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LE MOUVEMENT

Pour Henri de Régnier,

D'abord, le long du trottoir, lento, sans bruit, la locomotive glissa. Un par lin, les lampadaires électriques passèrent avec les bommes d'équipe surveillant la fermeture des wagons. Aussitôt, pour Tœil du mécanicien, Stcam, ce fut le réseau, projeté sur le sol noir, des rails en lueurs, et les lumières uniques des signaux menaçant la nuit. Les voies multiples dévergèrent. Un pont couvrit de sa voûte le bruissement de l'air autour du rapide. Steam enjoignit au chauffeur de bourrer la machine. La gueule de feu s'ouvrit h leurs pieds ; l'homme noir enfourna de la houille dans les langues de flamme. Un instant leurs jambes à tous deux rôtirent. Steam toucha un levier. La vitesse s'accéléra. Au manomètre, l'aiguille oscillait.

Murs de charbons; rotondes à locomotives mal éclairées par le gaz; ascenseurs enlevant jusqu'aux magasins de messageries les wagons pleins des produits de la mer, guérites des contrôleurs avec leurs gros tournesols jaunes dans les jardins minuscules et leurs capucines poussées sur des ficelles tendues de perche à perche; maison en verre de l'aiguilleur assis devant ses poignées, et lançant, d'un geste saint, les trains sur l'espace; bâ-

lisses des faubourgs, illuminées en rose aux fenêtres ;donjons de plaire où sèchent aux balcons les loques de familles; abîmes des rues profondes paraphes de réverbères parmi l'ombre propice aux crimes; intérieur macabre, sous la lampe à pétrole qui dore l'enfant assoupi dans le sein de la mère ivre pendant que l'ouvrier lourd détache ses bretelles; remparts rectilignes; fossés puants où piaule la sodomie en guenilles; cabarets de planches et de tôle; palissades, masures, terrains de chardons et de craie; tout défila tiop lentement pour l'impatience du mécanicien avide de gagner le large des plaines.

Sous ses pieds, il sentait courir la bête dernétal à la queue bruyante. Avec un linge gras, le chauffeur essuya les manivelles, les cuivres. Tous deux l'inspectèrent encore. Ils nettoyaient les lucarnes rondes ouvertes dans l'écran de fer, et par où parurent en rouge, en blanc, en vert, les feux des signaux ponctuant l'obscur. Ils la voulaient saine et puissante pour affronter l'espace. Enfin, elle franchit le pont enjambant les eaux du fleuve. Derrière eux, la croupe du dragon retentit, d'écaillé en écaille, sur les poutres en fer. Steam dit : « Le mouvement semble bon, ce soir. Entends-tu, comme il est unique, comme tous les wagons se lient dans la course... comme aucune brisure ne rompt la régularité du fracas dans l'oreille?... Verse-nous un peu de rhum. Ça va tout seul... Si tu mènes bien la machine, quand nous arriverons dans le Sud, je te conduirai chez mon amie, car lu as une bonne tête de chauffeur, une tête amusante avec tant de barbe, et les gros yeux bleus. — Chez vo-

LES TENTA TIVKS PASSIONNÉES rj03 tre amie? — Chez mou amie, mou amie du Sud. J'ai une amie du Nord aussi, une forte fdle blonde qui s'appelle Madge, dans une maison de bricfues ; mais, lù-bas, c'est une fine Bascjuaisc, toute brune, avec de longs cils, dans une maison blanche, sur la dune qui penche vers Ténorme Océan... A la tienne, Blaisot! — A la votre, Steam. Vous êtes un homme heureux avec une femme au Nord et une femme au Sud. — J'en aime une encore au Centre, une paisible Tourangelle, en mante noire, avec des cheveux châtains, dans une ferme de pisé blond, au bord de la vigne. Elle possède un jardin plein de lys, et du petit vin mousseux. A sa sauté, Blaisot. — A sa santé, donc ! Vous m'avez l'air d'un fameux mécanicien! — Attention, chauffe la bête... Elle a faim. Ouvre sa gueule. Regarde : elle tire la langue, sa langue jaune et rouge. Donnelui de ce gâteau dur!... Combien marque la pression?... »

Contre les champs et le vent, contre les villages recroquevillés dans les vallées, les fils du télégraphe montent et descendent. Les nuages courent pour amuser la malice des étoiles. La bise habille de suie les figures de Steam, de Blaisot; et ils rient de se voir tels que deux statues de sombre pierre.

