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MONTALIVET

Il n*y avait plus qu'à s'incliner. Les Jèux-Gymniques végétèrent pendant quelques mois encore, puis disparurent. Du 14 juin 1812 au 5 août 1814 la Porte- Saint-Martin demeura close.

Dans le choix des spectacles dont il voulait bien laisser la jouissance à sa bonne ville de Paris, Napoléon avait été guidé par son ordinaire amour de Tordre et son esprit systématique. De même que les genres littéraires et les mots restaient séparés et parqués en castes, les théâtres furent classés, catalogués ; et chacun

d'eux reçut une étiquette. Les casernes et les lycées de l'Empire n'étaientguère plus méthodiquement organisés.

Il fallait bien que la farce et la gaieté populaire eussent à Paris un refuge assuré. « Ce spectacle est nécessaire », disait alors un journal sérieux (1) ; « dans une grande ville où plusieurs théâtres sont ouverts journellement, il en faut un qui soit spécialement consacré à la grosse gaieté. Sur les autres on n'admet que la gaieté spirituelle, c'est-à-dire froide, contrainte, telle, en un mot, qu'elle doit être pouf plaire aux gens du bon ton. Il faut bien que l'ancienne trouve quelque part asile. » Ce furent les Variétés qui se chargèrent de la recueillir et de perpétuer au boulevard Montmartre, comme elles l'avaient déjà fait au Palais- Royal et à la Cité, les joyeuses traditions foraines. L*héritage était en bonnes mains : Brunet valait bien Francisque ou Dominique, et Piron ni Vadé n'auraient rougi de Désaugiers. C'était une rare bonne fortune, un gage certain de prospérité, que la possession de ces deux hommes réunis, si bien faits pour se compléter l'un l'autre. « Je défie », disait un de leurs admirateurs, « je défie le stoïcien le plus froid, le plus lugubre Heraclite, de voir la figure de Brunet sans éclater de rire et de n'y point trouver un remède à sa mélancolie. » C'était sans doute un rire peu distingué, quand Brunet se montrait en villageoise, en ingénue, en Cendrillon ou en danseuse de corde, et l'on pou-

(1) U Opinion du parterre, à propos de l'inauguration des Variétés au boulevard Montmartre, juin 1807.

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vait à la rigueur traiter (( d'imbéciles, de gobe-mouches et de Midas parvenus » ceux qui prenaient plaisir à « ces bêtises, platitudes et trivialités ». Mais c'était le bon rire d'autrefois, celui de Molière et de tous les auteurs forains, depuis Le Sage jusqu'à Sedaine, quand ce même Brunet incarnait tous les types drolatiques, si vivants et si vrais, retrouvés par Désaugiers dans les coins populaires où les avaient dénichés Piron et Vadé d'abord, puis les auteurs de Madame Angot. Ils descendaient bien en droite ligne des Jérôme, des Nicaise et de M"'*^ Saumon, les Vautour, les DumoUet, les Cadet Buteux, et Manon la Ravaudeuse ; et l'on se croyait encore chez Monet, à la foire, quand, dans Romainville, ou la Promenade du dimanche, on voyait apparaître, — groupe symbolique, dont la seule vue valait presque une pièce, — M. et M^^ Pépin, et le jeune Coco Pépin, accroché d'une main à l'habit de son père, et serrant dans l'autre un beau polichinelle.

