‹ Les théâtres des boulevards (1789-1848) (volume 2)Chapitre 9 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA RÉVOLUTION AUX THÉÂTRES DES BOULEVARDS (s«l7e).

Les spectacles populaires et le clergé. — Couvents, religieuses et moines. — Les Visitandines ; la Partie carrée ; la Journée du Vatican, aux grands théâtres ; les Sœurs du pot et VOmelette miraculeuse aux petits. — Pape, cardinaux, évèques, prélats et abbés. La Confédération du Parnasse; VOrage; le Divorce. — Les curés. La France régénérée. Au retour. Encore un curé. — Des rues Richelieu et Louvois aux boulevards. — Une soirée chez Nicolet à la fin de 1793.

Les philosophes du xviii* siècle avaient mené l'attaque contre les institutions religieuses avec une ardeur, une persévérance et une suite peu communes. Uabsurdité d'un dogme qui ne se maintenait que par l'abdication de la raison persécutée ; la puérilité d'un culte qui servait d'aliment à la superstition ; la tyrannie d'un système, démocratique à l'origine, et devenu, avec les princes de l'Eglise, les abbés à bénéfices, les couvents, les richesses entassées, les abus de toutes sortes, essentiellement aristocratique et oppressif ; les funestes effets de l'action exercée, fanatisme, ignorance, retour à la barbarie du moyen âge; le caractère antisocial d'une morale dont les

fester. Fidèles aux pratiques de rancien régime, les commissaires de la censure dramatique, qui n'est pas encore abolie, essayent bien de résister ; et en 1789 et au commencement de 1790 leurs refus d'approuver se multiplient à l'administration de la police,, dont le chef est juge suprême. Mais on ne les écoute plus ; et le bon Suard se fait de grandes illusions quand, après avoir condamné une comédie, la Communauté de.., Copenhague, dont les acteurs sont des religieuses, un évêque et un moine libertins, il ajoute naïvement : « Je n'imagine pas que la liberté du théâtre aille jamais jusque-là (1) ». Or, elle allait grand train jusque-là.^ la liberté du théâtre. Dès les premiers mois de 1790, les portes s'ouvrent à une foule de pièces, les unes depuis longtemps écrites et arrêtées par le gouvernement, les autres nouvelles, mais qui toutes glorifient la suppression des vœux monacaux, récemment votée par l'Assemblée constituante. Et ces attaques, ce sont les théâtres des boulevards, l'Ambigu, les Associés, le Théâtre- Français Comique et Lyrique, qui en donnent le signal. Lorsque, en 1791, après Charles IX, tragédie classique faite d'après la tactique chère à Voltaire, la Comédie-Française risquera des sujets

(1) C'est ce même Suard qui, le 20 janvier 1790, donnant son avis sur une pantomime du boulevard, écrivait : « Je crois qu'en permettant la représentation de cette pantomime il serait convenable de prescrire au directeur de l'Ambigu-Gomique de ne point donner aux acteurs le costume connu des religieux de la Trappe, ni d'aucun ordre religieux. » Il n'était pas dans le mouvement, le très digne Suard.

modernes, et donnera la Mélanie de La Harpe, une vieille pièce longtemps interdite, les Victimes cloîtrées de Monvel, un drame sombre, faiblement écrit, mais où se révèle une véritable entente de la scène et des effets à produire, et le Mari directeur, une comédie grossière, où moines et nonnes mêlent des danses très libres à des propos très libertins, elle ne fera que suivre Timpulsion donnée, imposée en quelque sorte, par les théâtres populaires (1). Ce sont eux qu'envahit d'abord Tarmée monacale, eux qui en exhibent les types variés. « On vit là, dit Camille Desmoulins, les barbus et les rasés, les frisés et les tondus, les bleus, les gris, les noirs, les capuchons ronds et ceux en pointe, les grandes et les petites manches, les scapulaires et les chapelets, les escarpins, les sandales et les va-nu-pieds ».

