‹ Les théâtres des boulevards (1789-1848) (volume 2)Chapitre 15 sur 41 · LE MENUISIER · texte numérisé non relu

LE MENUISIER

Cela est faux. A Paris, comme dans toute la République, on n'enrôle pas à prix d'argent ; mais on secourt ceux qui se sont enrôlés volontairement et par amour de la patrie. N'estil pas juste que le riche, qui reste, consacre son superflu à soulager le sans-culotte, qui part pour le défendre, sans avoir le plus souvent le nécessaire?...

LE PROCUREUR

Nos armées ne seront peut-être pas toujours victorieuses.

LE GENDARME

Et quand cela serait ! Avons-nous fait un pacte avec la victoire ? Le sort des armes est journalier, et si la fortune trahit la valeur de nos frères d'armes, au lieu de nous laisser abattre, imitons ces fiers républicains de Rome qui n'étaient jamais plus terribles qu'après une défaite.

LE PROCUREUR

On dit qu'il y a bien de la désertion dans nos armées.

LE GENDARME {le toisOTlt) ,

Quelques poltrons reviennent ; de braves patriotes vont prendre leur place. C'est la lâcheté qui cède son poste au courage. Nos victoires futures n'en sont que plus assurées.

LE PROCUREUR

Oui, mais si nos généraux nous trahissent?

LE GENDARME

Il faut les juger et non les calomnier.

LE PROCUREUR

Paris n*est guère tranquille.

LE GENDARME

Si fait; il n*y a que les intrigants qui ne le sont pas.

LE PROCUREUR

Des mécontents se rassemblent dans quelques départements.

LE GENDARME

On les exterminera.

LE PROCUREUR

Mais cependant la contre-révolution se fait petit à petit.

LE GENDARME

La contre révolution ! Insensé ! Vous ignorez donc qu'aucune puissance humaine ne peut désormais l'opérer, et qu'à la première tentative des malveillants, ils seraient tous écrasés? »

Un décret du 13 août 1794 avait déclaré que (( les spectacles devaient devenir les écoles de Thomme fait, et que, dans la régénération prochaine des théâtres, le Comité de salut public saurait distinguer ceux dont le zèle et les efforts auraient mérité les suffrages du peuple ». On voit que F Ambigu-Comique pouvait aspirer au premier rang. D'autre part, il n'avait rien à redouter du Directoire, ni de son récent arrêté, qui disait (1) :

(1) Arrêté du Directoire exécutif concernant la police des spectacles. 26 Pluviôse an IV.

« Le Directoire exécutif, informé que le royalisme et l'aristocratie, comprimés de toute part, s'agitent encore et cherchent un dernier asile dans les spectacles, où ils épient avec soin et saisissent avec avidité les occasions de tix)ubler l'ordre ou de dépraver la morale publique, le premier et puissant ressort du gouvernement républicain ;

Considérant que le but essentiel de ces établissements publics, où la curiosité, le goût des arts et d'autres motifs attirent chaque jour un rassemblement considérable de citoyens de tout sexe et de tout âge, étant de concourir par l'attrait même du plaisir à l'épuration des mœurs et la propagation des principes républicains, ces institutions doivent être l'objet d'une sollicitude spéciale de la part du gouvernement ;...

Arrête : Le bureau central de police et les administrations municipales feront fermer les théâtres sur lesquels seraient représentées des pièces tendant à dépraver l'esprit public et à réveiller la honteuse superstition de la royauté »...

. En règle avec les lois, les décrets et les arrêtés, en laveur auprès du gouvernement et des républicains, en paix avec les contre-révolutionnaires (1), l' Ambigu- Comique pouvait cultiver librement ses genres favoris, ceux qui depuis vingt ans faisaient son originalité, qu'il améliorait peu à peu, et dont il tenait à perpétuer la tradition, bien vivante encore aujourd'hui. A partir

