I. Voir l'Appendice
et la médiocrité des spectacles, que sais-je encore?... Pour ceux qui ne se payent pas de mots et refusent d'accepter les opinions toutes faites qu'il est de bon ton de propager, la vérité est que tout le monde^ à Paris, va au théâtre : votre domestique, votre concierge, vos employés, votre propriétaire, votre député, vous-même. Sans doute, il en est de même à Londres. Montez cependant aux galeries des théâtres les plus populaires, vous y trouverez en majorité un public d'une catégorie sociale certainement supérieure à la catégorie de public que vous rencontrerez aux mêmes places dans les nôtres. Et de ce fait nous pouvons inférer que le bas peuple s'abstient plus aisément du spectacle à Londres qu'à Paris.
Il n'est pas de ville au monde qui soit plus ardente aux joies du théâtre que ne l'est Paris, et ceci répond au second argument que nous reproduisions tout à l'heure. Mais ici intervient le double abus du billet de faveur et du « billet à droit », et nous voilà au vif du débat.
Ce serait une question à résoudre de savoir si le Parisien n'est pas plus passionné encore de plaisir gratuit qu'il n'est amoureux de théâtre.
Tout ce que l'on sait à cet égard dans le public, tout ce que les journaux en révèlent à intervalles périodiques, n'approche pas de la réalité. 11 faut
voir participé à la direction d'un théâtre pour [)précier les ravages de celte maladie, désormais . udémique, qui transforme en conquérants impérieux des citoyens et des citoyennes, d'ordinaire lisijjles, endammés à exiger des places en vertu .le droits indiscutables! Pour ma part, j'ai fait la statistique suivante : lorsque j'étais directeur de la scène à l'Odéon, j'ai reçu, pour les cent trente représentations du Chemineau.^vhs» de neuf cents ôqmandes de places gratuites. Supputez, en outre, ' " nombre de sollicitations qui ont dû s'abattre ir le directeur, sur le secrétaire chargé préci- 'ment de cette besogne de répartition (car nos lliéàtres en sont là, qu'ils doivent appointer un ' >nctionnaire dont c'est, pour ainsi dire, l'unique iche!), puis sur les acteurs, sur les machinistes, iir les employés, sur tous ceux qui, de près ou de in, touchaient à l'administration delà maison! Les liéùtres parisiens occupent ensemble des milliers " personnes : multipliez leur nombre par celui 'leurs amis et des amis de leurs amis; joignez-y irmée profonde des amis des journalistes; son- A que le plus obscur et le plus intermittent des •llaborateurs des feuilles les moins périodiques t les plus paradoxales a la certitude d'avoir -oir, s'il lui convient, des billets de irairr; ajoulcz l'innombrable cohorte des aristes. écrivains, peintres, nnisicious. de... donf
chacun a des grand'gardes d'amis dans la plupart des théâtres et dont le nom est, le plus souvent, une manière de passe-partout ; tenez compte eniîn de la dime excessive des billets d'auteurs... et essayez ensuite de compter ce qu'il est entré réellement d'argent dans la caisse d'un théâtre, quand il est aux trois quarts rempli ! Si les directeurs se prêtaient à Fétablissemeiit de ce calcul, ce serait une stupeur dans le public.
Et si l'on faisait mieux, si l'on suivait les pérégrinations d'un billet de faveur, à partir du moment où il s'est échappé de la griffe complaisante du secrétaire, on le trouverait mêlé aux plus étranges trafics. Il est devenu quelque chose comme une valeur monétaire, un bon de poste que l'on se passe de main en main, une monnaie d'échange qui paie tous les services. Il fait patienter un créancier, il sert à « enlever » une affaire rétive, il presse un client hésitant, il invite à la bonne grâce une jolie femme investie, il remercie d'un service, il est la politesse brevetée des célibataires. Monnaie de débiteur ou monnaie d'amoureux, qu'on l'insère dans un billet doux ou qu'on le joigne à une carte de visite de digestion, il est l'impôt formidable prélevé sur ses établissements de joie par la population parisienne, et perçu par des inquisiteurs farouches
ait la tyrannie no permet pas qu'on la discute. Les théâtres de Paris ont un cancer; et ce can- I', c'est le billet de faveur. Il les ronge au profond <1 eux-mômes, les atteint dans leur organe essentiel, et ne tolère pas que le corps malade laisse, par accident, échapper une plainte. Certains sol- Mciteurs sont si assurés de leur droit qu'ils le rendiquent avec une morgue méprisante. Pour d'autres, c'est un point d'honneur et un signe de- bonne compagnie d'entrer sans débourser dans nos théâtres et d'y voir jouer toutes les pièces Innt chaque hiver y couche les cadavres. Les mêmes gens rougiraient de demander à leur bot- *i**r le cadeau d'une paire de lacets, et ne vous éprendraient pas, si vous leur disiez qu'une mande de places équivaut h une demande d'argent. J'affirme le fait suivant, dont j'ai été témoin, ^t que j'ai recueilli entre cent autres, parce qu'il t significatif. Un monsieur se présente à la rte d'un théâtre et demande un fauteuil ; sur n insistance, le contrôleur le renvoie au direcur. Voilù ces deux hommes face ^ face. Ils ne connaissent pas, ils ne se sont jamais vus, le monsieur n'a môme pas la carte d'introduction Un ami ou la lettre d'un journal. D'aventure, le liiéAtre dont il s'agit faisait cha(iue jour le grand maximum et refusait, à chaque représentation, nx cents personnes. Le directeur se donne la
peine d'expliquer ces choses au quémandeur et prend à témoin la queue qui s'enroule à la façade do son théâtre. L'autre insiste; le directeur renouvelle ses explications ; le quidam ne quitte pas la partie; le directeur finit par lui dire :
— Monsieur, si je vous donnais une place, ce serait comme si je vous offrais dix francs : les accepteriez- vous?
Le croira-t-on? La sangsue n'en démordit pas et s'ohstina à sa requête. Si bien que le directeur, impatienté, furieux et méprisant, lui tendit une place avec ces mots :
— Voilà, Monsieur... par charité !
Et il partit en remerciant.
Or cet acharné solliciteur, qui portait le ruban de la Légion d'honneur — ce dont je n'infère, d'ailleurs, quoi que ce soit à son actif — avait exhibé, dans la conversation, sa carte de presse accompagnée de sa photographie et signée du préfet de police : il y était désigné comme collaborateur à une illustre et vénérable revue française, et portait un nom estimé dans la science contemporaine. J'ai vu la carte. Si j'ai cité ce fait, ce n'est pas dans le dessein de souligner l'indiscrétion d'un homme qui est par ailleurs, je n'en doute pas, un galant homme, mais pour faire comprendre, par un exemple typique, la force du préjugé qui sanctionne celte (( corvée » directoriale.
L'espèce n'est pas rare non plus de ces Parisiens qui, inscrits régulièrement pour des places payantes aux premières représentations de nos principaux théâtres, se jugeraient déconsidérés d'en convenir. On les rencontre aux premières, où il leur parait séant de se montrer. Ne vous avisez pas de les interroger; ils vous répondraient : (( Moi, payer? Allons donc!... Porel m'a envoyé mon coupon... » Porel, ils ne l'ont jamais vu.
Un cancer? Ce n'est pas assez dire. Le billet de faveur est pis encore : une des formes de suicide affectionnées de nos directeurs. Si le succès d'une pièce à son début chancelle, ou si, plus tard, il semble fléchir, ils s'affolent et croient faire merveille en emplissant de coupons les poches de leurs amis, de leurs fournisseurs, des amis de leurs amis, des inconnus que la pitoyable Parque leur envoie sans mesure. Mieux encore, on a pu voir un jour ceci, pour une pièce dont l'insuccès, dès la première, s'était indubitablement affirmé : pendant une semaine, le directeur et l'auteur, écrivain célèbre, ont, chaque soir, majoré de mille francs la recette au bureau de location. Cela veut dire que, chaque soir, ils avaient à en verser le onzième à l'Assistance publique, soit près de quatrevingt-dix francs, et à payer en outre les timbres (rac([uit d<îs coupons qu'ils avaient soin de faire dél"'!''- du livre h souche de la location, et qu'ils
expédiaient par paquels au coiiïcuroii au coiitLirier de Madame. Tant de travail, dans quel but obscur? Pour faire illusion à qui ? Pour publier dans les journaux des recettes majorées, comme si, à cet égard, le crédit de la presse n'était pas depuis longtemps épuisé, et comme si le public croyait encore aux chiffres qu'elle donne!...
