SOUS LE CONSULAT
désormais. La surveillance morale et politique des théâtres, faite et bien faite parle ministre de l'intérieur, le directeur général de l'instruction publique et le préfet de police, les aurait vite réprimés, si auteurs et chefs de troupe n'avaient eu, pour attirer la foule, que la ressource des satires et des indécences. Ceux dont les noms apparaissent chaque jour sur les affiches de cette époque sont des gens graves, pacifiques pour la plupart, et dévoués au nouveau maître. Cuvelier est membre de la Société philotechnique, et il vient d'être nommé par Bonaparte capitaine dans les guides-interprètes. Gabiot jouit de la réputation modeste d'un homme « qui s'eflTorce d'apporter la moralité sur la scène, et qui travaille à l'instruction du peuple, à la correction des mœurs ». Loaisel de Tréogate, ancien gendarme du roi, veut « ramener l'homme de son siècle à la vérité par le sentiment et la raison » , Prévôt, directeur et fournisseur ordinaire du Théâtresans-prétention, écrit dans la préface d'un de ses drames : « Si Ton plaisante mes ouvrages. Ton ne peut cependant me reprocher d'avoir corrompu les mœurs par des pièces licencieuses, et il ne restera après moi aucune trace d'inconduite, ni aucun écrit qui puisse prouver mon immoralité, et qui ait jamais dénigré personne. Aussi l'on ne me verra pas obligé de faire au lit de la mort amende honorable, comme le fameux La Harpe. » — Caignez, dont la Révolution a ruiné la famille, ne vit que pour les lettres, et, surnommé le Racine des boulevards, n'aspire qu'à en surpasser le Corneille, c'est-à-dire Pixérécourt. Celui-ci,
dont Téloile s'est levée sur les théâtres de Paris au moment même où celle de Bonaparte brillait en Italie, est aussi le moins turbulent et le plus pudibond des hommes. Il n'a pas fait, comme officier au régiment de Bretagne, la campagne de 1792 contre la France, pour venir aujourd'hui défendre la République menacée. Simple littérateur, il entend n'oflTrir au peuple que de beaux modèles, des actes d'héroïsme, des traits de bravoure et de fidélité. Il veut l'instruire à devenir meilleur en lui montrant, même dans ses plaisirs, de nobles exemples tirés de nos annales. En attendant le rétablissement prochain du culte, (( il supplée aux instructions de la chaire muette, et porte, sous une forme attrayante qui ne manque jamais son effet, des leçons graves et profitables dans l'âme des spectateurs (1) ».
Que diable la politique irait-elle faire dans les drames de tous ces gens-là ? On se soucie bien de la Constitution de Tan VIII et du Concordat au fond du château des Apennins, dans la tour de Lowinska, dans les cavernes de la Calabre et dans les mines de Pologne (2) I Victor, ou TEnfant de la forêt, Cœlina, ou l'Enfant du mystère, et le Pèlerin blanc, et le bon Nègre Adonis, et tous ces personnages venus de très loin, Philippe venu d'Alsace, Urbino et Juliana de
(1) Voir : Guerre au Mélodrame, par Pixérécourt, 1818, — Revue de Paris, juillet 1835 (article de Charles Nodier) . '— Revue d'histoire littéraire de la France, 15 avril 1900 (article de M. J. Marsan) .
(2 Drames joués t\ cette époque sur les boulevards.
