IMPERIAL THEATRE
Avec rimperial Théâtre, nous sommes en pleine antiquité, et nous pénétrons sur une Acropole que le premier Empire aurait visitée.
Il est le dernier construit des théâtres de Londres. Elevé à Saint-James Park, proche de Westminster, assez loin, d'ailleurs, du centre mondain delà ville, à la place do Tancien Aquarium Théâtre, qui y fut fondé, en 1876, par M. Edgard Bruce, l'Impérial, après des fortunes diverses, qui le placèrent successivement entre les mains de miss Marie Litton, puis, unt3 première fois,deM"'*'Langtry, et, entre autres successeurs, de M. John Hol-. lingshead, vient d'être réédifié par M™*' Langtry, qui, de même que M. Tree au Majesty, en est seule propriétaire, en même temps qu'elle le dirige et en est l'actrice principale.
Par l'exemple de Covent Garden, nous avons constaté l'extraordinaire célérité des architectes et des entrepreneurs anglais ; mais voici qui est mieux encore : les travaux de l'Impérial ayant été com-
mencés le 1" janvier 1901, sous la direction de Tarchitecte Frank Verity, la construction en était achevée en quarante-sept jours, et le théâtre ouvrait le 22 avril, trois mois et demi après le premier coup de pioche, avec une pièce de MM. Pierre et Claude Berton, le Collier royal. Voilà un record que nos architectes ne sont pas près de battre !
M""® Langtry est une comédienne célèbre par sa beauté, par son luxe et par l'énergie de ses desseins, et qui, après luie carrière dont le théâtre fut la gracieuse illustration, et des tournées qui portèrent son nom en Amérique, s'avisa, jeune encore, d'être seule maîtresse dans une maison qui fût à elle, et y réussit. Du coup, elle a doté Londres de son plus resplendissant théâtre. Etant femme et dédaignant de devenir une théoricienne de son art, elle ne s'est point appliquée à des innovations scéniqucs, qui sont ouvrage d'homme.
C'est aux yeux de ses contemporains qu'elle a entrepris de s'adresser, et elle les a d'emblée émerveillés par le décor fastueux d'une salle de théâtre probablement unique au monde.
Cette salle est petite et ne contient que onze cent cinquante places, du reste largement espacées et aussi confortables que possible. Mais elle est tout 'en marbre. En marbre du haut en bas, sur ses quatre faces, depuis le parquet, où se développe un épais tapis illustré d'impressionnantes cou-
ronnes impériales, jusqu'à Toriginedu plafond. La rampe elle-même est dissimulée par un revêtement marmoréen. Et ce marbre n'est point une imitation de marbre : il vient en droite ligne des carrières de Pavonazetta et de Sienne; les seuls ornements qui en rompent la majesté sont de métal poli ; pas une plinthe de bois n'est entrée dans la construction" apparente ; nulle part, la moindre dorure ni la plus discrète peinture décorative ; si M""" Langtry lieût osé, ses fauteuils sans doute seraient de marbre de Paros, pareils à ceux, où s'asseyaient les archontes au théâtre de Dionysos. Et l'on demeure confondu d'un tel déploiement de luxe : il a coûté à sa fastueuse ordonnatrice près de douze cent mille francs.
Par aventure, tout ce luxe est de bon goût. Ce qui frappe tout de suite dans la décoration de Tlmperial, ce n'est pas sa richesse, c'est sa simplicité et sa grave beauté : rien qui attire particulièrement le regard et le choque par quelque splendeur excessive; mais un ensemble sobre et relativement discret, une vision de sérénité et de noble grâce.
Tout ici est d'une invention originale et presque toujours heureuse. Le cadre de scène ne ressemble point à ceux que nous avons coutume de voir. Il figure la façade d'un temple grec. De chaque côté, deux colonnes jumelles, de marbre gris de Cipollino, reposent sur un haut et massif piédestal de marbre
blanc veiné de Pavonazetta, et supportent un fronton antique de marbre blanc, triangulaire comme celui du Parthénon, au centre duquel un aigle impérial, de bronze mat, déploie orgueilleusement ses ailes.