— Et alors? dit le chauffeur, vos trois amies, elles ne savent pas être trois pour votre plaisir?

— Elles se doutent.

— Comment se doutent-elles, à de pareilles distances Pune de l'autre?

— Elles se doutent. Tu verras, quand elles te connaîtront, leurs douleurs et leurs rages, et leurs pardons.

La nuit s'éclaira de lune, les étoiles furent comme des perles à peine bleues, à peine vertes, à peine d'or suspendues dans la profondeur du firmament. Sous la clarté nouvelle, la région changea. On quittait les plaines septentrionales, les ondulations médiocres du sol nu, et les horizons des forêts denses. De son sifflet, la machine salua les pentes d'un pays de vignes. Sa fumée caressa la multitude des ceps en ligne sur le flanc des coteaux. Le rapide ronfla dans le creux des vallées longues, au bord des fleuves calmes et ensablés. En les frôlant de sa stridence il traversait les gares de villes alanguies sur les berges des eaux paresseusesl Les nobles fantômes des châteaux surgirent au milieu des clairières, et s'évanouirent. Dans les boucles du fleuve, les hautes cathédrales paissaient leurs troupeaux de maisons pâles aux toits luisants. Les champs s'argentèrent de l'astre. Le vent inclinait les moissons. « Ouvre la gueule de feu... Blaisot, nous approchons de mon amie du Centre. Jette sur la langue flambante de notre hôte cinq pelletées de gâteau noir. Écoute, elle ronfle commo un gros chat content de s'étirer sur les genoux de la Terre, de ramper sur la douce chair de notre mère. Tourne le levier. Ferme la gueule de feu.Uncoup de rhum, encore I Vois comme ils filent, à nos côtés, les villages pâles, les futaies bleues, les mers de moissons, les courbes des rivières. Nous ghssons sur le double fer plus vite que la lumière de cette étoile filante ne glisse à travers les perles du ciel. Hardi, Blaisot! chauffe, camarade. L'aube finira par bleuir la nuit. Derrière nous, les voyageurs s'éveillent dans les cases du sleeping-

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car, et ils consultent en hAillant leurs grosses montres d'or. Si nous sommes aciifs, nous verrons le soleil jaillir tel qu'un fruit monstrueux par dessus les cimes de la grande forrt lointaine Je sens battro le cœur de mon amie du Centre!... de mon amie aux doux cheveux cliAtnins, te dis-jo! »

Ils la trouvèrent sous la première lame de clarté que le matin posa contre le ciel. De sa ferme en piso blond jusque la barrière de la gare, où le rapide cesserait de bruire, ils la virent accourir, avant l'arrêt. Contre le froid de l'aube, elle s'enveloppait d'une mante noire, et ses cheveux découvraient l'ovale de sa figure souffrante. « Georges Steam !...•» El le joignait les mains. Elle admirait du sourire. Elle adora Steam conduisant le monstre trapu, et qui refréna le glissement. Sous la main de l'homme, toute la bète grinça. Les roues crièrent, et il entra dans les architectures de fer, lui majestueusement lent.

Elle se h;\tait parmi l'empressement des sonneries électriques, les sauts des voyageurs, la poussée des brouettes chargées de malles, les coups appliqués par l'homme d'équipe aux roues du train et qui éprouvent leur état. « Voici le vin du Centre, mon Georges!... Bois donc, et ton chauffeur aussi !... C'est l'essence de la terre que tu viens de parcourir... Tu étais beau, tu sais, on arrivant sur la grande bète stridente, jusque nous... » Elle essuyait de ses lèvres la suie collée au visage du mécanicien; elle touchait des membres sous la veste de peau; elle lui murmura des nouvelles joyeuses, lui promit, pour le loisir, un long repos, dans son jardin de lys, au-dessus du llcuvc poissonneux.

