‹ Les théâtres anglais. Avec une préf. de Edwin O. SachsChapitre 18 sur 36 · IG · texte numérisé non relu

IG

donné — cinq minutes, par exemple — arriver aux cotes suivantes : 6' et 5*^ herses, 0; — 4' et 3% 3 ; — 2% 5; — r% 6; — rampe, 4; — portants, 0; — rampes verticales de cadre, 0. L'électricien aura préalablement claveté chacune des neuf roues de la lumière blanche, de manière qu'elles s'arrêtent d'elles-mêmes a la cote indiquée ; puis, le moment venu, il actionnera ce que nous avons appelé rhélice placée à l'extrémité de Taxe commun, d'un mouvement aussi lent qu'il conviendra, et, les cinq minutes révolues, par l'effort d'une seule main, l'éclairage de la scène aura été mathématiquement amené à son point. Et si, comme il est probable, on a ordonné à l'opérateur d'y joindre des feux rouges et verts sur faible résistance, aux herses du lointain, aux portants et à la rampe, il aura pu, en môme temps, et sans que cela entrave son action sur les feux blancs, agir sur les hélices des deux autres rangées K

En résumé, l'éclairage total de la scène dans les trois colorations est donc commandé, dans ses combinaisons les plus compliquées, par trois mouvements uniques, et trois mains s'employant simultanément peuvent :

1. Le nouveau jeu d'orgue de l'Opéra de Paris, évidemment plus perfectionné que celui du Majesty, permet de faire toutes ces opérations mécaniquement, sans l'intervention d'un opérateur.

V Agir à la fois et dans la mùine mesure sur les neuf parties de l'éclairage ;

2" Agir sur elles ensemble dans des proportions différentes ;

3** Agir sur quelques-unes d'entre elles, et dans des proportions soit différentes, soit égales;

V Obtenir enfin, par le moyen de ces diverses opérations, des changements instantanés ou les dégradations les plus insensibles.

Je ne vois pas qu'un metteur en scène puisse demander autre chose à un jeu d'orgue électrique.

Voilà pour la scène.

Un tableau voisin, disposé avec moins de recherche, réunit toutes les poignées ou clefs qui régissent les ditîérentes parties de l'éclairage de la salle. Elles permettent ainsi d'en régler la lumière selon tous les degrés de résistance. Elles sont indépendantes les unes' des autres ; mais, en môme temps, une clef centrale permet d'agir, d'un seul mouvement, sur l'éclairage entier. L'électricien a encore, à portée de la main, des boulons électriques qui le mettent en communication avec les dessous et lui permettent de correspondre avec son collègue en service à la chambre des résistances, où une nouvelle série de iampt's-ti'niniiis indiqui; l'étal de l'éclairage du clessu^

Mais ce n'est pas tout. L'électricilé est, on le sait, une princesse capricieuse, et il n'y a presque pas de mois où les journaux ne nous apprennent que, dans quelque salle parisienne, une interruption de courant a soudain jeté le théâtre entier dans une obscurité de ténèbres. C'est un accident désagréable, dont le public prend le parti de s'amuser, qui est le meilleur, mais qui pourrait avoir des conséquences effroyables, s'il venait à se produire dans un moment de panique. Contre ce danger ou contre ce désagrément, le Majesty a pris ses précautions. Le théâtre est, en eiïet, abonné à deux compagnies distinctes, entre lesquelles il partage sa consommation, et dont il reçoit une égale quantité de force électrique. Le simple mouvement d'un large levier autour de son axe, sur un tableau spécial, change la prise d'électricité. C'est une opération instantanée. On l'a faite devant moi, et c'est à peine si mon œil prévenu a pu deviner, plus que percevoir, une inappréciable interruption de courant. Et, si un accident possible vient d'aventure tarir la source électrique et éteindre toutes les lampes de la salle et de la scène, la rapide manœuvre du levier appelle l'électricité de réserve qui attend à la porte, et rétablit la lumière.

Si parfaite que soit cette installation électrique,

LES TUKATRES ANGLAIS 189

elle ne satisfait pas entièrement M. Tree, et je l'ai trouvé, un jour, occupé à des essois d'un extrême intérêt, dont il est indispensable de dire un mot ici.

11 y a longtemps que l'infirmité de l'éclairage de la rampe a été dénoncée. La rampe est condamnée par tous les hommes de théâtre, par les metteurs en scène et par les décorateurs, qu'elle oblige à des artifices toujours mal dissimulés, par les comédiens dont elle brûle les yeux et exaspère le jeu, par tous les critiques avisés qui, du fond de leurs fauteuils, ne se résignent pas à accepter la convention qu'elle implique. La rampe au gaz, qui embrasait l'avant-scène d'une atmosphère africaine, était, pour les artistes, le huitième cercle de l'enfer. Avec l'électricité, le supplice s'est atténué et le proscenium est devenu accessible. Mais l'illogisme, l'absurdité, l'invraisemblance de l'éclairage qu'elle donne subsistent tout entiers, aggravés encore par la netteté et l'éclat de la lumière électrique.