Les murs des trois autres côtés sont vêtus demarbre veiné, d'un ton doux et discret; la monotonie de ces surfaces lisses est coupée par des pilastres de " marbre rose de Sienne, qui, appuyés sur le sol, s'appliquent le long de la muraille, et supportent des chapiteaux de bronze mat, au-dessus desquels court une frise d'ornements géométriques.
Le plafond de la salle, à laquelle Tarchitecte semble avoir voulu donner le caractère d'un atrium, est blanc et or, plat, comme serait un velarium, avec une rosace centrale formée de quatre losanges réunis par le sommet, et encadrée dans un carré, sur les faces duquel «e reproduisent quatre nouveaux losanges.
Le théâtre est rectangulaire, et ne contient d'autres places de côté que celles des deux loges dont nous parlerons bientôt. Toutes les autres regardentla scène. Au rez-dc-chaussée,un orchestre fortement incliné, qui comprend huit rangs de larges fauteuils jaune d'or, et, derrière lui, un parterre de places populaires, qui en a sept. Audessus, deux balcons superposés, dont le premier, surplombant le parterre, contient sept rangs de fauteuils en amphithéâtre, et le second davantage;
contre leurs balustrades sont suspendus une série d'écussons de soie brodée, dont la plupart reproduisent des ornements impériaux, et qui sont, avec les deux loges, les seules notes éclatantes qui relèvent Taustérité de la décoration.
Les deux uniques loges, que Ton qualifie de « royales », seraient plusjustement appelées impériales, car elles semblent Tencadrement dé^ignr^ de quelque éblouissant imperator. Imaginez, à droite et à gauche, appliquées sur les deux faces latérales, deux loges qui s'avancent vers la scène, surplombant et faisant, à trois mètres environ du sol, une saillie en demi-cercle, comme une loggia accrochée à la façade d'une maison. Elles sont très hautes, dominées par un majestueux baldaquin doré, en forme de diadème, d'où tombent de lourdes draperies de soie verte écùssonnée d'or, qui se relèvent sur des rideaux de soie jaune, brodés de blanches fleurs de lis. L'ensemble a l'aspect d'un dais solennel, plus approprié à recevoir de reluisants personnages habillés enjeux de cartes que de pauvres seigneurs étriqués dans leurs habits noirs. Ces loges sont, du reste, confortablement installées et pourvues chacune d'un salon de repos élégamment meublé.
L'impression d'ensemble est de bon goût, et la distribution de l'éclairage n'est pas moins heureuse.
Il est obtenu par une combinaison de lampes invisibles et d'appareils de métal.
Au-dessus de l'entablement qui couronne la frise, tout autour de la salle, et du fronton qui s'éploie au-dessus de la scène, courent des rampes électriques invisibles, composées de lampes opalisées, dont la lumière, réfléchie et diffusée par le plafond blanc, se répand également dans tout le théâtre. Par surcroît, des lampes antiques à deux becs, munis d'ampoules en forme de flammes, sont suspendues aux murailles par des chaînettes. Elles y alternent avec des torches de bronze, pourvues des mêmes ampoules, et dont la pointe inférieure s'appuie au mur, tandis que la partie éclairante s'en détache, retenue aussi par une chaîne; ces torches se reproduisent aux deux balcons, dans les intervalles des écussons de soie. Enfin, à droite et h gauche du cadre de scène, un haut trépied de bronze, de deux mètres environ, supporte une torchère antique, où brûlent six lampes électriques. Et, grâce à ces lampes, à ces torches, à ces rampes invisibles qui dissimulent les foyers éclatants dont les yeux seraient éblouis, la salle est baignée d'une lumière discrète et chaude, qui en fait valoir les rares beautés.