Mais comment s y prendre pour rendre ces nouveaux personnages odieux, et surtout ridicules? Quelle forme donner à la satire qu'on prépare ? Estce encore le fanatisme, tant exploité depuis près d'un siècle, qui va reparaître sur la scène ? Les fournisseurs d'Audinot et de Salle referont-ils, sous forme de drames, les tragédies de Voltaire, et iront-ils chercher des sujets dans des temps et des pays dont leur public ordinaire ignore profondément l'histoire ? Ils s'en garderont bien. Un d'eux, le sieur Gabiot, s y est risqué dans son Autodafé^ et les critiques

(1) Il ne faut pas compter le Couvent, de Laujon, joué à la Comédie-Française au début de 1790, petite pièce simplement plaisante, et tout à fait inoffensive.

qu'il a recueillies en guise de droits d'auteur servent de leçon à ses confrères (1). Non : il faut aux habitués des boulevards des choses plus faciles à comprendre, des choses nouvelles, intéressantes, dramatiques. Et voici, précisément, qu'un drame réel, une actualité, s'offre de lui-même. En 1789, tout Paris s'apitoie sur les infortunes d'une jeune fille qui, enfermée malgré elle au couvent d'Argenteuil, a demandé l'annulation de ses vœux ; et, sur les conclusions d'Hérault de Séchelles, alors avocat général, droit vient d'être fait à sa requête. Quel admirable sujet, dramatique et satirique I Quel bon moyen de tirer aux Parisiens ces larmes, qu'ils ont si faciles, et quelle occasion de dévoiler les horreurs, les abominations, les crimes inouïs et monstrueux que cachent ces maisons si bien closes, noires, silencieuses I Aussi, tous les auteurs à la fois, au même moment, avec la même ardeur, sinon avec le même succès, se précipitent à l'assaut des couvents. Ils en fracturent les portes, bousculent les tourières, ouvrent les cachots, délivrent les victimes, et les traînent ahuries, tremblantes, sur la scène où les accueillent des cris d'horreur, d'angoisse et de pitié... A rOpéra-Comique, ce sont les Rigueurs du cloître, aux Associés les Religieuses, aux Délassements Comiques les Religieuses délivrées et la Sortie du Couvent^ à l'Ambigu les Sœurs du pot^ au Vaudeville le Petit Sacristain, au Théâtre-Français Comique et Lyrique /es Vœux forcés.

(1) Voir la note 1 de la page 22.

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goureusement salutaire ne se hâte de faire balayer du théâtre les impolitiques ordures qui le polluent, et dont les émanations méphitiques forment non seulement un nuage fuligineux qui soustrait aux regards du peuple le bon goût et la vertu, mais encore qui imprègne d'un poison destructeur ses facultés morales et intellectuelles. »

Tout naturellement, on est tenté d'attribuer aux fournisseurs habituels des boulevards, à ceux-là surtout qui travaillent pour les théâtres nouveaux, ouverts après le décret d'affranchissement, et plus prêts à abuser des libertés nouvelles, ce dévergondage inutilement impie et ces inepties ordurières. N'est-ce pas dans le quartier du Temple, près des Porcherons et de la Courtille, chez les successeurs des anciens forains, que devaient naître et prospérer les œuvres dramatiques les plus violemment agressives, grossières et indécentes, de la Révolution ? Eh bien, non^ les Visitandines et les pièces les plus caractéristiques en ce genre appartiennent au répertoire de Louvois et de Feydeau : Tancien Théâtre de Monsieur a pris sans scrupule cette s^pécialité. Les scènes populaires gardent une tenue, relative bien entendu à une époque où il ne faut pas se montrer trop exigeant, mais très digne de remarque. On peut, sans revenir scandalisé, aller voir à l'Ambigu les Sœurs du pot^ histoires d'une vieille supérieure amoureuse d'un jeune apothicaire et d'une jeune nonne aimée d'un vieux médecin. Évidemment, les spectateurs, « petits bourgeois et négociants fatigués des affaires du cabinet ou du

comptoir, et désireux de rire », s'intéressaient beaucoup plus à l'intrigue, aux méprises et à la déconvenue des deux barbons, qu'à la satire, très bénigne. Au reste, l'auteur déclarait lui-même dans un couplet qu'amuser avait été son but principal :

(( La tendre humanité des sœurs Mérite un trop sincère hommage Pour que l'auteur ait eu, Messieurs , D'autre but que le badinage.

