‹ Les théâtres des boulevards (1789-1848) (volume 2)Chapitre 5 sur 41 · NICODÈME · texte numérisé non relu

NICODÈME

xceptéla dureté pour les pauvres. »

, parle, et raconte comme quoi iié Tesclavage de leur pays et emblée de gens capables, pour

quoi leur roi s'y est prêté de nu qu'on n'est jamais plus heuï quand on est entouré de gens ment sincèrement, l'empereur et de larges oreilles, s'émeut et 3çon ne l'effleure; pas un instant ur si échaufi"é pourrait peut-être demande bien comment une si ;e faire sans coup férir; mais

devant ces déclarations effron-

s, tout l'monde en France é d'accord ; et finance 'oits... d'abord, as répugnance, iris grand soin, ai vient d'ioin.

S*^*^ir^^ ---^ rvff^n-^Tj-^ ^^jir •

Tout le monde a pensé d'même ; Gnia pas eu deux sentiments.

On n*a rien songé d'extrême :

Ni disput', ni différends.

C'est tout simple ; quand on s'aime, D'disputer gnia pas besoin.

{A parti A beau mentir qui vient d'ioin. ))

Ministres, prélats et courtisans sont eux-mêmes ébranlés, touchés et convertis. (( Je vous dis, moi, que tous ces grands-là ne sont pas si diables qu'ils sont noirs. Et puis, noir ou blanc, tout cela finira par être d'accord. Allons, Monsieur l'archevêque de la lune, faites comme les autres ; imitez ce brave empereur. Le bon Dieu, dontvous êtes le ministre, n'aime pas qu'on ait de la rancune »... Et la révolution s'accomplit, pacifique, sans secousse, sans escarmouche ni sang répandu. Aussi, comme il est fier, le bon Nicodème, « le pauvre paysan de la terre », d'avoir pu, avec son gros bon sens, réussir une chose pareille ! « Ça lui fait bien de 1 honneur, da, et c'est un fier coup. ))

Si la révolution de la lune fait honneur à Nicodème, Nicodème fait honneur au Cousin Jacques et à l'heureux théâtre qui, « placé désormais au niveau des premiers de Paris (1) » , aura soin, en mettant à son

11) Almanach des Spectacles. — Des mérites analogues distinguent le Club des bonnes genSy du même auteur, joué la même année, au Théâtre Feydeau. Ces deux gros succès ne se reproduiront plus^ Le temps est proche où le Cousin Jacques, trop modéré, n'excitera plus que la haine des démagogues : les Deux Nicodèmes ne pourront aller au delà de la septième représentation En 1796, la Petite Nanette retrouvera bien un instant l'aimable public de 1790; mais ce sera le dernier adieu d'un brave homme, résigné d'avance à l'oubli.

i Arlequin cherchant un s'assurer une précieuse ^icodème dans la lune lais c'est une bonne le, une joyeuse fanfare et de la vieille royauté i de la justice et de la ilité, de la fraternité, ièce, les applaudisse-

toute une année font, iens.

ance et la comédie des

le cas de le dire, dans

ILEVARDS

îrre contre leur tra-

^rançaîse.

a faveur énergique-

ûenveillante indiffé-

nt avoir promis un

X définitive. Belles

premiers mois de raient les hostilités, voulaient, comme le

liberté, obtenir la en et l'abolition du Dpoles, ils devaient dernière fois. Eux astille, très décidée

i séculaire rancune : jamais les théâtres ru plus florissants, î situation plus cri- ; portes ; et, dans la suite d'un comité rsailles, elle confesintes. (( Malgré les le vertu qu'ils prol'œuvre dégoûtent :

ce mépris continue, r que le dimanche. »

il est vrai que les ysées puissent être et comme acteur et

e, appuyée par Fleury, înt trop maltraités, dé-

* faisons faire anticham- T de protection, nous lecture et l'admission ve que nous n'invenîsquels nous ne serions jeune homme préfère ts spectacles, où il tousans peine, et cette in-

)eut-être enlevé vingt lut non seulement leur 3ns, mais encore leur le proportionnée au nous sommes d'aussi 5 Fêtre, nous ne serons ces. Convoquons donc urés fij^èles, et que six , avec six comédiens»

e les brigandages dont ;ent(l). »

omédiens, surtout les is l'initiative (2) ; mais

ubiic et de l'art dramatique qui soumet tous les auteurs»

à l'intérêt pai-ticulier et mitres, si on veut les en croire,

• servir à Vhistoire de Vannée

iprit de vengeance qu'elles fies plaies de la Comédie.

s'avisent de donner des comédies, à la honte des mœurs, laque parole qui se prononce int jusqu'à présent respecté la isqu'où ira Timpudence de ces oint en vue la régénération du lurait que le bien public pour antir à jamais ces écoles impuont ridiculisées, où les expresses sont aussi les plus applaucomment de pareils établisserisés, à moins que le gouveri multipliés pour étourdir le

de ses maux et le distraire de •le de ses droits. Que sont en >, sinon un amas indigeste et grossières, d'obscénités scanmpurs, d'allusions ordurières,

de la lettre est expliquée par iinon des cadres imparfaits où principes de la langue sont totalilieu de cette détestable orgie, itit quelquefois, mais il en est : peuple .de Paris est insolent, est que, attiré par la modicité

aux trop nombreux théâtres [pation, le dégoût du travail, )rruption. Les hommages qu'il npire qu'il exerce sur eux lui ît ose s'asseoir à côté de son apules, applaudit les laquais

Ce qui méritait aux Variétés l'honneur d'être distinguées par Tanimosité des Grands Comédiens, c'étaient leurs progrès rapides et constants depuis que Gaillard et Dorfeuille, adjudicataires du théâtre d'Audinot, s'étaient établis au Palais-Royal (1). Des directeurs éclairés, actifs, connaisseurs en talents et capables de les récompenser, des pièces bien choisies et très variées, des affiches sans cesse renouvelées, d'excellents acteurs, comme Monvel, Fusil, Saint-Clair, Beaulieu, inimitable dans les rôles de niais, des auteurs toujours accueillis avec courtoisie, lus et jugés non par les comédiens, mais par un comité d'écrivains, joués sans longue attente et généreusement payés, l'achèvement prochain d'une salle construite par l'architecte Louis, et qui devait être, après le Théâtre de Bordeaux, la plus grande et la plus somptueuse du royaume..., tous ces avantages ne risquaient-ils pas de faire des Variétés non seulement un second, mais le premier Théâtre-Français (2) ? « J'ai ouï dire à Dorfeuille, racontait Dunant à ses camarades, qu'il voulait que les Variétés, lorsqu'elles seraient établies dans la nouvelle salle du Palais-Royal, culbutassent avant trois ans la Comédie-Française. » En fallait-il davantage .pour attirer sur ces ambitieux la colère d'ennemis si insolemment provoqués ?

