‹ Les théâtres anglais. Avec une préf. de Edwin O. SachsChapitre 19 sur 36 · THEATRE ROYAL DE COVE.NT GARDE.N · texte numérisé non relu

THEATRE ROYAL DE COVE.NT GARDE.N

Lorsque je visitai pour la première fois le théâtre de Govent Garden, j'eus une grande déception.

Covent Garden, avec la vaste ampleur de ses proportions, l'immensité de son plateau de scène, et les trois mille cinq cents places qu'il recèle dans ses galeries profondes, est, à Londres, le seul théâtre de grande musique. Lieu d'élection de la haute société, il entend, chaque année, durant la « saison », retentir entre ses murs les chefs-d'œuvre lyriques, chantés dans toutes les langues par les artistes les plus fameux, devant un public resplendissant où se compte toute l'aristocratie anglaise. Avec les représentations de la Tétralogie^ M. Maurice Grau y faisait une moyenne quotidienne de recettes de quarante mille francs, et, de l'étranger, on vint en pèlerinage pour Ty applaudir.

Je vis Govent Garden. Une salle énorme, profonde comme un champ de manœuvres, nue et triste, de décoration pauvre. Une scène immense, qui

avait 1 oilciir et l'aspect des très vieilles choses, où ne circulait pas un til électrique, où le gaz triomphait dans son dernier refuge, où trois cents décors rongés et poussiéreux s'empilaient dans les dessous, où le contrepoids lui-même était inconnu, toutes les manœuvres s'y faisant à l'aide de treuils, où enlin la sacrée tradition et la routine s'épanouissaient dans un si bel orgueil, que les machinistes des ballets de Lulli, d'aventure ressuscites, eussent pensé s'y retrouver dans le bric-à-brac de l'ancien théâtre des Tuileries. Au demeurant, Covent Garden n'était qu'une salle omnibus : l'hiver, on y organisait des bals et des concerts; pendant la « saison », un imprésario s'y installait, et s'accommodait de son mieux de cette ruine vénérable, paradoxal Covent Garden a vécu; à sa place, voici un beau et magnificjne théâtre, pourvu d'une machinerie mécanique, le plus beau et le plus magnifique des théâtres anglais. Le prodi-t' m fut accompli il y a peu de mois, par l'initiative de la société propriétaire, dirigée par MM. de Grey et H. W. liiggins, sur les plans de M. Kdwin 0. Sachs. Les travaux en furent conduite avec une célérité merveilleuse; commencés au lendemain de la fermeture annuelle, le 4 août liXHj, la plus grande partie en était achevée en trois mois et demi, et le premier bal put y être donné le 26 octobre. Ils continuèrent alors

sur la scène, et enfin le théâtre, complètement terminé, fut livre le 4 avril 1901 à M. André Messager, devenu directeur artistique de Govent Garden restauré.

On aura une idée de Tactivité qui dut être déployée dans ce court espace de temps, quand on saura que des aménagements nouveaux ont amélioré la salle remise à neuf, que les magasins, les ateliers, les locaux d'administration furent transformés et agrandis, enfin que la scène tout entière fut démolie, du gril aux dessous, pour ôlre réédifiée sur de nouveaux plans,. et qu'il n'en resta que la carcasse des quatre murs.

Lasociétéydépensa cinq centmille francs. Voyons ce qu'elle en a fait.

Passons rapidement sur les travaux accomplis dans la salle," qui sont les moins importants. Un couloir circulaire, joliment décoré, ménagé tout autour et au-dessous de l'orchestre, des vestiaires nouveaux, des portes supplémentaires ajoutées aux flancs de l'édifice, ont dégagé et rendu plus accessible la vaste salle de Covent Garden, et assuré une rapide évacuation, en cas de sinistre. L'essentiel de la restauration du vieux théâtre, c'est la réfection de la scène, et nous allons tenter de la décrire.

Il n'en resta, je l'ai dit, que les murs. En même temps que l'on en creusait les dessous,

dryi iiib profonds copoiuiant, afin d'y loger les appareils électriques fjui allaient actionner la machinerie, on en surélevait le toit, et le nouveau gril était établi à plus de six mètres au-dessus de l'ancien. Deux lareres corridors de service «'talent construits sur les cotés, d'innombrables l)onts jetés à travers le cintre, les resserres à décors, placées à droite de la scène, distribuées pour la commodité du service, et pourvues de planchers superposés prêts à recevoir tous les praticables et les accessoires encombrants.

La machinerie était simplifiée et perfectionnée par l'emploi du système allemand de Orandt, dont Govent Garden vient de faire la première application à Londres, et qui marque un progrès considérable dans l'usage des contrepoids. Je n'entreprendrai pas de le décrire ici : il faudrait pour cela multiplier les détails techniques, où je ris- (jucrais de me perdre, et dont la langue serait accessible aux seuls ingénieurs'. Le système de Brandt repose sur une utilisation nouvelle des contrepoids, par le moyen de fils de métal s'enroulant sans fin autour de poulies, et permettant ainsi, par une plus grande répartition de la force et par la multiplication des surfaces de frottement.

1. On en trouvera la description «lans la revue Engineering, [ubliée à Londres, 35, Dedford street, n* 1849, du 7 juin 11)01.

de diminuer le nombre et rimportance des contrepoids, de faciliter et de réduire la main-d'œuvre, d'accélérer, de régulariser et d'assurer davantage le travail. Tandis que, dans l'actuelle machinerie, plusieurs hommes sont nécessaires pour la manœuvre d'un rideau, ici, au contraire, un seul homme peut faire mouvoir à la fois plusieurs décors, et dans un moindre temps. Avantage inappréciable, dans un théâtre destiné à déployer de grandes mises en scène.

Et voici maintenant le plateau de scène.

11 est mobile. Plus loin, nous étudierons l'utilité du plancher mobile, et nous en décrirons les diiîérents modes de construction adoptés à ce jour.

