CHAPITRE PREMIER
FOIRES PARISIENNES ET ACTEURS rOflAlNS
La Foire Saint-Germain et la Foire Saint-Laurent. — Les troupes d'Alard et de Maurice Vondrebeck.— Les Forces Ue * l'Amour et de la Magie. — Le privilège de la Comédit Française et les franchises de la Foire.
Il ne semble pas'que la place du Marché Saini- Gcrmain, et les vieilles rues tristes dont elle est environnée, rues des Qualre-Venls et de Huei, rue Saint-Sulpice (autrefois rue des Aveugles), rue Guisarde, rue Princesse et rue Grégoire-de-Tours (ancienne rue des Mauvais-Garçons) soient aujourd'hui Tordinaire rendez-vous des flâneurs en quôte de distractions variées. Au xvn'^ et au xviii*^ siècle, aucun quartier ne réservait, à la fin de l'hiver et dans les premières semaines du printemps, plus de plaisirs aux Parisiens. C'est là, en effet, que chaque année, du 5 février au dimanche de la Passion, se tenait, sous le nom de Foire Saint-Germain, une véritable exposition, aussi universelle par les divertissements
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olTerls aux visiteurs que par les produits de toute espèce el de toute provenance donl on y faisait étalage. Dès (jue Fordonnance du.lif u4enant général de police, publiée à son de tro;iip^el affichée dans tous les carrefours, avait annoncé -f ouverture de la Foire, le beau monde désertait 'fa ■J>la<'e Royale, sa promenade favorite, le cefllr^ de ses intrigues amoureuses, et le populaire jr/flïlpll plus sur le Pont-Neuf tendre les oreilles auX-JJ^uiinients des vendeurs de drogues, des chanteurs de chansons nouvelles, des joueurs de farces çb^e. gobelets, des arracheurs de dents et des poseurs d'yeux de cristal.
. ïl*^. avait alors dans les neuf rues qui partageaient •/lU'Foire en vingt-quatre petites îles, et qui se distin- ***• puaient par le nom des diverses corporations d'exposants, une multitude de promeneurs de toutes classes et de tous pays. Mais c'est le soir surtout qu'on s'y amusait. Toutes les boutiques s'éclairaient de grandes illuminations, les salles de danse, les cabarets et les cafés se remplissaient, les maisons de jeu et les maisons de joie s'ouvraient aux négociants enrichis, aux jeunes seigneurs, môme aux princes du sang, et la foule courait aux loges des danseurs de corde, des acrobates, des montreurs tle bètes savantes, des joueurs de marionnettes, et des comédiens'.
1. « Que si vous êtes difficiles à émouvoir, allez-vous-en à piod ou en carrosse A la Foire Saint-Germain; et là vous verrez des joueurs de torniquets, do goblels, de marionnettes, de farces, danceurs de corde, preneurs de tabac, charlatans, joueurs de passe-passe, et mille autres apanages de la Folie. Surtout, ne vous laissez pas piper aux dés, ou tromper à la blanche, car cela troublerait la joie et vous empescijcrait de rire. » Ouverture des jours gras, 163 i.
Car, depuis le bon roi Henri IV, on jouait la comédie à la Foire Saint-Germain. Les Confrères de la Passion, jaloux de leurs anciennes prérogatives, avaient bien protesté en 1595, lorsqu'une troupe d'acteurs ambulants était venue y dresser ses trétaux; mais les nouveaux venus avaient opposé aux privilèges de l'Hôtel de Bourgogne les privilèges de la Foire, qui était lieu de franchise, et une sentence du lieutenant général civil leur avait donné gain de cause. PourThumble somme de deux écus, qui devait être payée chaque année aux Maîtres de la Passion, ces braves fondateurs inconnus du premier théâtre forain avaient conquis le droit de divertir les Parisiens. Il y a des conquêtes plus faciles à faire qu'à conserver : celle-là sera du nombre.
Les théâtres du préau Saint-Germain fermaient, coirime la Foire elle-même, le dimanche des Rameaux; mais ils ne tardaient pas à se rouvrir ailleurs. Le 27 juin, M. le lieutenant général venait tenir audience de grande police dans la maison Saint-Lazare, et le lendemain il inaugurait la Foire Saint-Laurent, établie entre les faubourgs Saint-Denis et Saint- Martin. C'était alors, pendant trois mois, jusqu'à la fin de septembre, de nouvelles et ininterrompues réjouissances.