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Venise, Adélaïde de Bavière, Pizare du Pérou, Christophe Colomb d'Amérique, Nourjahad et Chérédin d'Orient (1), ont bien le temps de s'occuper des affaires de M. Bonaparte au milieu de leurs multiples aventures, si compliquées et si périlleuses I Et comment pourraient-ils outrager les mœurs, ces honnêtes mélodrames où l'inévitable Providence ne manque jamais, dans un invariable dénouement, de châtier les traîtres lâches, de récompenser les soldats vaillants, les amoureux fidèles et les vierges innocentes ? On n'encourage pas le vice sur les boulevards ; on y applaudit la vertu. On n'y conspire pas ; on y pleure. On y rit aussi, même dans les drames qui font beaucoup pleurer; et le rire, qui est le propre de l'homme, est l'ami des gouvernements..., quand il n'est point moqueur. Pour détendre les nerfs et sécher les larmes, pour maintenir aussi les traditions foraines, les directeurs réclament, et les auteurs leur accordent volontiers un personnage qui devient alors et qui est resté depuis le favori du parterre et du paradis. Héritier de Pierrot et de Janot, il arrive en droite ligne du préau Saint- Germain et du faubourg Saint-Laurent, ce niais dont les plaisanteries populaires et les lazzis grossiers égayent les intrigues les plus noires. Ainsi, le siècle n'avait pas deux ans, et Victor Hugo n'était point né, que le grotesque et le tragique, le larmoyant et le comique avaient consommé leur union, ou plutôt s'étaient, dans une même œuvre, juxtaposés. Il ne
(V Personnages de ces drames.
manque plus que des écrivains et des poètes, des charpentes solides et des personnages qui se tiennent à peu près debout, une belle préface et d'éblouissantes tirades, pour avoir le drame romantique. Même, on retrouve dans certaines pièces, au début du siècle, les thèses et les contrastes qui seront si chers à Victor Hugo. Fanchon la vielleuse, Fanchon, parangon de vertu, modèle de délicatesse et de générosité, Fanchon qui, après avoir donné tant de plaisir à ses contemporains, inspire un amour honnête, n'est-ce pas déjà Marion Delorme (1) ?
Le pauvre ange tombé, Dont l'amour refaisait l'âme avec son haleine,
aura l'honneur d'être défendue par un grand poète devant un roi, vieillard à la tête blanchie ; sa sœur aînée, Fanchon, eut celui d'être attaquée par la critique, et de provoquer d'ardentes discussions littéraires, petites escarmouches avant la grande bataille romantique. Et ce ne fut point là une gloire méprisable, si Ton songe que, sous le Consulat, les journaux graves et sages dédaignaient, à l'exemple de Bonaparte, les théâtres des boulevards et affectaient de les ignorer. On se rappelle quelle fut à leur égard Tattitude du Censeur dramatique. Eh bien, Fanchon triompha de ce silence superbe; et
(1) Fanchon la vielleuse, comédie en trois actes, mêlée de vaudevilles, par les citoyens Rouilly et Pain, représentée au Vaudeville le 28 Nivôse, an XI. Cf. la Vielleuse du boulevard, mélodrame en trois actes, par Chaussier, joué à TAmbigu le 4 thermidor, an XI.
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ce ne fut pas, dans le cours de sa vîe agitée, une de ses moindres victoires. — « Comment voulez-vous, disaient les littérateurs purs, qu'on se retrouve au milieu de tant d'actions embrouillées, de tant de personnages qui entrent et sortent, se bousculant ? Comment peut-on s'intéresser en même temps à une fille d'épicier enlevée par un mousquetaire, aux belliqueux exploits du frère de Fanchon, aux amours de celle-ci avec le bel Edouard, aux sermons de M™« de GervîlHers, aux plaisanteries de l'abbé Lattaîgnant ? Oubliez-vous les préceptes de Boileau qui veut qu'en un seul lieu un seul fait accompli en vingt-quatre heures tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli ? » ~ « Vous altérez la vérité, disaient à leur tour les historiens ; tout le monde sait bien que Fanchon ne doit pas sa vogue à sa seule jolie figure, à sa voix fraîche et à sa vielle. )) — « Que d'inconvenances accumulées à plaisir I gémissaient les moralistes. Quel mépris de la hiérarchie sociale I Quels outrages à l'armée I Une fermière qui s'éprend de son seigneur I Une chanteuse des rues qui ose aimer un colonel ! N'est-ce pas abominable ?» — Et les auteurs, au lieu de répondre par une Préface de Fanchon, répliquaient bien simplement : « Veuillez passer au bureau du théâtre : le caissier vous dira chaque matin ce que le peuple pense de vos critiques et de notre pièce. »
De ces critiques le peuple ne pensait rien : ils les ignorait x mais il pensait grand bien de cette pièce, qui l'intéressait, l'amusait, l'apitoyait ; et tous les soirs on l'entendait fredonner sur les boulevards les
refrains de la gentille vielleuse, réhabilitée par ses chansons, sa musique et son amour.