(1) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. xi, p. 298 et suiv.

(2) « Le Théâtre des Variétés mérite la pomme sur tous les autres. Aucun ne s'est plus empressé d'enrichir son répertoire en peu de temps et de donner au public des preuves de zèle et d'assiduité ». Almanach général de tous les spectacles de Paris et des provinces.

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La seconde victime réclamée par les doléances devait être le théâtre du sieur Salle, Tant qu'ils s'étaient vus obligés d'inscrire Polichinelle et les marionnettes en tête de leurs programmes, — ce qui contrastait ridiculement avec les pièces données ensuite,

— les Associés n'avaient pas paru de bien redoutables rivaux. On pouvait mépriser ces joueurs de pantins, avec leurs places à deux sols, leur aboyeur qui fatiguait les passants du haut de son estrade, et leurs affiches manuscrites, ignobles, presque indéchiffrables, et pareilles à des enseignes à bière. Mais les temps étaient bien changés ; en 1789, ce théâtre, où se pressait la meilleure société, devenait un des plus élégants de Paris. Le public, qui dédaignait les chefs-d'œuvre classiques quand on les donnait à la Comédie-Française , venait applaudir ces mêmes chefs-d'œuvre sur les boulevards. Car les Associés,

— l'audace n'était-elle pas extrême ? — se permettaient de puiser dans tous les répertoires, et de jouer, en les dénaturant ou parodiant à peine, souvent même avec un simple changement de titre, des pièces comme Zaïre, devenue le Grand Turc mis à mort, ou le Père de famille, qui s'appelait alors les Embarras du ménage. Il était urgent de réprimer ces libertés envahissantes. Si les Variétés aspiraient à devenir le second Théâtre-Français, les Associés l'étaient en réalité (1). Leur suppression s'imposait donc aussi.

(1) « Le Théâtre des Associés," ayant expulsé les comédiens de bois, se trouve en quelque sorte le second Théâtre-Français exis-

Cet envahissement de son répertoire paraissait aux Grands Comédiens d'autant plus condamnable et dangereux, qu'à cette époque même ils poursuivaient un long procès contre des particuliers coupables d'un pillage analogue. Si cet abus, qui tendait évidemment à se répandre, n'était pas réprimé, Corneille et Racine travestis allaient devenir des Tabarins, et les œuvres privilégiées ne tarderaient plus à traîner partout, comme des marchandises de bazars. Tel était, ^ux yeux des descendants de Molière, le crime des citoyens Mareux. En 1785, ces marchands miroitiers, fanatiques de spectacles, avaient conçu le projet d'ouvrir au faubourg Saint- Antoine un petit théâtre de société. Comme ils s'obligeaient à ne jouer que le dimanche, avec et pour des amis, honnêtes négociants eux aussi, ils avaient sans peine obtenu l'autorisation; et, le 14 janvier 1786, ils donnaient J5ea;er/e^, -suivi de la Partie de chasse du roi Henri IV. Succès oblige et enhardit. On joua bientôt le jeudi, puis trois et quatre fois pai* semaine ; on admit le public, qui dut payer sa place ; et, pour seconder des acteurs inexpérimentés, on recruta des élèves de l'école de déclamation/ entre autres M"® Contât, la cadette, et Talma. C'est alors que la Comédie-Française ouvrit les yeux, s'émut et protesta. Comment supporter que

tant à Paris. Lui seul eut la jouissance anticipée de ce que les décrets ont accordé depuis aux autres théâtres : il jouait des pièces de tous les répertoires. » Almanach des spectacles. Il perdra donc au nouvel ordre de choses, puisqu'il ne pourra plus, après le décret rendu par l'Assemblée nationale, jouer sans autorisation les -pièces des auteurs vivants .

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de simples citoyens, au mépris d^un privilège séculaire, osent donner des pièces qui sont sa propriété, qu'elle a achetées et qui ne peuvent être représentées que par elle ? A la suite d'une enquête partialement conduite par un commis de la police, ami des Mareux, cette protestation fut rejetée, et les entrepreneurs, de plus en plus entreprenants, se proposèrent et proposèrent de créer une école publique de déclamation. Ils poussaient même la naïveté, ou l'insolence, jusqu'à offrir aux acteurs des Français et des Italiens d'en être les professeurs. L'ambition était excessive, et le théâtre fut fermé. Un changement de ministres amena une nouvelle demande, à laquelle répondirent de nouvelles protestations. En 1789, à l'heure critique des Doléances^ le procès durait encore. Mais il touchait à sa fin, et c'est pourquoi le cahier ne parle pas des Mareux. Trois jours avant la prise de la Bastille, le 11 juillet 1789, un arrêt du Parlement déboutait de leurs prétentions les sociétaires du faubourg Saint- Antoine et les condamnait aux dépens. C'était pour la Comédie-Française un triomphe... provisoire.

On ne parle pas davantage, mais pour d'autres raisons, du Théâtre de Monsieur. Il ne figure ni parmi les troupes qu'on voulait abolir, ni parmi celles qu'on prétendait ramener à d'inofifensives exhibitions. Ouvert le 26 janvier 1789, au château des Tuileries, ce spectacle avait conquis très vite un rang très distingué. (( Aucun autre dans Paris, disait un contemporain, ne pourra bientôt se flatter de l'égaler. » 11 réunissait quatre genres, l'opéra-comique, qu'on y

jouait dans la plus grande perfection, l'opéra français, qui s'y améliorait de jour en jour, la comédie française « qu'on y soignait plus qu'aux Français euxmêmes », et le vaudeville, à caractères, saisi d'une manière inconnue jusqu'alors ; le dialogue, en vers ou en prose, contrastait heureusement avec des airs qui faisaient épigrarame, et dont la plupart étaient nouveaux et entremêlés de petits morceaux d'ensemble, aussi courts que légers. Ce dernier genre, abandonné par les bons théâtres qui auraient pu en tirer le meilleur parti, revivait au Théâtre de Monsieur, et il y était bien accueilli ; car il reposait l'esprit après une grande pièce, amusait et faisait rire. On trouvait donc à ce spectacle tous les genres réunis et bien traités. Choix des acteurs, choix des pièces, impartialité sévère et scrupuleuse dans l'examen des uns et des autres, procédés honnêtes avec les auteurs, fidélité à remplir les engagements, récompenses proportionnées aux talents, fonds suffisants pour soutenir l'entreprise : c'était plus qu'il n'en fallait pour dépasser le but proposé. Aussi, tout annonçait-il des succès rapides et bien mérités (1).

Pourquoi donc la Comédie-Française ne semblaitelle pas s'alarmer de cette puissance rivale ? En réalité, elle était très émue et très exaspérée (2) ; mais

(1/ Voir l'Almanach de tous les spectacles. Aimée 1791.