« Le temps qui nous l'a destinée Est le plus beau temps de l'année, Dedans le plein cœur de Tété.
Temps de joie et de volupté, Où l'on aime à faire gambade, Où l'on cherche la promenade, Aux champs, à la ville, partout,
A cause quo r/ost lo mois d août.
Enfin, Ton peut avec escorte S'y divertir de bonne sorte ».
Ainsi clianlail, au début (hi règne do Louis XIV, le poète Colletet, ([ui n'était pas toujours crotté jus- ([u'à i'écliino, puisijue c'est en carrosse qu'il allaita la Foircî ; et au lendemain de la mort du grand roi, en I7I(), un étranger, ébloui de ces fêtes si parisiennes, écrivait à son tour: « Rien ne manque à cette Foire pour goûter leplaisir(|u'on souhaite. Spectacles agréabl(»s, bons cabarets, liqueurs excellentes, ricluîs ameublements et belles femmes, tout cela y attire une grande affluence de peuple de toute sorte d'états. (Test un lieu fertile en bonnes aventures, où les cocpieltes triomphent aux dépens de leurs amants, qui en sont le plus souvent les dupes*. »
Désireux en elfet de stimuler le public et de remplir leur caisse, les religieux de Saint-Lazare et les [)rétres de la Mission, possesseurs du droit de cette Foire, suivaient l'exemple de l'abbé et des prêtres dé Saint-dermain-des-Prés, propriétaires de la Foire Sainl-Clermain : ils ne cessaient de multiplier et de j renouveler, avec une ingéniosité médiocrement ecclé- ' siastiipie, les divertissements les moins orthodoxes. Comme ils autorisaient les danses, le jeu, les grandes
1. Dans la (Ivandc querelle des filles du faubourg Saint-Germain avee relies du faubourg Montmartre, une courtisane oxpliciue pouniuoi elle a quitté la butte et s'est venue installer près (le Sainl-Sulpicc. * Nous avions beau coudre et filer, à peine gagnions-nous le louage de nos chambres. C'est la cause pourquoi je me suis reléguée en ce quartier, pour voir si la fortune ne me sera pas plus favorable pendant la Foire. » — « Le temps des foires, reprend une autre, c'est le lemps^des vendanges, •
beuveries dans les cafés, et les débauclies chez les traiteurs, ils ne pouvaient, à Tinstar d'un Nicole ou d'un Bossuet, se montrer hostiles aux spectacles. Aussi les comédiens avaient-ils, dans un des principaux quartiers de la Foire, en haut et à {i^auche du faubourg Saint-Martin, des loges réservées. Os loges deviendront avec le temps des salles magnifiques, mais elles ne furent d'abord que d'humbles baracpies fermées avec des planches, sans ornements ni décoration, où l'on disposait des bancs pour le public et des échafaudages pour les spectacles ou jeux.
Toujours aussi on y trouvait une corde tendue pour les danseurs et un tremplin pour les sauteurs, ('es deux accessoires étaient là, comme la Ihymélè des théâtres antiques, pour rappeler à ces comédiens populaires leur modeste origine. Ils ne songeront d'ailleurs pas à la renier jamais. Les premiers et les plus célèbres de leurs acteurs seront toujours en môme temps de très agiles sauteurs ou danseurs de corde, et dans leurs pièces les plus littéraires il y aura presque toujours place pour des exercices de force et d'adresse. Comme le drame antique est sorti des danses de vignerons grecs, la comédie foraine est née des danses d'acrobates français; et la première pièce qui mérite de n'être pas oubliée montre bien la transition.