Au surplus, la statistique que j'appelais tout à l'heure a été tentée. A plusieurs reprises, sous la pression de Tàpre et jalouse Assistance publique, il a été question, soit à la Chambre, soit au Conseil municipal, de taxer, au profit des pauvres, les billets de faveur. Plusieurs propositions de loi furent déposées à ce sujet, et M. Modeste Leroy, député, fut rapporteur de l'une d'elles. M. Modeste Leroy prit sa besogne en conscience, bien que cette besogne fût quelque peu arbitraire, car enfin on ne saurait limiter le droit d'un directeur de théâtre, maître chez lui, d'inviter à ses spectacles qui lui convient. Quoi qu'il en soit, M. Leroy fit une enquête auprès des directeurs parisiens, et, de leur propre confidence, il établit que 400.000 billets de faveur environ étaient annuellement distribués à Paris. Je tiens ce chiffre pour inférieur à la réalité. 11 est vraisemblable que les entrepreneurs de spectacles n'aient pas tous osé avouer une vérité dommageable à leurs intérêts.
l il n'est pas douteux que les 336 établissements (|uotidiennementouvcrls donnent ensemble chaque iour plus de l.iUO places gratuites, soit, pour
liacun d'eux, une moyenne de quatre environ,
bilTre dérisoire. Néanmoins, je l'accepte provisoirement. Examinons ce qu'il signifie.
Les porteurs de billets de faveur sont en général pourvus de bonnes places, fauteuils d'orchestre ou de balcon, loges ou baignoires. Mais ' <»mme la suppression de ces billets entraînerait
• Ttainement une diminution dans le nombre des -pectateurs, lorsque tous seraient contraints de payer, admettons, en tenant compte du déchet, que le prix moyen de la place de faveur soit de cinq francs. C'est donc une recette de deux millions qui manque
haque année à la caisse de nos théâtres. Deux millions de recette biute représentent environ i2U.0o0 francs pour les auteurs et pour les pauvres ; resteraient donc pour les théâtres, 1.58U.U0O francs. 1^1, par conséquent, voilà le résultat dernier de la |)usillanimité et de la politique d'autruche de nos • lirecteurs: leurs savantes combinaisons aboutissent
1 se priver tous les ans d'un million et demi de .ain ! Orje mets en fait que, si l'on additionnait les perles de tous les établissements parisiens, elles ne dépasseraient assurément pas cette somme.
Mais un million et demi, c'est le minimum. Ce n'est pas quatre cent mille entrées gratuites qui
56 LES TUÉATRtS ANGLAIS
sont distribuées par an à Paris, c'est plus du triple. C'est par millions que se chiffre la perte consentie joyeusement par la griffe alerte et laborieuse des secrétaires de nos théâtres.
Voilà le mal. Est-il profond et inquiétant? Certes. Est-il incurable? Je ne le pense pas. Que les directeurs, enfin conscients de leurs communs intérêts, se décident à abolir les billets de faveur, ou du moins l'inqualifiable abus du billet de faveur : en six mois, la plaie sera cicatrisée. On peut formuler cet axiome : ceux qui ne payent pas leurs places sont partout et toujours les mêmes. Les trois quarts, après six mois de travaux d'approche, de laborieux investissements, d'assauts furieux et de corps à corps désespérés, se résigneront à passer au guichet ; le reste s'abstiendra. Ce sera tout bénéfice, car ces gens-là ont une puissance et un acharnement de critique féroce et de démolition passionnée, qui serait un modèle de sentiment fort, s'ils n'avaient une ténacité égale à taire les raisons de leurs arrêts. Quand ils auront subi la douloureuse amputation du guichet payant, peut-être se résoudront-ils à mettre plus de miel dans leurs propos, ne serait-ce que pour s'éviter le regret d'avoir mal employé leur argent.
A Londres, rien de pareil. Le billet de faveur n'y a pas cours. Il y est à ce point ignoré que les
théâtres ne possèdent môme pas d'imprimés spéciaux pour cet usage. Les entrées gratuites sont réservées pour des cas particuliers où il convient à la bonne grâce d'un directeur de se manifester à une personne déterminée : elles prennent ainsi un caractère exceptionnel qu'elles n'ont pas à Paris, et deviennent, de la part de ceux qui les olTrent, des témoignages de galanterie et de courlois empressement rares et appréciables.
Ce n'est pas que les directeurs anglais soient des cerbères ni que leurs théâtres ressemblent à des maisons de commerce où toute marchandise se paye comptant. Ils admettent, eux aussi, un certain nombre de personnes à profiter gratuitement des spectacles qu'ils donnent. Mais le nombre de ces personnes est strictement limité, et leurs noms figurent sur une liste commune à tous les théâtres, et arrêtée par la réunion du syndicat des directeurs*, car les directeurs, moins falots et moins jaloux que les nôtres, ont un syndicat, et qui sait défendre avec sérieux et énergie tous les intérêts de la corporation. 11 ne suffit pas, dès lors, que le plus obscur publiciste de la feuille la plus problématique s'adresse à un secrétaire de théâtre pour que l'enchantement se produise. Si, d'aventure, un journal désire obtenir une entrée de faveur, la demande en doit être faite par son [>ropre administrateur. 11 y a môme des journaux
qui ne se prêtent point à ces échanges de bons procédés et qui payent toutes les places occupées même par leurs critiques les soirs de première représentation. Et l'on m'a cité ce fait du critique dramatique d'un des plus considérables journaux anglais qui faillit être congédié pour avoir demandé deux fauteuils à un directeur de théâtre, lequel était son ami : 11 fallut, pour le sauver, que ce directeur fit un mensonge et prétextât une erreur de son secrétaire !
Ce serait sans doute un paradoxe d'attribuer à l'inexistence du billet de faveur l'extraordinaire longévité des pièces anglaises, et je ne m'en donnerai pas le ridicule. Il est cependant permis d'affirmer que nos théâtres y sacrifient, de gaieté de cœur, un nombre notable de représentations. Ce n'est pas répondre que de dire, comme on l'a fait sou\"4int, que le billet gratuit ne sévit que lorsque les recettes baisst^nt, et qu'il importe avant tout de « garnir » la salle. Combien de fois n'avons-nous pas entendu proférer cette sottise I Ce moment-là, c'est précisément celui que guettent nos quémarndeurs, gens avisés. Ils se "terrent à l'arrière-garde du public, silencieux, discrets, formidables, et surgissent tout à coup en bataillons serrés a l'instant où ils savent que l'on va s'évertuer à « faire les salles ».
LES THÉÂTRES ANGLAIS o9
Mais, si l'on ajoute aux recettes que leur fait perdre le billet de faveur les sommes que leur coûte le billet à droit, également inconnu à Londres, alors on se demande si nos directeurs ne sont point frappés de démence, et Ton n'est pas loin detrouver,dans ce double et injustifiable abus, l'une des raisons principales de l'infortune qui s'attache à leurs entreprises, et à laquelle les Anglais savent échapper.
Qu'est-ce donc que le billet à droit ? L'origine et le fonctionnement en ont été très clairement exposés dans une communication de M. Michel Carreau premier Congrès international d'art théâtral, qui se tint à Paris en 1900, sous la présidence de M. Aderer, et nous ne saurions mieux faire que de la reproduire :
« Les théâtres de quartier, tels que l'Ambigu, la Gaîté, les Folies-Dramatiques, le théâtre de la République, le théâtre Cluny, Déjazet, etc.. périclitent par le fait du billet à droit.
« Le billet dit billet à droit est un billet-rdclame, une sorte de prospectus, distribué dans Paris, envoyé à toutes les agences, à tous les grands magasins, mis en dépôt chez les marchands de vin, et avec lequel on peut avoir accès à certaines places du théâtre h un prix très inférieur à celui du bureau. Il fut créé pour prolonger certains succès,
alors que les frais de la pièce étaient depuis longtemps couverts, et que le directeur jouait, comme on dit, « sur le velours ».