(2) Une satire du temps lui faisait dire : C( Il nous importe surtout que ces bouffons, nouvellement établis aux Tuileries, reçoivent l'ordre de fermer les portes de leur ennuyeux théûtre. Leurs jeux,

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elle savait bien que des doléances à ce sujet, présentées au printemps de 1789, seraient trop tardives et resteraient sans effet (1). Le nouveau théâtre, bien vivant et très prospère, n'était-il pas protégé par Monsieur, qui, voulant jouir des mêmes droits que le frère de Louis XIV, avait réckmé une troupe de comédiens portant son nom, et ayant dans la hiérarchie dramatique le rang et les avantages des théâtres royaux? N'était-il pas établi aux Tuileries mémes,avec la jouissance de la salle assurée pour trente années par un arrêt du Conseil et un bon illimité du roi (2) ? Il n'y avait donc plus rien à tenter, et c'est sans doute parce qu'ils se sentaient impuissants contre ces jeunes privilégiés,que les Comédiens Français, par vengeance, se montraient dans leurs plaintes si féroces contre leurs traditionnels ennemis de la foire et des boulevards.

trop longtemps tolérés, porteraient aux nôtres à la longue le coup le plus funeste, à cause d'une concurrence que le public ^ toujours avide de nouveautés, prendrait soin d'entretenir, et des comparaisons affligeantes pour les théâtres royaux. » Cahier des doléances, remontrances et instructions de tous les ordres des théâtres royaux de Paris.

(1) Elle les avait fait entendre Tannée précédente. « Après bien des retards et bien des discussions, le Théâtre de Monsieur s'est ouvert aujourd hui. Les acteurs du Théâtre -Français s'étaient toujours flattés de ne point voir s'élever de rivaux ; les assurances répétées de Monsieur les tranquillisaient. Leur espoir a été déçu. » Mémoires pour servir à l'histoire de l'année 1789.

(2) On comptait sans la Révolution . L'arrivée du roi à Paris, le 6 octobre, allait contraindre les acteurs de Monsieur à quitter les Tuileries. En attendant qu'un théâtre, qu'on leur construisit rue Feydeau, fût prêt, ils cherchèrent asile à la Foire Saint-Germain, dans l'ancienne salle de Nicolet.

DS

iers qui, fas longtemps cle, à Tépoi*avaient eu qués par la ent, ils ima- >terfuges les ïtaient point cuteûrs par chantées ou : très chanrler haut et r leurs do-^ jadis si souent, mais à ie. Et quels ; astucieux I fondre leur nps opprimé

LU allèguent déracine de tique et n'en t les Italiens ment prenimogéniture TAssemblée a féodalité , le ces deux sage des dé-

UJ.^iiiJi.f.

crets en perpétuant dans le sein de la capitale l'oppression des cadets par les aînés ?

Oppression d'ailleurs bien inutile : nous sommes des rivaux si peu dangereux ! Riches d'un fonds considérable, nos ennemis ont vu pendant un siècle les poètes et les musiciens travailler pour eux le champ où ils récoltent d'abondantes moissons d'or et de gloire. Nous, leurs Jfeadets, nous semons quelques grains qui produisent quelques épis trop ignobles pour trouver place dans les greniers de nos aînés. Nous vivons des mets qu'ils rejettent. C'est toujours che^ eux que les auteurs porteront leurs chefs-d'œuvre ; c'est toujours chez eux que les citoyens opulents, les amateurs du beau iront applaudir aux grands talents.

Et si Ton vient nous applaudir, nous aussi, où sera le mal ? La concurrence est Talinient de Témula-^ tion. Otez l'émulation, vous perdez les beaux-arts, vous les condamnez à une stérile médiocrité. C'est parce que Piron ne pouvait présenter sa Métromanie ailleurs qu'au Théâtre-Français, que ce chef-d'œuvre resta deux ans oublié sur le ciel de lit d'un comédien,, qui ne daignait pas le lire. Si un entrepreneur de spectacles prend quelque essor, les deux grands théâtres n'oseront plus se négliger ; ils redoubleront de zèle et de soins pour conserver toujours les avantages de la comparaison ; et, dans cette lutte d'émulation et de talents, le grand public verra s'agrandir et s'épurer le cercle de ses jouissances. Le public, voilà le seul arbitre, suprême et compétent, de cette cause. C'est lui qui la jugera irrévocable-

ment en désertant ou en fréquentant les spectacles, selon qu'ils plairont à son goût éclairé.

Mais, nous dit-on, vous outragez les mœurs et ne présentez que des tableaux corrupteurs. — Comment cela se pourrait-il, puisque nos pièces furent toujours soumises à Texamen préliminaire d'un censeur, sur qui seul tomberait le reproche, s*il était mérité ? D'ailleurs, ne voit on pas pis aux Français ? Mettant plus d'expression, plus de grâce, plus d'ensemble dans leurs jeux scéniques, la Grande Comédie donne aussi plus d'empire à la contagion qu'un spectacle où le charme de l'illusion n'est pas porté au même degré (1).

— Mais vous nuisez au progrès de l'art : vos pièces, bouffonneries inconvenantes, sont grossières, informes, incorrectes. — Hélas I comment pourrionsnous lutter avec nos aînés, qui possèdent les chefsd'ôeuvre de la scène française ? Force nous est bien de prendre leurs restes, qui d'ailleurs suffisent à notre public. Nous ne travaillons que pour le peuple, c'est-à-dire pour la grande majorité de la nation, pour le peuple, moins difficile sur le choix de ses

(1) Parmi les pièces que les forains accusaient d'immoralité, se trouvait le Mariage de Figaro, qui « ridiculise toujours le mérite et la probité, peint le vice aimable et la vertu malhem-euse )), et quelques comédies de Molière. Un de leurs amis écrivait alors au sujet de George Dandin : a Cette comédie pouvait n'être pas licencieuse au temps de Molière ; mais, aujourd'hui, c'est bien la pièce la plus indécente, la plus scandaleuse que la corruption raffinée puisse offrir pour enhardir le crime d'adultère et ridiculiser l'honnête homme trompé. Elle me paraît une des pièces à proscrire du théâtre, si l'on ne veut pas que l'adultère soit publiquement regardé comme une gentillesse. »

jouissances, indifférent aux règles, pour le qui sent et n'analyse pas.

Au lieu de tous ces arguments démodés et fi ces Messieurs de la Comédie auraient mieux dire avec franchise : « Par la faute des spe trop multipliés nos parts d*acteurs ne sont pi de vingt ou trente mille livres par année ; < ment vivre avec cette somme misérable ? Qu uns d'entre nous sont exposés à jouer les qu'est-ce que vingt mille livres pour un ro dépit de toutes les révolutions, il n'y a pas de i que au monde doté d'une liste civile aussi liante (1). Supprimez les théâtres des houle nos parts s'élèveront à quarante ou cinquante livres. Alors, nous pourrons impunément n ter les auteurs ; nous serons dispensés de ( souvent des nouveautés ; la concurrence ne no cera pas au travail, et nous n'aurons pas préoccuper de varier les plaisirs du public, pi n'en pourra trouver que chez nous ».