« Ah! dit-elle soudain, lu sens la mer eiicuru, la mer glacée du Nord : et voici dans la mousiachola saveur de l'air qui entoure les Fabriques où l'on transforme en sucre la betterave des [)laines. J'aperçois aussi dans tes yeux le redet de regards bleus : Georges 1 Georges I D'autres mains de Femme caressèrent les épaules, quand on chargea le leuder de la machine avec les charbons des mines, au Nord, quand tu accueillis sur le rapide les étrangers débarquant du paquebot après le passage du détroit... Oh! Georges! Georges!... Vous dans ma maison à la douceur éternelle de Tair qui flatte les feuillages... Pourquoi l'attarder dans les parfums du Nord; elm'apporter, avec eux, la preuve de Ion autre amour?... Ta lèvre garde le goût amer de la bière aigre, malgré le rhum de la capitale. Promets que tu ne boiras plus que mon vin clair et mousseux. Jette les bouteilles du Nord et la fiole... Oh! le chef siffle. I.a cloche tinte. Les portières se reclaqueiit. Tu t'en vas, dieu noir, et mauvais... sans m'assurer même que tu oublies l'amante du Nord : que tu n'espères pas encore l'amante du Sud. — lié, Gabrielle, chère petite veuve, puis-je laisser au loin, dis-moi, ma tète ou mes pieds, quand j'écoute battre mon cœur contre ton cœurl Je suis homme avec un visage sensé et des chevilles prestes, aussi bien qu'avec un cœur amoureux. Nous comptons dans l'humanité active sur la planète maternelle. Nous ne sommes pas les organes disjoints de son vaste corps. En moi je connais de la passion envers toutes les richesses values par Teffort des races, envers toutes les belles femmes fleuries au milieu des contrées diverses; partout

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l'àiiie de cet etïbrt et l'amour de ces régions... Adieu, uia chère petite veuve... A samedi! Rafraîchis mes lèvres de ta i)Ouche encore. Et île devions pas l)lanche, si tristement hlanche sous tes chi'veux hruns. Va, je t'aime dans le Nord, et dans \» Sud; car j'aime aussi la pensée du Nord et Taclivité du Sud lorsque, sur ta poitrine paisihle, Ji' me repose du mouvement qui h^s unit... Allons, donne la bouteille, l'élixir de ta terre, afin que je perpétue, en d'autres pays, le souvenir de ta figure

et le f^oùt de ton vin... y,

La petite veuve se tenait à la colonne de fer pour ne pas défaillir. Le train se remit à glisser le long (lu quai. La vitesse s'accéléra. Elle se précipitait à travers les riches campagnes, les prairies couvertes de bétail dolent, les routes où les troupeaux déjà levaient la poussière. Après, ce furent des bois de j»ins, et une lumière neuve rougit leurs troncs alignés, les fleurs violettes des bruyères. Tout devint vermeil dans les f)erspectives des plantations. Les fougères aussi rougirent. A une clairière, l'astre sauta du taillis, parut un grand fruit rouge, tout roud, cerné d'or, qui roulait dans les feuillages.

«A la bonne heure! cria Steam. Le soleil ne nous a pas surpris avant que nous ayons atteint la forêt. Un coup de viu blanc et mousseux, Blaisot, le vin de la petite veuve! — Comme elle pâlissait, quand nous partions. — Oui, oui, Blaisot,elle ne sait pas encore ce qu'est l'amour, le réel amour sans haine des rivales, l'amour qui Jouit de se sacrifier, qui n'aime (pi'aimer. Ah! ([ue veux-tu, Illaisot. On s'est tant fait la guerre pendant les siècles 1 Ils ne conçoivent pas encore le bonheur de se

508 LES TENTATIVES PASSIONNÉES chérir tous, sans convoitise, sans haine, sans l'cgoïsme de posséder : ils ne comprennent pas le bonheur de se mêler en se mouvant les âmes dans les âmes. Moi, je le comprends, parce que je transporte les races dans les races, l'or dans l'or, les idées dans les idées, les cœurs dans les cœurs, les mains dans les mains... Courons plus vite, Blaisot... Enfourne le gâteau noir dans la gueule de feu. Nous pouvons gagner deux points encore au manomètre... Allons plus vite. INous porterons le vin du Centre à la fille du Sud. »

