HAYMARKET THEATRE ROYAL
J'aurais aimé pouvoir donner ici au Haymarket la place qui revient à l'un des premiers théâtres de Londres. Mais la description que nous en pourrions faire répéterait, sur beaucoup de points, celle du Majesty.
Le Haymarket est parmi les théâtres les mieux agencés, les plus confortables, les plus élégants et les plus recherchés que possède la grande ville. Les comédies qu'on y joue y attirent inlassablement la société la plus choisie. Lorsque M. BeerbohmTree songea à construire sont héâtre, il dirigeait le Haymarket, et c'est d'ailleurs juste en face de celui-ci qu'ill'installa; il reproduisit donc, dans le nouvel édifice, toutes les dispositions heureuses dont il avait apprécié le mérite dans son ancien théâtre; et le Majesty n'est, en somme, qu'un Haymarket perfectionné.
La salle du Haymarket contient moins de places
que sa jeune rivale. Elle n'en a que douze ou treize cents. Elle s'en distingue principalement en ceci, que le premier balcon, au lieu de surplomber les fauteuils d'orchestre ou de parterre, leur fait suite en surélévation, comme l'amphithéâtre de rOpéra de Paris. Elle comprend trois balcons, très profands et étages de hauts gradins, des avantscènes, et des loges en pan coupé, au fond de la salle, mais aucune autre de côté ni de face. L'or domine dans la décoration, encadrant aux balcons d(»s panneaux décoratifs. Les couloirs sont tapissés do rouge. Des tapis également rouges couvrent le parquet à tous les étages. Le foyer, les bars, les vestiaires, etc., sont installés avec le confortable accoutumé. La scène n'a pour ainsi dire pas de proscenium. Des tentures de velours grenat tiennent lieu de manteau d'Arlequin. Nous avons signalé ailleurs l'ingénieuse installation de l'orchestre des musiciens, entièrement dissimulé sous la partie antérieure du plateau de scène, et tout à fait invisible des spectateurs.
Le Haymarket est renommé pour l'heureux choi:t de ses pièces, pour Texcellence coutumière de ses acteurs, pour la perfection de ses mises en scène. 11 n'est pas moins justement apprécié pour la sagesse de son administration.
Il est présentement dirigé par deux hommes, de capacités différentes et de mérite égal.
M. Frédéric Harrison, comédien de talent, qui ne pratique plus guère Tart où il excella, fut le « manager » de M. Irving au Lyceum et celui de M. Tree dans ce même théâtre du Haymarket, où il commande aujourd'hui. C'est un homme d un jugement fin, d un goût sûr, d'une application rare et d'une élégante bonne grâce dont j'ai pu goûter le charme. Il est, déplus, un administrateur de premier ord re , dont la vigilante gestion a amené le Haymarket à son plus haut degré de prospérité. Cet heureux théâtre ne pratique que le succès triomphal. On n'y sait pas ce que c'est qu'un « four », et une pièce qui n'y aurait que deux cents représentations y marquerait une date. J'y ai vu jouer à deux reprises, l'été dernier, une comédie en quatre actes, the Second in Commande du capitaine Robert Marshall, qui avait déjà dépassé la deux centième ; chaque fois, je me suis trouvé au milieu d'une salle comble du haut en bas, où je ne pus, à la lettre, constater aucun vide; et c'est avec le môme spectacle que M. Harrison se proposait de rouvrir son théâtre au mois d'octobre.
A ce propos, voici un trait particulier et assez significatif des mœurs britanniques.
The Second in Command met en scène des militaires, qui, entre le troisième et le quatrième actes, vont se battre au Transvaal et en reviennent. J'avais déjà été surprisde trouver mêlés à la même
action des officiers de tous grades, colonel, major, lieutenants, sous-lieutenants, et de les voir en user entre eux avec la plus grande familiarité, se prenant par la tunique et se colletant par plaisanterie, ou se redressant contre leurs supérieurs, le verbe haut et la bouche coléreuse.
Mais ce n'était rien. Au dernier acte, les protagonistes sont de retour de la guerre d'Afrique; ils ont rudement bataillé, et ils sont tous plus ou moins éclopés, Tun traînant la jambe, Fautre portant le bras on écharpc, im troisième s'appuyant lourdement sur une canne. Ainsi éprouvés, ils se mouvaient au milieu d'une action de comédie plaisante, qui, presque h chaque réplique, provoquait Thilarité du public... Je regardais la salle avec étonnement : je la voyais rire et se pâmer de joie devant des officiers, qui exposaient sous ses yeux des blessures reçues dans une guerre pénible, qui occupait le monde depuis deux ans et demi et n'était point finie, qui a mis en deuil des milliers et des milliers de familles, et qui souleva Tàme britannique d'une passion de carnage. Guerre nationale s'il en fut, où s'acharna et s'aveugla l'orgueil d'une grande nation !
