THOMAS
Comme vous dites. Aussi ne se sont-ils pas fait de mal. »
Ce fut à la représentation une ivresse générale. On applaudissait, on trépignait, on hurlait de joie. Les his^ dit un contemporain, furent si multipliés, qu'on peut*bien dire que la pièce, le premier soir, fut jouée deux fois (1).
C'est ainsi que les théâtres des boulevards, dont l'autorité sur le public était depuis longtemps très puissante, se firent, au lendemain du coup d'État de Brumaire, les complices de Bonaparte. Pareils au
(1) Etrennes lyriques et théâtrales pour Van IX.
Tourniquet de la Girouette, ils savaient prendre le vent, et tourner dans le bon sens les refrains de leurs couplets. Nulle part ailleurs le Premier Consul ne trouva plus chauds et plus précieux apologistes. Ce sont les chansonniers du Vaudeville, les Troubadours de la rue de Louvois et du Marais (1), les mimes de l'Ambigu et des acrobates de feu Nicolet qui consacrèrent d'abord le grand attentat contre la liberté. Ces services ne seront point oubliés, et le nouveau maître saura payer sa dette : il daignera attendre sept années avant de supprimer ceux qui, depuis 1796, s'égosillaient sur toutes les scènes populaires à célébrer ses victoires sur les ennemis de la France et sur la France elle-même. Et d'ici là, il leur témoignera delà bienveillance, mais une bienveillance plutôt négative, assez semblable à celle de Frédéric II pour les écrivains allemands : il n'aura pas l'air de s'occuper d'eux et paraîtra les ignorer profondément. Ce sera déjà beaucoup, si Ton songe à la surveillance très active, personnelle et très rigoureuse, dont il entourait les théâtres officiels. Dupaty (2), que semblait pourtant devoir protéger sa collaboration à la Girouette de Sainte Cloud, fait jouer à l'Opéra-Comique V Antichambre,
(1) Les Troubadours avaient loué la salle Louvois ; mais, au moment où ils allaient faire leur ouverture, un arrêté du. Directoire fit fermer le théâtre. On craignait un incendie qui aurait détruit l'Académie de Musique et la Bibliothèque nationale, très voisines. Les Troubadours s'installèrent alors au théâtre Martin. L'arrêté ayant été peu après rapporté, ils reviiwent rue Louvois.
(2) Celui-là même que l'Académie française préférera à Victor Hugo.
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Dans celte înoffensive histoire de deux valets métamophorsés en gentilshommes, et faiseurs de dupes, Bonaparte découvre une satire de ces seigneurs de contrebande, qui composaient une bonne partie de la nouvelle cour : la pièce est interdite, et Fauteur expédié sur un ponton ; sans l'intervention de Joséphine il partait pour Saint-Domingue. Alexandre Du-
val donne à la Comédie-Française Edouard en Ecosse ; c'est, paraît-il, une miséricordieuse allusion aux malheurs des Bourbons : la pièce est défendue, et Tauteur s'enfuit à Saint-Pétersbourg. L'année suivante, il risque un Guillaume le Conquérant, Dans un hymne funèbre en l'honneur du preux Roland, le gouvernement croit entendre une sinistre prophétie pour le Premier Consul, qui préparait alors l'expédition d'Angleterre ; et la pièce est supprimée.
Avec une oreille si bien ouverte et des yeux si perçants, la Censure consulaire aurait pu facilement, on le devine, trouver dans le répertoire des boulevards de la besogne pour ses ciseaux. On trouve toujours ce que l'on veut. Quelle pièce, si innocente soit-elle, saurait échapper à l'ingénieuse perspicacité d'une administration qui reconnaît le héros de Brumaire dans celui de Roncevaux, Louis XVI dans Edouard en Ecosse, et, sous les habits d'emprunt de deux laquais fripons, toute une légion de chambellans chamarrés ? Il n'y eut pourtant point de victimes parmi les petits auteurs et sur les petits théâtres. Seul, un drame de l'Ambigu-Comique fut suspendu à la suite de l'attentat de Georges Cadoudal. C'est que dans Tékèli, ou le Siège
de Monlgalz^ on s'apitoyait sur un magnat hongrois poursuivi par la police autrichienne et caché dans un moulin. Un paj'^san, qui a surpris ce secret, propose au receleur de livrer le fugitif et de partager les cent ducats promis en prime. — « Qu'oses-tu dire, malheureux? lui répond le meunier; tu vas, pour quelques misérables pièces d'or, envoyer au supplice un homme que tu ne connais pas, qui ne t'a jamais fait de mal ! Tu ignores donc qu'il n'est pas de métier plus vil, plus infâme, que celui de délateur ; que le mépris universel est la juste récompense des lâches qui se jouent à ce point de la vie de leurs semblables ?» A ce moment, la police de Bonaparte cherchait partout l'insaisissable Cadoudal : ordre vint donc de suspendre la pièce. Mais l'interdiction était levée quelques jours plus tard. Pixérécpurt était plus heureux que Duval et Dupaty, l'Ambigu mieux traité que l'Opéra- Comique et le Théâtre-Français.