(1) La présence des femmes à l'orchestre de l'Ambigu -Comique et de la Gaîté contribuait peut-être à cette tranquillité. « De cette présence, écrit un contemporain, il résulte que le parquet est plus tranquille et moins tumultueux, parce que les hommes ont peine à se défaire d'un reste d'égards pour le beau sexe. Mais il est de fait aussi que les opinions sont moins libres, que les bonnets et les plumes masquent la vue pour ceux qui sont derrière, et qu'une femme avec ses pompons, son cul postiche et l'étalage du linon, tient la place de deux hommes. »

de 1795 on trouve souvent à ce théâtre des pièces semblables à celles qui depuis ce temps composent son répertoire, et particulièrement des drames bien sombres et bien pathétiques, le Diable ou la Bohémienne, la Fausse Mère ou Une Faute de V amour , la Forêt périlleuse ou les Brigands de la Calabre, Pixérécourt peut venir, et il ne tardera plus. On y trouve aussi des pantomimes, muettes ou dialoguées, des féeries (1) (le mot apparaît alors sur les affiches), des pièces exotiques, telles que les Epoux musulmans^ Adonis ou le bon nègre, avec danses, chansons, décors et costumes arabes ou créoles ; des imitations des théâtres anglais et allemand (2), et même des monologues, comme le Voyage autour de ma chambre {3), Mais mélos, féeries ou pantomimes, les pièces préférées des directeurs et du public sont celles où il y a beaucoup d'action, de mouvement, de mise en scène et de spectacle. Peu importe que les personnages parlent beaucoup ou peu, disent des choses belles ou niaises, pourvu qu'ils s'agitent, se démènent, qu'il y ait du bruit, des chants, de la musique, des tableaux pittoresques, des changements à vue, un grand brouhaha scénique. Ici, c'est une scène de tirage au sort, avec toute la pompe obligatoire, le maire en grand costume, les municipaux

(1) L'Enfant du malheur ou les Amants muets, comédie-féerie en quatre actes, en prose, mêlée de pantomimes, par Cuvelier. 9 Germinal an V.

(2) Par exemple le Château des Apennins ou le Fantôme vivant, imité des Mystères d'Udolphe.

(3) Débité par un jeune officier de hussards, mis aux arrêts dans sa chambre.

autour de l'estrade, les conscrits, la foule, les chaijts, les drapeaux, les billets blancs et les billets noirs qui sortent de Turne enguirlandée, et les cocardes distribuées par de jolies marchandes. Là, c'est un grand défilé de la garde nationale. Voici les gendarmes qui se rangent en bataille devant l'hôtel de ville. Puis ils forment les faisceaux, préparent la soupe, la mangent, et se mêlent dans un joyeux fourmillement aux femmes et aux enfants, qui les embrassent et leur versent à boire en chantant. Ces spectacles sont si populaires et si recherchés, qu'ils envahissent même les entr'actes. Entre deux pièces, Nicolet ne manque jamais d'exhiber des danseurs et des acrobates ; entre deux actes, Audinot introduit des pantomimes, qu'il cherche quelquefois à rattacher à l'action par des liens ingénieux. C'est ainsi que dans Amour et Valeur (1), tandis que les personnages de la comédie se reposent ou se transforment, une pantomime animée prépare l'action qui va suivre et porte sur la scène des événements qui, partout ailleurs, se passeraient dans la coulisse. Il faut qu'entre les deux actes les Français aient triomphé des Autrichiens. Ce n'est pas un récit qui décrira la bataille et la victoire ; c'est une pantomime qui les montrera. Le canon gronde dans le lointain, et, brusquement, des paysans, des femmes et des enfants, se précipitent sur le théâtre, affolés, cachent dans une grotte vêtements et denrées, arrachent à deux Autrichiens une jeune

(1) Amour et Valeur ou la Gamelle, comédie en deirx actes, mêlée de vaudevilles et de pantomimes, par les citoyens Moithey et Bellement. 28 Thermidor an III.

fille à moitié morte d'épouvar Les ennemis arrivent à leur te peau tricolore flottant au haut le remplacent par celui de TEi ment français bondit tout à cou le drapeau, le hisse à la plus h les Autrichiens qui, brandissa quelles ils viennent d'incendiei tre le feu à Tarbre de la Liberté la Marseillaise. Le spectateur France est victorieuse, et le seco C'est ainsi que TAmbigu-C goût de la mise en scène et dej cle(l), ouvrait au mélodrame i bruyamment courue depuis, p genres nouveaux, acclimatait étrangère, répondait aux ac obstinément lancées contre le:

(1) d L'Ambigu a monté toutes se manière à s'attirer la foule, qui s'y e Décorations pittoresques et très bie parfaitement adaptés aux lieux et a\ ment dessinés et exécutés par des c ceux de l'Opéra, évolutions milita épargné pour satisfaire les spectateu sur le genre de l'ouvrage, pourvu < historiques et critiques en forme de le de Paris. Lettre III.