Jamais peut-être le vaudeville ne fut plus à la mode qu'à cette époque, et cette vogue datait surtout du jour où, exaspérés de voir ce genre si français injustement répudié par l'ingrat Opéra-Comique, Piis et Barré lui avaient ouvert, rue de Chartres, un asile à son nom. Et il s'y était établi en maître si impérieux, que bientôt les œuvres dialoguées n'avaient été par lui tolérées qu'autant qu'elles se résignaient à demeurer ses humbles servantes. Jadis, dans les comédies des foires et des Italiens, les couplets n'étaient que l'accessoire. (( Lorsque Le Sage, Fuzelier et Dorneval composaient ces charmants opéras-comiques qui faisaient les délices de nos pères, et qui jouiraient encore du même succès, s'il était possible d'en rajeunir les airs sans en dénaturer les paroles, ils ne demandaient aux couplets que d'ajouter de l'agrément à l'action et de l'embellir. Aujourd'hui, les couplets prennent souvent toute la place dans les comédies, les parades, les arlequinades et les revues de fin d'année. Souvent les comédies, que les affiches disent mêlées de vaudevilles, sont en réalité des vaudevilles avec un peu, très peu de dialogue. Les auteurs s'imaginent avoir beaucoup fait quand ils ont aligné une trentaine de chansons, auxquelles ils attachent à peu près une espèce d'intrigue (1). » Le reproche est exagéré, mais
(1) Mémoires historiques et critiques en forme de lettres sur les différents théâtres de Paris. Lettre IX. — « Comme ouvrages dramatiques, les revues de cette année (1799) sont nulles, mais c'est
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non tout à fait immérité. Ce n'est d'ailleurs qu'une des nombreuses audaces de ce genre traditionnel, qui prépare une métamorphose bien plus curieuse.
Depuis deux cents ans qu'il existait, le vaudeville avait successivement revêtu tous les costumes, celui du grand seigneur et celui du manant, ceux du soldat, de l'ouvrier et du paysan. Conduit par Le Sage et Favart, il était allé chanter dans les foires et dans les villages. Au bras de Vadé, il s'était enivré dans les cabarets avec les poissardes et les racoleurs. Dans les boudoirs des courtisanes et chez les fermiers généraux il avait sablé le vin mousseux en se moquant de la sottise dorée. Caché sous un capuchon noir ou sous une cornette blanche, il avait payé avec des gaudrioles les biscuits et les confitures dont le régalaient moines et nonnes. Dans les^ camps et sur les boulevards, il avait enflammé de ses refrains patriotiques les soldats et les sans-culottes. Il s'était successivement montré naïf, brutal, sentimental, polisson, malin et méchant (1).
Aujourd'hui que les hymnes à la liberté, les satires politiques ou religieuses et les trop lestes propos ne sont plus autorisés, le vaudeville se fait littéraire et semble vouloir fréquenter les critiques et l'Académie.
une série de couplets très bien tournés et plus piquants les uns que les autres. Les calembours sont un peu trop fréquents. Il est à désirer pour l'art que ce genre ne se propage pas, car il finirait par l'anéantir. Comme il ne faut que de l'esprit pour obtenir des succès, on s'accoutumerait insensiblement à se passer des ouvrages de génie, et il y a loin d'un opéra-comique à Mérope . » (1) Brazier, Histoire des petits théâtres, t. I, p. 207.