« Aujourd'hui, il sert, presque àlui seul, àfaire la recette, et le théâtre en meurt.
« Voici pourquoi. Le petit public, trouvant les places trop chères, en quoi il n'a pas tort, s'est habitué à ce billet, qui lui permet de voir une pièce sans trop débourser. Pour 2 francs, 1 fr. 50, 1 franc et 50 centimes, il peut être bien assis et bien voir (M. Michel Carré en est-il sûr ?). Il a donc très sagement raisonné, quand il s'est dit: Inutile d'aller payer mon fauteuil dix francs et même cent sous, puisque, dans quelque temps, je pourrai occuper la même place et voir la même pièce pour vingt sous. Il a donc attendu le billet à droit. Quand les directeurs ont un succès, une pièce lancée dès la première avec éclat, le préjudice causé par le billet peut être moins grave. JMais, ce qui se présente beaucoup plus souvent, lorsque le drame, la comédie, le vaudeville ou Fopérette ne sont ni Cyrano ni les Deux Gosses, mais peuvent être Jea?i Bart, Papa la Vertu ou les Saltimbanques, que se passe-t-il ? Simplement ceci : le public ne vient pas. On fait des demi-salles. Que fait alors le directeur ? Il lance h travers Paris plusieurs milliers de ces billets à vingt sous. Cela donne une petite recette de 3 à lOO francs tous
îes soirs, quelquefois plus dans certains théâtres ; mais, à la trentième ou quarantième représentation , les billets sont épuisés... et la pièce aussi. On veut ^•''«isteret on perd de l'argent.
Ce que voyant, les directeurs, pour obliger le public à venir dès le début d'une pièce, ont lancé leurs billets avant la première. Aussi ne fait-on plus, dans les théâtres de quartier, que des demisalles et des demi-recetles avec des demi-succès. » Et c'est ainsi que près de la moitié des théâtres parisiens, par l'usage et l'abus d'un procédé empirique qui, en assurant leur vie pendant une heure, compromet leur existence môme, perdent chaque année des sommes incalculables.
CE QUE VALENT LES PIEGES ANGLAISES. — ŒUVRES MEDIOCRES, CENSURE IMPITOYABLE : « THE LIARS », « LE REVEIL », « l'É- MGME », « MONNA VANNA ». — l'hUMANITÉ ABSENTE.
Les théâtres anglais savent-ils du moins, mieux que les nôtres, intéresser et attirer le public? Voilà pour nous le point essentiel.
Il faut noter ce fait, qu'à Londres, au contraire de ce que nous voyons à Paris, on retourne volontiers à plusieurs reprises à un spectacle qui a plu. Pourquoi? Par quelle magie une œuvre frappe-t-cUe assez le spectateur pour l'inciter à y revenir, et cela au point que la classe aisé en a une sorte d'habitude?
Les œuvres qu'on applaudit s'imposent-elles par une valeur exceptionnelle ?
Qui le prétendrait? Les pièces anglaises que j'ai vues me rappelaient irrésistiblement ces sages romans écrits par des dames mûres et traduits en français par d'autres dames bien intentionnées, pour la sécurité des familles et l'édification des jeunes âmes. Elles sont à couverture rouge.
coniiiK,' dix. Vous croyez assister à un drame, à une comédie, où il y aura de la gaîté ou de la iouleur, delà grâce ou de l'cmolion, de riiumanitc l de la vie... C'est un conte d'enfant que l'on vous mit. Vous écoutez parler les personnages, vous l^ensez qu'ils expriment des sentiments, qu'ils changent des idées : ils disent des mots, des mots, des mots. C'est l'histoire d'une fille perdue, puis retrouvée, ou d'un mariage contrarié, ou d'époux It'^sunis, ou d'amoureux dont on retarde les fianlilles ; mais soyez sûrs qu'au dernier acte le dieu • lu mariage récompensera la patience des amoureux, ou que les époux retrouveront le bonheur au tournant d'une scène où l'ami, coupable sans le savoir, disparaîtra par un sacrifice héroïque, et ([u'ainsi vous aurez tout loisir de participer au liomphe de la verlu et à l'apothéose de la moale. Ce sont des flirts sans conséquence, des séhictions pour rire, des conversations criminelles où, après l'assaut de trois actes furieux, Madame consent enfin à se laisser baiser la main ; c'est du drame de comédie, de la vertu au poids, de l'amour de sylphes et de salamandres. Théâtre pour jeunes filles, théâtre de famille, comédie de tout repos, littérature de digestion. Ce n'est pas <juc la grâce en soit absente, ni l'élégance, ni parfois l'esprit et la gaieté ; mais je crois précisément tout dire, en vérité, en notant que les œuvres de la
présente génération ne sont pour la plupart, sauf d'honorables exceptions, que des œuvres d'agrément. L'austérité janséniste dont nos voisins couvrent le-s choses de l'amour, et qui n'est ici qu'une timidité formelle et une apparence, s'y marque avec une rigueur intraitable. Elle a si bien pétri les mœurs publiques que la censure s'exerce sur les théâtres d'un mouvement en quelque sorte automatique, par la pression môme de l'esprit national, sans le secours illusoire de l'Administration .
Toutefois, celle-ci ne reste pas désarmée. A Londres, comme chez nous, une censure officielle sévit, sous l'autorité exclusive' d'un personnage qui a le droit de veto absolu, sans appel. 11 relève directement de la cour, comme pour marquer plus fortement que son sacerdoce est d'ordre vraiment national, supérieur, dynastique, indépendant du jeu de la bascule politique, et c'est le grand chambellan en personne. Et ce censeur suprême n'est point un censeur pour rire. Sous sa direction, des fonctionnaires zélés coUigent, avec un soin méticuleux, les manuscrits qui lui sont soumis. Rien ne trouve grâce sous leur crayon autoritaire et soupçonneux : une situation délicate, un mot équivoque, un geste imprudent sont des choses condamnables : il n'est pas jus-
quaux silences qui ne puissent être pernicieux. Pasteurs attentifs, ils veillent avec un zèle apostolique sur la moralité de leurs concitoyens, et ne tolèrent pas que leur trop sensible vertu risque d'être effarouchée par le spectacle hasardé des passions humaines.
Ils n'échappent pas à l'excès, et il arrive que, la splendeur de leur sainte mission leur troublant la raison, le spectre du mal leur apparaisse entre les feuillets des manuscrits les plus inoffensifs. Je me suis laissé dire que S. E. le grand chambellan avait failli interdire une comédie en quatre actes de M. H. A. Jones, The Liars^ oii il était question d'un ilirt entre un jeune homme et une femme mariée, lequel les conduisait tout juste à la table d'un restaurant de la Tamise, et s'arrêtait à un baiser sur la main : c'est le Critérion, l'un des plus jolis théâtres de Londres, qui jouait cette pièce, et son directeur, sir Charles Wyndham. qui l'avait mise en scène avec une coquetterie et un goût charmants, et qui lui-même en interprétait le principal rùle avec beaucoup d'autorité et d'élégance, ne m'a pas semblé être de ces hommes subversifs (\\x\ n'ont de joie qu'à dépraver leurs compatriotes.
Plus récomment, tout un scandale éclata à propos d'une comédie en quatre actes de M. C. Iladdon Chambers, le Réveil, que joua le Saint-James's Théâtre, sous la direction de l'un des plus renom-
mes artistes de Londres, M. George Alexander. Je n'en ai point vu la représentation, mais je crois utile, à titre documentaire, de reproduire la correspondance que publia sur cet incident le journal le Temps, dans son supplément du 10 février 1901 :
(( Toute la critique anglaise a jeté feu et flammes contre ce drame. Pourquoi? 11 faut en analyser le sujet pour le comprendre.