(2) « Il faut rendre une justice au:

c'est qu'ils sont infiniment moins in théâtres, qui semblent se faire un .

d'outrager la religion et la vertu. » E

soutenait contre les grands des luttes avantageuses. « Il est une vérité, écrivait alors un critique impartial, une vérité dont il faut convenir : c'est que les petits théâtres sont infiniment supérieurs aux grands dans le soin qu'ils apportent aux représentations dramatiques qu'ils donnent. Ils respectent le public pour accaparer son argent, tandis que les autres comédiens veulent avoir l'argent du public sans se mettre en peine de le satisfaire (1). t>

Une part de ces éloges revenait de droit à la Gaîté. L'activité prodigieuse de Nicolet, son flair très subtil, sa passion pour le théâtre, la connaissance très profonde qu'il avait des goûts parisiens se retrouvent chez le comédien expérimenté qui l'a vu à l'œuvre, qui depuis longtemps le seconde, et qui lui succède. Si, en changeant de directeur, la Gaîté ose aussi changer de nom, et devient Théâtre d'Émulation, c'est que Ribié, son nouveau chef (2), est lui-même homme d'émulation. Très évidemment il a ses motifs pour risquer une transformation déroutante et périlleuse, pour supprimer à la porte d'entrée et sur les affiches une enseigne très populaire, un titre très caractéristique. Il n'hésite pas cependant, parce que, en adoptant comme nouvelle raison sociale un mot plusieurs fois employé dans un arrêté du Comité de salut public,

(1) Etrennes dramatiques.

(2) Il avait commencé par être commissionnaire à la porte du théâtre. Il vendait des contremarques et les utilisait souvent pour aller applaudir Nicolet, Il avait fini par se faire engager dans la troupe.

il répond à l'appel des protecteurs officiels de tous les spectacles, qui disaient : « Qu'une louable émulation renaisse parmi les artistes ; que chaque théâtre aspire au premier rang. L'ambition de surpasser ses rivaux en talents utiles est la seule qu'admettent les Républiques.»

Ribié égale ses rivaux des boulevards, et notamment l'Ambigu-Comique, ce vieux concurrent depuis si longtemps redouté, en donnant des pièces du même genre et semblablement variées, des satires politiques, comme les Réclamations contre Vemprunt forcée des drames ténébreux, comme Marguerite ou les Voleurs^ et Rosa ou t Héritage du torrent^ des adaptations étrangères, comme le Moine (1), des féeries, comme la Belle au bois dormant (2), des vaudevilles, comme le Dentiste, des parades, comme le Galant Savetier, des ballets-pantomimes comme VEnlévement, Il les surpasse enfin le jour où il a la très rare bonne fortune de rencontrer une de ces pièces qui font époque dans l'histoire des théâtres. C'est lui qui porta du carreau des halles aux planches de la scène, et de la scène à la postérité, la glorieuse madame Angot.

Jamais héroïne de théâtre ne fit du public plus rapide conquête (3). Un beau soir de l'an IV, elle paraît

(1) Drame affreux où il y avait des caveaux, des tombeaux, des roues sanglantes et un diable qui enlevait Ambroise par les che-. veux. « Ce spectacle est horrible, » dit un contemporain.

(2) La fureur d'aller à cette féerie fut telle, que l'Opéra en conçut de la jalousie et fit défense de la donner le mardi et le vendredi .