Le rapide de la direction inverse fracassa l'air en passant, après qu'ils l'eurent aperçu venir sur ses roues bass3S derrière sa poitrine de fer, son col noir, et sous sa chevelure de fumée. Le vent prit les deux cris de salut jetés par les mécaniciens. Steam crut que le collègue avait lancé quelque chose dans le tenier. Mais la manœuvre de la machine accapara son labeur. Les champs de maïs apparurent, et il renifla bientôt l'odeur de l'Océan soufflée pardessus les landes. Or, en remuant le charbon, Blaisot heurta de sa pelle une bouteille revêtue de paille, habilement tressée par fétus de couleurs. « Cela, dit Steam, appartient à la fille du Sud. Plusieurs fois elle m'en offrit de pareilles. — Le verre est vide, remarqua Blaisot, mais il a l'odeur du vin rouge épais. — Un vin semblable à ses lèvres ! — Votre amie du Sud a donné la bouteille au collègue, avant le départ ; et il a tout bu, monsieur Sleam ! — Sans doute il a bu les lèvres d'abord; les lèvres de la menteuse... — Vous pâlissez, monsieur Steam, à votre tour, comme la petite veuve du centre. — Tais-loi 1 et veille au feu... s'il te plait! »

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Dans les fils tiMégiaphiques ^paFseiit les chain[)s (le vert maïs, les bois dr pins, les villages hlincs. les toiiUes de tamaris, la fraîcheur de. l'Océan voisin. Steam i^^nelte r*i|)pai'itionde la montai^necl de la mer. Il pense à tout ce ([u'il a vu dans sa roule, aix adieux de Madge, la fille du Nord, à sa bière et à son genièvre sucré, à sa bonne confiance de grosse fille peu tracassière, à la tristesse passive (le la petite veuve qui l'aimi^; aux trahisons de la lilh^du Sud, dont il attend le mensonge. Cependant, il lui voue tout le souvenir des pays travcrsi's, la ni(''nioire des plaines où fument les fal)ri([ues, où brillent les chamj)s de betteraves, où s'accumule le charbon des miin^s^ et celle des coteaux où s'aligne la multitude des vignes entre les cathédrales paissant leurs troupeaux de maisons plus haut ({ue les fleuves calmes et ensablés ; il lui voue la mémoire de son impatience pour la joindre afin de lui mettre au cu'ur la saveur du Nord avec le genièvre d'une fiole, la douceur du Centre avec h* vin mousseux de la petite veuve, les essences et les élixiis de 1 1 lei'i-e emportés dans son mouvement.

Soudain entre deux collines, palpite la mei' violiste, sur quoi courentde rares voiles. F.a moiitagne se hausse à l'horizon, étend ses lourdes pattes sur les caps rongés par la haine lugubre de l'Océan. Les eaux crient etcrachcntleurécume vers la svcltc silhouette de la fille du Sud en attente sur le ro(^, d'où elle regarde accourir la bêle de mi'tal amenant Steam.

— Bonjour, mon iicoigiis, voici du \iu ( [..»is comme mes lèvres, et mes lèvres plus savoureuses

que le vin... Tu refuses... Quoi?... ïu doutes de mon alfeclionparce que, dans mon baiser, je passai ton âme à un autre. Ne faut-il pas que les idées se mêlent, que les mains s'élreignent, et les corps ; ne faut-il pas que soit connu, sans rivalités ni sans haines, tu me l'enseignas, l'amour pur d'aimer ? Ce que tu m'apportas de beauté, je le transmis avec mes lèvres à un autre, qui le remporte avec le vin dans les pays du Centre et du Nord ; j'ai transmis la passion du mouvement qui met les mains aux mains, les cœurs dans les cœurs, de la vaste personne humaine. Ne sommes-nous pas l'unique humanité, non des m.âles et des femelles, non des sexes et des sexes, des races et des races, ne sommes-nous pas l'humanité totale et libre qui agit en elle-même, qui se meut en elle-même, qui passe et repasse dans ses corps, dans ses cœurs... Mon Georges adoré, loi qui incarnes le mouvement de l'union, dieu noir!... Viens donc. La maison blanche est ouverte au bord de l'Océan, pour le chauffeur et pour toi. Les poissons attendent au creux des plats. Le vin mousse au bord de la cruche; et le maïs frit dans l'huile emplit la maison d'une saine odeur. Le varech neuf gonfle mon lit, afm que tu verses en mon âme chaude le chaud mouvement de ta vie. Ainsi que lu me l'enseignas, ainsi, l'amour n'a plus ni commencement ni fin, pour moi, ni forme, ni limite.

— Allons, Blaisot? dit Steam.

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