Les couloirs et les foyers sont aussi bien agencés et aussi confortables qu'il est d'usage à Londres. Chaque catégorie de places»a son foyer
spécial. L'un est noir et blanc, l'autre est vert et blanc : tous sont de style empire, avec des meubles, des bureaux, des vitrines, des fauteuils, des sièges épars, qui leur donnent l'apparence de salons-privés. Au premier balcon et à l'orchestre, des bars y sont adjoints. Partout, de somptueux tapis, de couleur vert sombre, étalent sous les pieds de hauts diadèmes impériaux. Les couloirs sont tendus de papier imitant l'étoffe, où l'on voit des couronnes — de lierre cette fois — se répéter sur un fond bleu vert.
Voilà l'Impérial, et nous pourrions arrêter ici notre description. M™® Langtry n'en a renouvelé, en effet, que la salle et les espaces réservés au public. La façade de l'ancien théâtre, intégraler mont conservée, est dépourvue d'intérêt, avec ses pauvres colonnes de pierre de taille et son revêtement de briques rouges.
Quant à la scène, elle est petite et aménagée sans recherche de nouveauté. Pour tout sous-sol, deux mètres de profondeur. Ni plans, ni costières pour les chariots. Pas même de contrepoids, les manœuvres se faisant au treuil. Voici cependant, à titre d'indication, les mesures du plateau : profondeur. 13°',50; — largeur, de mur à mur, 20 mètres; — largeur du cadre, 10 mètres; — hauteur du cadre, 8", 50; — hauteur totale, du plateau au
gril, 16"',50, ce qui obligea plier les rideaui pour les élever au cintre.
Quant à l'éclairage, il comprend cinq herses. Trois couleurs, bleu, rouge, blanc, s'y répètent partout. Le jeu d'orgue procède du même principe que celui du Majesty, mais il m'a semblé être d'un maniement plus compliqué.
En dépit de l'exiguïté de la scène et de sa médiocre machinerie, les manœuvres se font cependant avec une rapidité surprenante. M""^ Langtry réalisait, dans le Collier royal^ des changements de décors presque instantanés. Et ceci vient à Tappui de ce que nous exposions dans un précédent chapitre, en comparant aux nôtres les habitudes des théâtres anglais ; n'ayant ni place ni machinerie perfectionnée, M""' Langtry y supplée par un nombreux personnel : elle emploie quotidiennement à son théâtre deux cent cinquante artistes et employés.
Elle le dirige avec beaucoup d'activité et un goût très sûr. Nous venons d'en trouver le témoignage dans la décoration de la salle, dont le mérite lui revient en propre. J'ai pu constater qu'elle n'apporte pas de moindres soins à la mise en scène. A cet égard, elle avait présenté la pièce de nos compatriotes, MM. Pierre et Claude Berton, avec le scrupuleux souci de leur faire honneur.
Mais il convient, en outre, de lui donner acte
d'une ingénieuse innovation. Elle a totalement supprimé le manteau d'Arlequin. Sur les côtés, le premier châssis est toujours peint en continuation du décor; au haut du cadre, la frise rouge habituelle est remplacée par la partie inférieure du rideau de scène. Ce rideau est en étoffe, coulissé comme des stores d'appartement. Il se termine en bas par une large frange d'un riche travail, brodée de chimères d'or en saillie;, lorsqu'il se lève sur la scène, au lieu de disparaître complètement au cintre, il s'arrête avant la fin de sa course, et celte haute frange forme, au sommet du cadre, une bande d'aspect architectural, qui masque la vue du cintre. A tout prendre, il n'y a pas de raison pour que l'on reste fidèle au culte du manteau d'Arlequin. Là est la seule nouveauté scénique de Tlmperial. Comme il est fâcheux que M"'*' Langtry n'ait pas tenté davantage! Cette femme d'intelligence et d'initiative pouvait, si elle l'eût voulu, compléter les enseignements qui nous viennent de Covent Garden, du Majesly, de Drury.Lanc. Elle a la foi, elle avait l'argent : il ne lui a manqué que de' vouloir.