CHAPITRE VU
Rétablissement de l'Opéra-Comique. — Nouvelle direction de J. Monnet. — Vadé. — Les Boutîonnistes et les Lullistes à la Foire Saint-Laurent. — Le genre poissard. — Sedaine. — Favart. — Corby. — Fusion de l'Opéra-Comique et de la Comédie Italienne.
Une fois de plus, la Comédie Française venait d'exterminer les Forains. Outre le plaisir de la vengeance assouvie, celle nouvelle suppression donnait aux privilégiés l'espérance de voir venir à eux, plus empressé qu'auparavant, un public désormais privé de ses spectacles favoris. Mais c'était là une grosse illusion. On dut bien vile reconnaître la place considérable que les théâtres populaires tenaient dans la vie parisienne, et combien, loin de nuire à l'art dramatique, ils en conservaient et répandaient le goût. Sans doute, elles étaient loin d'être des chefsd'œuvre, les pièces foraines ; mais elles avaient du moins, entre autres mérites, celui d'attacher le peuple à (h^s divertissements bien français, consacrés par une longue tradition glorieuse, et très recommandables en somme, depuis surtout que la grossièreté
190 LES tiii^:atres de la foire.
en avait (Hé bannie. S'il n'y avait eu, à celle époque, que la Comédie Française et TOpéra, les Parisiens n'auraient peut-être pas gardé cette passion des spec- 'taeles que Corneille, au siècle précédenl, était si heureux de constater.
€ A présent le théâtre Est en un si haut point que chacun Tidolâtre.... Le théâtre est un fief où les rentes sont bonnes. »
La preuve de l'abandon où se désolaient alors les deux grandes scènes est leur extrême pauvreté dans l(»s années (fuî suivirent le nouvel arrêt de suppression. Les Comédiens Français sont si fort obérés, que le roi leur accorde une gratification de 72000 livres et suspend le droit des pauvres*. L'Opéra est encore plus mal en point. Comme ses prédécesseurs, Berger s'est ruiné, et le sieur Tréfontaine, à qui il a passé la main, une main très vide, se retire après seize mois d'exercice en laissant un déficit de 255000 livres ; et c'est encore le roi qui doit payer. Il se lassa bi(»nt6l de ces dépenses répétées, et, le 25 août 1749, un arrêt du Conseil, dégageant la Couronne de toute responsabilité présente et future, confiait à la Ville de Paris la direction de l'Académie de Musique*.
1. Arrêt du !«' janvier 1750. Ce furent, cette année-là, les étrennes des pauvres et des hôpitaux.
1. En conséiiucnce, M. de Bernage, Prévôt des marchands, assisté du greffier de l'Hôtel de Ville de Paris, et officiers (^t archers, alla le mercredi 27 dudit mois d'août 1749, à cin(| heures du matin, au cul-de-sac de TOpéra, apposer les scellés, et ensuite au magasin, rue Saint-Nicaise, et chez le sieur de Neuville, receveur de l'Opéra ; et ces officiers prirent possession de l'Académie royale de Musique, en vertu des ordres de Sa Majesté.
Les amateurs d'opéras et les hommes épris de liberté conçurent, paraît-il, de grandes espérances de ce nouvel arrangement. Cet emprunt fait à la république romaine, qui chargeait les édiles du soin des spectacles et des fêtes publiques, ne marquait-il pas une première victoire de la grande Ville, un premier pas vers Témancipation prochaine ? Mais ce furent les Forains surtout que cette décision mit en joie. Évidemment, les représentants de la cité, soucieux des intérêts, des goûts et des plaisirs de leurs administrés, allaient ressusciter le plus parisien des divertissements.
