LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET
La suppression de la Censui*e et la liberté des spectacles. — Abus et protestations. — La loi de 1831 . — Plaintes des auteurs, et nouveaux abus. — Rétablissement de la Censure. — Comment ellejest accueillie sur les boulevards. — Au Palais-Roj^al, Eslher à Saint'Cyr. — MM. les Examinateurs et les spectacles j^opulaires.
Pendant les premières semaines qui suivirent la révolution de Juillet, tout alla pour le mieux dans le plus libre des pays et sur les scènes affranchies des boulevards. On célébrait les journées glorieuses, on chantait la Marseillaise et la Parisienne, on houspillait les Jésuites et on déifiait le grand Empereur ; mais ces manifestations d'émancipés patriotes et gais n'avaient rien de violent ni d'agressif. Comme en 1790, une pacifique lune de miel éclairait les veillées des théâtres et de la liberté, et la défunte Censure pouvait dormir tranquille. Si elle avait besoin d'être remplacée, le public était là, qui, pour se montrer digne de ses droits reconquis, réprimait avec sévérité les
LEVARDS
S ordinaires. C'est Ambrosio, chassait ré Mingratj et exé- Ines, Tout à Theure, sse contre le Fils de
-t-il, ceux qui, dès ^pression de toutes èces données chaiis les journées de ment, Tordre ni la 3UX de la scène. Les îlles-mêmes justice venances ou nuire de l'autorité (1). »
que la Commission • les théâtres prenil la liberté. Telles u'elle criait à droite
, que cette pauvre es lenteurs et dont )yait sa bonne vosa tâche se compli- , la lune de miel et les théâtres des ités, avaient abusé is après Juillet, des
Dupuis-Delcourt.
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protestations variées s'élevaient de tous les côtés. Des particuliers, M. de Loizerolles, la princesse de Chimay, M"*^ de Lavalette se plaignaient que leurs actes étaient dénaturés à la Porte-Saint-Martin et aux Variétés, que leurs visages étaient imités par des acteurs et caricaturés par des figurants. Les personnes pieuses trouvaient scandaleux qu'on exhibât le pape dans un cirque, qu'on dressât un autel sur une piste, et qu'on y fît la parade d'une cérémonie religieuse. N'était-il pas inconvenant aussi d'ouvrir les portes du Paradis sur la scène de la Gaîté et d'y faire entendre aux Parisiens les quolibets grossiers, les plaisanteries grivoises de Saint-Pierre et des anges (1) ? Que penser encore d'un théâtre qui osait insulter Marie- Louise, la traiter d'étrangère, d'Allemande, d'Autrichienne, et lui prêter, dans une entrevue avec Joséphine, des sentiments bas et d'aigres propos (2) ? Et enfin, comme il était bienséant et généreux d'outrager la chambre des pairs et celle des députés, et d'offrir Louis XVIII, représenté sous les traits d'un vieux Cassandre muet, en holocauste à la risée publique (3)1 De pareils abus, et les réclamations qu'ils provoquèrent, ne pouvaient manquer d'émouvoir le nouveau gouvernement. Aussi n'hésita-t-il pas à appuyer la motion de M. de La Rochefoucauld, qui, le 18 janvier 1831 , demandait à la Chambre d'interdire aux directeurs
(1) Napoléon en Paradis.
(2) Au Vaudeville : Une entrevue.
(3) Voir, dans le Napoléon d'Alexandre Dumas, la scène xiii de l'acte V.
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séditieux, les outrages à la morale publique ou religieuse, la mise en scène d'un individu vivant, ou mort depuis moins de vingt-cinq ans, soit qu'on le nommât, soit qu'on le désignât de façon qu'il pût être reconnu )). Et, pour assurer le respect de cette ordonnance, les manuscrits devaient être déposés quinze v> jours avant la représentation. Cette première représentation, Tautorité ne l'empêchera d'aucune manière ; mais elle sera officiellement prévenue ; et si des œuvres dangereuses sont livrées à la scène et font tumulte, elle maintiendra l'ordre et réclamera au besoin l'appui de l'autorité judiciaire, qui pourra alors suspendre la pièce et livrer les coupables à la Cour d'assises. Le gouvernement veillera pour avertir, la justice interviendra par arrêter le mal.
