SOÛS LA MONARCHIE DE JUILLET
De tout côtés donc on réclamait un remède éner- ^ gique. Mais lequel? C'est ici que commençait le désaccord. Tout en manifestant ses préférences de lettré pour le système répressif, le ministre de Tintérieur en confessait les graves inconvénients : les moindres étaient de mettre en hostilité ouverte contre TÉtat les auteurs et les directeurs. De pratique, il ne voyaitque l'autorisation préalable, c'est-à-dire la Censure, et il plaidait pour ; elle, mais un peu, semble-t-il, à la façon d'un avocat i d'office. « La Censure, disait-il, n'est pas opposée au développement de l'art. Depuis cinq ans de liberté, at-il paru plus de chefs-d'œuvre que sous la Restauration? La liberté, la licence et la Censure, tout cela n'intéresse pas l'art. Les plus beaux chefs-d'œuvre n'ont point paru dans un temps où l'art était libre. Je ^ crois même que la licence tue le talent. Je suis convaincu que lorsque le talent se permet tout sous le rapport moral, il se permet tout aussi sous le rapport littéraire ; il méprise la langue, les règles, et se livre à tous les désordres. Je suis convaincu que lorsqu'on est obligé de se soumettre à des règles, quelles qu'elles soient, on travaille davantage. L'horreur des règles \^ n'est autre chose que le désir de faire vite, de profiter vite de son travail. »
On conçoit que ces arguments, bons peut-être pour la Comédie-Française, devaient laisser très insensi- / blés les théâtres des boulevards. Le développement de l'art ne les intéressait guère; pour eux, il n'y avait de chefs-d'œuvre que les pièces attirant la foule, et, à l'exemple d'Alexandre Dumas, leurs directeurs regar-
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Ce projet ingénieux ne pouvait guère espérer les sympathies des petits théâtres. En supposant qu'on pût rappliquer et qu'on trouvât parmi les hommes éminents des gens capables de se soumettre à ce triste métier, la Censure ainsi conçue risquait trop de trans-
; former en une sorte de jury littéraire, un tribunal dont la seule mission devait être de sauvegarder les mœurs et les institutions. Sous prétexte de protéger le goût et d'élever le niveau intellectuel des Parisiens, les Censeurs, membres de l'Académie ou de l'Université, ne se montreraient-ils pas très sévères pour des pièces sans valeur artistique, coupables de disputer trop souvent la scène et le public à des œuvres supérieures ? L'invasion de la Porte-Saint-Martin par les Bédouins et les enfants du gymnase Castelli laissait au cœur de quelques hommes de lettres, d'Alexandre Dumas notamment, une rancune farouche. Sur les boulevards, on préférait donc l'ancienne Censure.
■ Celle-là du moins ne songeait pas à se faire critique littéraire, et on finissait toujours par s'entendre avec elle ou par lui fermer les yeux. Dans la discussion, si tronquée et si mal conduite, engagée il y a quelques mois à la Chambre des députés, un orateur déclarait les cafés-concerts favorablèsau maintien de la Censure. En 1835, les petits théâtres pensaient de même ; ils comptaient bien qu'une fois en règle avec cette puissance, dont ils avaient peu souffert sous la Restauration, ils ne seraient plus harcelés par des journa-
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sous LA MONARGHIE DE JUILLET. 353
Ces braves gens, très inconnus aujourd'hui (1), étaient d'ailleurs animés d'intentions très pacifiques. La meilleure preuve de leur indulgence, c'est qu'ils donnèrent le bon à jouer au Vautrin de Balzac (2) ; et il fallut, pour les rappeler à leur devoir, les pro- , testations d'un public scandalisé. Peut être auraient ils mieux fait d'interdire avant la seconde représentation cette pièce assez immorale,que d'obliger un dompteur, exhibé sur la scène du Palais-Royal, à débaptiser son lion, qui s'appelait Cobourg, comme le roi des Belges, gendre de Louis-Philippe. Mais c'était bien là la Censure, alors, comme sous la Restauration, méti-v/ culeuse, tatillonne et myope, plus préoccupée 4u dé-' tail que de l'ensemble, de la lettre que de l'esprit, hantée surtout par la crainte d'allusions possibles, et mettant à les découvrir une perspicacité ridicule et le plus souvent inutile. Grâce à nos mœurs républicaines, la Censure a fait sur ce point de notables progrès : on la malmène encore, mais on ne la plaisante plus.
(1) Après le vote de la Chambre, on s'était amusé au petit jeu des combinaisons. On dressa des listes ; on fit, défit, refit le comité. Des noms célèbres furent mis en avant. Les élus s'appelèrent Perrot, Florent, Haussmann et Basset.
(2) Joué à la Porte-Saint-Martin le l^r mars 1840. Le lendemain, la pièce était défendue, ce Le drame intitulé Vautrin a produit uu effet fâcheux. L'immoralité du sujet, que des suppressions importantes avaient .atténuée, a été aggravée par l'acteur principal. (Frederick Lemaître s'était fait, dans le rôle d'un général mexicain, la tête de Louis-Philippe.) M. le ministre de l'intérieur a prononcé l'interdiction de cet ouvrage. » Trois jours après, Harel, directeur du théâtre, déposait son bilan V. T. Muret, VHistoire par le théâtre, 3e série, p. 256.