Voilà ce que veulent réellement les Com Français. Leurs prétentions ne sont-elles paî bitantes ? Et ne faut-il pas leur répondre ce répondrait aux grands propriétaires des ci Bourgogne et du Bordelais, s'ils voulaien arracher les ceps de Suresnes, et ne laisser fi la barrière qu'aux vins de première qualité (2)

(1) Défense des Comédiens Français, adressée an Comité ( tilution.

(2) Adresse à MM. les Représentants,

Ce qui donnait à cette vigoureuse protestation plus de force encore et d'autorité, c'est qu'elle était appuyée par un nombre très respectable de journaux et d'auteurs dramatiques. Jusqu'alors, les différents almanachs des spectacles n'avaient jamais parlé que de quatre théâtres, les Français, l'Opéra, les Italiens et le Théâtre de Monsieur. Maintenant, on parlera de tous, car tous vont être égaux dans l'ordre social, et les talents seuls les distingueront désormais. <( Si l'on donne sur les boulevards une pièce intéressante, bien conduite et bien écrite, elle doit avoir autant de publicité qu'une pièce médiocre, jouée par protection sur l'une des grandes scènes. Si tel comédien ou tel musicien des Français et de l'Opéra est flatté de voir son nom sur la liste des hommes à talents, pourquoi tels autres, acteurs et clarinettes aux petits spectacles, n'y verraient-ils pas les leurs, surtout s'ils ont du mérite, et si, comme c'est l'ordinaire, le hasard et la faveur ont moins fait pour eux que pour d'autres (1) ? »

Précieux aussi et très énergique était l'appui apporté aux pétitionnaires par les auteurs et compositeurs dramatiques. Ils faisaient nombre alors, ceux qui trouvaient leurs pièces mieux jouées et mieux accueillies sur les boulevards qu'à la Comédie-Française ou l'Opéra. C'est aux Associés que Mercier portait la Brouette du vinaigrier et llndigent^ chez Audinot qu'était joué d'abord le Nouveau doyen de Kille-

(1) Almanach de tous les spectacles de Pans et des provinces.

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rine, Le3 musiciens eux-mêmes, et non les moi les Paesiello, les Cambini, les Cimarosa, préfé souvent les Beaujolais, le Théâtre-Français Co et Lyrique et celui de M'*« Montansier aux It qui exécutaient leurs œuvres en dépit du goûl la prosodie, et les laissaient confondues avec d'amateurs novices, mais protégés en haut lie Berthon et des Chapelle. C'est pourquoi, au n ses confrères, las de passe-droits multipliés, La présentait et lisait à l'Assemblée nationale, le 2 1790, une adresse, où la cause des entreprene spectacles populaires se trouvait étroitement as à celle de leurs fournisseurs présents et futu pétition réclamait l'anéantissement de tout ce appelait « privilèges des spectacles (1) )) ; la jouis pour tous les théâtres sans distinction, des anciennes qui seraient dorénavant considérées c propriété nationale ; la faculté, pour tout parti de jouer librement la comédie ; le droit, pc auteurs vivants, de statuer eux-mêmes sur la val leurs ouvrages, dont ils garderaient pendant h et cinq ans après leur mort l'entière propri< de traiter de gré à gré avec les directeurs, dont ne pourrait plus les faire représenter ou les s mer sans leur agrément (2).

(1) Signée des noms les plus connus, cette adresse ne cependant pas l'unanimité des suffrages. Ceux qui s'abstii protestèrent s'associaient bien aux vœux de La Harpe pou regardait les auteurs ; mais ils déclaraient ne pas voult mêlés aux affaires des théâtres subalternes.

(2) Il se passait souvent ceci : on jouait une pièce un

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Devant cette levée en masse, la Comédie-Françaîse comprit la nécessité de composer. (( Elle se familiarise peu à peu, écrivait alors Cailhava, avec l'idée d'un second Théâtre-Français, et se consolerait d'avoir un rival, si elle voyait disparaître ces misérables tréteaux, où Ton mutile, où Ton déshonore les maîtres de la scène. » — « Elle convient, disait de son côté le député Chapelier, qu'il ne peut plus exister de privilège exclusif, et elle va jusqu'à avouer qu'on pourrait établir dans la capitale un autre théâtre où seraient, comme chez elle, représentées des pièces qu'elle a jusqu'à présent regardées comme son domaine particulier. Mais elle prétend rester propriétaire sans partage des chefs-d'œuvre de Corneille, Molière, Racine, Crébillon et autres, et de tous les auteurs qui, par la disposition d'un règlement, ont perdu leur propriété, ou qui ont précédemment traité avec elle. ))

C'étaient là des concessions sérieuses, mais trop tardives ; le temps des demi-mesures était passé. « Il ne suffit pas de permettre deux théâtres, disait Chapelier dans son Rapport à l'Assemblée nationale (1) ; ce serait diviser le privilège et non le

grande chaleur. Comme elle ne faisait pas la recette fixée par le règlement de 1758 (1.800 livres l'été, 2.300 l'hiver), elle était censée tombée suivant les règles, c'cst-à dire qu'elle tombait dans les coffres et devenait propriété des comédiens. Dans un mémoire particulier, l'auteur de l'Honnête Criminel^ Fenouillat, avait déjà protesté contre ce brigandage, que Chapelier, dans son rapport, signala avec une éloquente énergie.

(1) Rapport fait par M. Chapelier au nom du Comité de Constitution sur la pétition des auteurs et acteurs, dans la séance du jeudi

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détruire. Le droit de former les établissements de ce genre est une suite du droit naturel qui appartient à tout homme d'exercer son industrie. Restreindre ce droit, c'est véritablement le rendre exclusif en faveur de quelques personnes, et par conséquent agir contre tous les principes sur lesquels TAssemblée nationale travaille depuis sa réunion. La Comédie-Française n'a plus le droit de s'intituler Théâtre de la Nation, Ce titre, qui présente Tenseigne d'un privilège exclusif, et qui semble vouloir associer la Nation à cet abus condamnable, est ridicule et inconvenant. Le Théâtre- Français n'est pas plus celui de la Nation que ne le sont et ne le seront tous ceux où l'on donnera des pièces capables d'épurer le goût, de corriger les mœurs, d'exciter le patriotisme.

La cause était entendue : dans cette même séance, l'Assemblée nationale votait un décret, dont les premiers articles assuraient aux spectacles des boulevards la vie et la liberté.

Tout citoyen pourra élever un théâtre public et y faire représenter des pièces de tout genre, en faisant, préalablement à l'établissement, sa déclaration à la municipalité.