C'est ce que flaira Monnet, qui avait le nez bon et tourné vers la fortune. Il désirait d'autant plus devancer des concurrents probables, que, depuis le vilain tour à lui joué par Berger,' il avait fait de vaines tentatives pour organiser un théâtre à Lyon, puis à Londres, et menait alors une vie très difficile. Il fit donc aussitôt requête au Prévôt des marchands, M. de Bernage, et à Mme de Pompadour. Le premier s'empressa naturellement d'approuver un projet qui devait plaire aux Parisiens et assurer au bureau de la Ville douze et quinze mille livres de rente. La favorite, de son côté, satisfaite de voir tomber dans sa cassette une partie des sommes versées pour solder les déficits des directeurs incapables, accueillit et fit sienne une demande qui fut aussitôt agréée par le roi. Comme on le pense bien, Louis XV ne fréquentait pas les spectacles forains; mais sa police lui avait appris à les aimer; car elle ne lui laissait pas ignorer les flatteries, les iéixvQkV-
gnages de tendresse, les élans d'adoration et les cris d'enthousiasme que les Panard et les Favart, (et ce sera bien pis tout à l'heure avec Vadé) ne cessaient dans leurs pièces de prodiguer à Sa Majesté.
Donc, à la fin de décembre 1751, une lettre de M. dWrgenson transmettait au Prévôt des marchands la décision royale et l'autorisait à réorganiser rOpéra-Comique.
Bien qu'il n'eût à lui que cinq semaines avant Touverture de la Foire Saint-Germain, et qu'il fût sans argent, sans théâtre, sans acteurs, sans auteurs, l'aventureux Monnel décida qu'il serait prêt. 11 connaissait les Parisiens, et les savait assez semblables aux rois, dont Molière disait qu'ils ne se plaisent pas du tout à trouver des obstacles, veulent des plaisirs qui ne se fassent pas attendre, et qu'il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils demandent que de ne s'en acquitter pas assez tôt. De par la grâce de Sa Majesté, le public avait reconquis son droit aux spectacles forains : coûte que coûte, ces spectacles, il les aurait. El il les eut. Quelques jours suffirent à Monnet pour réunir douze mille livres, retirer des mains de la Justice la salle de Pontau, que les créanciers avaient fait mettre sous scellés, retrouver dans les provinces et rappeler à Paris les principaux acteurs de l'ancien Opéra-ComiquCy et attacher le poète Vadé à la fortune du nouveau directeur, dont le théâtre improvisé s'ouvrit le 5 février 175'2, en même temps que la Foire.
Les débuts ne pouvaient être que modestes. Un court prologue qui associait les Forains et le Roi dans
un commun éloge, une parodie {la Fileuse), de Topera d'Omphale, et le ballet des Petits Sculpteurs^ dansé par une quinzaine de jeunes garçons et de petites filles, en firent les frais. C'était peu, mais le le but essentiel se trouvait atteint. Monnet avait publiquement enregistré la renaissance des théâtres forains, il avait équilibré ses recettes et ses dépenses, repris aimable contact avec les Parisiens, mis à Tcprcuve ses comédiens et son auteur, et fait pour la Saint-Laurent prochaine de belles promesses qu'il allait tenir. Voici comment.
De son séjour à Londres, il avait, comme Voltaire, rapporté beaucoup d'idées, non des idées de poète dramatique, mais de directeur de troupe. C'est à l'organisation matérielle des théâtres anglais, bien plus qu'aux pièces elles-mêmes, qu'il s'était intéressé. 11 est douteux qu'il connût bien Shakspeare à son retour en France, mais il est certain que les théâtres de Drury-Lanc et de Covent-Garden n'avaient plus de secrets pour lui. Conduit par son ami Garrick, il en avait étudié et admiré la disposition, la mise en scène, les décors, toute la machinerie. Son ambition était donc de construire à Paris une. salle de forme nouvelle, très supérieure par la commodité et l'élégance à toutes les autres qui, sauf celle du Palais-Royal, n'avaient pas été, dans le principe, destinées aux représentations dramatiques. Le rétablissement des spectacles forains, la récente démolition du théâtre Saint-Laurent, la générosité de riches amis confiants qui lui prêtèrent mille louis d'or sans intérêt, la collaboration du machiniste-
iiifi^i'iiioiir du roi, M. Arnoult, et du premier peintre do Sa Majoslé, Boucher lui-môme, qui se fit un plaisir i\c composer les dessins du plafond, des décors, de Ions les ornemenls, et de présider à toutes les parlies de la peinture, lui permirent de réaliser son n^ve grandiose. En trente-sept jours, on vit s'élever au faubourg Saint-Laurent un théAtre que son original agencement réservait à des honneurs variés. Il servira di» modèle aux salles postérieurement bâties: acheté (luehpies années plus tard par Louis Y\', il sera transporté rue Bergère, à THôtel des Menus- IMaisirs, où se» donnaient les répétitions particulières des spectacles de la Cour: enfin, à partir de la Convention, il deviendra notre Conservatoire. Les amateurs de musi(jue (pii en apprécient l'excellente acoustique doivent peut-être quelque reconnaissance à Monnet. Ils se retrouvent partout, les souvenirs forains.