Assurément, Désaugiers appartenait de naissance aux Variétés, comme les Variétés appartenaient de droit à Désaugiers. Au théâtre de l'Impératrice, où il avait fait jouer deux comédies, le Mari intrigué et le Valet d'emprunt^ à Feydeau où il avait risqué un opéra-comique, le Physionomiste en défaut, ce digne héritier des forai^ns n'était pas chez lui. A sa gaieté folle, à sa verve bouffonne il fallait une scène plus libre. Les Variétés la lui donnèrent, et très à propos, au moment où, après avoir fait tous les métiers et longtemps cherché sa voie, il venait enfin de la dé-

couvrir. Désormais, le théâtre, la troupe et l'auteur ont une fortune assurée. « Cet établissement», avouait deux ans plus tard un journaliste malveillant, ou très habile dans Tart de la réclame déguisée, « est le plus avantageux de tous ceux qui existent dans la capitale. Les administrateurs ont trouvé le moyen de se faire chacun soixante ou quatre-vingt mille livres de rente. Quand ma mauvaise étoile me, conduit aux Variétés, je vois les premières loges encombrées de jolies femmes et d'élégants qui prétendent faire partie delà bonne société. » Ce sont ces jolies femmes et ces élégants, et aussi des personnages considérables, comme le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et Tarchichancelier Cambacérès, qui protégèrent les Variétés contre la jalousie et les dénonciations. Se souvenant de ses origines foraines, ce théâtre hasardait quelquefois des pièces peu morales, que l'envie et la pruderie signalaient aussitôt à l'autorité. « Un vaudeville grivois, r Ogresse, ou la Belle au bois dormant, ayant attiré tout Paris, le duc de Rovigo manda les directeurs des petits spectacles et leur fit une allocution touchant la morale, la littérature, le bon goût, comme si la littérature et le bon goût avaient affaire dans une parade des Variétés. Quand le tour des directeurs de ce théâtre fut venu, le ministre tonna contre lui plus fort que contre les autres, disant qu'il le ferait fermer s'il ne purgeait son répertoire. Brunet osa lui dire d'un air timide que, les pièces étant censurées, il ne devait pas être responsable de l'effet qu'elles pouvaient pro* duire ; que, sous l'ancien régime, on donnait des ou-

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vrages plus licencieux. A ce mot d'ancien régime^ le ministre fronça le sourcil, et dit, en se promenant à grands pas dans son salon : « Oui, vous avez raison ; sous l'ancien régime les ducs, les marquis, les comtesses riaient volontiers de ces platitudes ; mais on les a tous mis à la porte, et nous, on ne nous y mettra pas(l). » — M. de Rovigo ne pouvait prévoir le retour des Bourbons.

Dans rhéritage des vieux forains, les Variétés avaient pris la grosse gaieté et la farce grasse. Le Vaudeville préféra la chanson, la satire, la parodie, et se plut, comme il le faisait d'ailleurs depuis plusieurs années déjà, à entretenir par d'aimables apothéoses le culte des ancêtres. Fréquemment et régulièrement, les Le Sage et les Favart, Dominique et Taconet, d'autres encore vinrent sur la scène se faire applaudir par les petits-fils de leurs vieux clients, si fidèles autrefois. Le Vaudeville s'était établi dans la salle du petit Panthéon, et c'était un panthéon en miniature qu'il élevait à ses petits grands hommes.

En même temps, il plaisantait, non sans esprit, ceux de la Comédie-Française et de l'Opéra. h'Hector de M. Luce de Lancival, cette tragédie « de quartier général » tant prônée par les critiques officiels et généreusement dotée par l'Empereur d'une rente de six mille francs, devenait au Vaudeville une farce curieuse qui rappelait le Mariage de Momus et donnait un avant-goût de la Belle Hélène. Quel fantoche que

(1) Brazierf Histoire des petits théâtres, t. II, p. 39. .

cet Hector, tué par Achille d'un coup de carabine, et quel grincheux que ce Ménélas I Est-il possible d'accueillir d'un air plus maussade une épouse repentante qui vous revient avec six enfants, offerts par Paris ? Et quelle délurée que la Vestale de M. de Jouy I Elle était fort bien installée au grand Opéra, dans un temple confortable ; et la voici qui déménage pour ouvrir sur la scène du Vaudeville un magasin de modes I Elles vont bien, les jeunes gardiennes du feu sacré, maintenant qu'elles ont coiffé le bonnet mignon des ouvrières, et ils ne s'ennuient pas dans leur compagnie, le patron Crépenville, ci-devant grand pontife, et le maréchal des logis Licencius. Combien les gais propos de ces demoiselles lui semblent préférables aux acclamations dont les Romains le saluaient à l'Académie de Musique, lui, le triomphateur Licinius, quand il montait au Capitole pour rendre grâces aux dieux I...

