LA COMTESSE
Hé bien?
LE CHEVALIER
Hé bien, cela faisait un spectacle.
LE MARQUIS (riant).
Fort joli!
LE CHEVALIER
Et comme ces enfants changeaient à tout moment d'écriteaux, c'était une espèce de tableau changeant qu'ils offraient à la vue.
LA COMTESSE (riant).
Fort bien.
LE MARQUIS (riant).
Tu as raison.
LE CHEVALIER
Item. — Le spectateur y devenait acteur lui-même. Dès que l'écriteau était déroulé, Torchestre donnait le ton, et l'on entendait aussitôt un chorus discordant, le plus réjouissant du mpnde.
LA COMTESSE (riant).
Je n'ai plus rien à dire ; et c'est dommage qu'on ne joue plus par écriteaux.
LE CHEVALIER
Sans doute. Et si l'on faisait bien, on remettrait les choses sur ce pied-là.
LE MAROuis (riant).
Assurément.
LE CHEVALIER
On chante à l'Opéra, on parle à la Comédie, on devrait jouer à la Foire par écrileaux. pour varier les spectacles de Paris. »
Au goût très vif qu'il avait pour les petits fi^arçons court vêtus en Amours, le chevalier joignait, comme on voit, un esprit très métho(li(|ue. (Tétait un conservateur; il aimait que chaque chose restât à sa place. Par malheur, cette classification n'était plus de .saison. Maintenant qu'ils ont retrouvé la parole, et que le titre nouveau (Wjpérfi'ComùjHe semble faire de leurs théâtres des succursales <le TAcadémie de Musique et de la ('omédic Française à la fois, les acteurs forains vont tendre de plus en plus à se rapprocher de leurs grands rivaux; et leurs elTorls, avant d'aboutir à une catastrophe, seront féconds en progrès variés.
Chaque nouvelle pièce marquera un de ces progrès; mais en attendant, et dès le début, à la Foire Saint-Laurent de 1715, ces progrès furent annoncés aux spectateurs en termes généraux. Avant d'ouvrir la scène, des acteurs, parmi lesquels était le célèbre Dominique, vinrent débiter un petit discours qui présentaitune peinture avantageuse (lec(» genre nouveau, V opéra-comique, qui en traçait les règles, signalait de prochaines et importantes innovations, faisait, on un mot, pour l'avenir les plusbelles promesses. Sans doutes disaient les orateurs, le pu])li(î ne doit pas chercher ici de ces excellentes comédies... qu'il ne trouvera même ailleurs qu<* très rarement. 11 sait que les bornes imposées aux théâtres forains ne permettent
l'opéra-comique. 67
pas de donner des pièces parfaites. Cependant, quelque imparfaites que soient ces sortes de productions, elles ne laissent pas de coûter autant que les poèmes réguliers, à cause de la gêne où les Comédiens Français réduisent les auteurs. Ce qui complique encore la tâche, c'est que le public est devenu bien plus délicat. Il aime toujours les personnages italiens, mais il ne veut plus qu'ils grimacent en Tabarins grossiers. Si des représentations badines l'amusent, les jeux bas et vulgaires le révoltent. Il est môme plus exigeant encore : il n'admet pas que ces divertissements soient en pure perte pour son esprit ; il veut des idées neuves, des scènes saillantes. Les pièces de la Foire, que l'on traitait autrefois de pures bagatelles, trouvent aujourd'hui des spectateurs difficiles, censeurs judicieux et de goût fin, dont les applaudissements ne vont qu'aux ouvrages qui les méritent.
On cherchera donc des idées nouvelles et des sujets piquants. Et elles ne manquent pas, les idées, et chacune d'elles marque une métamorphose, un progrès matériel del'opéra-comique. C'est ainsi qu'après avoir chanté eux-mêmes leurs rôles sur de vieux timbres populaires, auxquels ils osaient joindre parfois, notamment dans les parodies, des airs empruntés au répertoire de l'Opéra, les acteurs forains s'avisèrent d'avoir une musique à eux, des compositeurs et des maîtres de ballets, comme ils avaient des auteurs à leurs gages et des pièces exclusivement jouées sur leurs théâtres. L'entrée dans la grande famille foraine de Lacroix d'abord, et de Fromont, surtout de Gillier, célèbre alors par «a musique très spirituelle et
68 LES THÉÂTRES DE LA FUlHE.
ses jolis vaudevilles, et de Damoulio, qui avait appris à rOpéra Tsivi de romposer les danses et de diriger les ballets, fut une bonuc; forlutie pour tout le monde, pour les poètes, dont les pièces parurent plus originales et furent mieux exécutées, pour les acteurs, que le public, non e^ncore désliabilué d'accompagner les airs connus, inlerrompait et inipaiienlait quelquefois, pour le nouveau genre enlin, qui dutà la musique (*x[u*essément composée h son intention un autre perfectionnement. Comme h chaque Foire on jouait plusieurs pièces diiïcrentes et inédites, le nombre d airs nouveaux devait (Hre considérable. Le moven de suTlire à pareille besogne! C'est alors que, pour éviler (Ten faire d(^ trop communs, et aussi pour mieux lier les couplets, on prit très vite l'habitude de mêler aux ve^rs dt^s fragineids en prose, et de composer ce qu'on appela des pif'ces mixtes. iJu coup (que vont dire les Comédiens Français?) le dialogue prit plus d'importance; et ce mélange de couplets chantés e t d e l'é p 1 i q u es pa ri éfj s p r t^d u i s i t , sous la plume d'auteurs ingénieux et dans la bouche d acteurs ha* biles, les effets les plus variés, parfois les plusdivertissants. Pour avoir ropéra-comique sous sa Forme définitive et actuelle, il ne manquait plus fjue les duos, les trios, les ensembles et les cliœurs.