(3) Madame Angot, ou la Poissarde parvenue, par le 'citoyen Maillot, opéra comique en deux actes.

avec sa robe puce à grands ramages, son tablier de satin noir, son bonnet à rubans verts, et des gants jaunes montant jusqu'au coude ; et tout de suite on l'applaudit (1). Elle parle : de sa bouche, pressés, joyeux et claironnants, sortent des mots bizarres, des barbarismes audacieux, des phrases dont la construction chancelle, d'exubérantes images, de dangereuses liaisons ; et on l'acclame. Elle donne une leçon de manières et de bonne tournure à son officieux Nicolas, un garçon « qu'a ben besoin d'être requinqué et mis sur son propre » ; et l'on se pâme. Elle en reçoit une à son tour de son gendre, M. Dutaillis, un fin lettré, qui lui dégoise les amours d'Ulysse et de Didon, ceux d'Hannibal et d'Eurydice, amours si bien chantées par Homère dans son Enéide écrite en vers d'Alexandre ; et Ton se tord. Elle se tortille elle-même, « de queue manière et avec queue galantise», pour éblouir le chevalier de la Girardière, et montrer à ce fiancé, que son amour-propre impose à sa fille, « qu'elle a z'u del'inducation comme il faut » ; et l'on se roule. Et l'on éclate en bravos furieux quand, reconnaissant dans le faux gentilhomme un simple rat de cave, elle reste d'abord immobile « comme un terne sec », puis tombe à plat sur le ventre, évanouie de colère. Et le délire est à son comble quand, après avoir repris ses sens avec un verre d'eau-de-vie, elle écrase l'intrigant démasqué sous une formidable avalanche de métaphores, inconnues même des clients assez

(1) Voir son portrait en tête du recueil Angotiana.

hardis autrefois pour marchander ses soles et ses turbots.

Amis et ennemis, les uns avec ravissement, les autres avec dégoût, tous avec ensemble constatent ce triomphe. « On ne saurait se figurer, écrit l'auteur des Etreniies dramatiques^ les trépignements de pieds et les battements de mains, lorsque le sifflet du machiniste annonça le lever du rideau. C'était un enthousiasme général. » Général, et qui dura. Deux ans plus tard, dans le Censeur dramatique^ la plume de Grîmod de la Reynière s'exaspérait encore contre cette poissarde parvenue, pour qui tout Paris avait les yeux du fortuné Ribié, et contre la bande de ses vils histrions qui faisaient le vide dans les autres théâtres. « Les bureaux de TEmulation sont chaque jour assiégés par une affluence qui honore le goût délicat des têtes noires de la grande nation. C'est là qu'on voit dans toute sa splendeur l'illustre madame Angot, qui, depuis vingt-sept mois, se prostitue chaque soir aux amateurs, sans avoir encore pu les rassasier de ses harengères faveurs... Si, pour quarante-quatre sous que coûtent les meilleures places, on peut être auditeur et témoin de ses hoquets, il n'y a plus de raison pour donner six francs et six décimes à ces scandaleux baladins qui nous écorchent les oreilles avec Médée ou Télémaquey et nous les déchirent tout à fait avec Tartuffe ou le Vieux Célibataire^ et autres sottises pareilles, émanées du siècle de Louis XIV et du nôtre » (1).

(1) Le Censeur dramatique, 1798.

Griniod' de la Reynière prêchait dans le désert, et Favart fils aurait, lui aussi, représenté dans un désert sa satire de madame Angot (1), qu'il prétendait supprimer en la tuant sur la scène, si le public avait écouté sa pièce et supporté un attentat contre sa grande favorite. Toucher à madame Angot, quand son existence était si précieuse, quand, à chaque instant, sur les boulevards, de nouvelles pièces, le Mariage de Nanon ou la fille de Madame Angot ^ Madame Angot au Malabar, Madame Angot au sérail de Constantinople (2), le repentir de Madame Angot, Madame Angot ou le mariage à la courte-paille^ témoignaient de sa vitalité puissante I Quel crime abominable I « Cest là, disait un fanatique, porter une main profane sur Tarche des boulevards. » On le fit bien voir aux téméraires. A peine collée, Taffiche qui annonçait la mort tragique de Mâme [sic) Angot fut arrachée par des mains pieuses ; et le soir mille sifflets vengeurs exécutèrent la pièce insolente et rendirent à Taffection de ses innombrables admirateurs celle qui ne devait pas, qui ne pouvait pas mourir. Et, de fait, Topera comique de MM. Clairville et Lecocq ne la défend-elle pas toujours contre la mort?