Les ouvrages des auteurs morts depuis cinq ans et plus sont une propriété publique et peuvent, nonobstant tous anciens privilèges, qui sont abolis, être représentés sur tous les théâtres, indistinctement.

Les ouvrages des auteurs vivants ne pourront être représentés sur aucun théâtre public sans le consentement formel

13 janvier 179i, avec le décret rendu dans cette séance par V Assemblée nationale.

et par écrit des auteurs, sous peine de confiscation du produit total des représentations au profit de Fauteur.

Les entrepreneurs ou les membres des difiFérents théâtres seront, à raison de leur état, sous l'inspection des municipalités. Ils ne recevront d'ordres que des officiers municipaux, qui ne pourront pas arrêter ni défendre la représentation d'une pièce, sauf la responsabilité des auteurs et des comédiens, et qui ne pourront rien enjoindre que conformément aux lois et aux règlements de police...

La Comédie-Française essaya bien encore de protester au nom de ses créanciers, à qui elle devait un million trois mille livres (1), et en faveur de ses vieux acteurs retraités, dont elle ne pourrait plus, disait-elle, payer la pension, et qu'elle confiait à la générosité des représentants du peuple. Elle invoqua bien aussi la Déclaration des droits de l hommes qui garantissait (( comme un droit invincible et sacré les propriétés légitimement acquises », et par conséquent les pièces du répertoire, acquises (les registres en faisaient foi) par des marchés réguliers (2). Ces protestations suprêmes et de pure forme devaient rester et restèrent vaines. D fallait s'incliner, et le plus sage était encore de s'offrir allègrement en holocauste, comme de bons patriotes. Les Grands Comédiens se déclarèrent donc « pénétrés de respect pour tout ce qui émanait du corps auguste chargé par la nation de lui donner des lois » ; et,

(1) Observations pour les créanciers des Comédiens Français.

(2) Le plus ancien de ces traités, renouvelés et confirmés d'une façon générale le 9 juin 1758, remontait à Rotrou.

s BOULEVARDS

I du Marais. Le Théâtre e la Cité. Les nouvelles colet. — Arlequin et la très des boulevards.

aiirié les spectacles at, poussé jusques à IX le constatent, les ►êtes le chantent, et ►our l'exploiter. Aux s où la Convention

la levée en masse, t où Mayence résiste

Journal des spectaurs par les plaisants

I : (( 11 est bien singulier ont plus multipliés qi*e irnal qui leur soit unilit plus nos auteurs drar tant d'honneur et de l'on penserait que nos 1 en ter une feuille, assez

comptes rendus de la Baguette magique^ à' Arlequin- Joseph^ de Ah ! quel guignon et de Fleurette et Pompon^ mélo-coq-à-l'âne en trois actes. On se bat à la porte des théâtres comme aux frontières ; les drames de la guillotine ne font aucun tort à ceux des boulevards ; au milieu des éclats de rire provoqués par les farces on oublie la famine, la Terreur et TEurope coalisée.

« Les Romains s'estimaient heureux Avec du pain et des théâtres ; On a vu les Français joyeux S'en montrer bien plus idolâtres.

N'a-t-on pas vu ce peuple enfin, Subsistant comme par miracle, Pendant le jour mourir de faim.

Et le soir courir au spectacle (1) ? »

Une si générale idolâtrie ne pouvait manquer d'être encouragée par le décret de la Constituante. Voici qu'en effet les théâtres se multiplient : de nouvelles galles s'ouvrent partout.

C'est d'abord celle du Marais, rue Culture- Sainte- Catherine. En 1790, les Italiens ayant réduit leurs parts à vingt, les six acteurs réformés tentent de ressusciter l'ancien théâtre de la rue Michel-le-Comte.

d*objets dignes de piquer la curiosité publique ? On se tromperait si on pouvait le croire. » On pouvait le croire, sans se tromper-

(1) Cf. cet autre quatrain de cette même époque: « Il ne fallait au fier Romain Que des spectacles et du pain ; Mais au Français plus que Romain Le spectacle suffit sans pain. »

Fâcheuse idée qu'ils ont là î Le Marais n'est plus^ comme autrefois, le centre des plaisirs, le rendez- vous, des jolies femmes et des gens du bel air. Depuis un an surtout, il est bien rliaiissade et désert ; c'est, avec le faubourg 'Saint-Germain, le quartier qui a le plus souffert de rémigrâtion. « Tous les dévots, tous les gens de robe, tous les rejitrers qui : l'habitaient ont abandonné leur patrie, leurs maisons; et cet abandon d'un amas de riches, d'égoïstes, nuit forcément à l'entreprise des comédiens (1). » Ce qui va leur faire encore grand dommage, c'est l'entêtement du directeur. • Déjà, aux Italiens, M. Courcelle s'oppèsait de tout son pouvoir à la réception des pièces gaies ; et maintenant qu'il est le maître au Marais, il ne veut plus accepter que des drames. Il est bien forcé cependant déjouer les comédies de Beaumarchais, qui a fourni à la nouvelle troupe des fonds considérables, et qui achèvera sa ruine par des exigences excessives. Cet homme, plus remuant que jamais, entend régenter la maison, comme il régente le Bureau dramatique, dont il est le secrétaire perpétuel et tyra unique. Surtout, il veut occuper l'affiche. (( Or, dit avec raison VAlmanach des Spectacles, toutes les fois qu'un théâtre aura son auteur par excellence, et qu'avec les autres gens de lettres on

(1) Almanach des SpectacleSy Cf. Mercier, Tableau de Paris : (( Au Marais règne l'amas complet de tous les vieux préjugés. Là se voient des vieillards grondeurs, sombres, ennemis de toutes les idées nouvelles ; et des conseillères bien impérieuses y frondent, sans savoir lire, les auteurs dont les noms parviennent jusqu'à elles. On y appelle les philosophes des gens à brûler. » Quant aux comédiens, bien entendu ils brûleront éternellement..

prendra un ton de protection aussi ridicule que passé de mode aujourd'hui, on éloignera les bonnes productions et, conséquemment, le public )).

Plus longue sera la vie du Théâtre national Molière, qui s'établit, au début de 1791, entre les rues Saint- Martin et Quincampoix, dans le sombre passage des Nourrices, métamorphosé comme par enchantement (1). Son directeur, Boursault-Malherbe, est un artiste fort intelligent, doublé d'un homme d'aflFaires peu scrupuleux, mais très habile (2). Tout de suite il a compris que, pour assurer le succès de son entreprise, il devait d'abord se distinguer de ses rivaux, les anciens et les nouveaux. Aussi a-t-il imaginé une profession de foi qui se trouve être en même temps une réclame ingénieuse. Escorté de ses acteurs (3), il s'est présenté à la barre de l'Assemblée nationale et a fait serment de ne jouer que des pièces patriotiques. Il tiendra sa parole, et plus même qu'il n'a juré. Ils se tromperont étrangement, les pacifiques bourgeois et les provinciaux naïfs qui, se fiant jà l'enseigne, penseront que l'auteur du Misanthrope revit sur cette scène, avec sa morale douce, son caractère aimable et sa critique

(1) Aujourd'hui passage Molière.

