PREMIERE PARTIE
LES THÉÂTRES — LES PIÈCES LES ACTEURS — Li MISE EN SCÈNE
DOUBLE ASPECT DE L ESPRIT ANGLAIS. — COMMENT LES ANGLAIS ENTENDENT LE CONFORT. — LEUR CONCEPTION ARISTOCRATIQUE DU PLAISIR DU THEATRE. — LE CARACTERE DE LEURS MISES EN SCÈNE.
Un de mes amis, Anglais de naissance et de tempérament, Français d'éducation et de goûts, a coutume de dire :
— Si vous allez en Angleterre et que vous désiriez vous faire une opinion sur les Anglais, oubliez votre patrie et ce que vous êtes vous-même. Ne procédez point par comparaison ni par antithèse, qui sont exercices de rhétorique et tout juste propres à fausser le jugement; la première vertu d'un jugement est d'être désintéressé, et, comment le serait-il, si votre esprit pose en principe un premier terme de comparaison, auquel vousramenez nécessairement toutes choses? Au surplus, on ne juge pas une nation comme on vérifie l'exactitude d'un mètre en l'appliquant sur Tétalon qui so trouve au Conservatoire des Arts et Métiers. Lorsque vous mettez le pied à Douvres ou à Newhaven, imaginez-vous donc que vous venez de faire un grand voyage. Persuadez-vous que vous avez dormi longtemps, très longtemps, pcn-
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dant desjours-et des jours, et que vous débarquez au milieu d'un peuple singulier, dont le nom seul est venu *lointainement jusqu'à vous. Et si même vous pouvez vous illusionner au point de vous croire transporté dans la planète Mars ou dans quelque autre, tant mieux, garde? que Ton vous détrompe : vous êtes justement dans Tétat d'esprit qui convient.
« Vous allez rencontrer des gens en apparence pareils à vous, en réalité tout différents de vousmême. La seule chose qui vous soit commune, c'est la forme et la coupe des jaquettes. Hors de là, vous êtes chez des barbares, au sens où l'entendaient les anciens. Ce qui vous agrée, ils le détestent; ce qu'ils aiment, vous le reniez. Ils ont de la vie une conception qui n'est pas la vôtre ; certaines obligations, que vous vénérez comme des devoirs essentiels, leur paraissent des élégances superflues, et vous les verrez, en revanche, attacher un grand prix à des actes que vous estimez d'une importance médiocre. Faites-vous donc une âme philosophe et dégagée de parti pris; apprenez l'Angleterre comme vous apprendriez le mongolien ou quelque idiome encore moins pénétrable, et vous la jugerez alors avec connaissance et sincérité. »
Mon ami est un sage, qui possède l'esprit scien-
tifique. Bien des fois, en Angleterre, je me suis rappelé à propos sa coutumière exhortation. Elle m'a défendu contre des étonnements trop faciles ou des jugements trop sommaires. Si j'avais h noter les actes de la vie anglaise, je saurais montrer sans doute que je l'ai comprise, appréciée et souvent aimée. Dans le cadre de cette étude, elle se localise pour nous au théâtre, et j'ai seulement k rechercher ici quel esprit l'Anglais y apporte.
L'Anglais entre au théâtre dans cet état de contradiction intime et permanente qui est comme le fondement de son génie, et dont Tillogisme constitutif donne au développement de la vie nationale son apparence de logique infaillible. Il y a longtemps que l'on a observé le double aspect du caractère anglais : ce singulier respect de la tradition, qu'il suit par habitude d'esprit, uni h sa passion de progrès, oii le pousse une claire intelligence de la vie. Tradition tenace, bâtie à chaud sur fond de roc, — progrès hardis, violents, qui semblent ne jaillir que par fusées. Entre les coutumes et les goûts de ce peuple, dans ses spéculations les plus générales, dans son action la plus diverse, il y a antinomie perpétuelle et flagrante. Ceci semble exclure cela, sans doute, mais seulement partout ailleurs qu'en Angleterre. L'Anglais s'accommode à merveille de l'un et de l'autre, il a une méthode magique pour concilier l'inconciliable. Il s'est fait
une arme et une force de la contradiction : il s'y complaît, s'y perfectionne, y trouve le plein épanouissement de sa valeur individuelle et de sa vie nationale. Ses députés s'étendent sur les banquettes de la Chambre des Communes et délibèrent le chapeau sur la tête, ce qui est d'un sans-façon tout à fait moderne et pratique; mais le speaker porte culotte, perruque et souliers à boucles d'argent, le trône royal se dresse sur une dalle de pierre d'Ecosse, le lord-chancelier s'assied sur un sac de laine, et les mânes .vigilants des ancêtres hiératiques sont satisfaits.