Celui auquel s'est arrêté M. Sachs, et dont il a du reste inventé les parties essentielles, n'est point parfait, en ce sens qu'il ne permet que l'élévation ou l'abaissement horizontal de tout ou partie de la scène dans toute sa largeur, mais il sufht sans doute aux besoins de Govent Garden.

Plaçons-nous au milieu du proscenium, le dos à la salle, face au mur du lointain. Toute la scène, dans la largeur de l'ouverture du cadre, de droite à gauche, est partagée en cinq bandes longitudinales et parallèles à la rampe, dont chacune, large de deux mètres soixante environ, constitue une section indépendante. Elles sont séparéas les unes des autres par des trappillons de trente centi-

nièlrcs Je largeur, qui, pouvant s'ouvrir à travers toute retendue de la scène, donnent passage, le cas échéant, à des décors, fermes, châssis, terrains, etc., émergeant des dessous.

Quel est l'objet de ces cinq sections ? En s'élevant ou en s'abaissant à volonté, elles creusent des trous ou dressent des obstacles, et ainsi le plancher peut se vallonner à des niveaux différents : dans le premier cas, elles épargnent aux machinistes le maniement des trappes et des cosiiéres, qu'il faut soulever et emporter une à une; dans le second, elles suppriment en partie les praticables, économisent la place qu'ils occupent en coulisses, l'argent qu'ils coûtent. Dans les deux cas, elles accomplissent instantanément des manœuvres toujours longues, difficiles, et souvent périlleuses.

Voilà les avantages, et ils sont considérables.

La seule objection au système de Govent Garden est celle-ci : les cinq sections, actionnées ensemble ou séparément, s'élèveront ou s'abaisseront à des niveaux gradués, mais toiijoiirs horizontalement qï dans toute leur étendue ; elles ne pourront ni prendre aucune position oblique, ni se mouvoir sur une partie seulement de leur longueur, et il en résulte que, si l'on veut figurer une colline ou un chemin de montagne ou une montée quelconque, ou une terrasse sur l'un des côtés de la scène, un maté-

riel supplémentaire devra compléter leur manœuvre : des praticables viendront s'y adjoindre, et ce sont eux justement qu'il faudrait pouvoir supprimer tout à fait.

Pour surprendre cet agencement dans sa vie intime, descendons dans les dessous.

Nous voici loin de l'encombrement, de la complication et de la poussière des vieux théâtres. Plus de poteaux, de potelets, de chapeaux de fermes, de sablières, de poutres enchevêtrées, de fils, de câbles, etc.. Un seul étage au-dessus du sol, oiî reposent les machines électriques; partout, du fer et de Facier, de sveltes et élégantes fermes métalliques, des solives minces et robustes, qui sont comme les muscles bleus de cet organisme, des croisillons légers comme des fibres tendues, des chariots de fer, un épanouissement de force gracieuse et souple, qui semble Fimage môme de ce corps moderne, réduit à ses organes utiles.

Le plancher de chacune des sections repose sur un pont métallique, formé de deux amples fermes arquées, et qui s'appuient elles-mêmes sur quatre solives encastrées dans des glissières, oii elles se meuvent sans bruit, presque sans frottement, aussi doucement qu'un télescope se replie ou se développe. A l'extrémité de chacun d'eux, du côté €our, un levier, actionné par un électricien, commande la manœuvre ; une règle graduée indique

\v iiivouii; (juelques secondes siiflisent à porter chaque pont à son point extrême, en haut ou en bas; et les conditions économiques dans lesquelles fut installée cette machinerie, mue tout entière par l'éloctricité, sont telles, que chacune de ces opérations ne coûte que deux centimes.

Les sections 1 et 2 — la première étant prise du rideau de scène — peuvent s'élever de deux mètres et s'enfoncer de deux mètres soixante-six. Les trois dernières permettent des opérations plus importantes : elles montent à trois mètres. Audelà de la cinquième, le plancher est fixe : il est percé de quelques trappes, qui donnent accès, d'abord à la chambre des machines, puis à une vaste resserre où les décors de vingt-huit opéras >ontroulés,éliquetéset rangés dans descases sèches.

Avant d'aller plus loin, résumons en ces deux termes les services de cette machinerie : d'une part, elle permet des mises en scène irréalisables auparavant, dans un temps plus court, avec moins d'hommes et moins de matériel; d'autie pari, grâce à l'ingénieux maintien des trappillons, elle n'empôche rien de ce qui est possible avec l'an- «ienne machinerie, je veux parler de l'utilisation des dessous pour la mise en scène : on sait que l'on ne pourrait en dire autant de tous les mécanismes nouveaux construits en Allemagne et en Autriche depuis vingt ans.

Mais il y a autre chose. L'usage de la trappe ne saurait être supprimé. Pour des apparitions, des écroulements, ou toutes espèces d'artifices de mise en scène^ il est indispensable de pouvoir creuser une fosse ou ouvrir une trappe, et M. Sachs y a pourvu.

Tandis que les ponts 3, 4 et 5 supportent un seul tablier, les deux premiers en supportent deux : l'un, pareil aux autres, au niveau du plancher, et qui, n'étant qu'une des parties de ce plancher, forme une des sections que nous considérions tout à l'heure; l'autre, établi deux mètres plus bas, et qui constitue ainsi dans les dessous une seconde plate-forme, égale et parallèle à la plate-forme supérieure. Que le pont s'élève ou s'abaisse, ses deux tabliers obéissent au môme mouvement; mais, à tout instant, des trappes peuvent être ouvertes dans le plancher supérieur, et le plancher inférieur peut recevoir tous les bâtis et toutes les équipes nécessaires à la mise en scène.

