LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LA MONARCHIE DE
JUILLET (suite et fin) .
Nouveaux théâtres : la Renaissance ; le Théâtre Historique ; l'Opéra national. — Le monopole dramatique. — Transformation des petits théâtres. — Confusion des répertoires et des genres. — Le Manuscrit du souffleur. — Décadence du Gymnase et prospérité de la Porte-Saint-Martin. — Grands et petits théâtres. — Genres littéraires et genres secondaires. Comparaison et conclusion.
Si le rétablissement de la Censure fut accueilli sur les boulevards avec une universelle insouciance, c'est que les petit théâtres venaient ou étaient sur le point d'obtenir en échange des avantages plus précieux. '^
Le premier en date de ces biens avait été la liberté d'ouvrir de nouvelles salles, liberté généreusement accordée, et mise à profit dès le lendemain de la Révolution. D'aucuns, sans doute, pestaient contre les concurrents qui leur étaient ainsi suscités ; mais leurs plaintes restèrent sans écho. Presque tout le monde se félicitait de cet affranchissement : les ambitieux qui rêvaient de devenir directeurs, les comédiens
urs rebutés, les Parisiens logés et qui trouveraient maintenant is le quartier du Panthéon par urg Saint- Antoine, des lieux de idversaires du monopole, qui rein le droit de fonder un théâtre, i de créer un journal, les lettrés climater sur les boulevards les et d'y donner au drame en vers ntiques seraient, croyait-on, plus le partout ailleurs, et ne risqueifiés à des clowns anglais ou à s de tours.
allégresse saluèrent-ils Touverce, qui promettait des pièces en itre-Historique, où Ton devait ents de notre histoire, dialogues îon des Henri et des Richard de
de l'Opéra national, où allait rai drame lyrique, pour lequel )oètes ne craindraient pas de traeber avaient fait de la musique irquoi Victor Hugo et A. de Mus-
de faire des drames pour de la te vaste France qui se vantait ; intelligent du monde, dans ce ui se proclamait le cerveau de
donc ailleurs qu'à la Comédiesur les boulevards de petits coins prit, la poésie pourraient enfin
sou
se produire.
Renaissance lui disait-il, d et encore des ques des boul n'est pas beso îiitures de cej huit maisons ] En rhonneur sans doute re^ gnerait sortir ( cerait aux ron:
cieuses coraéd et plus poétiqi
Un non moi tre-Historiqu( dre Dumas, c sous ses yeux entier. On aui niques, qui év donneraient, ] décorations pi époques dispai
Hélas I tout( tôt s*évanouir.
tardèrent pas Porte-Saint-Mî son inauguratii
(1) Histoire de l
ter son nom. Le 12 novembre 1838, elle jouait Ruy BlaSy et grande était la joie des Romantiques ; mais le 19 du même mois, elle donnait un vaudeville, cette espèce d'œuvre que la nouvelle école appelait « un fléau plus redoutable que la peste ou le choléra », et un vaudeville particulièrement gros de menaces, car on y célébrait le genre dans la personne d'Olivier Basselin, son inventeur. Ainsi, ce nouveau théâtre sur lequel on comptait pour avoir des œuvres imprévues, singulières, étranges même, devenait une succursale, d'ailleurs bien éphémère, du Gymnase et des Variétés I Quelle déception !
L'échec des efi'orts ainsi tentés pour donner aux nouveaux spectacles des boulevards une forme et une valeur plus littéraires était assurément regrettable ; mais un excellent résultat n'en demeurait pas moins acquis. La très bonne grâce dont le gouvernement faisait preuve pour la concession des privilèges, et sa grande générosité semblaient devoir frapper de mort prochaine le monopole théâtral, et l'on pouvait espérer que les législateurs ne tarderaient pas à proclamer une liberté juste, nécessaire, conforme aux besoins de l'époque, et réclamée de tous les côtés.
Si l'autorité s'associait discrètement aux tentatives populaires de régénération dramatique, elle ne décourageait pas les ambitions, nées avec la liberté, des petits entrepreneurs de spectacles infimes. Depuiç cinquante ans, les marionnettes, les escamoteurs, les saltimbanques et les funambules étaient pour le peuple ce qu'avaient été au xviii* siècle les amuseurs du
à ses escamotages, puis de jouer, derrière un rideau de gaze transparente, des pièces pour les enfants. Aujourd'hui, le physicien se transforme en directeur; ses gobelets se changent en comédiens, ses boniments en vaudevilles et en drames, et sa scène élargie devient, au passage Choiseul, un théâtre comme ceux des boulevards. En attendant qu'elle devienne les Bouffes, on l'appelle la petite Porte-Saint- Martin. M. Harel n'a qu'à se bien tenir.
Une transformation plus fâcheuse est celle des Funambules, qui, après la mort de Deburau, se mettent à jouer des vaudevilles, pareils à ceux des Variétés, du Gymnase, du Vaudeville et du Palais-Royal. En vain Champfleury essaie de renouveler la pantomime et de lui rendre son ancien attrait avec Pier rot^ valet de la mort^ et Pierrot pendu ; en vain Théophile Gautier poursuit de ses imprécations « les Béotiens en blouse blanche, plus amusés par les grelots de Momus que par le silence éloquent de Pierrot et de Cassandre, qui parlent à coups de pied et chantent à coups de poing )) ; la pantomime se meurt. Et pourtant, c'est la vraie comédie humaine, aussi complète que celle de Balzac, bien qu'elle n'emploie pas deux mille personnages. « Avec quatre ou cinq types, elle suffit à tout. Cassandre représente la famille ; Léandre, le bellâtre stupide et cossu, qui agrée aux parents ; Colombine, l'idéal, la Béatrix, le rêve poursuivi, la fleur de jeunesse et de beauté ; Arlequin, museau de singe et corps de serpent, avec son masque noir, ses losanges bigarrés, sa pluie de paillettes, l'amour, l'esprit, la
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mobilité^ l'audace, toutes les qualités et les vices brillants ; Pierrot, pâle, grêle, vêtu d'habits blafards, toujours affamé et toujours battu, l'esclave antique, le prolétaire moderne, le paria, Têtre passif et déshérité qui assiste, morne et sournois, aux orgies et aux folies de ses maîtres ; enfin Polichinelle, aux favoris blancs, à la figure écarlate, symbolise avec sa double bosse les appétits grossiers, les penchants immondes, la jovialité brutale... Ne voilà-t-il pas un microcosme complet (1)?» Oui, peut-être , mais, hélas! sous la pro^l saïque monarchie de Louis-Philippe, «la foule a perdui le sens de ces hauts symboles, de ces mystères profonds qui rendent rêveurs le poète et le philosophe.^ Elle n'a pas l'esprit assez subtil pour suivre et comprendre ce rêve éveillé, ce voyage à travers les événements et les choses, cette agitation perpétuelle, cette turbulence sans but qui peint si bien la vie ». Et voilà pourquoi les Funambules préfèrent le banal vaudeville à la philosophique pantomime.
Tandis que, pareilles aux grenouilles jalouses des bœufs, les petites salles à côté rivalisent avec les théâtres des boulevards, ceux-ci empiètent les uns sur les autres et se pilknt impunément. C'est encore une conséquence de la liberté nouvelle. L'ordonnance de 1807 avait assigné à chaque théâtre un genre, dans lequel il était tenu de se renfermer : ce règlement est lettre morte aujourd'hui, et tout est bouleversé. Le Vaudeville joue des drames sombres, Ca/Zzm/iec/eMe-
(1) Théophile Gautier. Histoire de l'art dramatiqii?, t. V, p. 24.