(( James Trower est adoré de toutes les femmes. Jeune, beau garçon, avec un brillant avenir et une belle fortune, il a le grand tort, d'après les critiques anglais, d'accueillir les avances, souvent fort osées, de lady Margaret Staines, de miss Prescott et d'une nuée de jolies créatures, désœuvrées de naissance, qui essayent de secouer la torpeur d'une existence aristocratique par des intrigues qu'apprécie beaucoup le jeune sous-secrétaire. H est évident que ces escarmouches de Tamour se terminent fatalement par faute de sentiments profonds. Mais, parmi les guerilleras qui ont pris pour cible le cœur de Jim, une seule refuse de mettre bas les armes au mot de commandement de ce nouveau Sébastien criblé des flèches de Cupidon. Lady Margaret Staines, reconnue officiellement comme la maîtresse de Trower, est hantée par la crainte de le perdre, depuis qu'elle le sait entiché d'une ingénue qui l'est vraiment
trop. Cette jeune personne, du nom d'Olive, est tellement jeune qu'elle arrive à minufl chez Trower, dans le seul but de lui dire bonsoir, et, quand il lui fait observer qu'elle compromet sa réputation en ce faisant, elle lui demande béatement la signiiication du verbe compromettre. On n'est pas plus hors de siècle.
(( Cette innocence exquise n'est pas faite pour rassurer lady Margaret, qui, en conséquence, est fort malheureuse pendant les deux premiers actes. Ses malheurs, hélas! ne font qu'augmenter au troisième, car, en apprenant par télégramme que son mari vient de mourir auTransvaal, elle se jette au cou de Trower en s'écriant: « Dieu merci, je suis libre, je suis à toi pour toujours. » L'homme, toujours volage, ne tient nullement à cimenter ses fredaines adultères en les entourant du mur chinois appelé le mariage, et repousse, un peu cruellement peutôlre, les offres d'une femme qui sacrifie toutes les convenances à sa passion intense. Voilà sans aucun doute ce qui a choqué mes confrères anglais, qui ne nieraient pas la possibilité d'une situation aussi scabreuse, mais qui sont froissés comme Anglais de voir un auteur nous montrant une veuve de vingt-quatre heures, dont le mari est mort en soldat, suspendue au cou de son amant et le suppliant de lui conférer à bref délai le tilre d'épouse.
« Sur son refus, la délaissée fond comme un ouragan sur Olive, l'ingénue qui étudie toujours le sens du verbe u compromettre », mais dont l'instinct féminin, en une inspiration soudaine, lui permet de saisir le sens du mot amant, dont elle paraît comprendre toute la portée. Indignée à l'idée d'avoir été trompée, elle donne congé à Jim, qui se trouve ainsi privé d'une maîtresse par lui rejetée, et d'une future épouse qui ne veut explorer que les forets vierges de l'amour matrimonial. Ce sentiment d'Olive a été fort applaudi par un auditoire vertueux. Mais quand, après une tentative de suicide et une fausse sortie. Olive revint trouver le don Juan repentant, la critique s'est sentie blessée, lésée dans ses plus hautes aspirations. Cette ingénue, saisie du passé scandaleux de Jim Trower, le faucheur d'amours illicites, se jetant dans ses bras et se déclarant ainsi vaincue, n'était pas assez Spartiate pour le goût canteux qui amuse tant l'Europe aux dépens de l'Angleterre.
« L'auteur, M. Haddon Chambers, demande dans sa pièce que celui qui n'a jamais péché jette la pierre à Trower, et;, pour ce fait, Haddon Chambers vient d'être cloué au pilori, fouetté par les verges du puritanisme et crucifié sur l'autel de l'opinion publique. A mon humble avis, le Réveil est un chef-d'œuvre dont l'interprétation est plus qu'excellente. Le rôle de Jim Trower a valu de
nouveaux lauriers à George Alexandcr, et M""^ Gertrude Kingston (ladyMargaret Staines)et Granville (miss Olive Prescott) se sont révélées/ une fois encore, des actrices de la grande école. ^)
Ces « verges du puritanisme » dont parlait le correspondant du Temps n'ont pas cessé, en dépit des sourires un peu humiliés des gens de goût, de s'exercer à tort et à travers sur les scènes anglaises. Au mois de mars dernier, S. E. le grand chambellan, après avoir interdit rÉiiigme^ de M. Paul Hervieu, n'en autorisait finalement la représentation qu'à la double et ingénue condition que le titre et le sujet de l'œuvre en seraient modifiés. Et r Énigme devenait la Femme de César; et l'adultère, qui est toute la pièce et fournit l'unique ressort de la tragédie domestique qu'elle expose, se transmuait en un élégant flirt mondain ! N'avez-vous pas oublié aussi que la même Excellence — c'est du grand chambellan que je parle — a décrété de pornographie ou de quelque chose de pareil Maurice Mœterlinck, en i?i((M'(lisant son beau drame de Monna Vanna?
Je veux bien que cette inquiète minutie dans rexercice de la censure corresponde au souci moral du public anglais, et les œuvres qui y sacrifient sont assurément celles qui lui conviennent, puisqu'il les applaudit. Mais on accordera que, si
elles satisfont à ces préoccupations de moralité générale, elles ne sont pas, toutefois, de nature à provoquer ch^z nous d'excessifs enthousiasmes. Les Anglais ont beau jeu à nous opposer les tableaux licencieux dont un trop grand nombre de nos théâtres leur donnent le fréquent spectacle. Excès pour excès, l'affectation de la vertu n'est pas plus vraie que Taffectalion du vice, et, de l'hypocrisie ou de la licence, ce n'est pas celle-ci qui est le plus condamnable. Une littérature dramatique qui, systématiquement, écarte la passion de l'humanité, procède d'un art châtr.'. Est-ce que la patrie de Shakespeare ne serait plus capable de s'embraser à la flamme des grandes œuvres?
vu
A gLOI TIENNENT LES LONGS SUCCES. — LONDRES ET PARIS. — LA VARIÉTÉ DES r.ENRES. — MONTMARTRE ET LES CABARETS. — LES THÉÂTRES DE FAUBOURG. — PAS DE THEATRES SUBVENTIONNÉS. — LE THÉÂTRE EST UN PLAISIR COMPLET. — CE QU'ON DIT DE LA RICHESSE DE LONDRES. — LES DROITS d'aUTEURS : NI SOCIÉTÉ DES AUTEURS NI DROIT DES PAUVRES.
Si donc ni le chilTre de la population, ni l'empressement plus grand du public, ni la valeur littéraire des pièces ne suffisent à expliquer le succès des théâtres anglais, par quoi se justifiera-t-il?
Est-ce par la qualité de l'interprétation ? Londres possède sans doute des acteurs de premier ordre, des troupes qui jouent avec un remarquable ensemble. Mais, sur ce point, Paris n'a rien h lui envier.
Est-ce encore que les théâtres anglais disposent de moyens d'exécution différents des nôtres, et peuvent ol)tenir des effets scéniques qui nous soient interdits? Pas davantage, et nous le verrons plus tard, en étudiant la construction des <chui'< anglaises.
J'en proposerai d'abord les raisons générales suivantes :
1" La variété des spectacles et des genres étant moins grande à Londres qu'à Paris, l'intérêt du public s'y concentre plus aisément sur les mêmes pièces.
Paris a des théâtres de drame, de comédie, d'opérette, de féerie. De même Londres. Mais Paris a, dans tous ses quartiers, une infinité de cafés chantants. Paris a Montmartre, les petits théâtres et les cabarets dits artistiques, la nausée des lieux infâmes, des sous-sols nébuleux, oii les bocks sont servis par des garçons en livrées d'archanges ou qui entrechoquent sur leur poitrine des os de squelette, les cafés oij l'on fait quelque chose qui ressemble à de la musique, les tziganes, les lautars et les dames viennoises. Londres ignore cette gangrène. Montmartre manque à sa gloire. Ses mauvais instincts de basse humanité trouvent leurs exutoires dans un certain nombre de musichalls éblouissants, dont nous n'avons que de médiocres imitations, et où, d'ailleurs, l'esprit ne manque pas toujours.