Plaire et divertir

Fut son seul désir. »

Dans YOmelette miraculeuse , donnée au théâtre bâti sur les ruines de l'église Saint-Barthélémy, la critique est plus sensible et l'attaque plus directe ; mais rien ne met la pudeur en alarme, rien ne provoque aux violences ; et il n'est pas téméraire de supposer que les habitués du Palais- Variétés trouvèrent les roueries du capucin Polycarpe infiniment plus amusantes que la profession de foi du père Mathurin, laboureur et philosophe, disciple du vicaire Savoyard. Ce catéchisme républicain est en même temps, et surtout, un conte drolatique, ingénieusement arrangé pour la scène. On dirait un peu d'Emile délayé dans un vieux fabliau par un ancien familier de la Foire Saint-Germain, aujourd'hui hôte assidu du club des Jacobins. Comme cette farce est vraisemblablement très peu connue, il vaut la peine d'en donner une analyse et des citations (1).

(1 Bibliothèque Carnavalet, n* 15019, carton 26. Comédie de Ducancel, cataloguée comme inédite. Représentée pour la pre-

LA RÉVOLUTION AUX NOUVEAl

On aura de la sorte une idée des contre les moines par les petits tl de la République.

La très dévote Mathurine se diî créant d'époux.

MATHURINE

« Mathurin I

MATHURIN

Queu que tu veux, not'femme ?

MATHURINE

Vous vous damnez, mon pauvre hoir nez. Avez-vous déjà oublié ce biau s nous a dégoisé le jour des Rameaux ? T landes du Paradis, ces vilains tisons de a pas tant seulement ému?

MATHURIN

Ah ! mon Dieu, pas un brhi ; grain< not'femme, graine de niais !

MATHURINE

Gomment I graine de niais ! Ah ! le sais bien, mon pauvi'e homme, que v'ia de Pâques, et qu'tu n'auras pas l'absolu

MATHURIN

Tiens, Mathurine, tu perds la tête av là. Dis-moi un peu ; les hommes ne se tous? Ne sont-ils pas tous de chair hein?

niière fois sur le Théâtre du Palais- Variéi (8 Décembre 1793).

.EVARDS.

s ni moins qu'des a un beau rabat, un u de Milan, un sureri, aura-t-ille droit Un homme en tue disons >ça... Eh ben, ut saintement breîe de l'assassin, que lonstre qu'il faudra

a de la sainte con-

iiot'âme à un Dieu ; 'entortille de toutes s, de vigiles et de que je vois la divi- , vermeil et moulé, s de langes et de les autres. Mort de es vilenies-là pour

mourras dans Tim-

dans la campagne imper majestueuse -

ff^ifr^.'r^y' xv •

ment sur la montagne ce biau soleil qui, quand il paraît, fait chanter les moineaux et les linottes. Le soleil n'dira pas de jeûner quand tu auras faim, de boire de l'eau quand tu auras d'bon vin. Il te dira, comme à moi : ne fais d'mal à personne; aime bien ta femme, tes enfants, ta patrie; cultive bien ton champ, arrose-le de tes sueurs si tu veux qu'il se fertilise sous tes mains robustes. Eh ben, jarnigué, v'ià ma religion à moi ; j'n'en avons pas d'autre.

MATHURINE

Mathurin, vous voulez aller dans l'Enfer: vous irez, mon ami. Mais, sur mon Dieu, j'ne vous y suivrons pas. A partir d'à présent, ça fait quitte : je n* voulons pas vivre avec un réprouvé. J'allons conter tout ça au père Poly carpe, ce saint, ce digne homme. »

Le voici justement qui arrive, le père Poly carpe, en quête d'un souper et d'un gîte, et très désireux de confesser la gentille Babet, joie de la maison. On devine s'il est bien reçu.

MATHURIN

« Dites-moi un peu ce que vous v'nez faire cheux nous. V'ià déjà trente fois que j Vous disons de nous laisser tranquille. Tenez, j 'n'aimons pas les gi'ugeux. J 'aurions cent fois plus de plaisir à héberger un pauv' voyageur, ou ben un brave défensem' de la patrie, qu'à engraisser un tas de fainéants comme vous, qui v'nont nous gratter jusqu'à la moelle des os ; et tout cela pour des Oremus et des Miserere. J Vous en prévenons, père Polycarpe, vous et tout' vot' séquelle, j'ne donnons pas dans la bosse, et, si vous faites ben, vous n'y reviendrez pas.

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