INE HEURE NOIRE
Tel amant, qui le jour pleure,
M'attend pour le soulager.
De minuit eutln je suis Theure, L'heure ordinaire du berger.
UNE HEURE ULANCHE.
Beauté, qu'un amant obsède,
Je vous vois fuir le danger; Mais le moment qui me succède Souvent fait l'heure du berger.
UNE HEURE NOmE.
Bien n'est tel que l'affluence
Pour nous bien encourager; Quand nous touchons votre finance, C'est pour nous l'heure du berger. »
Si Lesage et ses collaborleurs n'ont pas eu tort de conserver le merveilleux traditionnel, dont nos féeries modernes perpétuent le souvenir, et ces vaudevilles • particuliers aux Français, estimés des étrangers, aimés de tout le monde, et les plus propres à faire valoir les saillies de l'esprit, à • relever- les
ridic'ulf^s, à corriger le^ mœurs' », t!ombien ils ont eu raison irahaiidonner résolu me ni !es t^rossitTetés non moins Iradilionnefles. si tnifliliotioclles nir-uie que, en cJepil des léformes, iL's ^ens prévenus eonlinueronl longtemps encore à tenir le tliêiVlre forain pour un répertoire d obscénités î « Je sais, éerira vers la lin dn XV ni'' siée le un admirateur de I^esage^ avee quel œil on regarde eneore aujomd'bui ee speelaele. On se plaît toujours à le considérer tbins H'sproduclions inlornies etoliscèncs où il se Iraîuail auln^biis. ignondtdeuscnnuÉb M. Lesage élail bien ea]>able cependant (Ic^ Tarrarber an mépris el iléli'nii'^' res préjugés dél'avorables. \*:et-il [kis, ;ïvi*i- un noinrim noiiL donné à re Un'' A Ire uti nouveau caractère?»
llieji de plus jnsle; mais ce nVdailpas assez, pour donner à ce tlniâtre un nouveau caractère, d'en bannir les ordures. Amuser par des intrigues simples, vives et d'une étonnante variété, [^ar des scènes piquantes, des cbangementsà vue et des jeux él ourdissants, par beaucoup de gaieté el d'esprit, surtout par beaucoup de naturel, c'était mieux, et les auteurs n ont pas failli à la tâcbe. Que d'idées ingénieuses, parfois bizarres, toujours fécondes en surprises, dans Aylequin-Colotubine ou Colombbie^ Arlequin^ dans le Tableau du Maria fjo, dans les Ettif.r tic Merlin, snrtoul dans Arlcrptiti llufbfy d'une si extravagante fantaisie î II fallait un Lesage pour aller dénicher en Orient Tidée d'une semblable pièce. Saviez-vous, joyeux spectaleurs de la Foire, que
. Préface des auteurs du Thtdtrc dr ht Foire.
l'opéra comique. 73
lorsqu'un Mahométan a répudié sa femme, il ne peut la reprendre qu'après qu'un autre homme l'a épousée et répudiée à son tour ?
€ — Le mari choisit un Huila.
— Huila! Quelle bête est-ce là?
— Un bon ami, qui de sa femme Se fait répoux obligeamment.
Passe la nuit avec la dame.
Et la lui rend honnêtement. »
Entraîné par son humeur aventureuse jusqu'à la ville de Balsora, Arlequin se vend comme Huila à un jeune fou, désespéré de n'être plus l'époux de sa femme répudiée. Le nouveau mari provisoire userat-il ou n'usera-t-il pas, avant la répudiation qu'il a promise pour le lendemain, des droits conférés par l'Iman ? Telle est la question ; et voilà la pièce, originale, amusante au possible, et nullement ordurière. C'est décidément bien fini des malpropretés, puisqu'une situation qui semblait les solliciter est traitée avec une très satisfaisante discrétion.
Mais divertirnesuffisait pas encore : l'auteur de Turcarel visait plus haut. Ce malicieux et pénétrant observateur voulut que son théâtre nouveau fût une sorte de second Gil Blas, un Gil Blas dramatique et populaire, une Revue (car c'est bien le genre lievue qui fait son apparition) des principaux événements de Tannée, une satire dialoguée, très vivante, des mœurs contemporaines. Avec la connaissance qu'il avait de l'âme parisienne et du public forain, dont le goût s'affinait chaque jour davantage, il pensait bien que les critiques de circonstance seraient comprises et
soulignées, que les allusions caustiques seraient saisies au vol*, qu'enfin les rires et les applaudissements rendraient plus sensibles aux victimes, qu'on allait mettre sur la sellette, les coups d'épingle, les coups de griffe et les coups de bâton.