Les faubourgs parisiens ne sont peuplés que d'ouvriers et possèdent sept ou huit théâtres dits de banlieue, d'aspect misérable, en dépit de la prospérité réelle de la plupart d'entre eux, oii de
pitoyables acteurs jouent dans des décors centenaires. A Londres, comme à Paris, les principaux théùtres s'élèvent au centre de la ville, aux environs de Haymarket; mais toutes les classes de la population se réparlissant sur toute la surface de l'immense cité, hormi en quelques régions sorlides, et, les hommes d'arPaires ou de négoce aimant à habiter loin du centre, chaque faubourg a son théâtre, un grand et confortable édifice, moins luxueux assurément que ne sont ceux de Haymarket, mais où il est possible de voir jouer la comédie avec de bons acteurs et des mises en scène soignées. J'en ai compté jusqu'à trente-six. Les meilleures troupes s'y font, du reste, entendre alternativement. Presque chaque année, Beerbohm Troe ■t sa compagnie y vont jouer leur répertoire; c'est lans un théâtre de faubourg, au Goronet, que \Inic Réjane a, en 1901, donné une série de repré- -•'ntations brillantes et fructueuses. Pour apprécier tout ce qui sépare ces théâtres de faubourg de nos scènes de banlieue, imagine/ In T)ii>e aux Gobelins ou Guitry à Montparnasse
Enfin Paris a ses théâtres subventionnés : deux sont consacrés à la musique, deux autres à la comédie, à la tragédie et au drame.
Londres n'a ni théâtres subventionnés, ni théâtre
!e grande musique. Covent Garden, l'Opéra de
Londres, est la propriété d'une société anonyme
qui, pendant la saison, on confie l'exploitation artistique, sous son propre contrôle, à un directeur choisi par elle. M. Grau Ta ainsi dirige' plusieurs années de suite, et y a fait des merveilles : j'y ai vu jouer, en 1898, tout rAnneau du Niebehmg, avec les artistes et la mise en scène de Bayreuth. L'an passe, c'est M. André Messager qui prit possession du vieux théâtre rajeuni, et conduisit cette première expérience avec un succès éclatant. Mais la saison de Go vent Gardon, qui ne dure que neuf semaines, a nécessairement un caractère improvisé, et la musique ne semble jamais qu'un hôte de passage dans un théâtre dont la destination Ja moins incertaine paraît être de se transformer, Thivor durant, en salle de bal. Ici, en tout cas, dans ce Covent Gardon où, entre deux saisons de cotillons, dos troupes essentiellement mobiles et hétérogènes se rencontrent on passant, rien qui ressemble à notre Opéra.
Ce n'est pas qu'on n'ait essayé de doter Londres d'une institution semblable. Précisément, pendant un dos séjours que j'y fis, on juillet 1898, des personnes considérables signaient une pétition à l'efTet d'obtenir de la municipalité la création d'un Opéra anglais subventionné par la ville. Mais on semblait avoir peu d'illusions sur le sort dune telle requête, qui, d'ailleurs, n'aboutit pas, et l'on m'en donnait deux raisons. L'une est que les
LES THÉÂTRES ANGLAIS in
^...L>lics refusent systématiquement tout
ncoura^emcnt pécuniaire aux entreprises tliéà-
lial.'-. La meilleure est la seconde : il n'y a
ii compositeurs anglais ni école de musique
anglaise.
L'Etat impose à la Comédie-Française • l i l'Odéon un programme cxtri^memenl varié : répertoire classique, répertoire moderne, pièces nouvelles, drames en vers, pièces historiques, reconstitutions, etc. Autant par son ancienneté que par l'abondance de son répertoire, sa gloire bicentelaire, la renommée continue d'acteurs qui n'y •nt plus, la Comédie-Française exerce une sorte !•' fascination sur le public français, et les ctran- -ors ne parlent d'elle qu'avec une sympathie resl'ctueuse. Elle a du moins, en môme temps qu^^ i Odéon, h' mérite de perpétuer, avec un zèle et un bonheur parfois UK'dangés, les œuvres et les traditions de notre littérature dramatique. Rien de pa- •'il à Londres. Londres n'a ni répertoire ni tralitions dramatiques. La plupart de ses théâtres - et je parle des principaux, vingt sur vingtinq — sont livrés au genre burlesque, à ces omédies-farces, à ces opérettes où la clownerie " môle à la chanson comique, et qui sont spétales à l'Angleterre. Les seuls où l'art soit souverain sont ceux de M. Irving et de M. Tree; ils jniirnt Shakespeare, et, je dois le din', le j)lns
souvent avec un succès qui récompense justement la noble passion d'art qu'ils y apportent. C'est à Londres que j'ai compris la grande utilité littéraire des théâtres subventionnés.
2° Lors même que la pièce est médiocre ou insignifiante, c'est, pour l'Anglais, un plaisir en soi que d'aller au théâtre. Je l'expliquerai plus loin à loisir. Il y trouve de l'élégance, du luxe, du confort. 11 n'a pas à subir rattente intolérable des entr'actes sans mesure : les changements de décors sont rapides ; mesdames les comédiennes daignent tenir compte de l'impatience et des droits du public, au lieu d'instituer dans leurs loges des cénacles de conversation ; le plus long spectacle, commencé à huit heures un quart ou huit heures et demie, ne dépasse jamais onze heures un quart. Enfin, si ses habitudes de bien-être sont respectées danslarecherche de sa commodité personnelle, son besoin d'élégance est satisfait, ainsi que nous l'avons vu, par le luxe et l'intelligence de la mise en scène. C'est donc pour lui un plaisir complet que celui du théâtre, puisque, tout en évitant les bousculades de la foule, il s'y trouve confortablement installé, dans un milieu élégant et aristocratique, et que son œil se récrée à la contemplation de spectacles jolis et attirants. Et, si la pièce n'est pas d'une facture impeccable ou d'un intérêt
exceptionnel, eh bien, est-ce une si grande affaire ? Et faut-il compter pour rien ragrément d'une soirée passée en charmante compagnie, devant une lanterne magique qui évoque de merveilleux tableaux?
J'ai à dessein écarté cet argument courant que « Londres est plus riche que Paris », et que la circulation de l'argent, y étant plus active, permet à la classe moyenne de consacrer davantage à ses menus plaisirs. Mais ce fait est négligeable dans la discussion présente. N'avons-nous pas, en effet, constaté que la proportion des spectateurs est sensiblement la môme dans les théâtres anglais que dans les nôtres ? Tout est là. Ce qui est vrai, c'est cette double proposition, en apparence contradictoire : Le nombre de^ Anglais qui vont au théâtre est équivalent, la somme du public est supérieure. Pourquoi? Parce que, ainsi que nous l'avons dit, b^s mêmes personnes voient plusieurs fois la môme pièce. Mais, que trois fauteuils, dans trois représentations successives, soient occupés par la même personne ou par trois personnes différentes, peu importe! le résultat est le même, c'est la même somme d'argent qui entre au théâtre.
El >i I un i('ll(''(;iiil en outre : 1" (jur, par labsence du billet de faveur et du billet h droit, les théâtres*
78 LES THÉATRKS ANGLAIS
de Londres reçoivent intégralement le prix de toutes leurs places occupées; 2° que, n'ayant pas à subir l'inique et monstrueux prélèvement du onzième de la recette, que retient à Paris l'Assistance publique, toutes les sommes qu'ils touchent sont ainsi des sommes réellement encaissées ; 3"" que le libre marché entre le directeur et l'auteur, en permettant à ceux-ci d'échapper aux traités draconiens que la Société des x\uteurs leur impose à Paris, et qui souvent ruinent les directions, proportionne, comme il est juste, le gain de l'auteur à celui du directeur et les fait associés dans une commune entreprise dont ils partagent les risques en quelque sorte^ ; — si donc, en résumé, on tient
1. Le statut de la Société des Auteurs a été, chez nous, conçu par un maître homme. En stipulant, d'une part, que ses menibres ne pourront se faire jouer que dans les théâtres liés à elle par un traité, d'autre part que les théâtres avec qui elle traite ne pourront jouer que des œuvres de ses propres membres, la Société tient à la fois les théâtres et les écrivains, supprimant du même coup la liberté des uns et des autres, si bien qu'au temps présent, qui se vante d'avoir émancipé l'individu, il est impossible à un auteur dramatique de refuser de faire partie de ladite Société, et que l'industrie des théâtres, en dépit de la loi, a cessé d'être libre. Or, sans égard ni pour la notoriété de l'auteur ni pour la valeur de l'œuvre, la Société a des tarifs uniformes ; elle perçoit, selon les théâtres, 10 o/^, ou 12 ^/q sur la recette brute, et 15 ^/q à la Comédie-Française. Ce qui fait que, chaque jour, dans tous les théâtres, en comptant le prélèvement de l'Assistance publique, de 22 à 25 ^/o de la recette sont irrévocablement aliénés.