Prise dans son ensemble, la loi était excellente ; mais les détails en étaient vicieux, et prêtaient à des^ critiques, aus sitôt présentées avec vivacité. Les uns, les plus intransigeants, ne reconnaissaient pas à l'autorité le droit d'interdire la résurrection des morts, l'apothéose ou l'exécution des vivants. (( Tout ce qui est du domaine de l'histoire, disaientils, doit pouvoir être reproduit sur le théâtre. Tant v pis pour les personnes qui n'ont pas mérité d'y occuper une place honorable I En les retraçant telles qu'elles ont été, on donne une bonne leçon à leurs successeurs ; on les contraint à mieux faire. » — Les autres protestaient contre le dépôt des pièces quinze jours à l'avance. C'était une mesure désastreuse pour les théâtres des boulevards, où l'on joue souvent des
œuvres que leur brièveté, leur peu d'importance et Textrême facilité des auteurs permettent de composer, d'apprendre et de répéter en moins de deux semaines. L'ancienne Censure ne demandait jamais plus de cinq jours pour l'examen et l'autorisation. N'était ce pas d'ailleurs la Censure qu'on rétablissait sous une autre forme, une Censure honteuse d'elle-même, plus louche et plus féroce que l'autre ? Au moins, sous l'Empire et la Restauration, on savait à qui l'on avait affaire ; on connaissait les examinateurs, on pouvait aller les voir, causer avec eux, se défendre. Désormais, ce serait l'arbitraire et le jésuitisme. Sans doute, on n'empêcherait pas la première représentation ; mais le bel avantage, si la pièce est interdite le lendemain, si on retire aux directeurs leur privilège, si on impose aux acteurs des amendes et des peines corporelles, que la loi fait, comme à plaisir, d'une sévérité draconienne 1 Et tout cela, pourquoi ? Pour réprimer quelques écarts passagers que se permettent toutes les libertés à leur naissance, et qu'excusent de longues années d'oppression.
Si vives furent les plaintes des écrivains, qui s'engagèrent sur l'honneur à retirer toutes leurs pièces et à n'en donner aucune nouvelle aux directeurs assez faibles pour se soumettre au dépôt, c'est-à-dire aux prétentions d'une Censure illégale, que la loi fut rapportée. Une circulaire ministérielle affirma qu'on ne voulait attaquer par aucun moyen préventif la libre exploitation de l'industrie dramatique, mais elle déclarait en même temps que si un personnage
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vivant ou mort depuis moins de vingt ans était mis en scène sur un théâtre, le privilège de ce théâtre serait y aussitôt annulé. C'était cela, décidément, qui préoccupait surtout l'autorité. Tout le mal venait, en somme, du Napoléon d'Alexandre Dumas, du M, de Lavalette des Variétés, et du Robespierre de la Porte- Saint-Martin.
Eviter de nouveaux conflits semblait donc très facile ; il suffisait de respecter la circulaire, comme le gouvernement allait respecter les promesses faites (1). Il n'en fut rien, malheureusement. Le 22 novembre 1831 , malgré les récentes protestations de la Chambre des députés et de la presse honnête, malgré les menaces ministérielles, les Nouveautés annonçaient pour le soir le Procès du maréchal Ney, A cinq heures, par ordre, des bandes étaient posées sur les affiches. Le lendemain, nouvelles affiches, aussitôt recouvertes par de nouvelles bandes; et à l'heure du spectacle, un détachement de la garde municipale devait employer la force pour empêcher le public de pénétref ^ dans la salle. Tels étaient les premiers résultats d'un système vague et mou, dont l'histoire d'Antony et du Roi s* amuse ^ interdits, l'un le jour même, l'autre le lendemain de la représentation, allait montrer les effets déplorables, d'un système qui exaspérait les au-,^
(1) Il montra bien ce respect à propos du Roi s'amuse. Le ' ministre des travaux publics demande à Victor Hugo communication de son drame ; le poète répond par un refus, et le ministre n'insiste pas. Il sollicite une conversation avec l'auteur, demande quelques changements de détail, n'obtient rien, et n'insiste pas davantage.