(1) Joseph, ou la fin tragique de Mâme Angot, par Favart fils et V. Mulot, bagatelle morale mêlée de chants. Au Théâtre des Jeunes Artistes.

(2) C'est l'Ambigu-Comique, vivement stimulé par le succès prodigieux de son rival, qui joua Madame Angot au sérail de Constantinople, « drame, tragédie, farce et pantomime avec tous ses agréments, » par Aude. Les théâtres des boulevards se pillaient ainsi sans scrupule. Corse était, affirment les Etrennes dramatiques, impayablement cocasse dans le rôle de la harengère.

Je crois entendre trois habitués du Théâtre d'Emulation causer, un soir de l'année 1798, en descendant le boulevard du Temple.

« — Quelle chose singulière ! dit l'un d'eux. Tout le monde veut voir Madame AngoL Des loges du centre au paradis on répète : « ce n'est que ça I Tiens, que c'est bête I » Mais on vient le dire trois cents fois de suite... Comment expliquer cela?

—, Pourquoi, lui répond son voisin de droite, ne voulez vous voir dans cette pièce qu'une charge grotesque ? On ne rit d'une charge que pendant quelques jours ; et voici plus de deux ans que madame Angot nous tient tous en haleine. Brisez l'os, et vous y trouverez une moelle substantifique.

— De la moelle substantifique aux théâtres des boulevards I s'écrie en riant le voisin de gauche. Des leçons de philosophie au petit peuple des faubourgs I Vous vous moquez.

— Je ne me moque point. Comme Molière a combattu le faux amour, la fausse amitié, lafausse religion, la fausse justice, la fausse médecine et la fausse littérature, l'auteur de Madame Angot a voulu livrer à la risée publique la fausse noblesse, représentée par le chevalier de la Girardière, la fausse science, représentée par le citoyen Dutaillis, et surtout la fausse bourgeoisie vaniteuse,représentée par madame Angot, Madame Angot est un type.

— Parfaitement, et un bien bon type.

— Je veux dire un symbole. Elle personnifie toutes les parvenues de la France nouvelle, ces marchandes

de marée, ces laveuses de vaisselle, ces crieuses de chapeaux, qui hier encore débitaient leur morueaux halles, suaient à la cuisine et couraient les trottoirs, et qui aujourd'hui, mal décrassées, trop parfumées, étourdies de luxe et dépaysées dans la soie, encombrent le haut du pavé, promènent leurs jupes dans les ministères et tiennent en laisse nos Directeurs. Voilà ce qu'a voulu nous montrer l'auteur, et ce que le peuple entend très bien. Voilà pourquoi il applaudit cette œuvre saine et profonde. »

Alors, le promeneur incrédule, que cette belle tirade semble avoir prodigieusement amusé, prend à son tour la parole, et dit :

<( — Ainsi donc, nous avons un nouveau Molière I En vérité, depuis quelque temps le besoin s'en faisait sentir. Mais ne croyez- vous pas qu'il suffirait de comparer le citoyen Maillot à Vadé ou à Pleinchesne ? Ce serait déjà bien flatteur. A moi, madame Angot ne rappelle ni M. Jourdain, ni Philaminte, mais tout simplement madame Saumon, Babet, Marie-Jeanne et Fanchon ; et elle me semble devoir une bonne part de sa popularité au souvenir que les Parisiens, ces fervents des foires disparues, ont gardé des Racoleurs et des Ecosseuses ? Je ne crois pas que les clients de feu Nicolet, de si joyeuse mémoire, viennent aujourd'hui chercher sur les boulevards autre chose que ce que trouvaient leurs pères, vous savez avec quel plaisir, au préau Saint-Germain et au faubourg Saint-Laurent. Si madame Angot et mamzelle Manon, si le chevalier de la Girardière et le sieur Dutaillis philosophaient et