Parmi les troupes foraines qui, dans les premières années du règne de Louis XIV, allaient et venaient de Saint-Oermain à Saint-Laurent, une surtout possédait la faveur des Parisiens. Dirigée par le Français Alard et par l'Allemand Maurice Vondrebeck, elle se
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composait de vingt-quatre baladins qui s'étaient fait admirer d'abord parleurs danses et leurs sauts, leurs postures à l'italienne, leurs tours, leurs voltiges et leurs équilibres périlleux. Mais, depuis quelque temps, on leur faisait fête aussi parce qu'ils avaient eu l'ingénieuse idée d'encadrer leurs exercices dans de petites scènes dialoguées, qui servaient aux sauts et aux danses d'introduction et de commentaires. Les Parisiens, les personnes dequalité, le jeune roi lui-même, qui plusieurs fois manda ces Forains à Versailles*, s'étaient si fort divertis h ces représentations, qu'elles avaient fini par être, non plus seulement tolérées en vertu des franchises de la Foire, mais officiellement autorisées et encouragées. « Sa Majesté, écrit Colbert à la Reynie, le 4 février 1679, m'ordonne de vous faire savoir qu'ElIe veut que vous donniez à Alard la permission de représenter en public à la Foire Saint- (iermain les sauts, accomjmgnés de quelques discours, qu'il a joués devant Sa Majesté. » Une seule réserve, qu'expliquaient les droits acquis par l'Académie de Musique*, limitaient ce modeste privilège: il était interdit à la troupe foraine de chanter, et de danser ailleurs que sur la corde.
C'est ainsi que pour consoler le public de la mort de Molière et de la retraite de Racine, il y avait à Paris une troupe de comédiens populaires, bien vus
1. Ces visites sont signalées par Dangeau et dans le Mercure galant.
2. Lettres patentes de juin 1609 et mars 1672. Lulli tenait si fort à son privilège que, le 5 février 1677, il avait fait défendre aux marionnettes elles-mêmes de mêler de la musique à leurs humbles représentations.
de Sa Majesté et de la police, qui donnaient aux Foires Saint-Germain et Saint-Laurent des divertissements en action et en paroles. Et, comme il arrive le plus souvent en pareil cas, les Alard avaient interprété avec grande largeur et tout à leur avantage la permission donnée. On les avait autorisés à accompagner leurs sauts de quelques discours; il en fut bientôt des sauts comme des chœurs antiques : ils devinrent de simples intermèdes, très adroitement mêlés à des pièces complètes, écrites par le bel esprit de la troupe. Elles étaient sans doute bien grossières, ces pièces, et, selon le mot d'un contemporain, d'un goût bien « brut » ; mais l'une d'elles, les Forces de V Amour et de la Magie, est, historiquement au moins, très curieuse. C'est le premier type littéraire des comédies forainesS le premier de ces divertissements dramatiques et populaires dont le succès va faire dresser l'oreille aux Comédiens Français, et provoquer bientôt d'ardentes réclamations, une guerre sans pitié ni merci. Elle est donc bonne à connaître.
La décoration du théâtre représente une grande forêt, où, çà et là, des personnages longs et
1. On peut négliger sans regret la Comédie des chansons (1640) et VInconstant vaincu (1661). La première, faite de pièces rapportées, est une espèce de mosaïque composée de vaudevilles populaires; la seconde, histoire d'un goinfre et d'un amoureux transi, toujours cloués au cabaret, est du plus bas comique et sans aucun sel. — Nous connaissons aussi les titres, mais les titres seulement, de quelques autres pièces du même genre, telles que Circé en postures (1678) et CAne de Lucien, ou le Voyageur ridicule, jouée par la troupe de tous les plaisirs, que dirigeait le sieur Languicher.
maigres, costumés en démons et en polichinelles, se tiennent immobiles sur des piédestaux, pareils à des statues. Après que quelques hautbois, modestes . comme les six violons auxquels Lulli jadis avait réduit Molière, ont joué une ouverture, un homme apparaît qui se plaint en ces termes:
« Amour, amour, chien d'amour, coquin d'amour, maraud d'amour! yuoi? Jamais de repos! Dieux! Faut-il être né sous une planète si malheureuse, pour être né valet, et valet d'un maître plus diable que le diable,' qui ne passe sa vie et son temps qu'à lire des grammaires, qui n a pour divertissements que des sorciers, l)0ur son manger force vipères, crapauds et crocodiles! Ce ne serait que demi -mal, mais il est, par-dessus ces belles qualités, amoureux. Il aime une bergère, mais il n'a pu jusqu'ici percer le cœur de cette pauvre brebis ».