C'est par les pièces à couplets queje Vaudeville justifiait le mieux son nom et se rattachait le plus directement au théâtre forain de la seconde époque, celui qui peu à peu devenait l'Opéra-Comique (1). Mais il cherchait aussi à se rapprocher des grands théâtres par sa bonne tenue et sa correction distinguée. Dans son répertoire, il n'y a pas place pour les farces grossières, les situations scabreuses, les chansons indécentes, les mots orduriers. Si, de loin en loin, quelques hommes du peuple osent se risquer sur la scène et s'attabler

(1) ^'^oir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert,

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dans un cabaret (1), ils se montrent presque gênés et s'excusent de la liberté grande.

<c Sans doute vous serez surpris Qu'au cabaret on vous invite ; C'est un des endroits qu'à Paris La bonne compagnie évite.

Mais puisqu'enfin le pas est fait, Gardez que la critique en gronde... »

La critique se. gardait bien de gronder : le Vaudeville, prodigue en flatteries, était fort bien vu en haut lieu ; on le considérait presque comme un second Opéra-Comique.

Cependant, qu'allaient devenir, après le nouveau décret, les deux plus anciens théâtres populaires, laGaîté et l'Ambigu ? Comme le bail de Ribié expirait précisément quelques mois plus tard, en mars 1808, la veuve Nicolet, sûre de l'avenir, s'empressa de ne le point renouveler. Désormais elle administrerait avec son gendre Bourguignon un spectacle dont le gouvernement autorisait et devait protéger l'existence.

On songea donc à faire de grandes choses. Sur l'emplacement de l'ancienne- salle démolie une nouvelle fut construite, spacieuse et luxueuse (2) ; on recueillit les épaves des camarades condamnés, et Ton prépara une soirée d'ouverture qui devait être riche, trop riche en promesses. Rien ne montre mieux la con-

(1) Une Matinée du Pont-Neuf, la Gamelle des Lurons, une Jour^ née chez Bancelin,

(2) En attendant, la troupe s'installa dans un des théâtres récemment supprimés, chez les Jeunes- Artistes.

fiance superbe, les ambitions et la maladroite outrecuidance de M'"^^ Nicolet que les prologues soumis par elle à son comité de lecture pour la séance d'inauguration (1). Un de ces à-propos, l Exil de la Gaîté,ne se permettait-il pas, dans une revue d'ailleurs amusante, de critiquer les autres théâtres, et particulièrement les théâtres de premier ordre ? C'était une prétentieuse imprudence, qu'un des rapporteurs releva judicieusement. « La Gaîté, disait-il, étant placée l'un des derniers dans la série des spectacles, devait montrer plus de modestie et d'indulgence. C'était le moyen d'obtenir pour elle-même l'indulgence du public et du gouvernement. » N'était-il pas également téméraire d'annoncer qu'on retrouverait à la Gaîté tous les théâtres et tous les genres ? C'est pourtant ce que promettait un second prologue, le Retour de la Gaîté ; et le même rapporteur taisait sur ce point de nouvelles réserves. Il ne croyait pas le théâtre en état de jouer la comédie. « Ce n'était pas là, dîsait-il, la spécialité de ses acteurs. Dans la composition actuelle de la troupe, la comédie et le vaudeville étaient les accessoires, les mélodrames et les ballets le principal. C'est là ce qu'il fallait mettre en évidence, surtout un jour d'inauguration, un jour où l'on voulait étaler ses richesses. On devait donc donner la préférence au Siège de la Gaîté^ prologue dans lequel l'auteur avait mis beaucoup de mouvement, multiplié les personnages et cherché à occuper les yeux autant que l'esprit. Celui-là avait bien compris le ca-

(1) Bibliothèque Carnavalet, ms. 11° 12625. Rapport de M. Pujoulx ;28 septembre 1808,.