C'est dans les pièces mêmes, représentées entre 1715 et 1718, que se trouve la meilleure histoire de ces progrès rapides et conslauLr*. Le mouvement élait si bien donné, les Lesage, les Fuzelier cl les <l'Ornevab excités par la nouveauté du travail, tn aient une telle vervCj et leurs interprètes les secondaient avec
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tant d'entrain, que [rien ne put arrêter l'élan, ni la mort du roi', ni le départ d'Octave, ni des démêlés sans intérêt entre la dame de Beaune et les Saint- Edme, assez maladroits les uns et les autres pour allumer une guerre intestine dans le préau même de la Foire *. Comme si l'hostilité de l'Opéra et delà Comédie Française ne devait pas suffire aux humeurs les plus belliqueuses !
Original par la forme nouvelle qu'il adopte, le théâtre forain l'est peut-être plus encore par les sujets qu'il met en scène. Il y a toutefois deux traditions qu'il conserve précieusement, et qu'il ne pouvait laisser perdre. Comment répudier les personnages de la comédie italienne et renoncer au merveilleux? N'est-ce pas à cela d'abord que ces spectacles doivent leur caractère particulier, leur air de famille et, pour ainsi dire, leur unité? Excepté peut-être dans les parodies, où il faut bien conserveries personnages des modèles parodiés, qui pourrait songer, sans ingratitude, à supprimer le légendaire et indispensable Arlequin, et son bon ami Pierrot, et sa chère Colombine, et Mezzetin, et Scaramouche? Le merveilleux, mais un merveilleux très différent de celui que célèbre Boileau, n'est pas moins nécessaire, et Lesage le signale justement comme un des éléments
1. La mort de Louis XIV ne fit pas fermer la Foire Saint- Laurent. Les spectacles furent seulement interrompus du 27 août au 4 octobre. Et encore y eut-il quelques contraventions; mais Tautorité nouvelle ferma les yeux. (Voir les frères Parfaict, Mémoires pour servir à Vhistoire des Spectacles de la Foire.)
2. Voir les péripéties de cette petite guerre dans les Mémoires des frères Parfaict, t. I, p. 179 et suiv.
essenlieïs des connVlies foraines, D'aillpitrs, ajoute-^ t*iL « re ijierveilirux n'om|H}rhi' ni ïa pi'inluiwdes ftentinierils naturels, ni les porlrails saliriques, » Snus (lonU^; il fnii niêioe miteux que do ne pas *^(re un obiskicle : il est un agrément ; et Lesagt\ !c premier, lui doit les plus heureuses trouvailles. Quoi de plus ingénieux, comtne idée et comme cadre, que ce loniljeau de Nostradamus, ouvert par une hagucUe magique, et que Tapparilion du vieillard blanc et barbu, coiffé d*an bonnet violet à longues oreilles et vi^lu d'une rolie de mt'^nie couleur, éloilée de caractères talismaniqucs? Il est la, le grau*! prophète, contbrtablenient assis dans son mausolée devant une table d'ébène couverte de vieux livres, et tour à loui" se présentent les personiuiges de la coiuédie, i*n quête de consultations qui leur sont distribué(*s avec une générosilé très plaisante et très satirique. (Joëlle piquante inlrigueenrore enlace celle Ccinttere ffe Vinas qui métamorpliose Mczzetin, lui donne toutes les grtlces et le fait aimer de toifles les femmes?
t Mezzetin, reçois h ton tour Ce préseul que te fîiit TAmour:
C'est Uï ceiiilure de uni mère.
Quand lu t'en ceindras les côtés.
Ami, sois assuré de plaire Aux plus orgueilleuses beautés. »
Et, dans le Tetuple du De^lui, quelle majestueuse mise en scène, et quel joU tableau linal, lorsque, brusquement, au haut d'un escalier à double rampe, dominé par un trône, le Destin apparaît, caché sous un voile, entouré du Temps avec sa Taux, et de six
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Heures blanches et de six Heures noires, groupées à droite et à gauche, sur les marches! L'orchestre joue un air nouveau, de Gellier, et aussitôt les filles fugitives du Temps, gracieuses et légères, évoluent sur la scène, à la façon du cliœur antique, et chantent, comme baisser de rideau, un de ces vaudevilles chers à Bertrand, et qui durent charmer sa vieillesse:
UNE HEURE HLANCHE.
« Maris, dont riuimeur jalouse
Au devoir prétend ranger Une jeune et coquette épouse, Vous hâtez rhcure du berger.