J'ai vu manœuvrer la machinerie de Covent Garden. C'était pendant une représentation de Carmen. A l'acte de la Plaza, lorsque la scène fut débarrassée des décors du précédent tableau, le régisseur, au moyen d'un bouton, alluma dans le dessous une lampe-signal placée en face de l'électricien; celui-ci, aussitôt, fit jouer un levier, puis un second, et les sections 4 et 5, d'un mou-

vement rapide et doux, commencèrent leur ascension, pour s'arrêter brusquement, sur une nouvelle manœuvre des leviers. Il n'avait pas fallu cinq secondes pour que le sol de la scène fût exhaussé, dans toute sa largeur, à deux niveaux différents. En môme temps, une hande de toile rabattue masquait le vide ainsi découvert par la partie surélevée, des décors descendaient du cintre, les chariots amenaient les châssis à leur place : en cinq minutes, un changement, qui en eût naguère exigé quinze, était accompli.

Peu de chose à dire de l'éclairage de Covent Oarden, qui n'apporte nulle innovation. Quatre couleurs, qui se reproduisent dans tous les appareils, et qui sont étagées à la rampe sur trois rangs : le rouge, le bleu, le jaune et le blanc, y participent. Le jeu d'orgue est placé à la face dans le dessous. Le régisseur y commande par le moyen d'un porte-voix. A côté de celui-ci, du reste, douze boutons électriques, qui actionnent des sonneries ou des lampes-signaux, portent ses appels dans toutes les parties du théâtre. Il faut regretter que l'on n'ait point tenté, dans l'éclairage de ce beau Ihéillre, un effort semblable à celui qui a rénové sa machinerie. On eût pu, à cet égard, s'inspirer des travaux accomplis il y a deux ans à l'Opéra de fViri-.

Mais la se fût borné l'exemple emprunté aux théâtres parisiens, et ceux-ci, par contre, pourraient méditer celui qui nous vient de Covent Garden. Voici un théâtre qui, en pleine exploitation, sans nécessité essentielle, entreprend la réfection totale de ses services, et jette sur les chantiers des centaines de mille francs. N'est-ce pas merveilleux? Ici, au contraire, des millions s'engouffrent au ventre de l'Opéra-Gomique et de la Comédie- Française : pas un de nos ministres, pas un de nos architectes ne songe à y appliquer les leçons que l'étranger ne nous épargne pas. Pieusement, dans la poussière noire des décombres, ils recueillent des morceaux calcinés de routine, et c'est ce fantôme décrépit qu'ils érigent entre des murs qui n'ont de neuf que l'apparence ! Combien d'incendies encore faudra-t-il voir au ciel de Paris, pour que l'on consente à nous y montrer un vrai théâtre?

Drihv Lank

Drury Lane est de ces théâtres qui, Noël venu, jouent ces féeries monstrueuses, ces pièces invraisemblables, où l'on défie la nature et la raison, où la fantasmagorie devient de l'ordre, où la folie semble du bon sens, où des rochers se muent en maisons, où des personnages extravagants conquièrent la lune sans que nul s'en étonne, et que les Anglais appellent des « pantomimes », bien qu'elles n'aient aucun rapport avec les pièces que nous nommons ainsi.

Entre tous, iJrury Lane est le plus fameux. Son succès est continu et ne laisse point de place aux mauvaises surprises. Son programme annuel est mathématiquement réglé : il ouvre, vers la fin du mois d'août, avec un mélodrame qui le conduit infailliblement jusqu'à Noël; alors apparaît la « pantomime » périodique, avec laquelle on ferme au mois de mai : Tannée est faite, ('t le

bénéfice gagné

Il est, du reste, dirigé par un homme jeune, actif, hardi, autoritaire, M. Arthur Collins, qui sait conserver un esprit net et une raison exacte au milieu des imaginations troublantes où il vit. Son théâtre est très grand : c'est le Ghâtelet, mais un Châtelet où, sur une superficie de terrain sensiblement égale, on a aménagé la salle de manière à lui donner une capacité supérieure de plus d'un tiers. S'il le faut, M. Collins peut recevoir quatre mille spectateurs (mais comment ! en les empilant dans les hauteurs, en utilisant toutes les portes, tous les degrés des escaliers, tous les coins), et il réalise des recettes de mille livres, c'est-à-dire de vingtcinq mille francs... Vous le voyez, nous sommes bien au pays de la chimère.

La scène est vaste ; c'est un vaisseau énorme, augmenté d'une arrière-scèae considérable, qui permet d'atteindre à des profondeurs presque invraisemblables, et de donner aux décors des perspectives que l'Opéra seul pourrait réaliser, s'il utilisait le foyer de la danse. Les coulisses de côté ont plus de six mètres de largeur; déplus, la scène possède, à la cour et au jardin, de très profondes cases à décors, qui permettent de laisser à tout moment le plateau complètement libre.

La construction et la peinture des décors se font au théâtre. On y fabrique aussi l'hydrogène qui sert à produire la lumière oxhydrique, destinée aux pro-

jtriiuii>, ur [.iolerence à rélectricité. L'aération et la vonliUition du théâtre sont assurées par des appareils probablement semblables à ceux de rOpéra de Wiesbaden, auxquels M. Albert Carré nous a initiés dans son rapport sur les théâtres d'Allemagne et d'Autriche : les conduites du calorifère, qui circulent partout, portent dans toutes les parties de rédifice de Tair chaud en hiver, en été de l'air rafraîchi par un puissant ventilateur électrique.

Dans toutes ses entreprises, Drury Lane me donne l'impression d'un de ces « rois » fastueux du Nouveau Monde, dont le seul bon plaisir réglemente toute une industrie, et qui se donnent de temps en temps le luxe d'étonner leurs semblables.

Nous avons noté ailleurs quelques-uns des tours où se comptait l'imagination de M. Gollins et de ses collaborateurs. Lorsqu'il joua naguère The Sleeping Beautij [la Belle an hok dormant)^ il eut la fantaisie de faire construire à Vienne tout un décor en verre de Venise, qui est demeuré fameux, et où figurait un lit à défier toutes les inventions des contes de fée. Drury Lane a aussi ses fastes et son petit musée historique, qui reste le témoin de sa gloire ancienne : on y montre avec fierté le « green room >; qui vit Sheridan et M" Siddons — la Sarah de son temps, ainsi qu'on

l'y appelle — avec la glace, la pendule et la bibliothèque de l'époque. Le « green room » est le petit foyer où se tiennent les artistes avant d'entrer en scène, a II y a vingt ans, nous dit en souriant M. More, le directeur de la scène, je n'entrais là qu'en me découvrant, comme dans une église. » A rOdéon, ce qui fut la loge de M'^' Georges sert aujourd'hui d'atelier de tapisserie.