Il n'en est pas de même à Londres. Le directeur achète l'œuvre par un libre contrat débattu avec l'écrivain. Celui-ci touche une part de la recette proportionnée à son importance. Pour un
compte de ceci, que, toutes les places disponibles d'un théâtre étant des places utiles^ la recette est intégrale et qu'il n'en revient à Fauteur qu'une part proportionnée à son succès, enfin et surtout que, ainsi que je l'ai établi par des chiffres, la concurrence des établissements de spectacles est moins grande à Londres qu'à Paris, on sera bien près d'avoir à la fois expliqué la prospérité des théâtres anglais et le marasme des entreprises parisiennes.
.inu-iu iniHiu. iL-^ (uuu> sont, en général, ainsi réglés : quand, à la suite d'une série de représentations, le théâtre a encaissé douze cents livres (30.000 francs), la part de l'auteur est de 7 1,2 Voî de douze à quinze cents livres, 10 o/^; au-delà de quinze cents livres, 12 12 o/,^ ; et il peut recevoir ainsi jusqu'à 13 <^/o. Pour un auteur qui débute, les premiers droits peuvent être de 5 o/^. Certains auteurs en vogue, comme M. Pinero, exigent presque toujours l."} o ^ sur toutes les recettes.
Mais, encore une fois, chaque contrat est subordonné au libre consentement mutuel, et proportionné à l'importance de l'auteur aussi bien qu'au crédit que Ton fait à son œuvre.
LKS DIRECTEURS. — LEUR ESPRIT D ENTREPRISE. — LES ACTEURS- DIRECTEURS. — AU LYCEUM : SHYLOCK CONFÉRENCIER
Mais ce n'est pas seulement, nous Favons dit, par leur prospérité commerciale que les théâtres anglais dilTèrent des nôtres : c'est aussi par leur condition extérieure et par la beauté de leurs spectacles. Or la mise en scène en étant l'un des attraits principaux, Paris ne peut-il donc réaliser ce que fait Londres?
Je réponds ceci : le premier venu de nos théâtres nous montrera demain, s'il le veut, ce que nous voyons au Lyceum ou au INlajesty, au Haymarket ou au Daly.
Mais alors d'où vient notre obstination au médiocre?
D'abord ces mises en scène sont fort onéreuses. Celle du Chemineaii^ dont j'ai parlé, avait coûté au Majesty environ soixante mille francs et entraînait une moyenne quotidienne de quatre mille francs de frais; nous avons vu qu'un seul des tableaux de la pièce avait pris pour quinze mille francs de fleurs. M. Tree avait monté auparavant /^//^.s- César avec un luxe inouï et un succès très grand, puis-
LLS THÉÂTRES ANGLAIS 81
qu'il a pu eu donner cent quatre-vingts représentations consécutives, chill're considérable pour une œuvre de cet ordre ; mais les frais de Juloi César s'élevaient chaque soir à près de six mille francs. Les directeurs risquent volontiers d'aussi grosses parties, parce qu'ils savent que, le succi^s une fois déclaré, l'amortissement se fera automatiquement, en portant sur un nombre élevé de représentations. Les mômes espoirs ne sont pas permis à Paris, et dès lors, dira-t-on, les théâtres sont tenus à plus de circonspection. Soit. Mais, outre qu'il n'est pas établi qu'un souci plus grand de la mise en scène, en suscitant dans le public une curiosité plus active, ne prolongerait pas la durée d'une œuvre intéressante au-delà du terme ordinaire, il est certain que, sans aller jusqu'au faste de nos voisins, nous pourrions cependant nous approprier leurs mérites et même perfectionner leurs méthodes. Du reste, l'esprit de jeu est toujours épars entre les murs d'un théâtre, et tout directeur qui ne le sent pas s'agiter obscurément en lui fait un métier pour lequel il n'est point né : il y faut de la ténacité, de l'audace, de la lièvre, de l'enthousiasme et une sorte de folie créatrice. Le tapis est devant lui, sous ses yeux, sous ses mains, et, (juand il a jeté dans la roulette le manuscrit de Fœuvre que sa critique, par occasion informée, lui a révélée belle, qu'il joue ferme, qu'il ponte auda-
cieusement et joyeusement. Qui perd gagne est un mot qui n'est pas fait pour lui ; c'est ici que ce proverbe se; vérifie : que celui qui ne risque rien n'a rien.
Or cet esprit d'audace est, je le crains, ce qui manque le plus à beaucoup de nos directeurs ; et il est, par contre, la vertu essentielle des « managers » anglais. Elle est fille de leur race, et elle sert puissamment leur goût de grande mise en scène. Celui-ci s'explique encore par d'autres raisons.
Les théâtres les plus notables, hormis de rares exceptions, ont à leur tête des artistes, à la fois directeurs et acteurs dans leur propre troupe. Au Majesty, c'est M. Tree ; au Lyceum, ce fut longtemps sir Henry Irving, qui n'y vient plus qu'en représentations; au Haymarket, M. F. Harrison et M. Cyril Maude ; au Wyndham et au Criterion, sir Charles Wyndham ; au Saint-James's, M. George Alexander; à l'Impérial, M""' Langtry; au Royalty, M™" Patrick Campbell; puis encore, au Comedy, M. Forbes Robertson, au Daly et au Gaiety, M. George Edvvardes, au Terry, M. E. Terry.
La renommée de sir Henry Irving est devenue universelle; il la doit moins à son talent, qui est cependant hors de discussion, qu'à Fart merveilleux de ses mises en scène; et Facteur a bénéficié chez lui des justeshommages rendus au directeur. Mais M. Herbert Beerbohm Tree, comédien excel-
lent, lui aii?>i, ne le cède en rien à M. Irving pour la science et le goût de la mise en scène, et nous verrons bientôt comment ce pur artiste entend l'exercice de son art. D'autres encore, de qui les noms sont moins familiers en France, doivent être signalés ici. M. George Alexander est l'un des meilleurs comédiens de Londres, et j'ai été trop frappé de l'élégance, du grand naturel et de l'autorité de M. Charles Wyndham, du talent de sobre et pittoresque composition de M. Cyril Maude, pour ne pas leur rendre expressément ce témoignage.
Cette prise de possession des fonctions directoriales par des artistes expérimentés n'expliquet-elle pas en partie les magnificences des mises en scène anglaises et le souci extrême des directeurs de contenter sur ce point les désirs de leur public? Le comédien aime la mise en scène. 11 aime le décor pittoresque, les meubles exacts, les accessoires choisis; il recherche le rare et le joli; il caresse un décor, comme une coquette le pli de ses cheveux. C'est que la couleur d'une tenture, la forme d'un meuble, le style du bibelot qui reposera sur ce meuble, le paysage aperçu par la fenêtre, le dosage de la lumière, toutes ces choses, en apparence futiles dans le détail, contribuent chacune à l'élaboration d'une impression d'ensemble;
elles révèlent le milieu dans lequel il va vivre et agir, « l'atmosphère » dont il a besoin lui-même pour se donner l'illusion avant de la répandre, et qui va l'envelopper, le saisir, façonner en lui le personnage qu'il n'est pas et qu'il doit paraître, l'asservir au semblant d'une réalité empruntée, qu'il projettera ensuite sur les foules attentives en nappes d'illusion.
Il est rare qu'un bon comédien ne soit pas en môme temps un bon metteur en scène, je veux dire un habile évocateur de milieux (car pour le reste, pour ce qui est de la compréhension générale d'une œuvre, du soin d'en distribuer, d'en faire répéter les rôles selon la pensée même de l'auteur, il y aurait bien des choses à dire ; à cet égard, le comédien qui joue dans la pièce est, en principe, et sauf d'éclatantes exceptions, le dernier qui en soit capable ; mais ce n'est pas la question). Le milieu, au contraire, il s'y meut, il y vit et le fait vivre; il a le sens de ce qui le constituera, l'instinct du décor qui secondera le mieux son action et ses paroles; il sait les objets que sa main maniera le plus volontiers, et ceux que son œil rencontrera le plus complaisamment. Le décor et le comédien sont ensemble comme deux substances au fond d'une éprouvette : leur précipité chimique, c'est l'illusion de la vie.