(2) Il fut aussi député à la Convention, et montra comme homme politique beaucoup de tolérance, de courage et d'humanité. Au 31 mai, il sauva plusieurs députés en les faisant échapper, déguisés en charretiers. A Avignon, au péril de sa vie, il arracha plusieurs prisonniers à la fureur de la populace.

(3) Un de ces acteurs était Dufresse, qui devait devenir général de la République et de l'Empire, baron, et commandeur de la Légion d'honneur.

n LES THÉÂTRES t)ES BOULEVARDlS.

indulgente. Ce serait, comme disait La Fontaine, vouloir retrouver Rome à Vaugirard. Sur ce théâtre, on se montrera parfois si hardi que les journalistes, à certains jours, organiseront une conspiration du silence, et refuseront de signaler des pièces dont le directeur devra afficher le succès à la porte.

La meilleure fondation dramatique de cette époque est celle du Vaudeville, inauguré rue de Chartres le 12 janvier 1792, dans la salle du Petit Panthéon :

« Car dans le pays où nous sommes On voit qu'il existe à Paris Et le Panthéon des grands hommes, Et le Panthéon des petits. »

Ainsi se trouve réalisé un projet qui, depuis trois ans, hantait le Cousin Jacques. L'indiflFérence de l'ancien Opéra-Comique pour le vaudeville navrait les disciples et les admirateurs des Panard et des Favart. Ils allaient partout déplorant la mort du plus français des genres, de celui, déclaraient-ils, qui convient le mieux à la jeune République. N'est-il pas né de la liberté?

« La liberté française en ses vers se déploie. »

Ne disait-il pas la vérité aux tyrans dans un temps où Melpomène, Thalie et Polymnie s'avilissaient par la flatterie la plus servile? N'a-t-il pas toujours fait la guerre aux abus, et, par la franchise de ses couplets, préparé le peuple à secouer le joug de ses oppresseurs? Quelle action enfin n'a-t-il pas aujourd'hui

même, grâce à ses airs fameux, partout chantés, dans les villes, dans les campagnes, aux armées? Et il est banni de TOpéra-Comique, dont il a fait la gloire et dont il devrait être le maître î Eh bien, puisque les héritiers des anciens forains se montrent à ce point ingrats, qu'il soit désormais maître chez lui... Et c'est ainsi qu'est fondé le Vaudeville, qui devient, à partir de 1792, un des rendez- vous les plus aimés des Parisiens. C'est depuis la Révolution que le vaudeville a retrouvé sa force et son véritable caractère.

A la fin de la même année, le 20 octobre, le théâtre d'Henri IV, qui s'appellera tout à l'heure Variétésdu-Palais, puis Ci té- Variétés, s'ouvre en face du Palais de Justice, sur les ruines d'une des plus vieilles églises de la capitale. Saint-Barthélémy a laissé la place au roi de l'édit de Nantes et à des comédiens qui font rire, comme, rue Quincampoix, l'ombre de Law a fui devant celle de Molière.

C'est encore le théâtre Lazzari, qui a la bonne idée de prendre aux anciennes Variétés- Amusantes leur titre si connu et si populaire. Lazzari, d'ailleurs, rappelle les forains d'autrefois par la dextérité avec laquelle il exécute des tours très plaisants et des métamorphoses faites à découvert. Il rappelle aussi les primitifs acteurs de l'Italie par ses heureuses improvisations.

Ce sont aussi, toujours dans le même temps, les théâtres de la Liberté, de la Concorde, de la rue Saint- Antoine, des Élèves de Thalie, et du Lycée, qui, « né au milieu des orages les plus violents de la Ré-

volution, se propose.de présenter un délassement agréable à la suite des travaux utiles qui occupent le reste du jour (1) ». Il est bien modeste à ses débuts, celui-là; il veut fuir toute rivalité. Renonçant à la haute comédie, évitant les grands opéras, n^osant pas même se permettre le vaudeville, il n'aura que de tout jeunes acteurs, et se bornera, provisoirement, aux ballets et aux pantomimes. Mais il compte bien attirer le public et piquer sa curiosité par la bizarrerie de ses annonces. Pourra-t-on ne pas courir à la Révolte des Nègres, aux Capucins à la frontière, surtout à la GniU lotine d! amour'?

Si la liberté nouvelle fonde des théâtres, elle transforme aussi les anciens, les rajeunit, les vivifie, les stimule, ouvre leurs portes à toutes les ambitions, à toutes les gloires, jeunes et vieilles. Le décret provoque sur les boulevards une allégresse (2) qui, dès la rentrée de Pâques, se manifeste de toutes les fa-

(1) Journal des Spectacles ^ 16 juillet 1793. — Il est bien inutile d'énumérer les quarante -ti'ois spectacles de cette époque. — « Il y en a cette année, écrivait un statisticien en 1791, vingt-trois de plus que Tannée dernière, et il y a soixante-cinq mille Français de moins à Paris. Pour que tous ces théâtres puissent se soutenir, il faudrait soixante mille personnes par jour au spectacle. Quelle frénésie, quelle extravagance î » — « Si cela continue, dit un autre, on comptera dans Pans un spectacle par rue, un acteur par maison, un musicien par cave et un auteur par grenier. »

(2) M"»» Fusil écrit alors à M"^® Lemoine Dubarry, à Toulouse : « Le fameux décret vient de paraître. Vous ne pouvez vous faire une idée de la révolution qUe cela a produite. La gaze derrière laquelle on jouait et chantait sur un petit théâtre (les Délassements- Comiques) a été déchirée par des jeunes genâ. Enfin, ils sont tous comme des fous. ))

çons, compliments, scénettes, chansons, vaudevilles, et dont Saint-Clair, au Palais-Royal, se fait auprès du public l'interprète très applaudi.

« Enfin les principes éternels qui n'avaient été enchaînés que par la puissance arbitraire ont repris toute leur énergie : une loi fondée sur ces principes incontestables a substitué à l'injustice des exclusions, à l'insouciance des privilèges l'égalité des droits et Factivité de la concurrence . Une vaste carrière s'ouvre maintenant devant nous . Il n'est plus, il ne sera plus d'autre privilège que celui des talents et des travaux. Les chefs-d'œuvre de la scène française, les ouvrages mêmes du second ordre, qui dormaient dans l'oubli, cette propriété vraiment nationale, sont devenus un patrimoine commun, une succession immense que tous sont appelés à recueillir, et l'art dramatique n'a plus d'autres bornes que celles du talent et du génie...