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ractère d'un théâtre qui doit vivre surtout d'effets naturels ou surnaturels, de combats et de danses. »

Comme elle aspirait à remplacer tous les théâtres supprimés , l'ambitieuse Gaîté ne ferma pas sa porte au vaudeville et à la comédie ; mais les féeries et les pantomimes, les ballets et les mélodrames restèrent les vrais maîtres de son affiche. C'est à ces genres populaires qu'elle dut sa fortune nouvelle. «M. Bourguignon etM™« Nicolet», constatait quelque temps après V Opinion du parterre, « peuvent se flatter à juste titre de posséder une des entreprises les plus lucratives de la capitale. Ce sont surtout les mélodrames qui attirent. MM. Cuvelier et Pixérécourt sont les enchanteurs qui produisent tant de miracles. Combien ces deux hommes illustres doivent être chers aux administrateurs I Avec quel profond respect doiventils être accueillis par M. Bourguignon et M. Corse, lorsqu'ils se présentent chez ces heureux directeurs, armés du manuscrit de leurs pièces, destinées à de si grands succès I » — « Mânes de Nicolet et d'Audinot , disait un autre, ce ne sont plus les sauts périlleux de vos grands danseurs de corde ni les contorsions furibondes de vos grands enfants qui enrichissent vos heureux successeurs. Ils ne sont plus, comme vous, réduits à défigurer les pièces du Théâtre-Français pour se composer un répertoire ; ils ont aussi leurs grands hommes. MM. Pixérécourt et Caignez ne sont-ils pas aujourd'hui les Corneille et les Racine du mélodrame (1)?»

(1) Essai sur Vétat actuel des théâtres de Paris, par J. D. B.,1813.

C'est Corse surtout, la fameuse Madame Angot d'autrefois, aujourd'hui directeur de TAmbigu-Comique, qui réservait bon accueil à ces maîtres enviés, dont on se disputait les produits. S'il faisait de si beaux bénéfices, s'il était

« Un moderne Crésus, Un seigneur suzerain de neuf cent mille écus (1) »,

il le devait au mélodrame. L'Ambigu en était la citadelle, et Corse,

« Corse, l'un des doyens de la bande sacrée, Et de ce genre neuf l'inventeur principal, ))

partageait avec Pixérécourt, Caignez et Cuvelier la gloire, selon les uns, la honte, selon d'autres, d'avoir créé le mélodrame : il en avait fait le rival heureux de la tragédie et de la comédie, déjà dédaignées des gens du monde, et qu'allaient, bientôt peut-être, abandonner les gens dclettres. «Jadis ce genre n'était goûté que des bonnes et des enfants ; aujourd'hui la meilleure société de Paris déserte les grands théâtres pour s'enfermer à l'Ambigu. On n'est plus obligé de prier messieurs du parterre d'ôter leurs bonnets, ni mesdames des secondes de respecter l'odorat et les toilettes de mesdames des premières. La tenue soignée des dames de chaque étage fait la sûreté de toutes (2). »

(1) Le Mélodrame aux boulevards, (acétie liUéraire. historique et dramatique, par Placide le Vieux, habitant de Gonessc.

(2) L'Opinion du parterre (1811). — Essai sur l'état des théâtres (1813).