Cette pauvre brebis, c'est la jeune Grésinde, et ce maître farouche, c'est Zoroastre, le grand magicien. Sa vie avait été entourée de tant de prodiges et de mystères, qu'il pouvait bien faire un miracle de plus, et ressusciter à la Foire Saint-Germain, en l'an de grâce 1678, pour aimer une bergère et divertir les Parisiens.
Tandis que le valet Merlin fait l'exposition de la pièce et déplore sa destinée, les statues sautent de leurs piédestaux et font autour du malheureux effaré d'extraordinaires tours d'acrobates....
Mais quelle imprudence ou quelle inquiétude amène dans un lieu pareil, peuplé d'êtres si bizarres, l'aimable Grésinde? C'est la peur du magicien qui la poursuit, et c'est l'aide du serviteur qu'elle vient implorer contre le maître. Comme le miséri-
cordieux Merlin répond que ses épaules, si souvent régalées de coups de bâton, sont toujours à son service, quatre sauteurs vOtus en démons se mettent à le battre en faisant des pas mesurés. Et les coups pleuvent, et Grésinde se sauve, et Merlin gémit :
€ Ah! démons impitoyables ! Si jamais je lais le voyage d'Enfer, je vous ferai tous enrager. Je romprai les serrures des portes, j'abattrai les murs des Champs- Elysées, je brûlerai tous vos lauriers; j'ouvrirai tous les tombeaux, afin que les morts vous donnent cinq cents croquignoles ; je barbouillerai Pluton, je ferai la grimace à Rhadamante, je prendrai la place de Minos ; j^insulterai Charon; je briserai toutes ses rames; je ferai que la mer engloutisse tous les passants, et que Charon s'y engloutisse lui-môme ».
. Ces menaces ramènent les démons, et Merlin pour les éviter, bondit sur un piédestal. On l'en expulse, il y remonte, et le premier acte finit par une mêlée générale de sauts périlleux.
Voici, au début du deuxième, Zoroastre entouré de livres mystérieux, de flacons aux formes étranges, de poteries fleuries d'arabesques et de réchauds aux flammes multicolores. Le magicien prépare un charme qui doit rendre Grésinde docile à son amour, et la conduire vers lui à travers la forêt profonde. Attirée en effet par la puissance de la magie, peutêtre aussi par la curiosité, la jeune fille, qu'on nous donnerait aujourd'hui comme un excellent sujet pour les hypnotiseurs, apparaît accompagnée de quatre bergers. On lui a promis un divertissement : elle vient le chercher, et l'attend avec impatience, comme les spectateurs eux-mêmes.
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xVpnl^s une danse excentrique de bergers sauteurs, une table est ap|>orlée, et des scènes de prestidigitation« ingénieust^ment amenées, comme on voit, se suootMent. Zoroastre fait des conjurations et des ceirles. Il lève trois gol>eiels posés sur la table, les remet, les iviéve, et trois singes en sortent qui font quantité île sauts étonnants. Il reprend le gobelet du milieu, le pose, le relève, et Ton aperçoit un pâté d'où sWhappent îles serpents ailés. Puis la table disparaît, enlevée par des démons qui mêlent leurs sauts aux gambades îles singes.
Os singes, ces démons, ces serpents ailés, ces tours de passe-passe et de voltige ont épouvanté la bergère. Klle sollicite un petit congé de deux heures pour aller dans sa cabane se remettre de son émoi et se préparera la noce. Elle sort, et quatre sauteurs en polichinelles célèbrent par leurs danses la victoire prochaine de leur maître.
Entre le second et le troisième acte, ce n'est pas dans sa cabane que (irésinde s'est réfugiée. Plus décidée que jamais à ne pas être la femme d'un homme qui trouve tant de choses sous des gobelets, elle est allée implorer le secours de Junon. Pourquoi Junon ? On ne nous le dit pas ; mais à la seule annonce de celte visite inattendue, les spectateurs instruits devaient être rassurés sur la destinée future de l'aimable bergère. Assurément Grésindc serait bien accueillie. L'époUsc si souvent trahie de Jupiter pouvait-elle avoir du goût pour la magie qui avait permis à son infidèle tant de scandaleuses métamorphoses? Ne devait-elle pas détester Zoroastre, le dis-
ciple peut-être, ou le complice de son mari dévergondé? Oui, certes, Grésinde avait bien choisi sa protectrice; et c'est d'un pas tranquille que, fidèle à sa parole, elle retourne auprès du magicien. Quand celui-ci, ivre d'amour, veut la serrer dans ses bras, ce n'est pas la bergère qu'il embrasse, mais un démon tombé des frises.