Ai-je besoin d'ajouter que ceci ne peut avoir
LES THEATRES ANGLAIS bO
qu'une valeur théorique et générale? Nous avons de bons acteurs qui sont de pitoyables metteurs en scène, et, en revanche, M. Perrin, par exemple, qui n'avait jamais joué la comédie, a laissé au Théàtre-Franrais le souvenir de mises en scène inégalées (témoin, entre autres, celle (ÏOEdipc roi). Mais la vérité d'ensemble en est si manifeste qu'elle s'atteste par des exemples fameux. N'cst-il pas significatif de constater que les théâtres anglais sont dirigés par leurs propres acteurs? Parmi les rares théâtres parisiens oii, depuis peu d'années, un effort a été tenté, ne faut-il pas nommer d'abord ceux de M™" Sarah Bernhardt et de M. Antoine? M. Porel, qui, après TOdéon, dirige le Vaudeville, ne fut-il pas comédien? N'est-ce pas encore un comédien, M. Guitry, qui dirigeait hier les études de la scène à la Comédie-Française?
Devons-nous trouver dans ce fait, que beaucoup sont à la fois acteurs et directeurs, l'explication de certaines habitudes dont les gens de France sont les témoins surpris? La société de Londres aimect choie ses artistes, comme si elle voulait leur témoigner sa gratitude des efforts qu'ils font pour elle. Kn toute occasion, elle leur manifeste sa cordiale sympathie. Dans quelques théâtres, le contact est si bien établi entre le public et des artistes notoires, qu'il les considère comme des amis, les fôte avec des sourires, les salue à leur entrée en scène d'un
applaudissement qui, parfois même, manque de discrétion.
Ceci ne serait rien, et, à Paris aussi, les artistes préférés sont souvent l'objet de ces menues manifestations, où, du reste, la part de la spontanéité n'est pas toujours principale. Ce qui est plus singulier, c'est que, devant ce salut amical, l'acteur, à son tour, ne veut pas être en reste de politesse et croit de son devoir de galant homme d'y répondre. C'est ainsi, notamment, qu'un soir, au Lyceum, j'ai vu successivement sir Henry Irving et miss Ellen Terry, sous les habits de Portia et de Shylock, s'avancer aimablement au bord de la scène et s'incliner devant le public avec un gracieux sourire ; puis ils retournèrent à leur place, et la pièce interrompue continua.
Le même soir, j'ai vu mieux. M. Irving jouait le Marchand de Venise^ et c'était la dernière représentation de la saison. Shylock ne paraît pas au dernier tableau. Comme la pièce venait de finir, à peine le rideau tombé, Irving surgissait à l'avant-scène, en se glissant le long du manteau d'Arlequin, et s'avançait gravement au centre du proscenium. Il avait arraché la barbe et la perruque de Shylock, et il parut en habit noir et en cravate blanche, sa belle tête régulière, avec son large front et ses yeux profonds, encadrée dans sa longue chevelure d'argent. On l'applaudit. Il parla.
11 parla avec une aisance familière, en homme de bonne compagnie devisant parmi une réunion d'amis, en termes simples, sur le ton de la conversation, avec des mots d'une jovialité distinguée qui divertirent beaucoup la salle, tout entière debout. Il parla longtemps. Et c'était pour remercier le public anglais de sa constante faveur, pour lui annoncer la clôture de la saison, les représentations prochaines de M. Coquelin « dans le célèbre » Cyrano de Bergerac, de M. Rostand, la tournée que lui-même allait faire dans la province anglaise ; et enfin il exposa son programme pour l'année suivante : d'abord Macbeth^ puis une pièce inédite, que M. Victorien Sardou avait écrite spécialement pour lui, d'autres nouveautés encore. Enfin, il termina en faisant tous ses souhaits à ses fidèles habitués et en les assurant de sa très vive gratitude. On applaudit fort. Sir Henry salua; il alla tirer par la main, pour l'associer à cette cordiale ovation, miss Ellen Terry, qui se tenait prête dans la coulisse, et ce fut tout. Nous venions d'assister à une scène de famille, que son caractère même défendait contre nos justes préventions.
Cette identification si flagrante du personnage et de l'homme qu'est l'acteur n'est-elle pas toutefois une chose étrange et un peu déconcertante, pournous qui apportons au théùtre un besoin d'il-
88 LES TIIÉATIŒS ANGLAIS
lusion si ardent et des réserves de passion si complaisante, que nous demandons surtout à l'acteur de s'oublier soi-même et de nous faire oublier qu'il est autre chose que le héros dont il emplit nos imaginations? Que dirions-nous de Phèdre venant, une fois morte, nous informer qu'elle va jouer r Aiglon^ ou d'OEdipe en habit noir nous confiant qu'il va être le barde de la tournée des « Cadets de Gascogne »? Et que penser de Shylock annonçant que M. Sardou écrit une pièce pour lui?... Mais ici je me réfère à la parole de l'ami qui me conseillait si sagement. Qui compare trop juge mal, me disait-il. Et, sans doute, c'est nous qui avons tort de nous étonner, puisque ces choses plaisent ainsi aux Anglais.
Ia
l'kDUCATIO.V DK l'acteur. — PAS DE CONSERVATOIRE. - TRADI- TIONS DE NATUREL ET DE VÉRITÉ. — APPOINTEMENTS. — MATI- XKES PROFESSIONNELLES. — SITUATION SOCIALE DU CIJMÉDIKX.
M. Frédéric Harrison, directeur du théâtre Haymarket, me dit un soir :
— Ici, nous conduisons nos théâtres comme nous faisons la guerre en Afrique.
— Comment cela?
— Sans préparation.
Je ne compris pas tout de suite. Haymarket est un des premiers théâtres de Londres ; M. Harrison, qui passe, ajuste titre, pour un administrais m expérimenté, est un homme intelligent, énergique et sage, et sa hrillanle direction semble un exemple de prévoyance et de continuité.
11 voulait dire que les comédiens se préparent cux-ménics à l'exercice de leur art. Londres n'a, en eiïet, ni Conservatoire, ni école de comédiens, ni cours publics, ni aucun de ces gavoirs étranges qui pullulent à Paris, et qui, chaque année, jettent sur son pavé une armée innombrable de malheu-
reux destinés aux pires déceptions. L'Etat refusant, par principe, la moindre part de son budget aux choses de théâtre, Tinstitution d'un Conservatoire est impossible; et, d'ailleurs, je ne pense pas que les directeurs anglais la regrettent beaucoup.
Le jeune homme qui se destine au théâtre trouve à Londres des professeurs libres, anciens comédiens ou comédiens en exercice ; mais, ce qui vaut mieux, il trouve un théâtre. En province ou à Londres, il arrive assez aisément à débuter sur l'une des nombreuses scènes qui attirent le public populaire : il s'y forme à son art en le pratiquant, et il apprend à dominer le public en commençant à le craindre. C'est là que les grands directeurs, arbitres et suprêmes dispensateurs de la gloire, viennent le chercher. Chaque été venu, au moment de monter la pièce d'automne, ils font des tournées dans les théâtres des faubourgs, donnent des auditions, et ramènent chaque fois de leur exploration deux ou trois artistes, maîtres désormais de leur fortune. C'est ainsi qu'ont débuté presque tous les comédiens anglais, les meilleurs et les pires.
Les meilleurs sont excellents. Des acteurs comme Charles Wyndham, George Alexander, Cyril Maude, n'ont eu qu'à continuer des traditions de vérité et de naturel, quand les plus réputés des
nùUr- ^ r:-.-ayaient encore à de timides balbutiements. Au Haymarket, au Saint-James's, au théùtre Wyndham, au Griterion, où l'on joue principalement la comédie moderne, on goûte pleinement le cbarme d'une interprétation d'ensemble, d'un jeu simple et vrai, où les plus jeunes comme les plus illustres concourent h une harmonie de vérité totale.
