LA CRUELLE PASSION DU JEU
Quoique directeur, Beauvisage était acteur; c'est lui qui faisait Orosmane dans Zaïre; il cumulait en outre l'emploi de crieur ou d'aboyeur à la porte, invitant d'une voix enrouée le public à entrer dans son théâtre,
Cet emploi d'aboyeur à la porte des théâtres n'était pas une sinécure ; il demandait des capacités spéciales.
L'aboyeur avait toute licence pour la rédaction et le style de l'annonce. Elle était presque toujours très-amusante , parfois très-originale.
Le crieur de Nicolet avait conquis une réputation comme l'un des plus prodigieux de ces tentateurs gagés.
Voici l'une de ses annonces :
« — Entrez, entrez, messieurs ! entrez, entrez, mesdames ! entrez voir le Grand Festin de Pierre ; M. Constantin remplira le rôle de Bon Juan, et sera précipité dans les enfers, avee toute sa garde robe!.,. »
Le p^Liblic ne résistait pas à de pareilles séductions, et le théâtre de Nicolet ne désemplissait pas !
Il y a une vingtaine d'années, le théâtre des Funambules avait encore un aboyeur, annonçant les féeries de M. Champfleury, Deburau ou Paul Legrand !
Le dernier crieur a été ce petit bonhomme rabougri qui annonçait, d'une voix che-
vrolanle, le spaclacle à la porto du thoâlro de M. Séraphin.
A. Beauvisage succéda comme directeur un sieur Sallé qui s'enteadait fort bien, lui aussi, à faire valoir ses artistes, et ne s'en remettait qu'à lui pour faire l'annonce destinée à attirer le public.
C'est le sieur Sallé qui, lorsqu'il donnait le Grand Festin de Pierre ou V Athée foudroyé^ dont le rôle de Don Juan était joué par Pompée, annonçait qu'il changerait douze fois de costume, et faisait passer la garderobe de son premier sujet sous les yeux du public rassemblé à la porte.
Sallé était acteur et jouait les arlequins. 11 était borgne et avait choisi cet emploi afin de pouvoir cacher sous le masque C3tte infirmité.
La troupe du Théâtre des Associés se composait à cette époque des sieurs Pompée, Adnet, Pisarre , Saint-Albin, Jullien, Deleutre, Dorival , et des dames Fleury, Pompée, Rolland, Petit, etc..
Nous ne savons pas si tous ces artistes avaient du mérite, mais ils attiraient le public, et MM. de la Comédie-Française
firent un jour défendre par huissier au sieur Sallé de représenter sur son théâtre aucune pièce de leur répertoire.
Ennuyé de cette défense, le sieur Sallé écrivit aux comédiens la lettre suivante:
« Messieurs , je donnerai, demain dimanche, une représentation de Zaïre ; je vous prie d'être assez bons pour y envoyer une députation de votre illustre compagnie; et si vous reconnaissez la pièce de Voltaire, après l'avoir vu représenter par mes acteurs, je consens à mériter votre blâme, et
m'engage à ne jamais la f tire rejouer sur mon théâtre. »
Lekain, Préville et quelques autres artistes delà Comédie-Française se rendirent à l'invitation^du sieur Sallé, et ils rirent tant à la représentation de Zaïre, quelle lendemain, ils écrivirent au directeur que les Comédiens français lui permettaient à l'avenir déjouer toutes les tragédies du répertoire.
Le Théâtre des Associés conserva ce privilège jusqu'à la Révolution, qui renversa tous les privilèges, et permit à tous les théAtres de jouer indifféremment le drame.
la tragédie, la comédie, l'opéra ou le vaudeville.
Si nous en croyons YAlmanach des Spectacles de 1792, le théiltre ne gagna pas à ce nouvel état de choses.
« Le Thérdre des Associés, — dit ce recueil, — ayant expulsé les comédiens de bois, se trouva en quelque sorte le second Théâtre-Français existant à Paris. Lui seul eut la jouissance anticipée de ce que les décrets ont accordé depuis aux autres théâtres. 11 jouait les pièces de tous les répertoires ; et, ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il est aussi le seul qui ait perdu au nouvel état de choses : car il avait trouvé le moyen de représenter, sans réclamations, les pièces des auteurs vivants, ce qu'il ne peut faire aujourd'hui. »
A la Révolution, le Thcfltre dos Associes avait encore perdu son nom; il s'appelait désormais le Théâtre Patriotique l
Le sieur Sallé mourut en 179o.
Le nouveau directeur fut Prévost. Il avait joué sur ce théâtre, et, quelques années auparavant, il avait, sur ce môme boulevard du Temple, montré un spectacle de curiosités.
A l'arrivée de Prévost, le Théâtre Patriotique quitta son nom pour celui de Théâtre sans prétention,
Prévost cumulait, ou plutôt il faisait tout par lui-même ; il était directeur, auteur, ac-
teur, répétiteur, régisseur, souffleur, décorateur, buraliste, lampiste, machiniste, etc.
Prévost attachait une grande importance à ses œuvres dramatiques; c'étaient cependant de pauvres productions, écrites dans une langue impossible.