Peut-être les gens de lettres, si longtemps victimes des préjugés exclusifs et de la féodalité théâtrale, applaudirontils à une concurrence qu'ils n'ont cessé de réclamer. Ils ne dédaigneront pas d'étayer par leurs ouvrages une rivalité dont ils ont si bien fait sentir Fimportance, et ne nous refuseront pas leurs lumières et leurs conseils.

Sans doute, il est plus d'une heureuse innovation à faire dans l'art de Sophocle et de Tér«nce. L'horizon se recule et s'agrandit. La patrie surtout demande au génie des pièces vraiment nationales ; et le théâtre, ce puissant moyen d'instruction, ce foyer électrique de morale et de vertu, doit rendre à la liberté ce qu'il a reçu d'elle, et accélérer les progrès de la raison. C'est à vous, Messieurs, c'est à votre goût sûr et sévère à nous faire distinguer la bizaiTcrie de la hardiesse, la liberté de la licence, l'imagination du délire, et ces mons. très qui ne doivent le jour qu'à une véritable impuissance des productions belles sans fard, riches sans luxe, et fortes sans exagération. C'est à vous de rendre à Thalie un peu de sa gaieté, d'élever et cette muse et sa sœur à la hauteur de

leur nouvelle destination ; enfin, c'est à vous de nous aider à conserver le feu sacré du bon goût, et à augmenter encore le

rlÂ'TtA'f 'r>T>a/tiaii'v Hoc T>i/«rioccAG rir>cimQl'imio^ QUI OUt taUt COU*

l ne manquait plus peuple du monde. »

re ou « s'augmenîs dramatiques » ; ra mis au pillage; décret libérateur.

'Is ; les anciens se t que sont bouleexte « de sortir du ►ssières, insipides, e qui déclare prours morts depuis ^ont prendre à la IX Italiens tout ce public. Par représ ne se pillent pas urs confrères des , leurs ordinaires nême des pièces, li commence. On ires, les nobles et s répertoires. Au le la rue Favart, es Français adopt même des opéras exemple, ou les parlent plus ita-

lien, qui n'ont plus ni musique italienne, ni acteurs, ni auteurs italiens, donnent des drames historiques ou militaires à grand spectacle, et avec chants, Jeanne d'Arc^ Pierre le Grand, le Combat de Nancy : on se croirait chez Nicolet. Lucrèce ne fait plus de façons pour se tuer en public (1). Un novice expire devant les spectateurs dans un cachot rempli de cadavres (2). Sur la scène, où résonnent les vers de Racine, on entend les coups de fusil de la Liberté conquise : on se croirait chez Audinot. Ici et là, c'est le drame romantique qui s'essaie, comme le drame allemand se risque rue Richelieu. Le théâtre du Palais-Royal, en çffet, c'est-à-dire la seconde Comédie-Française, prend à celui du Marais Robert^ chef de brigands ; et — oh I l'ingénieux chassé-croisé I — ce vengeur de la société cède sa place sur les boulevards aux héros de Corneille et de Voltaire, à Horace, au Cid, à Brutus.

Il la cède surtout à Sganarelle et à Scapin, au citoyen Pourceaugnac et à George Dandin. Si quelqu'un devait être tôt et bien accueilli sur les scènes populaires, c'était assurément le grand forain, le fondateur de Ylllustre Théâtre, l'inventeur des ballets et des pantomimes, l'ami, le défenseur du parterre, celui qu'on peut aussi bien jouer devant des paysans et des ouvriers avec une troupe improvisée que devant un public raffiné avec des comédiens d'élite. Maintenant que Molière appartient à tout le monde, on ne songe plus, comme naguère, à lui reprocher son immoralité. George Dan-

(1) La Lncrèce, d'Arnaud.

(2) Les Victimes cloîtrées, de Monvel.

80 LEwS THÉÂTRES DES BOULEVARDS.

din a cessé d'être « la pièce la plus indécente, la plus scandaleuse que la corruption puisse offrir pour enhardir le crime d'adultère et ridiculiser l'honnête homme trompé ». Son auteur est devenu un parfait sans-culotte. « Obligé, forcé de se taire dans un temps de servitude horrible, la liberté lui sortait par tous les pores. Forcé de louer Louis XIV, il faisait ses prologues mauvais et détestables à plaisir. Il y brisait les règles mêmes de la versification. Les platitudes, les lieux communs les plus vulgaires, il les employait avec une intention marquée, comme pour avertir la postérité du dégoût et de l'horreur qu'il avait pour un travail que lui imposaient les circonstances, son état, et la soif de répandre ses talents et sa philosophie (1) ». C'est précisément avec George Dandin que Molière débute sur le théâtre deNicolet. Car c*est Nicolet qui, dès le premier jour de la liberté, a d'abord adopté ce grand ancien ; et îl le fait fraterniser avec ses danseurs et ses mimes. Heureux débuts, heureuse association, si l'on en juge par l'enthousiame du public. Les lettrés, derniers défenseurs des privilèges, avaient oeau dire que les comédies de Molière étaient aussi déplacées sur les boulevards que l'eussent été, au

(1) Les Révolutions de Paris. Novembre 1790. — t Molière, sous le règne même du despotisme, souleva l'un des plis du bandeau qui fascinait les yeux du peuple en enfantant l'œuvre immortelle de Tartuffe. Sous le règne de l'égalité, il nous eût peint les vices et les passions qui s'agitent pour anéantir les droits sacrés du peuple. » Discours sur la régénération de l'art dramatique^ prononcé à Bordeaux pour l'inauguration de l'arbre de la Liberté, place de la Comédie.

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théâtre de la Nation, les amours de M. Cuir- Vieux et de M°*® Beurre-Fort ; leur succès fut tel, qu'on demanda Fauteur à grands cris : on voulait le voir, lui foire une ovation ; on trépignait, on hurlait (1). Et j'imagine que Molière, s'il avait pu se présenter, aurait pris Nicolet par la main et associé à ce triomphe posthume daoseurs et décorateurs. Il leur devait bien cela : c'étaient plus que des interprètes, c'étaient des collaborateurs. En allant du foubourg Saint-Germain au boulevard du Temple, ses pièces, surtout le Festin de Pierre, avaient subi de telles modifications et additions, on y voyait tant de tableaux différents à chaque acte,*de si beaux ballets et feux d'artifice (2), queBoileau n'eût pas été seul à ne point reconnaître dans le sac du voltigeur Scapin, et au dernier souper de Don Juan, d'une si superbe mise en scène, le poète du Misanthrope. Qui sait ? Peut-être Molière lui-même aurait- il réclamé l'auteur.