C'était sans doute en souvenir d'une excellente réclame, faite très à propos, que le Premier Consul laissait aux spectacles populaires une liberté, en somme peu dangereuse, puisqu'un simple trait de plume devait bientôt suffire à en réprimer les prétendus excès (1) ; mais c'était aussi pour d'autres raisons. La brusque suppression de ces divertissements très aimés ne rappellerait-elle pas qu'un autre bien, infiniment plus précieux, la liberté, venait d'être perdu? Ne donnerait- elle pas au nouveau gouvernement
(1) Arrêtés du 6 et du 7 Frimaire an XL
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l'air de vouloir reprendre à son compte le projet de résolution présenté par Joseph Chénier, et ne justifierait-elle pas les craintes du Conseil des Anciens, qu^ avaient accusé la loi votée par leurs collègues de détruire la liberté et de mettre entre les mains du Directoire une arme trop puissante ? Ne sembleraitelle pas enfin préparer le rétablissement des privilèges royaux et le retour aux habitudes de l'ancien régime ? Au contraire, en maintenant les spectacles des boulevards, on protestait contre le vote si mal accueilli des Cinq-Cents, on affermissait une des conquêtes de la Révolution, on conservait au peuple une de ses distractions favorites, traditionnelles et nécessaires, et, dans une certaine mesure, on l'attirait vers ce métier des armes qui allait être le sien pendant quinze années. Les pantomimes militaires, les exhibitions d'uniformes et de drapeaux, les sonneries de clairon et les fanfares belliqueuses, les coups de fusil et les simulacres de batailles, toutes ces pièces bruyantes, que prodiguaient alors les directeurs, et dont les Parisiens se montraient très friands, secondaient aussi bien les projets du futur empereur que les impromptus de Brumaire avaient servi la politique du général. Elles entretenaient le goût des choses de la guerre ; c'était une petite école du soldat, des manœuvres pour rire, en attendant les grandes.
Il faut bien dire aussi que cette bienveillance, surtout apparente et provisoire, cachait mal un dédain profond. S'il aimait passionnément la tragédie, dont il appréciait les chefs-d'œuvre avec une bizarrerie si peu
littéraire. Napoléon ne goûtait guère la comédie. (( Elle est pour moi, disait-il, comme si Ton voulait me forcer à m'intéresser aux commérages de vos salons. J'accepte vos admirations pour Molière, mais je ne les partage pas. )) Il partageait bien moins encore le goût des Parisiens pour les farces des anciennes foires, les vaudevilles, les mélodrames, tirés de romans qu'il méprisait (1), les parades et les folies des boulevards. Cela ne comptait pas h ses yeux ; c'étaient des divertissements de laquais, comme les romans étaient des lectures de chambrières. Il se désintéressait donc absolument de ces exhibitions « où Ton essaie tous les moyens d'amuser les spectateurs qui veulent qu'on parle moins à leur esprit qu'à leurs sens », et qui n'ont rien à voir avec l'art dramatique. « L'art, disait-il encore, n'a pointa souffrir du succès, non plus que de la chute des petits théâtres. Ils sont hors de son domaine sous tous les rapports : ce ne sont que des entreprises commerciales ; et la seule mission du gouvernement est de veiller aux sujets offerts au public, de prévenir les attaques contre le pouvoir établi et les offenses à la morale. »
Ni l'un ni l'autre de ces délits n'étaient à redouter
(1) Amault raconte que sur le bateau qui emportait vers l'Egypte Bonaparte et sa fortune, les passagers poui* tuer le temps venaient emprunter des livres à la bibliothèque du bord. Un jour, il prit au général la fantaisie de savoir ce que chacun lisait, et il fît sa tournée sur le pont. — « Que lisez-vous-là, Bessières 7 Un roman ! — Et toi, Eugène? Un roman I — Et vous, Bourrienne? Un romani — Et vous, Duroc? Un romani — Lectures de femmes de chambre I »