Au théâtre, il se contente sans regret de contes puérils propres à divertir des petites filles; il écoule sans rancune, et même avec gratitude, des histoires d'enfants perdus ou de mariages contrariés ; mais il exige qu'elles soient ordonnées avec grâce, présentées avec soin, que tout, dans la salle et sur la scène, soit adroitement combiné pour son agrément personnel. Il a le souci du détail, et il est, à tous les moments de sa vie, inflexible sur ce point : le confortable est la plus impérieuse exigence de son goût et la moindre politesse qu'on lui doive.
Mais le confort est pour lui un besoin beaucoup plus divers et plus compliqué que ne l'imaginent nos pauvres cervelles satisfaites d'apparences. Notre éternel « à la bonne franquette » ne setra-
duit pas chez nos voisins. Les Anglais ont, en quelque manière, Tâme épicurienne; s'ils ne demandent pas uniquement à la vie du divertissement et de la jouissance, ils veulent du moins qu'elle leur rende faciles les actes les plus obscurs et les obligations les plus coutumières. Le confort, pour eux, ce n'est pas seulement des coussins moelleux, des pièces consignées aux courants d'air, des chapeaux convenablement aérés, des voitures rapides ou des maisons congrûment agencées. Ceci n'en est que la petite monnaie et l'aspect le plus vulgaire. Aimer le confort, c'est aussi parer les choses, y mettre de l'attrait et de la grâce, multiplier pour soi-même les occasions de plaisir, faire la vie savoureuse.
Ils ont du goût, bien que leurs femmes possèdent mal l'art du couturier. C'est un goût particulier à leur race, moins désintéressé et plus pratique que le goût français, si Ton veut, mais réel et commun à toutes les classes. Tout ce qui embellit la vie, la rend avenante et aimable, ils le goûtent h l'égal de ce qui la simplifie et la facilite, ou, pour mieux dire, leur agrément est de se mouvoir parmi de la grâce éparse. Ils aiment les lleurs; ils les aiment démesurément et à profusion. N'est-ce pas charmant? Et ils les piquent partout, dans leurs logis, à leurs fenêtres, à la boutonnière de leurs employés de chemins de fer.
de leurs cochers ou de leurs agents de police. Les marguerites, les géraniums, les pensées, toutes les corolles et tous les pétales s'inclinent aux balcons des plus austères maisons d'affaires, à Piccadilly ou dans la Cité. Les rues de Londres, si souvent embrumées et moroses, avec leurs façades grises et sales, prennent ainsi parfois un aspect de printemps, qui est comme un sourire de fête dans leur agitation maussade. Quel émoi à Paris, et quelles théories de badauds sur les trottoirs, si, un beau jour, notre solennel Crédit Lyonnais fleurissait ses fenêtres de pensées timides ou de marguerites des champs, ou si le gouverneur de la Banque de France garnissait de palmiers ses vestibules de pierre!
Or, ce goût ardent du joli et de Tutile mêlés, c'est au théâtre qu'il se manifeste dans la plus surprenante harmonie. Le théâtre n'est pas uniquement, pour l'Anglais, un lieu de repos et de distraction improvisée. Il y vient chercher un plaisir de luxe et une distraction préméditée. A Paris, le soir venu, les affaires terminées, on dit à table : « Tiens ! si nous allions au Vaudeville ? » Et Ton y va. Pour peu que l'heure presse, Madame gardera sans scrupule sa toilette de la journée, et Monsieur ne pensera môme pas à changer de jaquette. A Londres, c'est un projet
plus sagement délibéré d'aller chez Tree ou à Haymarket. On s'y prépare. Vous n'y rencontrerez que des femmes décolletées, des hommes en habit noir, qui, en s'asseyant à Torchestre ou au balcon, prétendent y retrouver tout au moins l'apparence de leur « home ». Il leur faudra du confort, de l'élégance, enfin toutes les commodités qu'ils ont coutume de rencontrer dans la vie, et sans lesquelles ils ne conçoivent point la vie.
Ainsi les directeurs de théâtres s'ingénient à parer la maison oîi ils les reçoivent, à eh faire un lieu de réunion aimable et cordial. Ce ne sont point des entrepreneurs qui bousculent leur public dans des passages trop étroits, et se tiennent quittes envers lui s'ils lui ont donné le spectacle d'une pièce intéressante, spirituelle ou passionnée. Ce sont des maîtres de maison, dont le grand souci est d'agencer et d'orner leur logis pour le bien-être de ceux qu'ils y convient, et de faire oublier à leurs hôtes la fâcheuse formalité du bureau de location.