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Il était donc définitif, le triomphe du mélodrame, prédit dès 1799 par une estampe curieuse. Dans le fond se dresse le Parnasse, sur la cime duquel Pégase caracole. Au premier plan,Melpomène et Tha lie fuient épouvantées, poursuivies par le Drame, qui tient delà main gauche une torche allumée et de l'autre brandit un poignard. Derrière, sont groupés les principaux personnages , tyrans, voleurs, brigands et traîtres, qui figurent dans les pièces modernes. On lit au dessous : « Le barbare I II a juré leur ruine, et il la consommera. »

C'est pour prévenir cette ruine que les amis de la Comédie-Française et de la tradition poursuivaient depuis dix ans contre l'envahisseur une guerre acharnée, prélude des grandes batailles classiques et romantiques. Ce pelé, ce galeux de mélodrame qui mangeait l'herbe d*autrui, je veux dire qui faisait de si belles recettes (1), on Taccusait de tous les crimes : il corrompait le goût et la langue, falsifiait Thistoire, outrageait les mœurs, livrait à la haine et au ridicule les personnages les plus respectables et les plus saintes institutions. Comment conserver le culte de Corneille, de Racine et de Boileau, quand on voyait tout Paris courir à des spectacles où les acteurs, enfants au premier acte et barbons au dernier, se promènent d'un

(Ij «Je suis bien convaincu qu'il est tel ouvrage du beau siècle, dont le stj'le, pur, élégant, correct,dont la marche raisonnable ont fait le succès, qui aujourd'hui, avec ces mêmes qualités, tomberait, et cela par l'innovation d'un genre qui détruit le goût et tue la raison. » Plaii d une organisation des théâtres de V Empire (1813;.

bout à Tautre du monde, et changent de caractère aussi souvent que de costume ? Et que va devenir la langue ? L'auteur du Mélodrame aux boulevards faisait dire à Corse :

« Je sais qu'en ses gaîtés la satire insolente A trouvé quelquefois ma prose languissante ; Mais j'en appelle au peuple, à mes admirateurs, Qui cassent tous les jours ses arrêts détracteurs. •

Par malheur, elle n'est pas seulement languissante, la prose qu'on déclame aux boulevards, elle est incorrecte ; et cela ne doit point étonner, les barbouilleurs attachés aux petits théâtres n'ayant point fait d'études. « Leur métier est d'écrire, comme celui d'un tailleur est de faire des culottes. Encore ce dernier a-t-il des principes, que les autres n'ont pas. Quelques-uns, même tiennent le peigne ou letranchet d'une main et la plume de l'autre : ils écrivent comme ils parlent (1). » Et souvent ils parlent un jargon tout local, presque inintelligible. « Dieu aidant, nous en aurons quelque jour le dictionnaire. Toute la France Tattend, et celui de l'Académie viendra quand il pourra. Tant de gens savent s'en passer (2) I »

L'histoire de la France n'est pas moins maltraitée que sa langue. Présente-t-on un héros ? C'est pour le travestir ouïe défigurer. Une anecdote, un trait fameux? Les lieux sont changés, les époques brouillées, les

(1) Mémoires historiques, lettre IIL

(2) Essai sur l'état actuel des théâtres de Paris, par J. D. B. (1813).

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faits dénaturés. Dans un drame sur Henri IV, on entend Sully, pendant le siège de Paris, parler au Béarnais de son épouse, Marie de Médicis, épousée six ans plus tard. On voit d'Aubigné porter une capitulation aux Parisiens, alors qu'il n'y en eut point entre la ville et le roi. On assiste au départ de Bellegarde, abandonnant Henri IV pour le marquis de Oeuvres, qui ne fut jamais à la tête d'un parti. Quelles leçons d'histoire pour le peuple le plus éclairé de la terre (1 ) !

Plus dangereuses sont les leçons de morale. Sans doute, le vice finît toujours par être puni et la vertu récompensée ; mais, tout le long du drame, où des tableaux effrayants accoutument le peuple à voir de sangfroid le meurtre et les meurtriers, c'est le personnage le plus habile à abuser la police et à éluder ses poursuites, qui recueille surtout les suffrages et les bravos. Semblables à une salle d'audience du tribunal criminel, les salles de l'Ambigu et de la Gaîté servent trop souvent au fripon et au malfaiteur pour venir étudier l'art de se soustraire à la rigueur des lois. Témoin ce spectateur du parterre qui, voyant un scélérat surpris par la police, s'écriait : « Ah I qu'il est bêtê ! A sa place j'saisben c'que j'aurais fait ».

