LE LIVRE DES CONSEILS
Des ennuis maladifs qui troublent ton printemps, Oui, je veux te guérir, toi, dont tous les instants Vun à l'autre ajoutés ne feraient pas vingt ans !
Mais cette âpre jeunesse et jamais assouvie, Si le miel ne sature à grands flots son envie, Blasphème le bonheur et doute de la vie.
Et cependant ta mère en t'offrantau saint lieu, Sur ton front vit tracer ce nom vivant de Dieu, Qui jusqu'au dernier soir brille en lettres de feu.
Il faut un frein d'acier au coursier qui s'effare, Des signaux au navire, aux limiers la fatifare. Dieu pour nous est le frein, la trompette et le phare
Voyageur éclairé par le signe chrétien,
Va donc sans trop attendre et sans demander rien,
Retenu d^j^is le mal, excité ^ansle bien.
Déjà t'appelle au loin quelque rêve d'épouse, Un enfant, gai chevreau, courant sur la pelouse. Et la patrie, aussi, cette mère jalouse.
Oui, si j'avais unûls, cher et pieux trésoy.
Je l'instruirais ainsi, lorsque ses cheveux d'or Couvriraient ce front.jeupe et virginal encor.
Nul n'a versé sur moi les fruits de la sagesse,
Moi-même j'amassai ma tardive richesse :
Ce peu que j'ai du moins, j'en veux faire largesse.
Je ne compterai plus mes ennuis et mes pleurs,
Si parfois ma pensée a fécondé les cœurs,
Si ceux qui m'ont connu sont devenus meilleurs.
Ainsi, continuant sur ce nombre ternaire, Rhythme bardique iclos au fond du sriuctuaire, J'instruirai jusqu'au boutée iils imaginaire.
Quel est donc le parfum de ces brises d'avril,
Qu'en idée aspirant les lilas du courtil,
A peine de la pluie un jour nous souvient-il ?
Toute heure en ce lointain rit et nous semble aisée, Notre jeune saison pourtant mal exposée Reçut la brume froide et la froide rosée.
O jeunesse jetée au coin d'un carrefour.
Pour trouver ton chemin, errant tout à l'entour.
Et souvent par ton cîioix perdue, et sans retour !
Mille sentiers mauvais pour une bonne voie !
Et nul pour avertjir celui qui se fourvoie,
En disant : e'e^t par là queie Seigi^eur fenyoie.
Pour lors, « Fais ce que dois, advienne que pourra ! »> Et va par le sentier que ton cœur te montra : Du plus fort biea souvent tout le savoir est là.
Non, non, je ne peux pas troubler tes jours de fête. Blanchir avant le temps For d'u^e jeune tête, Mais je dis : Sois prudent et préviens la tempête!
Une force sacrée est déposée en toî,
Ne jette pas au vent ce qu'envîrait un roi ;
Augmente ton dépôt tel qu'un chrétien sa foi,
Joyeux comme ton âge, et gai comme tes frères, Suis d'un pas me"suré leurs courses téméraires, A de libres élans joins des pensers auâtèreiS.
Tout aux instincts naïfs, ne crains pas de savoir. L'impassible science est pour Fliomme un devoir. En face du danger il faut périr ou voir.
La mer sous un vaisseau boulait épouvantable,
Et le patron disait, mettant la main au câble :
ft Je ne pourrai jamais doubler ce banc de sable ! » ^
caps dont nous éloigne un génie irrité !
Où rhomme par trois fois dans sa vie est jeté. Le plus noir d'entre vous a nom virilité !
Moins sauvage en Bretagne est Texécrable baie, La Baie-des-Trépassés blanche comme la craie, Où sur des ossements, la nuit, hurle l'orfraie.
Sur vous se sont brisés Byron et Raphaël,
Mozart qui chantait mieux que les chanteurs du ciel ,
Pascal, et tout sanglant l'audacieux Carrel.
Èquinoxe de mort pour le corps et pour Tâme ! — Mais riieureux passager, sorti sauf de la lame, Voit le midi briller, et se sèche à sa flamme.
Il entre dans le port, plus triste, mais vainqueur ; Vainqueur de la Syrène au cliant doux et moqueur, Connaissant tous les bruits des orages du cœur.
Fraîches illusions, adieu ! ÏJà raison pâle, Désormais conduira cet esprit ferme et mâle.
Sillonné par la bise et brûlé par le hâle.
Illusions, adieu ! mais, sauvage âpreté.
Réactions d'un cœur trop longtemps agité.
N'étouffez pas en lui Fheureuse aménité.
Aux autres il faut croire, il faut croire à soi-même ;
Pour qu'on nous aime, aimer ; aimer sans qu'on nous aime:
Amoureux par nature, amoureux par système.
S'épanouir aux vents d'amour et de beauté, C'est recueillir en soi l'air frais de la santé : Malheur à qui se clôt dans sa félicité !
Sur la roche escarpée où ta fleur est écloâe, Homme heureux, ne sois pas tel que l'aloès rose, Fleur amère où jamais l'abeille ne se pose.
Enfin à notre faîte, et si près de vieillir,
N'allons pas nous corrompre ou nous enorgueillir :
Chair, tu n'as qu'un moment ; esprit, tu peux faillir î
Ah ! que fais-je ? Lassé d'une si longue route, Celui que j'instruisais, à peine, hélas! m'écoute ; Avant d'aller plus loin, moi-même ici je doute.
Pourtant si le passé révélait l'avenir,
Un jour cueillant le fruit de chaque souvenir,
Je dirais sur mon seuil à l'heure de finir :
Aux jeunes je fais place et je sors sans envie, De loin je me complais au tableau de la vie.
Puissent-ils suivre mieux la voie où l'on déne 1
Je n'ai plus d'espérance, et j'ai quelques regrets En repassant mes jours trop souvent incomplets... Mais les sentiers sont pleins d'achoppements secrets !
Dans tes prompts jugements, o jeunesse farouche, Rigoriste jeunesse ! — A ce terme où je touche, Le grand mot d'indulgence est toujours à la bouche.
L'absolu n'est qu'au ciel. Dans notre monde obscur, Tout en cherchant le beau, n'espérons rien de pur. Anges, Dieu vous garda i>our ses palais d'azur!
Indulgence et pitié pour toutes les misères, Dévouement entouré de bornes nécessaires ; La science nous dit d'allier les contraires.
Le mal rôde, veillez; ôùi, veillez bien Sur vous. Craignez les médisants, les envieux, les fous, Halliérs où nous peVdons quelque chose de nous.
Mais que votre abord franc exhale un air de fête : Pareil aux anciens dieux dont parle le poète, Laissez chacun rempli d'une force secrète.
Équilibre partout, car la vie est un art.
A mon âge, on le sait, mais on le sait trop tard
Laisserez-vous tomber ce dire d'un vieillard ?
Mon plus grand mal m'attend : alors, ange docile, résignation, ouvre-moi ton asile !
Avant tout, évitez le désespoir stérile.
Ce monde a ses grandeurs; l'autre, plus vaste encor, A l'esprit du mourant montre ses sphères d'or. Et vers l'Immensité décide son essor.