A cette scène nouvelle il fallait des pièces inédites, i'[ c'est un nouveau venu qui se chargea de les fournir. Vadé était bien l'homme de la situation : et dès (pi'il eut rencontré ce modeste commis du Vingtième, qui ne rêvait que vers et théûtre, Monnet, avec son flair habituel, le devina, courut à lui, et se l'attacha. Tout de suite il avait apprécié l'entrain, la gaité grasse de cet enragé viveur, l'aisance avec laquelle il tournait le couplet en l'honneur du roi et des forts de la Halle, des b(»lles dames de la Cour, des paysannes et des marchandes de poissons, et son talent très particulier pour entremêler, dans un parler pittoresque, h» jargon des campagnes ol
l'argot des faubourgs. Les pièces très variées, contes, fables, épigrammes et chansons, dont la verve, la gaillardise et la trivialité amusaient les hautes classes de la société, môme avaient ouvert au poète les salons les plus aristocratiques et fait de lui le professeur-ès-langue poissarde des grands seigneurs et des grandes dames, contenaient tous les éléments de nouvelles comédies populaires. Vadé était donc une précieuse recrue, qui fut plus facilement enrôlée que le Toupet de ses Racoleurs, et avec qui Monnet n'eut pas besoin d'employer Tabominable stratagème du soldat Jolibois*.
Ce n'est pourtant pas à ses débuts que le nouvel auteur forain manifesta toute son originalité et risqua la réforme qu'il méditait. Sa première pièce, la Fileiise, est une œuvre de transition, ou plutôt un résumé des différents genres jusqu'alors représentés à la Foire. D'abord, c'est une parodie, et l'on sait comme, depuis cinquante ans, les victimes de l'Opéra et de la Comédie braquaient volontiers cette arme contre leurs puissants adversaires. On y trouve aussi, comme d'habitude, et bien encadrés dans une histoire d'amour très simple, des jeux de scène, des changements de décors et des divertissements variés, une arrestation de maraudeurs qu'on amène menottes aux mains, une pittoresque veillée de village, ou Ècreigne, une ronde de fileuses flamandes et des prodiges opérés par une sorcière dont la ba-
l. Dans les Racoleurs, de Vadé, le pauvre Toupet croit signer un billet de loterie que lui présente Jolibois déguisé, et c'est au bas de son engagement qu*il met son nom.