Il célèbre les grands écrivains, et le répertoire du théâtre qui porte son nom devient un cours anecdotique de littérature française. « C'est une idée fort heureuse, disait alors un des auditeurs de ce cours, que celle de faire passer successivement en revue tous les hommes illustres dans la littérature. On aime à voir sur la scène les personnages dont on a \ souvent admiré les talents. C'est en quelque sorte vivre avec eux (1). » Tour à tour, en eflTet, défilent sous nos yeux, ressuscites et bien vivants, Clémence Isaure aux Jeux floraux, Rabelais dans Tauberge où il passa un si mauvais quart d'heure, Patru dans sa bibliothèque, Scarron qui se marie, Molière soupant avec ses amis dans sa maison d'Auteuil, Colletât au Pont-Neuf, où il lit à Tabarin une scène que Boileau, présent à Tentretien, trouvera détestable. Ce sont encore J.-B. Rousseau, et Chapelain, le rude chantre de la Piicelle qui roucoule des couplets légers, et Racine le Grand qui reçoit les hommages du petit Vaudeville, d'autres encore (2). Puis, voici venir les écrivains du xviii*^ siècle. Enfermés à la Bastille,
(1) Mémoires historiques et Critiques, Lettre IX.
(2) Clémence Isaure ou les Jeux floraux, divertissement en un acte ; — le Quart d*heure de Rabelais, comédie en un acte ; — le Procès, ou la Bibliothèque de Patru ^ comédie en un acte ; — le Mariage de Scarron^ comédie en un acte ; — le Souper de Molière, ou la Soirée d'Auteuil, fait historique en un acte ; — Colleiet chez Tabarin. comédie en un acte ; — Chapelain, ou la Ligue des auteurs contre Boileau, comédie en un acte; — J.-J5 Rousseau^ ou le Retour à la piété filiale^ comédie en un acte ; — Hommage du petit Vaudeville au grand Racine, vaudeville en un acte ; etc., etc.
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Tun pour les Tai vu qui n'étaient point de lui, Tautre pour son épouse qu'il ne Voulait point voir, Voltaire et Richelieu devisent le plus spirituellement du monde. Et nous sommes ensuite transportés chez ce même Voltaire à Ferney, chez Chaulieu à Fontenay, chezJ.-J. Rousseau à Montmorency, chez Marmontel, chez Florîan et chez Bufifon. au Jardin du Roi (1).
« Vous qui cherchez à retrouver De Bufifon les mânes savantes, Son livre en main venez rêver Au milieu du Jardin des Plantes.
Il n'est pas un de ces bosquets Qui ne retrace à l'âme pure Et la science et les bienfaits De Técrivain de la nature.
Environné de végétaux, Dont il sut diriger les classes, Au doux ramage des oiseaux Qu'il peignait avec tant de grâces, Entre le cèdre et l'églantier, Bufifon assis sur la verdure Ecrivit son ouvrage entier Sur les genoux de la nature. »
Comme bien l'on doit penser, cette histoire litté-
(1) Une soirée de deux prisonniers, ou Voltaire et Richelieu, comédie en un acte ; — Voltaire, ou Une Journée de Ferney, comédie en deux actes ; — Chaulieu à Fontenay, comédie en un acte ; — la Vallée de Montmorency, ou J.-J. Rousseau dans son hermitage^ opéra-comique en trois actes ; — Marmontel, comédie en un acte ; — Florian, comédie en un acte ; — le Concert des éléphants, comédie en un acte ; etc., etc.
raire ne pouvait manquer de réserver plus d'un cha pitre, je veux dire plus d'une scène et plus d'une comédie, aux grands ancêtres, fondateurs, directeurs et fournisseurs des spectacles forains. Nombreuses, en effet, sont les soirées qu'on leur consacre. Entourés de leurs héros habituels, les Cassandres, les Pierrots, les Gilles et les Colombines, surtout d'Arlequins de toute espèce, Arlequin jaloux, Arlequin sentinelle, Arlequin tout seul. Arlequin Pygmalion, voici que les Carlin, les Dominique et les Monet, Piron, Favart, l'abbé Pellegrin, Le Sage, Pannard revivent sur les théâtres qu'ils ont créés ou fécondés ; et, dans des pièces écrites à leur gloire et saluées par les Parisiens de bravos reconnaissants, ils assistent, pour ainsi dire, à leur apothéose, faite par eux-mêmes (1). Tout à l'heure, en célébrant par des à-propos les anniversaires de ses grands auteurs. Corneille, Racine et Molière, la Comédie-Française ne fera que suivre un exemple inauguré sur les boulevards, où les dévots des anciennes foires et leurs enfants perpétuent le culte des amuseurs regrettés du siècle qui vient de disparaître.