Et, par la pensée, je transportais the Second in Command en France, sur un théâtre parisien; je l'imaginais jouée dans des conditions identiques, au lendemain de la retraite de Langson, ou tandis que des soldats français mouraient de fièvre sur la route
de Tananarive, et je me disais qu 'une telle entreprise de gaieté y eût été alors impossible. En passant, je note cette observation, où Ton prendra sur le fait la différence de tempérament des deux peuples.
M. Frédéric Harrison a trouvé Taide la plus précieuse dans, la collaboration de son associé, M. Cyril Maude. M. Maude, qui, à Texemple de M. Tree, commença par jouer la comédie en amateur, est maintenant l'un des comédiens les plus appréciés de Londres. Iladelagrâce, deTélégance, de la finesse, une façon de dire simple et pittoresque, qui rappelle celle de M. Noblet, avec un peu plus de gravité.
A eux deux, M. Frédéric Harrison et M. Cyril Maude, l'un commandant à Tavant-scène, l'autre régissant Tadministration, dirigent le Haymarket avec un éclectisme remarquable et un bonheur justifié, et leurs noms sont de ceux qui ne pouvaient être oubliés dans celte revue des théâtres anglais.
WYDBXAM s THEATRE
C'est encore un comédien, sir Charles Wyndham, qui a ouvert, à Charing Cross, il y a près do deux ans, le théâtre auquel il a donné son nom.
M. Wyndhara dirigeait — et dirige encore du reste, de concert avec M. Arthur Bourchier, acteur lui aussi — le Criterion, à Piccadilly. C'est un des comédienslesplusjustementréputésà Londres. Bien campé, élégant et fin, le geste rare et net, la voix bien timbrée, grave et chaude, M. Wyndham, parla discrétion de son jeu, me rappel ait M. Febvre, mais un Febvre plus délié, plus délicat, plus expert dans Fart des nuances ; point d'acteur qui lui soit supérieur dans l'interprétation de la comédie moderne.
Il supporte sans faiblir le poids de sa double direction, et il a su faire de son nouveau théâtre Tim des plus élégants de la ville.
La salle contient deux étages de balcons, et il est superflu de noter une fois de plus que ces balcons, ici comme partout, sont étages en amphithéâtre. Point de loges, mais seulement des avant-scènes joliment drapées de rideaux relevés par des embrasses.
' La décoration est blanche, rehaussée d'ornements et de filets d'or. Les fauteuils sont tendus d'étoffe bleu tendre; les murs des couloirs sont d'un bleu plus foncé. Le long des balustrades des balcons, se succèdent une série de cartouches peints de sujets aimables. Un ascenseur donne accès à l'étage supérieur. L'orchestre des mucisiens est en contre-bas. Le vestibule et les couloirs répètent, dans des cadres
sculptés, des panneaux de soie vieux rose. Un salon élégant, outre le foyer, est réservé aux dames. Des plantes vertes et des fleurs garnissent tous les coins. L'ensemble donne une impression de grand confort, mêlé h beaucoup de grâce.
M. Wyndham, outre son talent de comédien, possède un don rare de metteur en scène, et son théâtre est estimé pour les parures ingénieuses dont il vêt lesœuvresquiy sont représentées. Iln'y donne guère que des comédies modernes (cependant, c'est M. Wyndham qui joua à Londres une traduction de Cyrano de Bergerac)^ et il ne s'est point soucié d'innover, ni dans la construction de son théâtre ni dans Tinstallation de la machinerie. A titre documentaire, voici les mesures de la scène du Wyndham's :
Hauteur, du plateau au cintre 20°^, 00
Profondeur iO^'^oO
Largeur, de mur à mur 12'",00
Hauteur du cadre 12™,00
Largeur du cadre 9™, 30
Le plancher de la scène a très peu d'inclinaison. Le proscenium est réduit à sa plus simple expression. Le manteau d'Arlçquin est supprimé, le décor s'appliquant directement au cadre de scène. Le rideau s'ouvre par le milieu : il est d'un gros velours bleu gris, drapé et relevé sur une lourde tenture de soie jaune.
Nous en aurons assez dit du Wyndham's, quand nous aurons ajouté qu'il contient environ douze cents places. L'éclairage delà salle est obtenu par des appliques de bougies électriques au balcon, par un lustre peu important, et par une rampe circulaire, non apparente, qui circonscrit le plafond.
Les Parisiens diraient du Wyndham's que c*est une « bonbonnière ». -
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