guellc magi(juo change le soleil en four et illumine les liMièhres. (Vélnit enfin, sauf deux ou trois exceptions liinides, sur des airs connus, celui, par exemple, de lit'rcHhz-vous, brUo Endormie^ que les personnages, dont le mieux campé, le brigadier Malamor, rappelle un type bien classique, chantaient leurs couplets familiers; et, naturellement, le rideau tombait sur un vaudeville, le traditionnel, Tindispensable vaudeville. De mi^me aussi, on retrouve dans le. Bouquet du Hiù, l'éloge accoutumé de Louis XV. Mais elles sont vraiment écœurantes par leur excès, leur insipidité el leur platitude, ces louanges, ou plutôt ces adorations païennes, qui commencent avec la pièce et ne finissent qu'avec elle, ou plutôt sont toute la pièce. Les couplets enthousiastes de Panard el de Favart s'expliquaient et se justifiaient encore : ces liors-d œuvre, avec lesquels on s'assurait la faveur royale el la bienveillance de la police, n'enq)échaieiit pas la pièce d'exister el de suivre son cours. Mais faire tout un opéra comique sans action avec un recueil de cantiques en l'honneur d'un maître sans cœur et sans entrailles, dont les Français commenf^aient alors à se détacher, convier sur la scène, pour chanter un Te Re(jem laudamus^ toutes les divinités mythologiques du ciel, de la terre et des eaux, Vénus, Neptune, Mars, Bacchus, Pomone, Flore, Zéphire et Cupidon, les agenouiller devant l'auguste statue de sa Majesté, et encombrer son autel sacré d'olïVandes niagnificiues, en vérité c'était mettre à une rude épreuve la })atience des spectateurs de bon sens et de bon goût. S'il n'avait que
cela à offrir, Vadé eût mieux fait, pour l'honneur des théûtreis forains et pour le plaisir des Parisiens, de rester dans son bureau du Vingtième et de continuer dans les salons ses enseignements poissards. Heureusement, il donna à cette même Foire Saint- Laurent 4752 une ingénieuse comédie, le Poirier^ arbre magique du haut duquel un vieux tuteur jaloux et bafoué assiste, comme le villageois de La Fontaine qui a perdu son veau, à d*amoureux débats, très pénibles pour lui. Ce qui faisait en partie TintévH de cette pièce, c'est que Tauteur y risquait, pour la première fois, le patois campagnard. Tentative d'ailleurs très discrète. Panard, dans V Impromptu du Pont-Neuf, et Favart, dans les Bateliers de Saint- Cloud, avaient osé tout autant, et môme davantage. Mais Vadé ne tardera pas à les rattraper et à les dépasser.
Un événement, gros de conséquences prochaines pour les spectacles de la Foire, le força d'ajourner ses projets. La semaine même où l'on jouait son Poirier^ que devaient suivre dans sa pensée d'autres comédies analogues, des bouffons italiens, de passage à Paris, représentaient sur la scène de l'Opéra, avec l'autorisation du roi, la Serva padrona, de Pergolèso, et d'autres œuvres de même genre. L'étonnement du public et son ravissement furent prodigieux. Ses préventions contre l'ancienne monotonie, préventions que Rameau avait affaiblies, mais non dissipées, se réveillèrent dès qu'il entendit cette musique inconnue, à l'accent si vif et si marqué. Jamais révolution n'éclata plus soudaine. Mais comme les a.d\xv\-
râleurs du genre ultramontain, pour mieux maDÎfesler leur intransigeant enthousiasme, joignaient à leurs ncrlamations d'excessives critiques contre la musi(|iie française et ce qu'ils appelaient son insupporlahle lrfiîni'r'u\ celle-ci trouva des défenseurs non moins passionnes et plus nombreux. Et la guerre s'alluma, violente. « Les bouffons, raconte Jean-Jacques Rousseau, un des partisans les plus fanatiques des Italiens, les bouffons firent à la musique italienne des sectateurs très ardents. Tout Paris se divisa en deux partis, plus échauffés que s'il se fût agi d'une affaire d'Klat ou de religion. L'un, plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes, soutenait la musique française; l'autre, plus vif, plus fier, plus enthousiaste, était composé des vrais connaisseurs, des gens à talents, des hommes do génie. (11 est sous-eniendu ici que Rousseau est ]in de ces hommes de génie.) Son petit peloton se rassemblait à l'Opéra sous la loge de la reine. L'autre parti remplissait tout le reste du parterre et de la salle; mais son foyer principal était sous la loge du roi. Voilà d'où vinrent les noms de partis célèbres dans ce temps-là, de Coin du Roi et Coin de la Reine. » De tout temps, les faits divers de la vie parisienne avaient stimulé la verve des Forains. Sous quelque forme qu'elle» se présentât, mc^me la moins populaire, l'actualité était bien accueillie de ces premiers inventeurs de nos revues de fin d'année. Jadis, ils n'avaient pas craint d'initier un public, très ignorant de ces questions, à la querelle des anciens et des modernes; il y avait donc grande chance pour que la