Dix-sept de ses pièces, — et c'est bien assez ! — ont été imprimées 5 elles portent toutes que l'auteur en poursuivra les con- . trefacteurs, — comme s'il était possible, dit un de ses contemporains, de contrefaire un style et des conceptions semblables;
Voici les titres de quelques-unes de ses œuvres ;
Victor ou l'Enfant de la forêt ; — P Unité du divorce; — 1* Aimable vieillard; — la Marchande d'amadou; — les Deux contrats;
— It s Femmes duellistes; — le Gras et le Maigre; — la Crdnomanie; — le Retour d'Astrée; — le Jacobin espagnol; — Repentir et générosité^ — le Valet à trois maîtres;
— la Ribotte du savetier : — les Victimes de Vambition; — la Vengeance inattendue; — un Tour de carnaval,
Dans la salle du Théâtre sans prétention^ le public pouvait lire une pancarte ainsi conçue :
« Les personnes qui veulent se procurer des exemplaires des pièces du citoyen Prévost , peuvent s'adresser aux ouvreuses de loges. ))
Sur raffiche placée à la porte , il faisait autant que possible mousser ses œuvres ainsi, il annonçait :
« Victor j ou l'enfant de la Foret, mélodrame en cinq actes, du citoyen Prévost, le premier qui ait traité ce sujet, d'après le roman du citoyen Ducray-Dumesnil. »
Enfin , dans ses préfaces, Prévost cherchait surtout à défendre ses pièces sous le point de vue de la morale :
« Si l'on plaisante mes ouvrages, disaitil dans l'une de ces préfaces , on ne peut cependant me reprocher d'avoir corrompu les mœurs par des pièces licencieuses, et il ne restera après moi aucune trace d'inconduite ; ni que je me sois dérangé dans mon ménage, ni aucun écrit qui puisse prouver mon immoralité, et qui ait jamais dénigré personne ; ainsi, l'on ne me verra pas obligé de faire au lit de la mort amende honorable comme le tameux La Harpe )>
•Lesprincipaux acteurs du Théâtre sans prétention étaient :
MM. Dugy , Rivière, Auguste, Josqain, Leroy, LefranCj Henry, Mériel ^ Dumas, Ui-
chardi, Blivet, Carnel, Salle (fils de Tancien directeur des Associés) ; j^mes Pfévost, Lauticr, Émilie, Josse, etc.
Après des alternatives de succès et de chutes, le Théâtre sans prétention fut fermé en 1807, en vertu du décret impérial du 9 août 1807, que nous avons cité dans le chapitre précédent.
Prévost fut ruiné, mais il ne voulut rien faire perdre à personne, et il fit placarder sur les murs de Paris une affiche que Brazier
a reproduite et qui mérite d'être conservée :
« Les personnes à qui le citoyen Prévost est redevable de quelque chose, peuvent se présenter à la caisse tous les jours, depuis midi jusqu'à quatre heures. »
Les^ faits de cette nature ne sont pas si communs pour qu'on les passe sous silence.
En 1820, le directeur du Théâtre sans prétention montrait une petite lanterne magique dans le jardin Marbœuf; en 1830, il mourut dans la plus affreuse misère, laissant au moins une réputation de parfait honnête homme.
Quelques auteurs dont le nom retentit plus tard sur des scènes plus élevées, débutèrent sur ce petit théâtre dont la salle resta fermée jusqu'en 1809.
A cette époque, elle rouvrit sous le titre de Café cV Apollon; le parterre était garni de tables, ainsi que les loges, et, moyennant une consommation , le public écoutait une romance, une scène comique, ou assislait à une pantomime-arlequinade à trois personnages seulement.
Le Café d'Apollon disparut en 1815. Alors M°^« §aqui obtint le privilège et le droit d'en faire une salle de spectacle.
Aux termes de son privilège, M"^^ Saqui ne devait faire paraître que des danseurs et des sauteurs, ou faire jouer des pantomimesarlequinades.
Après s'être conformée d'abord aux exigences de ces clauses. M"' ^ Saqui empiéta peu à- peu sur le genre de ses voisins, et fit représenter de grandes pantomimes, des comédies, des opéras et des vaudevilles.
En 1830, la révolution de juillet donna aux théâtres une liberté dont ils usèrent largement.
Cette année-là, M"'^ Saqui vendit son privilège au sieur Rouv, dit Dorsay, qui avait été acteur au Théâtre Molière, et qui joua aussi sur son théâtre, auquel il donna le
nom de Théâtre du Temple, Ce Dorsay, fort mauvais acteur, jouait, cela va sans dire, les premiers rôles comiques.
Ce théâtre , où Ton interprétait tous les genres — excepté la tragédie — ferma ses portes le 30 juin 1841.
Démoli et réédifîé, il rouvrit ses portes comme nous l'avons dit plus haut , le 6 octobre de la même année, sous le titre de Lélassements-Comiques.
Maintenant que nous avons, aussi exacte-nïent que possible, retracé l'histoire des Délassements-Comiques depuis leur fondation jusqu'à nos jours, il nous reste à faire des vœux pour la prospérité de cet inté-
ressant théâtre. Nous les faisons ardents et sincères : nous lui souhaitons une longue série de succès, la fortune et la gloire.
15 mai 1862.