‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 12 sur 41 · LE JUIF · texte numérisé non relu

LE JUIF

Vous prêtre.

LE CURÉ

Votre frère !...

Quiconque est citoyen et sert bien sa patrie De tout temps fut l'ami de la divinité. »

Et, dans la même pièce, il ose lever la tète devant un évèque et dire son fait à ce riche égoïste, qui « dans un pauvre ne veut pas voir un frère ». Ces pièces sont de 1791. Un peu plus tard, en 1793, dans Au retour, voici le curé qui se marie.

« Désormais le presbytère, Séjour delà liberté, Par un froid célibataire Ne sera plus habité.

Not' curé vivra chez lui, Et sans dîmer sur autrui, Il aura sa femme à lui, Sa femme à lui.

Sans Tsecours de la soutane, Et comm' nous coiffé, vêtu, Y rmettra celui qui s damne Dans lchemin de la vertu.

Y prêch'ra l's enfants dautrui, Puis le soir, en bon mari, Il en f ra qui s'ront à lui, Qui s'ront à lui. »

Enfin, dans Encore un curé, un curé également marié avec une religieuse, le héros fume sa pipe, monte sa garde et fait l'exercice. « Ma foi, lui dit un soldat, si tu sais ton bréviaire comme tu sais l'exercice, ça fait un bréviaire bien su. »

« Que de tous ces bons apôtres-là On ferait une belle milice !

Pour la nôtre, au temps où nous voilà, Chacun d'eux doit quitter son service.

Si cependant ces chers chrétiens Tenaient encore à leurs prières, Ils chanteraient sur nos frontières Les requiemsdes Autrichiens ».

La, non plus, il n'y a rien qui puisse gravement scandaliser. Un curé qui fait l'exercice ou qui berce son enfant avec une chanson patriotique, même le prêtre de A bas la calotte, n'offrent pas un spectacle aussi révoltant que celui d'un pape se battant a coups de crosse avec Cateau-l'Enjambée, ci-devant impératrice de Russie, ou dansant, ivre de Champagne et d'amour, un cancan avec l'abbé Maury, le cardinal de Bernis, l'archevêque de Paris et M mc de Polignac. C'est pourtant ce qu'on applaudissait sur les grandes scènes, et notamment dans l'ancienne maison de Molière, à la Comédie-Française.

En violences et en absurdités, les théâtres des bou-

levante auraient peine à égaler leurs grands rivaux ; et, de fait, trois seulement s'y appliquent et y réussissent : le Théâtre Molière, devenu en 1793 le Théâtre des Sans-Culottes, et qui s'efToree de mériter la subvention de trente mille livres que lui fait le gouvernement; le Palais-Variétés, désormais Cité-Variétés, parce que le mot Palais (qui n'était cependant que le Palais de Justice) aurait pu blesser des oreilles républicaines, et les Variétés Amusantes, où, lorsqu'on n attaque pas « la calotte », on fait l'apothéose de Marat dans des pièces à grand spectacle suivies de sa pompe funèbre (1) Les autres théâtres se montrent plus modérés. L'Ainbigu-Comique reste surtout fidèle aux pantomimes et à Arlequin (2), et donne volontiers des opéras italiens ; les Associés, maintenant Théâtre-Patriotique, reprennent les unes après les autres toutes les grandes tragédies classiques ou jouent des opéras champêtres, Chris cl Lycas par exemple ; etquclquesu ns s'étonnent que « lorsque la trompette guerrière et le bruit des armes frappent perpétuellement l'oreille, on puisse entendre le doux murmure des

1) Pièces de cette époque : l'Ami du peuple, les Brigand* de ta Vendée, A bas la calotte, la Liberté des Nègres, le Despotisme et la Liberté.