Ces victimes, on les cherche un peu partout, à la Cour et à la ville, parmi les nobles et parmi les bourgeois prétentieux, dans la finance et dans la magistrature, à l'Académie de Médecine, à l'Académie Française, surtout à l'Académie de Musique et à la Comédie, la Grande Comédie, celle qu'on n'oublie pas, et qui est trop vindicative pour se laisser oublier. Ces victimes, ce sont ces jeunes fats qui se vantent de leurs quatre cents ans de noblesse, et dont les grands-pères étaient meuniers, cochers, commis aux aides ou merciers. On sait bien où ils ont pris leurs titres et leurs armes : ils les ont fait fabriquer par Blazonnet. Ce sont des champignons d'argent en champ de sable, et des pourceaux d'or en champ de gueule, avec cette devise : « Virtuti débita o/ierces, il a débité de la mercerie ». Ces victimes, ce sont les docteurs delà Faculté, celui de la rue des Fossoyeurs, entre autres, qui prendra aux Enfers la place d'Ixion, et circulera sur sa roue, éternellement, pour avoir trop aimé saigner.
« Croyant que Thomme pour vivre N'avait pas besoin de sang, Jusqu'à la dernière goutte, Monsieur le laissait couler, Pour le faire circuler. »
i. Ces allusions sont parfois d'une remarquable précision. Ainsi, dans Arlequin traitant, un manieur d'argent paraît
l'opéra-comique. 75
Ces victimes, ce sont les financiers véreux, armateurs de vaisseaux pourris, dont le naufrage était concerté; les gens d'affaires qui grattent les zéros sur les traites à payer et en ajoutent sur les traites à toucher. Ce sont les racleurs de violon, qui disputent doctoralement, sans y rien entendre, sur la musique française et la musique italienne; Tes poètes faméliques, mal vêtus et crottés diablement, qui, après avoir fait jouer parles Grands Comédiens trente-cinq comédies et vingt-six tragédies chacun, viennent demander aux Forains de quoi s'acheter une perruque et des souliers : ceux-là prendront un jour la place de Sisyphe ; ils verront trébucher leur rocher, comme ont trébuché leurs pièces*. Ces victimes, dont le nombre grossit à chaque Foire, ce sont encore les académiciens, avec leur sotte et interminable dispute. Car la fameuse querelle des Anciens et des Modernes pénètre jusqu'au faubourg Saint-Laurent, et le succès d'Arlequin défenseur d'Homère prouve que dans ce milieu, méprisé par d'injustes intellectuels, elle ne trouva pas d'indifférents. Quelle ne devait donc pas être l'éducation littéraire des spectateurs forains, pour que Lesage ait pu compter les faire
sur la scène entre deux archers avec du foin sur son chapeau, dans ses manches, et entre le justaucorps et la chemise. Or, quelques semaines auparavant, un homme d'affaires, que l'exempt cherchait, avait été trouvé caché dans des bottes de foin.
1. Voir : Le tombeau de Nostradamus, la Ceinture de Vénus, les Eaux de Merlin, etc., et surtout Arlequin traitant. L'établissement d'une chambre de justice et la recherche qu'on faisait alors des gens d'affaires firent le succès de cet ouvrage, où l'on voyait des portraits connus, traités comiquement.
rire avec un paroil j^NJrl? Ktijnel directeiîrde Lhéâtre populaire osera il aujourd'hui mellre sur la scène un delmt arad<5miqiie? Ah! comme * la clique léméraire des Modernes qui sans respect se sont élevés contre Homère t, est vivement houspillée par Arlequin Bouquiuidès, aidé de ses élèves, Parasilon, Gueulardès el Tapemoderuos ! Mnh aussi comme le m^me Arler|uin, eu léc liant et rcférliant àgeuoiixune Iliade enchâssée iJans unecasseltc chinoise, rend ridicules les amis des Anciens, el les Anciens eux-mêmes!
t Chers Anciens^ votre lecture
Est le charme de mes ennuis:
Je vous aime aidant, je le jure,
Que si je vous avais trailuits..*.
Que Séuéqiïc est doux et mignon
Dans ses œuvres gahiutesl Les oraisons de Cicérou
Sotit l)ieii édiïîaates. »
De toutes ces satires, la plus violente, qu'on va payer cher, est réservée à la grande ennemie, la Comédie Française, Sans doute, il y a bien quelques traits malicieux directement décochés à l'Opéra, « qui charité à tori el. a travers tout ce qui lui vient dans l'esprit et qui veut loujours loucher sa pension d'avance », mais ce sont là piqûres légères. On ménage en somme ce créancier puissant, ce grand cousin si hien mis el qui a pour les Forains celte précieuse qualité d\Hre détesté de la Comédie Française, laie ne cache pas sa haine.