pensaient, s'ils pouvaient être soupçonnés de symboliser quelque chose et de vouloir régénérer la société, ils ne feraient pas de si belles recettes. On les fuirait, comme on fuit les héros de Voltaire et du citoyen Chénier, qui font aux grands théâtres la solitude effroyable que nous constatons tous les jours. On applaudit la très simple farce de Madame Angoty tout bonnement parce qu'elle amuse, parce qu'elle ramène à la scène des personnages légendaires, classiques, aimés du peuple, et parce que les sentiments de ces personnages sont vrais, leurs passions franches, leurs mœurs naïves, leur parler gras et leurs idées nulles. Quand nous allons aux théâtres des boulevards, croyons-nous encore dans les foires. »

Ainsi parle le troisième promeneur, et les amis de Clairette la fleuriste, dernière fille de madame Angot^ penseront sans doute qu'il est dans la vérité.

Quand il se vit entouré de gloire et d'argent, l'aventureux Ribié acheva de mûrir un projet depuis longtemps conçu. La colossale entreprise de l'ex-banquier et bijoutier Sageret, qui venait de réunir et administrait à lui seul les (rois grands théâtres de Feydeau, de la République et de l'Odéon, hantait son esprit et stimulait ses ambitions. Pourquoi n'aurait-il pas, lui aussi, plusieurs salles sous sa direction ? Les anciens forains, et son maître Nicolet le premier, trouvaient bien autrefois le temps de gouverner deux théâtres, l'un sur les boulevards, l'autre au faubourg Saint- Laurent. Pourquoi ne ferait- il pas comme eux? Seulement, ce n'était pas aux foires, c'est au centre de Paris qu'il

s'établirait ; c'est au public élégant qu'il imposerait les auteurs, les acteurs et les pièces des boulevards populaires. D'illustres personnages, des ambassadeurs, les membres même du Directoire venaient souvent occuper ses loges grillées : il leur épargnerait désormais ce voyage et ces précautions. Il suffisait de découvrir un local confortable dans un noble quartier. Or, précisément M^^^ Raucourt venait d'abandonner la salle Louvois ; Ribié la loue, et voici madame Angot, plus fière que jamais, installée au €i-devant Théâtre-Français, sur la scène où résonnaient, la veille encore, les vers de Corneille, de Racine et de Voltaire.

Contre tant de bonheur et d'insolence les anciennes rancunes se réveillèrent, et les défenseurs des traditions classiques, les fournisseurs patentés des théâtres officiels redoublèrent leurs attaques. Grimod de la Reynière lui-même, qui cependant s'était engagé à ne jamais parler des farces et à ignorer les tréteaux des boulevards, ne put contenir son indignation ; et après Madame Angot, Arlequin qui file et le Capucin qui se marie furent bâtonnésà bras raccourcis, toutàl'entour' du corps (1). Mais ce châtiment ne parut point suffî-

(1) « C'est là (chez Ribié/ qu'on voit cet Arlequin qui file, badiiiage ingénieux de l'illustre Cailhava, à qui il ne manque que de savoir écrire pour être le premier de nos écrivains dramatiques vivants. C'est là qu'on applaudit le Mariage du Capucin, mariage qui sans doute, en éteignant ses désirs, aura mis un terme à ses bonnes fortunes, mais que nos chastes Laïs ne peuvent se lasser d'aller voir consommer. C'est là enfin qu'on admire la nature uians toute sa candeur, l'amour dans toute sa nudité, la raison

sant. Ce n'était plus telle ou telle pièce qu'on voulait assommer, mais l'institution tout entière ; et voici la vieille bataille qui recommence contre les théâtres populaires.

Elle fut si violente, et des auteurs, comme Amaury Duval, s'y portèrent avec tant d'acharnement; ils déplorèrent avec tant d'éloquence, peut-être sincère, la ruine des entrepreneurs, la perte de l'art, la corruption de l'esprit public, résultats inévitables de la multiplicité des spectacles, que le Conseil des Cinq cents et celui des Anciens, sollicités de toutes parts, poussés et tiraillés, se résignèrent à discuter la question.