La rampe nous montre des visages humains qui sont proprement l'envers des visages que nous connaissons. La lumière du soleil nous éclaire d'en haut; notre œil est accoutumé aux ombres naturellement et constamment portées par les parties saillantes, l'arcade sourcilière, les narines, la proéminence des lèvres, le menlon qui se i)ro-

jette sur le cou. Pour l'œil, le visage humain est ainsi composé de l'accord immuable des ombres et des lumières, et nous sommes impuissants it- le supposer autre. Les formes de beauté que notre esprit a conçues, il en a demandé le principe et le modèle à la matière vivante; l'imagination des poètes et des peintres n'a pu qu'en ajuster les parties, morceau par morceau, pour en créer leurs figures les plus suaves ; les statuaires disent à la lumière du ciel : « Tu vas achever mon œuvre »; et les inventions les plus merveilleuses de l'idéal humain, penchées sur la source de vie, ne sont qu'une transfiguration de la vie. Or tout cela, le théâtre le détruit et le nie, par le méfait de la rampe. Ce visage qui est le visage permanent de l'humanité, et qui nous est familier, avec ses parties lumineuses et ses ombres éternelles, la rampe le déforme, le renverse, nous le montre à contre-sens, par le bas, exsangue, sans coloration, sans relief, sans expression. Le cou, les narines, les orbites... des taches blanches, lumineuses, obsédantes; en revanche, plus de front, plus d'yeux, plus de lèvres — ce front qui est de Tintelligence, ces yeux qui sont de la vie, ces lèvres qui sont de l'amour ! En vain, la science du maquillage tente de remédier à cette déformation totale ; en vain elle oaibre le cou et les orbites, rougit les lèvres, noircit et agrandit

les yeux, teinte les oreilles de carmin, met du rose aux joues blafardes... ces artifices ne suppléent point Tart tout simple et tout uni de la nature, et ne restituent pas au visage la vie que la rampe lui enlève.

M. Tree cherchait précisément, sinon à supprimer, du moins à modifier l'éclairage de la rampe. Car, hélas I il ne faut point songer à l'abolir; il est seulement permis d'essayer de limiter ses ravages. Il ne pourrait, en effet, être remplacé que par un éclairage latéral; mais il faudrait que l'intensité en fût très puissante pour atteindre jusqu'au milieu de la scène; or, trop fort, il projetterait à droite et à gauche, à proximité des foyers de production, des reflets excessifs, qui nuiraient à la mise en scène plus encore que ne le fait la rampe, et créerait, dans l'ensemble de l'éclairage, des disparates qui en compromettraient l'indispensable homogénéité ; de plus, la lumière des foyers de droite et de gauche perdant de sa force à mesure qu'elle s'en éloignerail, il en résulterait, au milieu du théâtre, une zone de moindre lumière où tous les personnages sembleraient s'éteindre successivement à mesure qu'ils la traverseraient; enfin il faudrait imaginer de nouveaux organes d'dclairage pour le proscenium.

l! o-i donc nécessaire de conserver, à 1 origine

du proscenium, des appareils qui y tiennent lieu de la rampe, et voici de quels principes s'inspiraient les essais de M. Tree.

Au lieu d'éclairer le visage d'en bas, il Téclairait d'un point supérieur à sa hauteur; en même temps, il substituait à la ligne de feu des foyers lumineux procédant par masse, comme le soleil. Pour cela, il installait, à droite et à gauche, contre le cadre, et hors de l'œil du spectateur, des projecteurs envoyant obliquement des paquets de lumière sur la scène et éclairant ainsi de chaque côté la tôte de Facteur. Puis, afin d'éviter au centre cette zone de moindre lumière dont nous signalions le danger, il établissait, à la place du trou du souffleur supprimé, un foyer d'une vingtaine de lampes électriques rayonnant à droite et à gauche, et remédiant ainsi au disparate d'un éclairage uniquement latéral. Il espérait par là supprimer une partie des inconvénients de la rampe et arriver à un éclairage, aussi rationnel qu<; le théâtre le permet, du visage humain. Au moment où je causais de ces choses avec lui, il était au début de ses expériences. J'ai su depuis qu'elles ne lui avaient pas donné les résultats qu'il en attendait.

Quoi qu'il en soit, ces expériences incessantes, ces recherches ardentes, ces essais multiples ne

témoignonl-ils pas d'une belle àiiie d'arliste? Et que ne peut-on attendre des elTorts d'un homme on constante gestation de réformes et de progrès, et de l'exemple d'un théâtre dont il a fait un si merveilleux champ d'études?

Gomme il est regrettable que M. Beerbohm Tree ne se soit pas appliqué, par surcroît, à pourvoir le Majesty d'une machinerie perfectionnée! Car nulle part nous n'aurons à observer un ensemble d'innovations aussi louables. Nulle part, nous ne nous sentirons plus proches du théâtre parfait, de ce théâtre idéal qui n'existe pas, que l'on n'a point voulu construire encore, que des architectes hypothétiques, sans ambition et sans imagination, n'ont même pas tenté avec les millions jetés dans les chantiers de l'Opéra- Comique et de la Comédie-Française, mais qui surgira bien quelque jour des entrailles d'une ville d'art, de celles de Paris, gardons-en l'espérance !

En édifiant son théâtre, M. Tree a fait œuvre de iiardiesse et d'intelligence. Il a su, par une réflexion laborieuse, s'assimiler les acquisitions antérieures, comprendre et développer l'ouvrage de ses d«'Vanciers, et, du progrès déjà réalisé, faire lever la semence du progrès nouveau. Là est son mérite, et la supériorité du Majesty, c'est sa nouveauté. M. De?rbohm Tree est le continuateur direct de sir Henry Irving.

Page 1