Mais voici qui mérite de retenir un moment notre attention, et qui fait pour nous le principal intérêt de ce théâtre.

Gomme celle de Govent Garden, la scène entière de Drury Lane est mobile. C'est d'ailleurs l'an dernier seulement que M. Arthur Gollins en a complété et perfectionné l'agencement mécanique. Le premier des théâtres de Londres, Drury Lane fut pourvu, il y a huit ans, d'ascenseurs hydrauliques, qui permettaient d'élever ou d'abaisser les deux derniers plans et de leur donner en môme temps les inclinaisons voulues. Mais leur mécanisme demeurait imparfait. Il y a beaucoup à attendre de la force hydraulique, à la condition qu'elle soit sévèrement domestiquée, et, pour des raisons qui seront exposées plus loin, les techniciens lui préfèrent aujourd'hui Télectricité.

L'onéreuse installation de Drury Lane, qui avait coûté deux cent mille francs, avait été conduite

dans dos conditions précaires. En dépit do tous les efforts, les pistons fonctionnaient mal; il est arrivé, un soir, qu'après s'être élevéi, comme ils le devaient, et avoir porté la décoration de scéno à la hauteur convenable, ils se sont tout doucement abaissés, précipitant sans motif une montagne dans les dessous; la force hydraulique est aveugle et sourde, elle n'entend pas raison, et il a fallu, ce soir-là, que les personnages de la pièce prennent le parti <le gravir une montagne hypothétique. De plus, les dessous de £)rury Lane étaient peu profonds; ils n'avaient pas plus de cinq mètres, partagés en deux étages; il en résultait que les pistons, trop courts, no pouvaient fournir qu'un développement insuffisant pour un théâtre dont le cadre a près de douze mètres de hauteur. Enfin, ces pistons, d'un diamètre excessif, étaient volumineux; les machines, mal placées, occupaient les trois quarts des dessous, qu'elles rendaient ainsi inutilisables.

Mais, de ce que la force hydraulique ne rendait pas ici les services que Ton en attendait, il serait téméraire de conclure à sa condamnation. L'exemple mémorable de certains théâtres d'Allemagne et d'Autriche (à l'Opéra de Budapest et au Hurg de Vienne, notamment) en atteste les mérites. D'ailleurs, M. Arthur Gollins se proposait il'- reconstruire complètement la scène de son lliéàtrc, d'en creuser les dessous, et do substituer

au moteur ancien un moteur moins encombrant et plus docile. Cette réfection est aujourd'hui accomplie, et c'est encore à M. Edwin 0. Sachs que M, Collins s'est adressé pour la diriger. La nouvelle machinerie offrant beaucoup de rapports avec celle de Covent Garden, je me contenterai de l'examiner sommairement.

On a élargi la scène, approfondi les dessous, et conservé, mais en les améliorant, les deux ascenseurs hydrauliques qui actionnaient les plans 3 et 4. Les plans 1, 2, 5 et 6, auparavant fixes, ont été placés sur des ascenseurs électriques, pareils, dans leur structure, à ceux de Covent Garden, que nous avons décrits.

Chacune de ces sections, qui occupent toute la largeur de la scène au cadre, mesure 12", 192 sur 2°", 438. Mais voici la supériorité de leur machinerie sur celle de Covent Garden : tandis que les sections 5 et 6 ne peuvent subir qu'un déplacement horizontal, les quatre premières peuvent être inclinées à volonté, à droite ou à gauche, en avant ou en arrière, et, par surcroît, la première et la deuxième sont subdivisées en un certain nombre de plateaux moindres ou de sous-sections, qui permettent l'installation de trappes variées.

Chaque section forme ainsi un organisme indépendant, pouvant manœuvrer seul ou concurremment avec les autres, et, en quelques secondes.

leui> iiiuuvemonls combinés transforment la scène, vallonnaut et brisant le plateau pour les plantations les plus pittoresques. Elles constituent autant de ponts de fer, suspendus par dessous à les cables et se mouvant dans des guides; les câbles, à leur tour, s'enroulent autour de tambours lixés sur le sol, et sont mis en mouvement par un moteur électrique ici, hydraulique là. Le déplacement vertical de ces ponts est de 2™, 75 au-dessous du plancher de la scène, et de 3'°,40 au-dessus; leur vitesse d'ascension est de 4°", 8768 par minute.

Les ascenseurs hydrauliques et électriques ont été fabriqués à Vienne, et calculés de manière à pouvoir supporter un poids de deux tonnes, représentant celui d'une trentaine de personnes avec les décors usuels.

Enfin, en souvenir sans doute des méfaits de la première installation, on a prévu le cas où le courant viendrait à manquer subitement, et où les ascenseurs cesseraient de fonctionner. On a, pour y parer, disposé un mécanisme à bras actionné par un treuil, et, en cas de besoin, la force humaine viendrait immédiatement suppléer la force électrique. De môme, si l'un des câbles se rompait, des cliquets de sûreté ont été disposés, et les seclions seraient instantanément immobilisées.

Ainsi pourvu, Drury Lane peut rivaliser avec

n'importe quel théâtre du continent et se proclamer impunément l'empereur des théâtres de pantomimes. Il n'est pas de mise en scène fabuleuse, de plantation complexe, de décoration invraisemblable, il n'est pas de «truc» qu'il lui soit interdit de réaliser.