guerre des Coins transportât au faubourg Saint-Laurent quelques-unes de ses opérations. Avec son nez toujours au vent et ses oreilles ouvertes aux moindres bruits, Monnet pouvait-il assister en spectateur indifférent à ces batailles musicales? Évidemment non. Mais dans quel parti allait-il s'engager? Là encore, le doute était impossible. Les préférences quq Mme de Pompadour, et le roi derrière elle, avaient vivement manifestées pour la musique française ne laissaient pas le choix à leurs protégés et adorateurs. Sans doute, il pouvait paraître fâcheux aux Forains de faire, en celte circonstance, campagne avec les Comédiens Français, très enragés contre les bouffonistes* ; mais une fois n'est pas coutume; et d'ailleurs on tâcherait d'avoir plus d'esprit qu'eux. Le fait est que Monnet en montra beaucoup, et du meilleur, bien français, bien parisien. Il entreprit de prouver aux fanatiques de la musique italienne que leur enthousiasme n'était pas sincère, qu'ils admiraient par mode, sans conviction, sans intelligence, à la façon du marquis de la Critique, et qu'ils portaient aux nues les opéras étrangers, non parce qu'ils étaient beaux, mais parce qu'ils n'étaient pas français. Pour leur donner cette petite leçon, il chargea Vadé de faire avec les Troqueurs de La Fontaine un opéra comique, sur lequel M. d'Auvergne, surintendant de la musique du roi, composa des intermèdes dans le goût italien. Puis, quelques jours avant la
1 . A propos de cette guerre, la Comédie Française représenta les Adieux du goûtj et la Comédie italienne riposta par
le Retour du goût.
roprosoiilalion, Monnet fît répandre dans le monde (pril avait riivcnY; dos paroles à Vienne à un musicien ilalidi (pii savait le français et qui avait la plus grande envie dVssayer ses talents sur cette langue. Celle fausse nouvelle courut toute la ville ; et quand Icft Trof/ueum furent représentés, les boufibnistes, persuaflés (pie la musique avait été faite à Vienne par un Italien, applaudirent bruyamment. Ils vinrent nu^me, i)ar déléf^^ation, complimenter Monnet sur ra<-quisilion qu'il avait faite de ce bon auteur, et crurent plus (pie jamais à la grande supériorité delà musi(pi(* itali(»nne. On devine avec quelle joie malicieuse le (lir(Mt(Mir de rOp(Ta Comique, aussi charmé de leur l)()nn(» foi que du tour ingénieux dont il venait d("i l(»s n'égaler, leur présenta alors M. d'Auvei^e, comme le véritable Orph(»e(le Vienne.
La part de Vadé, simple metteur en scène d'un conte de La Fontaine, avait été très petite dans le su(T('s, surtout musical, des rro(/wa^7's. Mais maintenant (|ue l(»s Forains, au risque de stupéfier Tombre de Lnlli, avaient manifesté leurs sentiments lullistes, et que le champ de foire nVtait plus un champ de batailh», l'auteur de In pipe rai^firr pouvait revenir à ses premic'Tes amours et justifier les espérances de son directeur. Vadé devait sa n^putation et son eng4igemeni aux po(»mes et chansons, nouvelles et fîontes, dans lesquels il avait, en style rustique ou faul)ouri(»n, fait la peinture grotesque des mœurs populain^s. Mais son succ(»s, il ne Tavait guère recueilli jusqu'alors que dans la société élégante, blas(îe et corrompue, des princesses et des ducs, qui
trouvaient un délicieux plaisir à encanailler leur vocabulaire. Comme il prétendait avoir peint avec fidélité la nature, une nature basse mais très vivante, Vadé devait désirer soumettre son invention à ses vrais juges, au public le plus capable d'en comprendre et d'en apprécier l'exactitude. Or, le théâtre de la Foire était le meilleur endroit, le seul pour ainsi dire, où l'auteur d'oeuvres inconnues des principaux intéressés pût se rencontrer avec les modèles de ses héros, les habitués des halles et des guinguettes, de la Grenouillère et des Porcherons. De là, l'empressement avec lequel il avait accueilli les offres de Monnet, et l'impatience qui le tenait de vulgariser sa découverte, c'est-à-dire de porter à la scène la littérature poissarde.
