s l'ASSIONXKltlS T)!?
Jeanne. — Merci... merci... parlons...; oui, va, ce sera mieux que l'amour... bien mieux que l'amour...
Elle a relevé la tôto, et la regarde avec de la franchise aux youx. Leurs mains se serrent loyalement. La voiture continue sa lente promenade, entre les bois gris et violàtres, l3 lonj? d"< ••!!'"^>^ i-"M<<^-s L't doiK'iMir d»' l';iir rnr.^^sc l'heure.