(1) {( Quelques plaisants ayant imaginé de donner des billets pour Tartuffe^ le Misanthrope, les Femmes savantes^ avaient mis en tête : billets d'auteur, puis signaient au bas : Molière. Pendant plusieurs jours ces billets entrèrent sans difficulté. Le contrôleur était un brave homme^ d'une grande simplicité d'esprit. Comme le nombre des billets allait toujours en augmentant, il finit par dire un soir, très sérieusement, aux ouvreuses des loges: u Mesdames, vous qui devez connaître tous les auteurs qui viendront ce soir, si vous voyez M. Molière, dites lui donc de me parler en descendant. Il faut que je m'explique avec lui sur le nombre de ses billets : il dépasse le règlement. » Brazier, Histoire des petits théâtres, Jl, p. 115.

(2) C'est un de ces artifices du Festin de Pierre qui, en 1798, mettra le feu aux Variétés -Amusantes, On jouait Molière un peu partout sur les boulevards, même au théâtre qui portait son nom ; mais il ne réussit vraiment que chez Nicolet.

Mais une si glorieusp recrue ne trouble ni n'efface Arlequin. Alors qu'autour de lui tant de choses se transforment où disparaissent, le roi delà farce et des boulevards, qui n'a rien perdu de sa gaieté spirituelle et de sa malicieuse insouciance, conserve intact le dépôt des traditions foraines. C'est une justice qu'il faut lui rendre. Préoccupés surtout, dans leurs études sur le théâtre révolutionnaire, de suivre le mouvement des esprits, de peindre la société ou de mettre l'histoire en feuilletons dramatiques, MM. Muret, de Concourt et Welschinger ont été naturellement attirés par les pièces à gros relief, Charles IX, l'Ami des loisy le Jugement dernier des rois, qui traduisaient le plus bruyamment les idées d'alors. Pour eux, le théâtre est une tribune, un club, voire un cirque, où les passions furieuses se cherchent et se prennent corps à corps, b\i les deux opinions publiques se mesurent, se défient, se heurtent, gourdins contre épées. Il y a là une exagération partielle. Même aux heures les plus troubles de la Révolution, les théâtres restent souvent de simples, lieux de plaisir, où l'on oublie, où l'on se délasse et se divertit ; et celui qui surtout leur conserve ce caractère de passe-temps inoffensif, c'est le pacifique Arlequin. Les sombres drames que ses camarades nouveau jeu représentent à côté de lui, quand il n'est pas de service, ne l'empêchent point de poursuivre le cours de ses aventures héroïco-burlesques et de ses prouesses amoureuses. Aux diatribes contre les prêtres et les aristocrates il oppose son rire espiègle et le plus gracieux scepticisme. Ce n'est pas

lui qui troquerait son petit chapeau de feutre relevé sur l'oreille contre le bonnet rouge, ni son masque noir contre la cocarde, ni sa batte contre la pique républicaine. Il ne sera jamais un parfait sansculotte : il tient trop à son pantalon bariolé.

Le public y tient bien aussi, et il acclame son enfant gâté qui lui chante :

« Rhabillez-vous, peuple français ; Ne donnez plus dans les excès

De nos faux patriotes.

Ne croyez plus que le cul nu Soit une preuve de vertu :

Remettez vos culottes.

Méfiez-vous d'un intrigant Voulant le costume indécent

De nos faux patriotes.

Ne poussez plus la liberté Au point d'être déculotté.

Remettez vos culottes.

De l'homme défendez les droits.

Surtout, obéissez aux lois,

Comme bons patriotes .

Citoyens, sans trop vous fâcher, Cachez ce que l'on doit cacher :

Remettez vos culottes. »

Il n'est besoin d'ailleurs que de feuilleter les affiches pour constater la popularité persistante de ce héros aimable, aussi applaudi sous la Terreur qu'au temps de Le Sage et de Piron, de Dominique et de Constantini. Il n'est pas prouvé que le chant de la Morichelli ou de la Balletti, le jeu de Larive et les débuts

de Mlle Lange aient laissé les Parisiens indififérénts (1) ; mais il est certain qu'Arlequin garde toute leur faveur. En 1793, et les mêmes semaines, on joue chez Nicolet le Mariage turc d'Arlequin^ Huila et les Précieuses ridicules ; au Vaudeville, Arlequin friand^ Arlequin tailleur^ Arlequin machiniste et le duel d* Arlequin ; aux Variétés, Arlequin marchand d'almanachs avec le Médecin malgré lui ; au théâtre Montansier, Arlequin journaliste et le Lendemain des noces d'Arlequin ; au Théâtre-Français Comique et Lyrique, Arlequin marchand d'esprit. Jamais on n'avait tant vu d'Arlequins sur la scène.

Et tous ces Arlequins sont de bons enfants, pacifiques et gais, simplement amoureux ou gourmands, tout à fait incapables de porter au théâtre les passions mauvaises de la rue. Arlequin médecin ne tue personne, pas même ses malades; Arlequin pâtissier n'empoisonne point ses clients; Arlequin tailleur ne coupe que du drap avec ses ciseaux, Arlequin friand ne connaît que Colombine et le garde-manger ; et c'est celui-là surtout qu'on fête. Pendant tout l'été de 1793, il est un des héros du boulevard ; tous les soirs, après avoir tu dans la journée défiler les charrettes funèbres, les Parisiens vont s'apitoyer sur ses mésaventures. Et queltes mésaventures ! Arlequin a pillé le buffet de sa maîtresse. « Où sont mes biscuits? »

(1) C'est pourtant ce que les de Goncourt affirment dans leur Histoire de la société française sous la Révolution (p. 163.) Les comptes rendus du Journal des Spectacles ne justifient pas cette affirmation.

demande Colombine ; et le gourmand avoue qu^il les a mangés. (( Quel malheur I » s^écrie la soubrette Nérine. — « Quoi? que dites- vous? »

Nérine. « Monsieur, je dis

Que nous avons dans ce logis Force rats et souris.

Or, j'ai fait, pour les détruire.

De l'arsenic introduire Dans les biscuits.

Colombine, Ah ! juste ciel, c'est lui qui les a pris. Arlequin, Voilà mes jours finis I Nérine, Ah î ouï, Monsieur, finis I

Car enfin Tarsenic est pis

Qu'eau forte ou vert-de-gris. »

Vite, un apothicaire est appelé, qui, en guise de contrepoison, administre plusieurs pintes d'eau au jeune homme empoisonné, qui fait son nez. Et quand survient le notaire pour dresser le contrat de mariage, c'est un testament qu'on lui dicte ; et Arlequin n'oublie personne.

(( Parmi mes légataires, Gardons-nous de passer Les auteurs, mes confrères.

Que puis-je leur laisser?

A tel d'entre eux qui pille.

Mon habit convient fort ; Car souvent il s*habille De pièces de rapport. »

Arlequin ne mourra pas : ce sont les malicieuses Golombine et Nérine qui ont imaginé l'histoire desbis-

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