LE LYGEUM

SiH Hknry InviNt;

La rononiiiK'o du Lyceum a passé les mors et s'est propagée à travers les deux mondes. Le temps n'est pas loin où, pour tout Français, le Lyceum était par excellence le type du théâtre anglais ; en lui se résumait tout ce que nous savions, tout ce que nous consentions à savoir de la vie dramatique des fils de Sliakespeàre. Nous demandions au voyageur qui revenait de Londres : « Etesvous allé au Lyceum?» Et, s'il n'y était point allé, nous assurions qu'il n'avait rien vu et que son voyage était à recommencer.

Une gloire si obsédante est lourde à porter : elle prépare des déceptions à qui prend à la lettre les articles des journaux; elle fait tort h des rivaux que l'on ne cite même pas. Le Lyceum la doit i\ l'admirable intelligence qui y commanda pendant de longues années. Sir Henry Irving est autre chose qu'un directeur et un comédien. Sir

Henry fut rame môme, le cœur et le sang de son théâtre. Par lui, a été restauré à Londres ce goût de la mise en scène, qui a fait des théâtres anglais ces maisons de luxe et de grâces que nous avons décrites. Par lui, par le propre exemple de son succès et par un louable souci d'émulation, les théâtres rivaux se sont essayés d'abord à des imitations tâtonnantes, puis ont innové, et bientôt ont excellé à leur tour. Et s'il est vrai de dire que nos directeurs les plus notoires, quand ils tentent des mises en scène nouvelles et ingénieuses, écoutent la leçon qui vient de Londres, il faut ajouter que, quoi qu'ils fassent, ils sont toujours en quelque sorte, et à leur insu, les tributaires d'Irving.

Ce précieux artiste, de goût si sûr, d'œil si pénétrant, d'intelligence si ouverte, ce subtil arrangeur d'étoffes et de couleurs, ce remueur de foules si expert en l'art des groupements, est mieux encore qu'un professeur de mise en scène. Il a fait de son ancien théâtre une maison d'art, un conservatoire vivant où se perpétua le triomphe des grandes œuvres nationales. Il est, à Londres, le fervent maître des cérémonies de Shakespeare, dont il vivifie les ouvrages avec. une foi ardente. Et ainsi le Lyceum fut, grâce à lui, quelque chose comme notre Comédie-Française, le gardien fidèle du Verbe anglais.

LES THÉÂTRES ANGLAIS 21;i

L'initiateur de la mise en scène moderne fut, à Londres, le grand acteur Kean. Kean , le premier, eut l'intuition du rôle considérable qu'elle devait jouer ilans l'art dramatique, et de l'aide essentielle qu'elle allait apporter aux écrivains de théâtre. C'est lui qui remit à la scène, avec un succès inouï, Henri Tet de nombreux drames de Shakespeare. Kean mort vers 1862, son œuvre fut reprise, élargie, complétée, dix ans après, par Irving; et son disciple, alors . dans toute la vigueur de l'âge, par l'effort constant d'une intelligence appliquée, et grâce à un sens aigu de son art, ne tarda pas à devenir créateur à son tour.

C'est le Lyceum qui fut le champ d'expériences do ses méritoires entreprises. Près detrente ans de succès ininterrompus assurèrent à son directeur une éclatante renommée et une indépendance de fortune, dont il est bien permis de parler, puisqu'elle atteste la persistance de la faveur anglaise pour son comédien préféré. Mais sir Henry, parvenu au faîte de la vie, ayant vécu en grand seigneur plus soucieux de considération et de faste que d'épargne, peut-être las aussi d'un long labeur, a commencé, il y a quelques années, une série de fructueuses tournées, dans la province anglaise d'abord, puis en Amérique ; à voyager ainsi près de la moitié de Tannée, il s'est désaccoutumé df son vieux théâtre, et, aujourd'hui, complète-

ment désintéressé d(3 sa direction, il n'y donne plus, chaque année, que trois mois de représentations.

La fortune du Lyceum s'est ressentie du départ de son glorieux maître. D'autres causes participent aussi à ce commencement de déchéance. Soumise à la loi universelle, Londres se déplace lentement vers l'ouest ; le centre de sa vie, qui était naguère au Strand, s'achemine progressivement vers Haymarket et Piccadilly, et le Lyceum voit peu à peu décroître son lustre au protit de théâtres plus nouveaux, plus activement dirigés oumieuxplacés, comme le Majesty, le Haymarket ou le ^Yyndham.

Mais, si M. Irving vieillissant assiste à la vieillesse du théâtre qu'il a illustré, son œuvre du moins suhsiste tout entière. C'est par elle surtout, plus que par son talent dramatique, que son nom restera dans l'histoire de l'art théâtral en Angleterre. Il a la voix sourde et traînante, fixée sur un registre monocorde, soudain aiguë et dissonante quand elle s'élève, le geste court et lourd, un procédé qui consiste à prolonger et à mâcher les phrases, pour éclater tout à coup et proférer brusquement les mots de valeur, un ensemble de qualités très fortes, la puissance, l'autorité, la sûreté de la composition, mêlées à des défauts trop apparents. Un Taillade, avec moins d'envergure. Tel qu'il est, sir Henrv demeure un acteur illustre, dont le

talent reste inégalé dans la présente Angleterre, mais qu'il serait sans doute téméraire de consacrer comme un très grand acteur. Son mérite essentiel, et sa gloire la plus sûre, est d'avoir rénové et porté à sa perfection Tart de la mise en scène : il en fut l'apùtre, et il en restera le génie. Et là du moins est son domaine incontesté.

Cet hommage rendu à la bienfaisante action de M. Irving, constatons que, si son pieux zèle n'a pas (léclii, ses méthodes d'exécution sont demeurées stationnaires. Tandis que, autour de lui, d'anciens théâtres se transformaient, ou que des théâtres nouveaux s'édifiaient, le Lyceum restait ce qu'il fut jadis.