(1) Gilles aéroiiaule, comédie parodie en ua acte; — Gilles ventriloque^ parodie en un acte \ — Cassandre Againemnon et Colombine Cassandrey parodie d*Againemnon ; toute la série des Arlequins, plus complète que jamais ; — Carlin débutant à Bergame, comédie en un acte ; — Allez voir Dominique, comédie en un acte ; — Monet, directeur de l' Opéra-Comique, comédie en un acte; — Piron avec ses amis, on les mœurs du temps passé, comédie en un acte ; — Favart aux Champs-Elysées ; — l'Abbé Pellegrin, ou la Manufacture de vers, comédie en un acte ; — René Le Sage, ou C'est bien là Tnrcaret, comédie en un acte ; — Pannard, clerc de procureur ^ comédievaudeville en un acte; etc., ^tc.
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A ces évocations on n'oublie pas d'ailleurs de mêler le plus souvent possible des couplets de circonstance Quand il est question d'une descente en Angleterre, on chante :
« Si pour descendre en Angleterre,
Faisant un miracle nouveau ,
Dieu, comme aux beaux jours de la terre,
En vin pouvait transformer l'eau,
Les Anglais, vous pouvez m'en croire,
Redouteraient un grand échec ;
Car bientôt, à force de boire,
Chez eux on irait à pied sec. »
De même, la nouvelle que Bonaparte venait de ratifier le traité d'Amiens s'étant répandue à l'heure même où le rideau du Vaudeville allait se lever sur René Le Sage^ et le canon l'annonçant à Paris, les auteurs, Barré, Radet, Deschamps et Desprès, improvisaient dans la coulisse le couplet suivant, aussitôt récité par l'acteur Laporte :
« Pour éviter certaine guerre Entre le public et l'auteur, Par un couplet préliminaire On vous engage à la douceur.
En conséquence, moi, Laporte, J'allais vous demander la paix; Le canon a la voix plus forte :
Il vous l'annonce, et je me tais. »
Ce sont sans doute les éloges prodigués sur les boulevards aux guerres et à la politique de Bonaparte qui, vers la fin du Consulat, valurent à l'un des
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-théâtres secondaires de Paris un honneur précieux et gros d'espérances. Les deux principales troupes foraines de l'ancien régime, TAmbigu-Comique et la Gaîté, gardaient pieusement le souvenir des représentations extraordinaires données à la cour par les petits artistes d'Audinotet les Grands Danseurs de Nicolet. En 1804, le Vaudeville put inscrire dans ses annales un triomphe aussi mémorable. Son directeur, ses principaux auteurs et les meilleurs sujets de la troupe furent mandés au camp de Boulogne, comme le seront plus tard à Bruxelles, à Dresde et à Erfurt les Comédiens-Français ; et ils chantèrent les victoires de Napoléon, comme Favart avait chanté dans les camps celles du maréchal de Saxe (1). Les applaudissements, l'argent et les pensions récoltés pendant cette expédition glorieuse permettaient, semble-t-il, aux théâtres populaires de regarder l'avenir avec sérénité.
(1) Ces comédiens étaient venus en exécution d'un ordre envoyé le 29 décembre 1803 par Napoléon à ChaptaL « Je sais, disait le Premier Consul, qu'il a été présenté plusieurs comédies de circonstance pour la descente en Angleterre. Il faudrait faire un choix pour les faire jouer sur différents théâtres de Paris, et surtout aux camps de Boulogne, Bruges, et autres lieux où est l'armée. »