Voilà donc, à partir de 4754, le nouveau genre dramatique momentanément maître delà Foire. Pour quelques années la place appartient aux personnages populaires dont le poète est allé poursuivre les modèles dans tous les carrefours, dans la banlieue, même au fond des campagnes normandes. Sur la scène où voltigeaient jadis le svelte Arlequin, l'aimable Pierrot et la gracieuse Colombine, aujourd'hui se campent lourdement des marchandes de marée, des pécheurs de goujons, des blanchisseuses, des forts de la Halle, des maraîchers et des paysans, des soldats et des perruquiers. Dans ce monde grossier de petites gens, vêtus à la mode des faubourgs, môles à des histoires essentiellement parisiennes, par exemple à des scènes de racolage militaire, quelle triste figure feraient les anciens acteurs delà primitive co-
nicMlie foraine, avec leurs joyeux costumes qui semblaient taillés par des fées, leurs cabrioles fantastiques (»t leurs prodigieusesaventures dans de lointains pays inconnus! O qui les étonnerait surtout, ces <^lres tout de fantaisie, si souvent privés de la parole, et malgré cela si divertissants, ce serait de constater <|U(^ leurs successeurs ne doivent guère qu'à leur faf^on de s'exprimer le bonheur de se faire applaudir, ('ar la langue est ce qui caractérise essentiellement le nouveau genre, le genre poissard. C'est par leur jargon (pie se distinguent d'abord Mme Saumon, ses filles et sa nièce, et Nicaise et Sans-Regret, et Jérùme et Fanclionnette, comme c'est à leur jargon <|u'on reconnaît d'abord Cathos et Madelon; et leur argot naturel ne dut pas, à Toriginje, moins ahurir le bourgeois que le jargon médité des Précieuses. Quel bizarre mélange, en efTet, de mots estropiés : feio'liaf/e^ hon jour, violicencc, tenderté^ saintecope^ crnin d\pH'^ d'incorrections : /nrtt'o?î.s% tu voudrais (jueje t'rroutisse] de liaisons audacieuses : 07i zest libre, Inséras tamoureuse ,,d'al\isinces de mots inattendues : /a rivier de l'onde^ mon amiquié d* ardeur \ de jeux de mots saugrenus : quand je vous dis et quand je vous douze, je tombe de scribe en sillabe ; de métaphores el d'images qui ne fleurent pas l'antique! A la Halle, l'amour ne prend pas des flèches dans son carquois : il met les fers au feu ; et quand il a grillé le museau de sa victime,
tout douc'mcnt le cœur décampe tout comm' la finition d'un' lampe.
Mais c'est surtout lorsqu'il s'agit de traduire des
émotions violentes que le langage poissard devient original et exubérant : il s'enchevêtre alors dans un fouillis d'images pittoresques, se gonfle de métaphores efl'rénées. « Quelle manufacture de dégoisement que cotte chienne de langue ! » Malheur à l'amoureux naïf, maladroit et mal bûtiîLabien-aimée, les poings sur les hanches, fait aussitôt pleuvoir une grôle de comparaisons fâcheuses sur les déclarations du pauvre diable, qui vainement offre son cœur.
ELLE
< Quoi qu' c'est qu' vot' p'tit cœur? Mais voyez donc ci' magot échappé de d'ssus la tabatière du gros Thomas! Son petit cœur!