J'ai eu, je l'avoue, un certain étonnement, en pénétrant sur la scène, à y constater que, si l électricité a été admise ii participer à l'éclairage, elle n'y a que la part congrue. La double rampe se compose de lampes électriques et de lampes à gaz, dont les feux se combinent; mais toutes les herses son/ alimentées par le gaz, et les portants électriques sont assistés d'appareils à gaz de forme circulaire, posés horizontalement, comme des couronnes, sur des pieds portatifs. Chaque fois que M. Irving a besoin d'un éclairage spécial, délicat ou compliqué, il emploie le gaz, à l'exclusion de l'électricité. Il en donne cette double raison : que le gaz permet des

gradations ot des dosages de lumière plus exacts, et que rélectricité, en changeant d'intensité, change de coloration. Il est vrai aussi qu'aux débuts de l'éclairage électrique, des esprits chagrins lui reprochaient la crudité et la dureté de son éclat, et faisaient profession de lui préférer le gaz. Mauvais prétextes de la routine qui se défendait. Toutes ces résistances ne sont-elles pas culbutées aujourd'hui par l'invention d'appareils perfectionnés, d'une sûreté et d'une délicatesse parfaites, et par l'usage des verres dépolis ou diversement colorés, qui adoucissent et fondent l'éclat de l'étincelle électrique? Il faut croire plutôt que M. Irving se trompe, et que, accoutumé au maniement du gaz, devenu entre ses mains un instrument docile, il a dédaigné de s'initier à la pratique de méthodes nouvelles K

Quoi qu'il en soit, le Lyceum est fort bien éclairé, et, comme dans tous les théâtres anglais.

1. Jusqu'au xix" siècle, les théâtres étaient éclairés par une rampe et un lustre central, où la cire avait remplacé le suif et rhuile, successivement employés. En 1821, on fit le premier essai d'éclairage par le gaz, à llnauguration de TOpéra de la rue de Peletier. Vingt-sept ans après, en 1848, c'est encore l'Opéra qui utilisa le premier la lumière électrique pour un effet de lever de soleil, dans le Prophète. Mais la première application totale en France n'en fut faite qu'en 1878, à l'Hippodrome de l'avenue de l'Aima. En 1883, l'Opéra commençait la réfection de son mode d'éclairage qui fut achevé en 1886.

On sait que le gaz est aujourd'hui sévèrement proscrit par les rè;?!cments de tous les théâtres parisiens.

IVclairajçe y comprend deux rampes verticales de cadre et de nombreux appareils à projection.

Les manœuvres se font à l'aide de contrepoids. Les dessous sont profonds et convenablement aménagés.

La scène est de dimensions moyennes, peu profonde, mais pourvue d'une aiTière-scène qui permet, le cas échéant, d'obtenir de remarquables eiïets de lointain. Au-dessus d'elle, se trouve l'atelier de peinture, où l'où hisse les décors par le moyen qui a été déjà indiqué. Au côté cour, une très vaste resserre, où s'empilent les décors, les châssis, les rideaux de fond. Tout cela est entretenu avec un soin minutieux et un souci de propreté exemplaire. Les poussières des théâtres de Paris sont inconnues à Londres, parce qu'au lieu d'y balayer à la volée, après un arrosage hypothétique, ce qui n'aboutit qu'à déplacer la poussière et à lui procurer l'agrément de changements de résidence, on prend la peine d'y laver fré([uomment les parquets.

Le rideau d'avant-scène est double. C'est d'abord un rideau, assez peu agréable à l'œil, d'un gris noir, droit, sans plis, terminé à sa partie inférieure par un feston et une passementerie, et qui s'enlève au cintre, d'un seul morceau, pour découvrir un rideau de toile peinte.

T'.ii» un inonde évolno dim- ce Ihéùlic, doiil

220 LES THÉÂTRES AKGLAIS

r administrateur général, M. Bram Stoker, m'affirmait que Ton n'y emploie pas moins de cinq à six cents personnes chaque jour.

La salle du Lyceum a été souvent décrite. L'extérieur en est simple : c'est un portique à colonnes. Mais, dès l'entrée, dès ce large et haut escalier qui donne accès au palier de l'orchestre, dont nous avons parlé ailleurs, le caractère général de la décoration intérieure se décèle et se précise. Nous sommes ici dans le vestibule d'un temple. Les couleurs s'y estompent dans une tonalité générale assombrie, la clarté des lampes s'adoucit dans la transparence des verres rouges, c'est du mystère et c'est du rêve qui s'évaporent des murs empourprés.

Et c'est bien, en effet, le vestibule d'un temple, car voici le temple. Vous suivez un couloir, vous poussez une porte, vous êtes dans la cella. La décoration polychrome, oii dominent le bistre et le rouge, reproduit les frises délicates de ces maisons pompéiennes, oià circulent, en de souples attitudes, des théories de vierges pures. Le long des balcons, alternent les personnages hiératiques, les colonnes peintes, les portiques figurés, les formes géométriques, et des panneaux qui montrent des enfants joufflus, avec des gestes apprêtés, des cortèges de jeunes filles balancées par un rythme de danse. Ici encore, les lampes rouges

LLS THÉÂTRES ANGLAIS 221

jolloiit sur la décoration un éclat atténué ; le public parle bas, dans un recueillement attentif, comme s'il subissait le charme de cet archaïsme vénérable et de ces lueurs traînantes, ou comme s'il se préparait à communier avec les symboles.

Pour le reste, le Lyceum est pareil, dans ses dispositions essentielles, au type que nous avons indiqué. Tandis que le Majesty n a que deux étages, il en a trois, ce qui a permis de diminuer le nombre et l'élévation des gradins au balcon et aux galeries. • L «Il laissant à la salle Faspect sévère et élégant dos théâtres classiques, masque la déplaisante forme d'amphithéâtre que lui font des degrés surélevés comme ceux d'un cirque. Deux avant-scènes seulement s'ouvrent à chaque étage et de chaque côté. L'orchestre des musiciens est en contre-bas, et quasi invisible. Enfin les services accessoires, bars, vestiaires, etc., sont presque tous installés a\ «'c un grand souci de confort.

Le Lyceum est-il le premier théâtre de Londres? Non pas... Mais l'air qu'on y respire est autre, les images qui s'y lèvent viennent des pays lointains, on y est ailleurs.