N'est-il pas également immoral, et plus impolitique encore que ridicule, de présenter, dans la plupart des pièces nouvelles, les princes et les rois comme des coquins ? C'est ainsi que le peuple s'habitue à ne plus respecter le trône et la cour. Le mélodrame est peut-

(1) Des grands et des petits théâtres de la Capitale,

être une des armes les plus terribles des démagogues et des anarchistes.

A ces reproches, dont quelques-uns n'étaient pas immérités, auteurs et directeurs répondaient par la publication de leurs recettes annuelles, et c'étaient de très gros chiffres qu'ils opposaient à leurs détracteurs exaspérés (1). Quant aux critiques clairvoyants, ils devinaient déjà que de ce chaos d'œuvres grossières, mal construites et mal écrites, mais pleines d'invention et d'intérêt, quelque chose de neuf et de beau pourrait bien sortir un jour. (( Aux mélodrames de nos tréteaux, disait Geoffroy, il ne manque plus, pour acquérir un titre littéraire, que l'éloquence et la dignité du style, . . Si Ton s'avise de les écrire en vers et en français, et si l'on a l'audace de les jouer passablement, malheur à la tragédie I » Or, à l'époque où écrivait Geoffroy, on s'était déjà avisé de ces sortes de pièces, qu'on appelait des drames intermédiaires (2). « Siraudin, raconte Théodore de Banville, m'assura que tout au commencement du siècle, avant Chateaubriand, avant Lamartine, avant Hugo, un poète dramatique, dont les œuvres furent toujours ignorées, même de son

(1) ReceUes de l'Ambigu: en 1810, 445.933 francs ; en 1811, 412.775; en 1812, 400.789; en 1813, 438.202.

Recettes delaGaîté: en 1810, 476.483 francs ; en 1811, 433.679; en 1812, 403.672; en 1814, 440.726.

Recettes du Vaudeville : en 1810, 349.498 francs ; en 1811. 430.788, en 1812, 395.184; en 1813, 439.507.

Recettes des Variétés : en 1810, 613.673 francs; en 1811, 643.543; en 1812, 537.484 ; en 1813, 586.731.

(2) Idées d'un vieux scénophile (1813).

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vivant, avait eu le pressentiment du vers et du drame romantiques, avec toutes les ressources symphoniques de la rime-protée, agile, robuste, envolée et sonore. Je pris cela pour une mystification, dont je ne voulais pas être dupe ; et, très éloquemment, je crois, j'expliquai à mon ami, par des raisons techniques, en savetier qui parle de la chaussure, comme quoi ce qu'il me racontait était impossible. Siraudin n'aimait pas la discussion: il ne me répondit rien. Mais, le lendemain, il m'envoya deux pièces de cet auteur inconnu, dont je regrette amèrement d'avoir oublié le nom. O stupeur ! Les sujets en étaient chimériques, les scènes incohérentes ; mais tout cela était versifié et rimé par un très bon poète actuel, ayant toute sa vie étudié profondement Hugo : tant il est vrai que rien n'est vrai, pas même les époques, pas même le temps, et que la fabuleuse réalité se joue de nos faibles intelligences (1). »

A son tour,le malicieux Banville ne se serait-il pas joué de nous en racontant cette invraisemblable histoire, qui peut-être est elle-même une . mystification ? Quoi qu'il en soit, Charles Nodier avait raison, lorsqu'il terminait par ces mots l'éloge de son ami Pixérécourt: « La tragédie et le drame de la nouvelle école né sont guère autre chose que des mélodrames relevés de la pompe artificielle du lyrisme. »

(1) Lettres chimériques, p. 21.

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