Le théâtre est un salon, et vous y êtes accueilli en grand seigneur invité chez un grand seigneur. On y parle à mi-voix, avec une discrétion de bon goût; on y reste nu-tête, comme si l'on assistait à un spectacle offert dans la galerie de quelque lord amoureux de beau langage; on n'y entend jamais résonner, sous le bâton sonore du régis-
seur, ces trois coups qui, dans nos salles parisiennes, retentissent comme des appels de sépulcre, et rappellent trop bien les pratiques des baraques de foire. Un timbre discret qui vibre dans les couloirs, Téclairage qui s'abaisse dans la. salle suffisent à avertir que la pièce va continuer et à interrompre les conversations. Dans les couloirs, dans les* vestibules^ nulle part on ne se heurte à ces importants et prétentieux personnages qui, chez nous, sous le vocable d'inspecteurs ou de contrôleurs, étalent leur insolence à travers tous les escaliers et accablent de leur majesté les spectateurs trop magnanimes. Partout, au contraire, vous trouvez non pas des seigneurs, mais des employés déférents, auxquels une livrée sagement distribuée rappelle h propos l'humilité de leur rôle et le caractère de leur fonction. Au bureau de location, où Tusage est de se prémunir de places, dont le prix n'est pas majoré, vous avez affaire non point à une buraliste rude et rébarbative, mais à un gentleman convenablement éduqué, qui vous remet votre coupon préalablement séché au papier buvard et enfermé dans une enveloppe...
Détails, tout cela, je le veux bien, mais qui attestent, mieux que toutes les affirmations, le souci de plaire au public et de ne contrarier en aucun moment l'agrément qu'il se propose. J'ai
tout dit en écrivant que le théâtre est pour lui une distraction de luxe, une sorte de plaisir somptuaire. La conception qu'il en a, essentiellement aristocratique et si différente delà nôtre, explique et détermine tous les raffinements dont on l'entoure. Elle donne Tintelligence du théâtre anglais, car elle impose aux directeurs le double zèle par oii ils se distinguent : leur extrême attention à prodiguer au public des commodités que nous noterons plus, tard dans le détail, et la surprenante perfection de leurs mises en scène.
Ici est la supériorité incontestable du théâtre anglais. Le soin de la mise en scène y est poussé à un degré inconnu à Paris. Nous nous émerveillons à juste titre de certaines mises en scène du théâtre Sarah-Bernhardt, du Vaudeville ou des Variétés : à Londres, elles seraient l'ordinaire de dix théâtres. Un auteur dramatique pourra trouver ailleurs des acteurs aussi excellents, un public aussi compréhensif; nulle part, je le crois, il ne rencontrera un pareil empressement à exprimer toute sa pensée, ni une telle adresse à donner une réalité aux apparences de son imagination. J'entends bien que des personnes notables professent que la mise en scène est chose secondaire, et la tiennent volontiersen mépris. C'était l'un desexercices où, naguère, M. Sarcey s'étalait le pluscomplaisamment. Ce n'est
pas Topinion des auteurs ni des artistes dramatiques. Porter une œuvre sur la scène, ce n'est pas seulementmettre desmots dans la bouche d'acteurs qui les répéteront avec un génie plus ou moins exercé ; c'est aussi la faire vivre dans le milieu où elle se meut, dans « l'atmosphère » qui l'explique, parfois mômeendéterminelespéripéties et en forme les caractères. Cette réalité de la vie, c'est le costume, c'est le choix et l'aspect des choses qui la créent, c'est-à-dire la mise en scène. Elle n'est donc qu'un des modes d'expression de la pensée de l'auteur; elle peut la compléter parfois ; elle n'a pas moins de valeur significative que Tinterprétation même d'un rôle. Au mois de juillet 1900, l'un des metteurs en scène les plus justement célèbres de la présente génération, M. Porel, présidant une séance du Congrès de l'Art théàtrnl, disait excellemment ceci : « Sans la mise en scène, sans cette science respectueuse et précise, sans cet art puissant et délicat, bien des drames n'auraient pas été centenaires, bien des comédies ne seraient pas comprises, bien des pièces n'iraient pas au succès. » Les Anglais l'ont compris, et leurs théâtres donnent chaque jour, à cet égard, des exemples éclatants et décisifs. On a parfois prétendu que leurs directeurs sont les réalistes du théâtre. Ce n'est pas assez dire. Ils sont cela, et autre chose encore. Ce qu'ils cherchent dans la mise en scène, ce n'est
pas tant la représentation, sous une forme aussi précise que possible, des objets matériels, que leur mise^ en valeur pour une signification d'art. Ils se préoccupent moins d'établir un décor qui sera une image fidèle delà nature, que de lui donner une expression symbolique adéquate au caractère des personnages qui doivent y vivre. Ils ne restituent pas uniquement la nature, ce qui serait office de peintres et de menuisiers : ils évoquent des milieux, ils créent « l'atmosphère », ils donnent une pensée et une voix au décor, ils en font un personnage vivant et parlant, ils l'imposent à l'esprit du spectateur, ils épandent à travers la salle l'àme même de l'œuvre, insaisissable et présente.
La mise en scène a donc pour eux une valeur subjective autant qu'objective, et, ainsi comprise, elle devient un art qui n'est pas seulement l'interprète, mais le collaborateur direct de l'art de l'écrivain, et qui est, à sa manière, créateur. Et je ne sais si ce serait un paradoxe de dire que les metteurs en scène anglais, réputés réalistes, sont en vérité des idéalistes, puisque, en frappant les yeux, c'est l'âme même qu'ils prétendent ébranler.