M. Lionel llart, le collaborateur le plus direct et le plus précieux de M. Beerbobm Trec à la direction du Majesty, et qui, amoureux de toutes les choses de théâtre, y est en même temps le guide le plus bienveillant et le mieux renseigné, me fai sait à ce propos la judicieuse remarque que voici :
— Ce qui manque le plus à nos artistes, c'est ce que vous appelez le « style ». J'accorde qu'ils ont un sens très fin de la vie moderne, et, dans la comédie contemporaine, je crois en effet qu'ils peuvent rivaliser avec les vôtres. Mais ne leur demandez pas autre chose. Si vous leur donnez a interpréter de grandes uMivres lyriques ou classiques, ils s'y montrent empêtrés, et sont très loin d'atteindre aux beaux ensembles d'interprétation que nous applaudissons à Paris. Et ce n'est pas tout encore : nous avons des comédiens, c'est vrai, mais peu ou point de comédiennes supérieures; aucune des nôtres ne pourrait être comparée à Réjane ou h Granier, pour ne parler que des
vivantes; je ne nomme point Sarali Bernliardt, qui est une sorte de phénomène unique dans l'art universel. Les meilleures ne mériteraient chez vous que le deuxième ou le troisième rang.
Je ne contredis pas M. Hartsurce dernier point, et je convins qu'il avait raison sur le reste. Mais, si les acteurs anglais, passés maîtres dans l'art moderne, semblent en elTet manquer de style classique, comment s'en étonner dans un pays qui, hormis Shakespeare, n'a point de théâtre classique, et chez qui l'apparition d'un drame lyrique est un événement? A vrai dire, si l'éducation de l'acteur anglais est tout entière moderne, celle de l'acteur français est tout entière classique : les uns et les autres manquent de ce qu'on ne leur a point enseigné ; mais le défaut est surtout sensible dans les théâtres parisiens : la comédie moderne y a plus de place que l'œuvre classique, et trop souvent nous y voyons se mouvoir des personnages de la vie contemporaine qui se redressent sous leur veston avec la majesté d'un Pyrrhus.
Là n'est pas le seul avantage des comédiens anglais sur les nôtres. On dénonce parfois les excessifs appointements de certains de nos acteurs : ceux de Londres ne les envieraient pas. Un bon artiste y reçoit couramment quarante livres par semaine, soit quatre mille francs par mois. L'an dernier, le théâtre Haymarket donnait à un de ses pen-
-ionnaires cent livres par semaine, soit dix mille trancs par mois, et ce comédien n'était pas des plus célèbres. Quant aux premiers d'entre eux, à
eux qui, chez nous, auraient sur raffiche la grande vedette, ils sont, à peu près tous, directeurs du théâtre où ils jouent, et leur traitement, ce sont les bénéfices de leurs entreprises.
Il faut ajouter que ces considérables appointements sont la rançon de certains risques. Les théâtres anglais, en elTet, n'ont pas, à proprement parler, de troupes fixes. Un petit noyau en est formé par quelques artistes permanents; mais la plupart sont engagés pour une pièce déterminée, -ans garantie de durée, et courent ainsi, sans ' ompensation d'aucune sorte, la même chance que la pièce. Je ne donne pas cette méthode pour
xcellente. Je crois, au contraire, qu'un ouvrage uagne à être interprété par des acteurs accoutumés a jouer ensemble et à s'emboîter en quelque sorte les uns dans les autres. Mais c'est ainsi, et il est juste de constater que, en dépit de ce mode de re-
•rutement de compagnies improvisées, les théâtres
(Uglais obtiennent de surprenants ensembles d'interprétation.
Pour en finir sur ce sujet, nous signalerons une heureuse coutume de nos voisins. C'est celle dos matinées dites « professionnelles ». Un théâtre joue-t-il une pièce curieuse, nouvelle de concep-
tion OU de facture, ou accueillie avec une faveur particulière, il en donne une matinée gratuite exclusivement réservée aux comédiens. Retenus le soir par leur service, ils peuvent ainsi se tenir néanmoins au courant du mouvement dramatique de Londres. Les directeurs, qui comprennent le profit que chacun peut recueillir de cette manière d'éducation mutuelle, l'encouragent, et, au besoin, déplacent ou suppriment une répétition pour permettre à leurs pensionnaires d'assister à ces représentations. 11 serait souhaitable que le même usage pénétrât chez nous. L'imagination de nos artistes n'est certes pas en peine de prétextes, quand ils ont manqué à une répétition; mais aucun ne s'est encore avisé de dire qu'il était allé chercher des leçons au théâtre voisin : c'est qu'ils connaissent l'âme de leurs directeurs.
Mais ce n'est pas seulement entre eux que les gens de théâtre ont de ces courtoises et prévoyantes attentions. La politesse d'une société qui a le culte de la dignité humaine sait l'apprécier et la respecter chez les comédiens aussi, et la considération qui les accompagne est assurément plus grande à Londres qu'à Paris ; elle est surtout plus cordiale, plus aimablement et plus simplement donnée.
Il est déplorable d'avoir encore à noter, au
triii|.- i'ii -ont, le degré d'estime où le monde tient telle ou telle profession, d'ailleurs honorable. Mais la morale bourgeoise est férue de ses préjugés ; elle s'y obstine d'autant plus qu'ils sont plus sots, et, soit dit en passant, ce n'est pas le théâtre, leur apùtre éternel, qui l'en débarbouillera. La conciliation est faite désormais, il est vrai, entre le monde et le théâtre, et la société moderne affecte de répudier les ostracismes monstrueux qui s'attachaient jadis aux personnes en raison de leur état. Pourtant, interrogez les comédiens : ils vous diront que, dans certains salons où on les convie à divertir, la courtoisie de l'accueil ne dissimule pas toujours les préventions de caste, et que le sourire dont on embellit les mots qui vantent leur talent a parfois un pli qui dit clairement que ce talent est à vendre et qu'on Va payé. Passe encore pour l'acteur : il est homme et on l'agrée. xViais le monde est plus sévère pour l'actrice, et, contre celle-là, si sa renommée n'est pas de celles qui flattent et séduisent le cabotinage bourgeois, d'innombrables maisons dressent encore leurs défiances obstinées. La société anglaise est en ceci plus juste et plus accueillante. A un comédien ou à une comédienne, elle ne demande que d'être de bonne compagnie; elle ne s'inquiète que par surcroit de son talent. M. Henry Irving, premier de son élat, a été créé chevalier par la reine Victoria; il a ses
grandes et ses petites entrées à la cour; à l'égal d'un grand seigneur, il est honoré à la ville. M. Tree avait l'amitié du prince de Galles, et je me plais à croire que le roi lui a conservé sa faveur. Nombre de comédiens peuvent se recommander de relations illustres. Il faut convenir que la plupart d'entre eux ont une dignité de vie exemplaire. Je n'aurai pas la témérité d'essayer à cet égard un parallèle entre les comédiens anglais et les nôtres. Les nôtres, que n'en a-t-on pas dit? Les « coulisses d'un théâtre de Paris»... mots liorrifiques, mots de mystère et de tentation, ori flotte, pour la foule, le symbole de toutes les dépravations, ou se lève l'évocation d'on ne sait quelles messes noires du plaisir!... Bonnes gens, les coulisses d'un tbéâtre de Paris sont surfaites, et déjà le symbole est démodé. Ce sont des lieux en général fort laids, fort mal entretenus, à moins qu'ils ne ressemblent, comme à la Comédie-française, à des couloirs de ministère, en tout cas très peu mystérieux, très peu troublants, très paisibles, beaucoup plus « bourgeois » que ne le souhaiteraient les bourgeois pour le besoin de leurs imaginations romanesques. Mais, si rare et chétive qu'y soit la fleur de scandale, elle Lest davantage encore dans les coulisses anglaises, et, sans médire de qui que ce soit, je crois pouvoir hasarder que, au jour d'une revue paradoxale que l'on n'a pas encore
tentée, les troupes des tliéàtres anglais pourraient présenter un bataillon de jeunes filles sages et d'impeccables mères de famille, que Paris réunirait plus difficilement.