La moralité de cette histoire, c'est Merlin qui se charge de la donner. « Tout par amitié, rien par force», telle doit être la devise des amoureux. Lui aussi, le pauvre valet, il avait songé à faire appel à la magie pour gagner un cœur de bergère. La mésaventure de son maître lui servira de leçon ; c'est par la douceur, préférable à la violence, qu'il conquerra sa bien-aimée. Au diable les sortilèges ! Il ne charmera sa maîtresse que par sa beauté, sa grAce et sa gentillesse. Et si vous voulez savoir à quel point il est gracieux, élégant et gc;jitil, voyez comme il danse bien cette sarabande en neuf parties, sur laquelle le rideau se ferme.
Tel était le genre de pièces qu'on représentait aux foires parisiennes dans les environs de l'année 1678. 11 s'y trouvait, on le voit, un ingénieux mélange de gymnastique, d'escamotage et de comédie naïve. Gomme le chœur antique, les polichinelles et les bergers sauteurs rappelaient l'origine, la première raison d'être de la troupe ; Zoroastre, avec ses tours de passe-passe, montrait que les baladins des foires étaient toujours capables de rivaliser avec les maîtres de la magie populaire, les joueurs de gobelets du Pont-Neuf ; enfin les scènes soigneusement en-
chaînées, le dialogue assez bien conduit, el le jeu étudié des acteurs laissaient deviner les ambitions grandissantes de ces audacieux.
C'est sur ces entrefaites que fut publiée la fameuse ordonnance royale du it\ octobre 1680, qui réunissait les acteurs de THôtel de Bourgogne à ceux du théâtre Guënégaud, et donnait à la troupe nouvelle le privilège exclusif de représenter des pièces à Paris. Interdiction était faite à tous autres comédiens français de s'établir dans ladite ville et dans le faubourg sans ordre exprès de Sa Majesté.
Ces inhibitions et défenses n'atteignaient ni la Comédie italienne, où jouaient alors des acteurs étrangers, ni TOpéra, dont les représentations avaient été, par décret, précisément distinguées des « pièces ou comédies récitées », et que protégeaient d'ailleurs le tout-puissant crédit de son chef, Lulli, et le goût du roi pour ces sortes de spectacles. Qui donc menaçaient-elles? Louis XIV et Colbert ne voulaient-ils que prévenir les tentatives possibles d'entrepreneurs, à qui la suppression d'une troupe, — celle de l'Hôtel de Bourgogne, — donnerait peut-être l'idée d'ouvrir un nouveau théâtre, ou bien entendaient-ils t révoquer, casser, annuler de façon expresse » certains privilèges particuliers précédemment accordés ? Et, dans ce dernier cas, quels pouvaient être ces privilèges, sinon ceux des Alard ? Cette supposition était d'autant plus vraisemblable, que la liberté, naguère donnée, avait été manifestement outrepassée. Un divertissement scénique comme les Forces de VAmour et de la Magie ne pouvait être considéré comme
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quelques discours accompagnés de sauts. C'était une pièce, représentée par des comédiens français, établis à la fois dans la ville et dans le faubourg, dans la ville quand ils jouaient au préau Saint-(}ermain, dans le faubourg quand ils se transportaient à la Foire Saint-Laurent. Lçs nouvelles lettres patentes, révoquant toutes les autorisations antérieures, semblaient donc bien viser les spectacles d*Alard. Ne pas y renoncer, c'était violer l'ordonnance royale, et risquer un conflit avec les nouveaux privilégiés.