IMPERIAL THKATRE

Avec riaiperial Théâtre, nous sommes en pleine antiquité, et nous pénétrons sur une Acropole que le premier Empire aurait visitée.

Il est le dernier construit des théâtres de Londres. Elevé à Saint-James Park, proche de Westminster, assez loin, d'aiUeurs, du centre mondain delà ville, à la place de l'ancien Aquarium Théâtre, qui y fut fondé, en 1876, par M. Edgard Bruce, ITmperial, après des fortunes diverses, qui le placèrent successivement entre les mains de miss Marie Litton, puis, une première fois, de M'"" Langtry, et, entre autres successeurs, de M. John Hollingshead, vient d'être réédifié par M""' Langtry, qui, de même que M. Tree au Majesty, en est seule propriétaire, en môme temps qu'elle le dirige et en est Tactrice principale.

Par l'exemple de Covent Garden, nous avons constaté l'extraordinaire célérité des architecles et des entrepreneurs anglais ; mais voici qui est mieux encore : les travaux de ITmperial ayant été com-

mcnccs le l'^'^janvier 1901, sous la direction de l'arelîitecte Frank Verity, laconstruclion en était achevée en quarante-sept jours, et le théâtre ouvrait le 22 avril, trois mois et demi après le premier coup de pioche, avec une pièce de MM. Pierre et Claude Herton, le Collier royal. Voilà un record que nos architectes ne sont pas près de battre !

M"' Langlry est une comédienne célèbre par sa beauté, par son luxe et par l'énergie de ses desseins, et qui, après une carrière dont le théâtre lut la gracieuse illustration, et des tournées qui portèrent son nom en x\mérique, s'avisa, jeune encore, d'être seule maîtresse dans une maison qui fut il elle, et y réussit. Du coup, elle a doté Londres de son plus resplendissant théâtre. Etant femme et dédaignant de devenir une théoricienne de son art, elle ne s'est point appliquée à des innovatioTis scéniques, qui sont ouvrage d'homme, (^est aux yeux de ses contemporains qu'elle a entrepris de s'adresser, et elle les a d'emblée émerveillés par le décor fastueux d'une salle de théâtre probablement unique au monde.

Celte salle est petite et ne contient que onze cent rinquanli» places, du reste largement espacées et aussi confortables que possible. Mais elle est tout en niarbn». Kn marbre du haut en bas, sur ses quatre faces, depuis le parquet, où se développe \\\\ épMJs t;ij)is ilhi^tré d'impressionnantes cou-

ronnes impériales, jusqu'à l'origine du plafond. La rampe elle-même est dissimulée par un revêtement marmoréen. Et ce marbre n'est point une imitation de marbre : il vient en droite ligne des carrières de Pavonazetta et de Sienne; les seuls ornements qui en rompent la majesté sont de métal poli; pas une plinthe de bois n'est entrée dans la construction apparente; nulle part, la moindre dorure ni la plus discrète peinture décorative; si M""" Langtry l'eût osé, ses fauteuils sans doute seraient de marbre de Paros, pareils à ceux 011 s'asseyaient les archontes au tliéàlre de Dionysos. Et l'on demeure confondu d'un tel déploiement de luxe : il a coûté à sa fastueuse ordonnatrice près de douze cent mille francs.

Par aventure, tout ce luxe est de bon goût. Ce qui frappe tout de suite dans la décoration de Tlmperial, ce n'est pas sa richesse, c'est sa simplicité et sa grave beauté : rien qui attire particulièrement le regard et le choque par quelque splendeur excessive; mais un ensemble sobre et relativement discret, une vision de sérénité et de noble grâce.

Tout ici est d'une invention originale et presque toujours heureuse. Le cadre de scène ne ressemble point à ceux que nous avons coutume de voir. Il figure la façade d'un temple grec. De chaque côté, deux colonnes jumelles, de marbre gris de CipoUino, reposent sur un haut et massif piédestal de marbre

blanc veiné de Pavonazetta, et supportent un fronton antique de marbre blanc, triangulaire comme celui du Parlhénon, au centre duquel un aigle impérial, de bronze mat, déploie orgueilleusement ses ailes.

Les murs des trois autrescôtés sont vêtus (lemarbre veiné, d'un ton doux et discret; la monotonie de ces surfaces lisses est coupée par des pilastres de marbre rose de Sienne, qui, appuyés sur le sol, s'appliquent le long de la muraille, et supportent des chapiteaux de bronze mat, au-dessus desquels court une frise d'ornements géométriques.

Le plafond de la salle, à laquelle rarchilecte semble avoir voulu donner le caractère d'un atrium, est blanc et or, plat, comme serait un velarium, avec une rosace centrale formée de quatre losanges réunis par le sommet, et encadrée dans un carré, sur les faces duquel se reproduisent quatre nouveaux losanges.

Le théâtre est rectangulaire, et ne contient d'autres places de côté que celles des deux loges dont nous parlerons bientôt. Toutes les autres regardent la scène. Au rez-de-chaussée, unorchestre fortement incliné, qui comprend huit rangs de larges fauteuils jaune d'or, et, derrière lui, un parterre de places populaires, qui en a sept. Audessus, deux balcons superposés, dont le premier, surplombant le parterre, contient sept rangs de fauteuils en amphithéâtre, et le second davantage;

contre leurs balustrades sont suspendus une série d'écussons de soie brodée, dont la plupart reproduisent des ornements impériaux, et qui sont, avec les deux loges, les seules notes éclatantes qui relèvent Taustérité de la décoration.