(2) <( L'Ambigu-Comique est resté constamment attaché aux principes de sa première institution, et en a toujours conservé l'esprit. Toujours scrupuleux dans le choix de leurs pièces, on n'a jamais vu les artistes sociétaires de ce théâtre se traîner pesamment sur la scène, et singer ridiculement les grands maîtres dans l'art dramatique, faire hurler le monstrueux drame, et défigurer les beaux vers de Corneille, Racine et Voltaire. » Ktrennes dramatiques.

pipeaux rustiques (1) ». Quant au Vaudeville, il est plus que modéré. Depuis la bruyante représentation de l'Auteur cl un moment, depuis surtout que dans la Chaste Suzanne, jouée pendant le procès de Marie-Antoinette, il a risqué cette phrase dangereuse : vous êtes ses accusateurs, vous ne pouvez être ses juges, il est souvent dénoncé par les républicains farouches comme un foyer de contre révolution. « On affecte, dit à la tribune de l'Assemblée législative le député Larivière, de donner à ce théâtre des pièces où respire l'incivisme. Il semble que les acteurs ne peuvent se relever de l'avilissement où ils étaient tombés, et qu'ils sont incapables de sentir la dignité de l'homme. »

Quelqu'un qui reste en dehors de tous ces débats, c'est le citoyen Nicolet, dont le moindre souci est de 'UStificr, en matière politique tout au moins, sa fameuse devise : déplus en plus fort. En 1790, on disait déjà de son théâtre, qu'il était « d'un genre tout à fait étranger aux autres ». On peut le dire encore mieux en 1793, car il a bravement continué à se singulariser. Du haut de son estrade, entouré de ses danseurs, acrobates et magiciens, l'héritier des anciens forains, le vieux roi des boulevards, assiste avec une impassibilité souriante aux manifestations républicaines de ses confrères. Tel, un vieux chien écoutant, sans même remuer la queue ni ouvrir les yeux, une meute de roquets qui jappent après les passants. Sur les programmes des Grands Danseurs on chercherait vainement, au cours de l'année

(1) Journal des Spectacles, 21 octobre 1793.

1793, une seule pièce de circonstance, politique ou religieuse. Il semble bien qu'on puisse citer le Départ des patriotes pour les frontières ; mais le titre est bien trompeur, et plus que maigre la pâture offerte à l'héroïsme militaire. C'est tout simplement la drolatique histoire de Pierrot qui, dispensé du service par son âge, est pourchassé par toutes les femmes du village en quête d'un époux. Nicolet ne manifeste son patriotisme que par des représentations, généreusement multipliées, « au profit des épouses, mères et enfants des braves citoyens partis pour les frontières. » Quelle différence entre ses affiches et celles de ses voisins ! Ce qui continue, comme au temps jadis, à attirer la foule chez lui, ce sont les danses de corde, les sauts périlleux, les tours clc magie, les pantomimes ; ce sont aussi les farces de l'ancienne foire, la Chercheuse d'esprit, les Battus ne payent pan toujours /' amende , la Vénus pèlerine y la Rose et le Bouton ; ce sont enfin, quelquefois des tragédies de Corneille, Racine et Voltaire (1), souvent, « à la demande générale », comme disent les affiches, des comédies de Molière et de Marivaux. Nulle part le rire n'est plus pacifique que chez Nicolet. Et c'est pour cela sans doute qu'à l'heure où ses confrères donnaient à leurs salles de nouveaux noms

(1) <« Nicolet, depuis qu'il a changé le nom trop aristocrate de son spectacle en celui de Théâtre de la Gaîté, pour être conséquent à son titre voulut aussi jouer la tragédie. Phèdre et Sémiramis parurent sur ses tréteaux, bien étonnés de les voir, niais au grand contentement du faubourg Saint-Antoine, des Porcherons et de la Courtille. » Censeur dramatique.

capables de contenter les révolutionnaires les plus ombrageux, le brave homme appelait la sienne tout simplement la Gaité. Sous la Terreur, son théâtre est le seul qui rappelle vraiment les foires d'autrefois, et qui serve encore d'asile à la vieille, très bonne et très inotïcnsive gaité populaire.

« Gaité, Gaité!

Mot enchanté, Mot plein d'échos folâtres !

Bien ou mal employé, On ne t'a pas rayé

De nos théâtres » (1).

(1) Enseigne du théâtre de Nicolet.

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