Cependant, à regarder les choses avec calme, le danger n'était pas si menaçant qu'il en avait l'air. Les Forains n'avaient pas été directement prévenus d'avoir à supprimer leurs jeux, et ils pouvaient bien attendre une inhibition expresse et particulière, puisqu'ils avaient eu l'honneur de s'attirer expressément et particulièrement l'attention et la bienveillance de Sa Majesté. D'autre part, au moment où s'ouvrit la Foire Saint-Germain de 1681, aucune injonction ne leur était venue de la Comédie Française. Occupés de leur nouvelle inslallalion, réunissant, grâce à la fusion des deux troupes, un ensemble merveilleux d'acteurs et d'actrices incomparables, comptant à leur répertoire les pièces sans cesse redemandées et toujours applaudies de Corneille, Racine et Molière, les Grands Comédiens pouvaient avoir indulgence et dédain pour de misérables artistes de foires, qui jouaient pendant quelques semaines seulement chaque année, à des intervalles éloignés, dans des hangars et jeux de paume mal aménagés, des pièces grossières d'auteurs inconnus.
D'ailleurs, les personnages mis en scène dans ces diverlissenienls n'étaient des Zoroaslre que par exception rare; on les empruntait d'ordinaire à la comédie italienne ; et des deux Alard, Taîné paraissait presque toujours sous Thabit de Scaramouche, le cadet sous celui d'Arlequin. Or, la Comédie Française qui, en 1680, ne songeait pas à s'inquiéter de la concurrence des acteurs italiens avec lesquels elle avait, pendant de longues années, fraternellement partagé les scènes du Palais-Royal et de la rue Guénégaud, devait montrer bien plus d'indifférence encore à l'égard de leurs naïfs imitateurs forains*.
Ceux-ci pouvaient donc, sans avoir trop à redouter les réclamations des seigneurs et maîtres du théâtre comique, poursuivre le cours de leurs exercices mêlés de scènes dialoguées. L'osèrent-ils? On les verra, dans la suite, prendre de telles libertés, ils seront si peu retenus par les avertissements, les procès-verbaux, les amendes, les dommages-intérêts et la démolition de leurs tréteaux, qu'il est permis de leur prêter cette audace. Mais comme les titres des pièces qu'ils donnèrent peut-être entre 1680 et 1690 ne sont pas connus, on peut supposer aussi qu'ils furent intimidés par les défenses formelles des nouvelles
1. Elle se montra moins tolérante pour le sieur Languicher et pour la grande troupe royale de Juliano Scolto. Pourtant, si, dès le mois de mars 1081, elle adressa une plainte au lieutenant de police, ce n'est pas précisément parce que le grand Scot romain mêlait à ses tours de passe-passe de petites farces italiennes, mais bien plutôt parce que, établi dans le voisinage, rue Mazarine, il encombrait d'un nombreux public, bruyant et querelleur, les abords de l'Hôtel Guénégaud,
ordonnances. Quelle nécessité, d'ailleurs, pour les Alard de s'exposera des tribulations, quand Textrême variété de leurs exercices, leurs tours de force et d'adresse, le concours précieux des gagistes habiles dont ils étaient entourés, les Jacobal, les Languichard, les Tiphaine, et surtout le Basque Du Broc, qui faisait le sautdu tremplin en tenant deux flambeauxallumés, leur assuraient une clientèle, qui de tout temps se montra très friande de ces sortes de spectacles? La foule y courait d'autant plus volontiers, qu'on ne les lui donnait que deux fois par an, pendant quelques semaines. Très nombreuse déjà, quand les prédécesseurs d'Alard s'exhibaient tous les dimanches et fêtes à la porte de Nesles, elle était, comme on le devine, bien plus compacte encore et plus intéressée depuis que, sur la plainte des curés dont les églises restaient désertes, ces divertissements avaient été réservés pour les semaines des foires. A l'origine donc, qu'ils aient ou non obéi aux prescriptions royales, les Alard et Maurice n'existaient pas comme concurrents pour la nouvelle Comédie Française.
Ce n'est pas d'eux en effet que devait naître le conflit. Les véritables adversaires des Baron, des La Grange, des Hauterocheet de la Champmeslé seront d'abord, non des acrobates qui dansent sur la corde, mais de petits morceaux de bois façonné, humbles dryades sorties des chênes ; ou du moins, c'est sur les planches d'un théâtre de marionnettes que paraîtront les premiers acteurs dont la Comédie Française ait réellement redouté la puissance rivale.