1rs, entretenait dans le pufâcheuse agitation. Un parait durer; et, dès 1832, le lins prochain de la Censure
ne la mise en scène de faits de personnages historiques îes, plaidait en sa faveur, loralité de certaines pièces, ittéraires exagéraient les re- :e sujet et se renvoyaient les [ues; cependant, le gouverinsensihle à des récriminantes à la fois, et soigneuseées et commentées par les j. Les Classiques prenaient u Roi s^amuse, « qui révol- -mes», et celui d*Antony^ ment obscène qui eût paru ; » ; et ils constataient, en se avait plus de frein à la déibli de toute morale ; que le taient les éléments de la poé- >oque, qui prenait un inferles sentiments généreux, à is le peuple, à nous exposer )). Les Romantiques répliaccusations, et prétendaient , que leurs adversaires, et, ent les plus immoraux des
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auteurs. A Antony, par exemple, ils opposaient Dix ans de la vie (Tune femme ^ drame de la Porte-Saint-Martin, ; qui arrachait à Alexandre Dumas des Pouah inatten- 1 dus. — De ces attaques et de ces ripostes les bourgeois austères et les journaux graves concluaient que le scandale était partout, dans les deux camps et surs/ tous les théâtres ; et le gouvernement, critiqué par les uns et les autres, cité devant les tribunaux par les auteurs dont il interdisait tardivement les pièces, était assez disposé à partager cette opinion. Ainsi, l'idée d'une Censure moralisatrice faisait pas à pas son che-^^ min.
Ce chemin, les petits auteurs qui travaillaient pour les petits théâtres des boulevards le frayaient chaque jour plus facile. Si Ton osait reprocher leur immoralité aux drames des Victor Hugo, des Dumas et des Scribe, que devait-on dire des comédies éphémères jouées au Vaudeville, au Palais-Royal, surtout aux Variétés, le Bouge- Variétés, comme certains rappelaient? Là, on voyait une femme sur le point d'épouser, avec d'inexprimables détails, le fils naturel de son mari.
— Là, un indicible quiproquo de grossesse livrait au rire ignoble du parterre l'homme qui avait fait V enfant,
— Ailleurs, une grave discussion s'engageait sur les corsets élastiques, et les marchandes expliquaient ce qu'elles entendaient par élasticité. — Après un tête-àtête impossible à reproduire, une femme avouait à un homme qu'un autre l'avait obtenue avant lui, mais qu'elle n'en était pas moins prête à l'épouser ; et le quidam acceptait, pour le triomphe de la morale. —
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système de répression analogue. Pour rétablir la Censure, la République avait attendu jusqu'au 22 Germinal an VIII (1); la monarchie de Juillet fut plus expéditive (2). C'est que depuis quatre ans il n y avait en France qu'un seul gouvernement, chaque jour moins ^ libéral ; c'est aussi que la défense des lois républicaines n'était plus en cause, et qu'enfin de partout on signalait le mal et on réclamait un remède. « Tout le monde est d'accord du danger, disait Lamartine à la Chambre des députés. La société ne peut pas impunément souffrir que le cauchemar du premier venu aille souiller l'imagination de tout un peuple de la contagion de ses débauches de cœur ou d'esprit. Le théâtre a manqué à sa mission. Il s'est prostitué à l'or et aux ^ bas instincts de la population ; il s'est fait le mauvais lieu des imaginations . Il sort tous les soirs du vice, du délire, du crime de vos théâtres; il faut y remédier. )) Et répudiant alors ses illustres confrères, englobés dans cet acte général d'accusation, les Victor Hugo et les Alexandre Dumas, qui voulaient la Charte, toute la Charte (3), Lamartine ajoutait : « C'est ici qu'il
(1) \}\\ arrêté du 25 Pluviôse an IV défendait les pièces « dont le contenu pourrait servir de prétexte à la malveillance et occasionner des désordres », et la circulaire ministérielle du 22 Germinal an VIII avertissait les préfets que les seuls ouvrages dont le ministre de l'intérieur aurait autorisé la représentation à Paris pourraient être joués dans les provinces. La Censure se trouvait ainsi rétablie de fait.
(2) Il en sera de même en 1848. Supprimée en février, la Censure sera réclamée en octobre, à la suite du Lion empaillé de L. Gozlan.
(3) Procès du Roi s'amuse : discours de Victor Hugo devant le
vant la lettre d'une Charte. La î'est la morale ; c'est celle que Deur de Thomme. Quant à moi; 5 à enfermer ma raison dans la e main d'homme. Notre Charte, aineté de l'intelligence et de la te à un peuple qui abandonnei chasteté de ses femmes, l'âme
;s fussent, ces craintes étaient s répétées par une foule de gens . Odillon Barrot, M. Etienne ambre ; et il ne manquait pas de approuver, les répandre et les turellement dans le répertoire liait surtout chercher les preunmoralité, et des arguments en Que le public intelligent des Dntrât capable de juger si une spirations, et fût en état de sifmient mauvaises, à la rigueur r; mais le public des boulegeait guère à exercer son aullance, et il acceptait très bien out simplement parce qu'elles taises aspirations.
L. Dumas, Mémoires et Souvenirs dra- >urs prononcé par V. Hugo devant la I septembre 1849.
août 1835.