On peut bien dire qu'ils se résignèrent, car c'était en réalité l'abrogation de la loi de 1791 qu'on leur demandait. Allaient-ils renier leurs prédécesseurs, les hommes de la grande Assemblée? Ouvertement, non. Tous les orateurs inscrits pour défendre le nouveau projet commencèrent par prodiguer les éloges au décret de la Constituante, décret bienfaisant, décret nécessaire à l'aurore de la liberté, quand il fallait avant tout réformer la monarchie et républicaniser les institutions. Trouvant dans les théâtres un instrument précieux de servitude ou un ressort redoutable d'indépendance, la cour avait affecté d'en ranger l'administration parmi ses propres soins domestiques, et les. gentilshommes de la chambre avaient sur les œuvres des meilleurs écrivains une autorité dangereuse (1)^

dans toute sa force et la vraie comédie moderne dans tout son éclat. » Censeur dramatique.

(1) Opinion de P. C. Laussat, séance du 2 Prairial an VI,

La loi de 1791 était donc, à sa date, bonne, utile, indispensable, et Ton avait eu raison d'affranchir les spectacles. Mais les temps sont bien changés. Il ne s'agit plus de désorganiser un gouvernement heureusement disparu, mais de conserver le gouvernement républicain ; et, pour le conserver, il ne faut pas laisser la liberté dégénérer en indépendance absolue. Or, trois années de réaction ont donné aux théâtres un caractère nouveau, grâce à Thabitude qu'on a laissé prendre aux contre-révolutionnaires de mettre la main sur cette espèce d'institution, d'y former une société en quelque sorte séparée de celle des républicains, et d'y entretenir sans cesse des foyers de conspiration. C'est des théâtres corrompus que sont sortis les jeunes gens qui ont dénaturé les effets du 9 Thermidor, qui ont préparé et rendu sanguinaires les journées de Prairial et de Germinal, qui ont marché contre la Convention le 13 Vendémiaire, qui ont assassiné à Lyon, et qui, avant le 18 Friictidor, voulaient égorger les représentants du peuple (1).

A ces inconvénients politiques d'une liberté excessive s'ajoutent des inconvénients littéraires. On avait espéré, en 1791, que la multiplicité des théâtres produirait l'émulation, que chacun s'étudierait à surpasser ses rivaux et à se surpasser soi-même, et que la comparaison journalière que l'on pourrait faire entre les succès des uns et des autres disposerait tout le monde à redoubler d'efforts, enflammerait tous les

(1) Opinion de Laniarque, séance du 2 Germinal an VL

courages. Mais rexpérience a montré que cette infinie multiplicité des spectacles anéantissait à la fois Tart dramatique, la véritable concurrence et les mœurs sociales. L'émulation n'existe plus, parce que tous les grands talents se dispersent, se perdent au milieu d'une foule de talents médiocres, et, préférant leurs intérêts particuliers à la gloire et au perfectionnement de l'art, cèdent à l'appât des offres plus fortes faites par les entrepreneurs (1). Au milieu des innombrables pièces jouées depuis trois ans, combien peu méritent d'être offertes à un peuple qui a brisé ses chaînes ! On dirait qu'une légion de barbares ou d'hommes en délire s'est emparée de la plupart des répertoires. La raison est étouffée presque partout sous un amas d'indécentes extravagances (2).

Il fallait donc, pour prévenir les attentats contre la République, pour sauvegarder l'art dramatique et pour empêcher la dispersion des talents, mettre les théâtres sous la surveillance immédiate du Directoire, et en réduire le nombre. Il n'y en aurait plus, dans la commune de Paris, que quatre principaux et deux secondaires : un théâtre destiné à la représentation des tragédies ou drames lyriques, tel qu'il existe sous le nom de Grand Opéra ; un théâtre pour les comédies lyriques et vaudevilles, tel qu'il existe sous le nom d'Opéra-Comique ou Comédie italienne ; deux théâtres pour la représentation des tragédies et comédies

(1) Opinions de Joseph Chénier, séance du 26 Brumaire an VI, et de Portiez, séance du 2 Germinal an VI.

(2) Rapport d'Audouin, 25 Pluviôse an VI.

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