Les deux uniques loges, que l'on qualifie de « royales », seraient plus justement appelées impériales, car elles semblent Tencadrement désigné de quelque éblouissant imperator. Imaginez, à droite et à gauche, appliquées sur les deux faces latérales, deux loges qui s'avancent vers la scène, surplombant et faisant, à trois mètres environ du sol, une saillie en demi-cercle, comme une loggia accrochée à la façade d'une maison. Elles sont très hautes, dominées par un majestueux baldaquin doré, en forme de diadème, d'où tombent de lourdes draperies de soie verte écussonnée d'or, qui se relèvent sur des rideaux de soie jaune, brodés de blanches fleurs de lis. L'ensemble a l'aspect d'un dais solennel, plus approprié à recevoir de reluisants personnages habillés enjeux de cartes que de pauvres seigneurs étriqués dans leurs habits noirs. Ces loges sont, du reste, confortablement installées et pourvues chacune d'un salon de repos élégamment meublé.

L'impression d'ensemble est de bon goût, et la distribution de l'éclairage n'est pas moins heureuse.

Il est uhleiui par une comhinaison do lampes invisibles cl d'ap[)arcils de métal.

Au-dessus de rcntablement qui couronne la frise, tout autour de la salle, et du fronton qui sN'ploie au-dessus de la scène, courent des rampes électriques invisibles, composées de lampes opalisées, dont la lumière, rétlécliie et diffusée par le plafond blanc, se répand également dans tout le tbéàtre. Par surcroît, des lampes antiques à doux becs, munis d'ampoules en forme de llammes, -ont suspendues aux murailles par des chaînettes. Elles y alternent avec des torches de bronze, pourvues des mornes ampoules, et dont la pointe inférieure s'appuie au mur, tandis que la partie éclairante s'en détache, retenue aussi par une chaîne; ces torches se reproduisent aux deux balcons, dans les intervalles des ocussons de soie. Pantin, à droite et à gauche du cadre de scène, un haut trépied de bronze, de deux mètres environ, supporte une torchère antique, où brûlent six lampes électriques. Et, grâce à ces lampes, à ces torches, à ces rampes invisibles qui dissimulent les foyers éclatants dont les yeux seraient éblouis, la salle est baignée d'une lumière discrète et chaude, qui en fait valoir les rares beautés.

Les couloirs et b's foyers sont aussi bien agon- (••'s et aussi confortables qu'il est d'usage à Londres. Chaque catégorie de places a son foyer

spécial. L'un est noir et blanc, l'autre est vert et blanc : tous sont de style empire, avec des meubles, des bureaux, des vitrines, des fauteuils, des sièges épars, qui leur donnent l'apparence de salons privés. Au premier balcon et à l'orchestre, des bars y sont adjoints. Partout, de somptueux tapis, de couleur vert sombre, étalent sous les pieds de hauts diadèmes impériaux. Les couloirs sont tendus de papier imitant l'étofl'e, où Ton voit des couronnes — de lierre cette fois — se répéter sur un fond bleu vert. »

Voilà l'Impérial, et nous pourrions arrêter ici notre description. M"^ Langtry n'en a renouvelé, en effet, que la salle et les espaces réservés au public. La façade de l'ancien théâtre, intégralement conservée, est dépourvue d'intérêt, avec ses pauvres colonnes de pierre de taille et son revêtement de briques rouges.

Quant a la scène, elle est petite et aménagée sans recherche de nouveauté. Pour tout sous-sol, deux mètres de profondeur. Ni plans, ni costières pour les chariots. Pas même de contrepoids, les manœuvres se faisant au treuil. Voici cependant, à titre d'indication, les mesures du plateau : .profondeur, 13"\50; — largeur, de mur à mur, 20 mètres; — largeur du cadre, 10 mètres; — hauteur du cadre, 8™, 50; — hauteur totale, du plateau au

gril, lO^^ÔO, ce qui obligea plier les rideaux pour les élever au cintre.

Quant à Téclairage, il comprend cinq herses. Trois couleurs, bleu, rouge, blanc, s'y répètent partout. Le jeu d'orgue procède du même principe que celui du Majesty, mais il m'a semblé être d'un maniement plus compliqué.

En dépit de l'exiguïté de la scène et de sa médiocre machinerie, les manœuvres se font cependant avec une rapidité surprenante. M""- Lang- Iry réalisait, dans le Collier royal ^ des changements de décors presque instantanés. Et ceci vient l\ l'appui de ce que nous exposions dans un précédent chapitre, en comparant aux nôtres les habitudes des théâtres anglais ; n'ayant ni place ni machinerie perfectionnée. M'"® Langtry y suppb-e par un nombreux personnel : elle emploie quotidiennement à son théâtre deux cent cinquante artistes et employés.

Elle h' dirige avec beaucoup d'activité et un goût très sûr. Nous venons d'en trouver le témoignage dans la décoration de la salle, dont le mérite lui revient en propre. J'ai pu constater qu'elle n'apporte pas de moindres soins ù la mise en scène. A cet égard, elle avait présenté la pièce de nos compatriotes, MM. Pierre et Claude Berton, avec le scrupuleux souci de leur faire honneur.

Mais il convient, en outre, de lui donner acte

d'une ingénieuse innovation. Elle a totalement supprimé le manteau d'Arlequin. Sur les côtés, le premier châssis est toujours peint en continuation du décor; au haut du cadre, la frise rouge habituelle est remplacée par la partie inférieure du rideau de scène. Ce rideau est en étoffe, coulissé comme des stores d'appartement. 11 se termine en bas par une large frange d'un riche travail, brodée de chimères d'or en saillie; lorsqu'il se lève sur la scène, au lieu de disparaître complètement au cintre, il s'arrête avant la fin de sa course, et cette haute frange forme, au sommet du cadre, une bande d'aspect architectural, qui masque la vue du cintre. A tout prendre, il n'y a pas de raison pour que Ton reste fidèle au culte du manteau d'xVrlequin. Là est la seule nouveauté scénique de l'Impérial. Comme il est fâcheux que M'"^ Langtry n'ait pas tenté davantage! Cette femme d'intelligence et d'initiative pouvait, si elle l'eût voulu, compléter les enseignements qui nous viennent de Covent Garden, du Majesty, de Drury Lane. Elle a la foi, elle avait l'argent : il ne lui a manqué que de vouloir.

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