MATH V RI N
Qucu que tu veux, not'femme?
MATHURINE
Vous vous damnez, mon pauvre homme, vous vous damnez. Avcz-vous déjà oublié ce biau sermon que not euré nous a dégoisé le jour des Hameaux ? Toutes ees belles guirlandes du Paradis, ces vilains tisons de 1 Enfer? Ça ne vous a pas tant seulement ému?
MATHURIN
Ah ! mon Dieu, pas un brin; graine de niais, tout ça, not'femme, graine de niais!
MATIURINR.
Comment ! graine de niais ! Ah ! le parpaillot! Mais tu sais bien, mon pauvre homme, que v'ia la sainte quinzaine de Pâques, et qu'tu n'auras pas l'absolution.
MATHURIN
Tiens, Mathurine, tu perds la tête avec tout ce baragouinlà. Dis-moi un peu : les hommes ne se ressemblent-ils pas tous? Ne sont-ils pas tous de chair et d'os comme moi, hein ?
nïièrc fois sur le Théâtre du Palais-Variétés le 18 Frimaire an II (8 Décembre 1793).
MATH URINE
Oui.
MATHURIN
Eh ben, si les hommes ne sont ni pus ni moins qu'des hommes, pourquoi s'ti là, parce qu'il aura un beau rabat, un bonnet carré ben bouffant comme un chou de Milan, un surplis raide et plissé comme un pied de céleri, aura-t-il le droit défaire d'un fripon un honnête homme? Un homme en tue un autre; c'est par comparaison que j'te disons ça... Eh ben, crois-tu que parce que not'euré aura tout saintement bredouillé quatre ou cinq patenôtres à la face de 1 assassin, que e t assassin n'en sera pas moins un monstre qu'il faudra envoyer à la mort, hein?
MATHURINE
Mathurin, peut-on se moquer comme ça de la sainte confession ?
MATHURIN
Tiens, Mathurine, je croyons de toute not'âme à un Dieu ; mais, morgue, ce n'est pas quand on l'entortille de toutes ces fariboles de patenôtres, de rogations, de vigiles et de jeûnes. Quand j'pcnsons à ça, m'est avis que je vois la divinité comme un biau p'tit enfant, frais, vermeil et moulé, dont on emmaillote la nudité avec un tas de langes et de brimborions pus ridicules les uns que les autres. Mort de ma vie! Dieu a-t-il besoin de toutes ces vilenies-là pour qu'on l'admire?
MATHURINE
Oh! l'impie ! C'est fini, Mathurin; tu mourras dans i*impénitence finale.
MATHURIN
Ventregué, not'femme, viens avec moi dans la campagne à quatre heures du matin. Viens voir grimper majestueusc-
ment sur la montagne ec biau soleil qui, quand il paraît, fait chanter les moineaux et les linottes. Le soleil n'dira pas de jeûner quand tu auras faim, de boire de l eau quand tu auras d'bon vin. Il te dira, comme à moi : ne fais d'mal à personne; aime bien ta femme, tes enfants, ta patrie; cultive bien ton champ, arrose-le de tes sueurs si tu veux qu'il se fertilise sous tes mains robustes. Kh bcn, jarnigué, vTà ma religion à moi ; j n en avons pas d'autre.
MATHURINE
Mathurin, vous voulez aller dans l'Enfer: vous irez, mon ami. Mais, sur mon Dieu, j ne vous y suivrons pas. A partir d'à présent, ça fait quitte : je n'voulons pas vivre avec un réprouvé. J allons conter tout ça au père Polycarpe, ce saint, ce digne homme. »
Le voici justement qui arrive, le père Polycarpe, en quête d'un souper et d'un gîte, et très désireux de confesser la gentille Babet, joie de la maison. On devine s'il est bien reçu.
MATHURIN
« Dites-moi un peu ce que vous v'ncz faire cheux nous. Vlà déjà trente fois que j'vous disons de nous laisser tranquille. Tenez, j'n'aimons pas les grugeux. J'aurions cent fois plus de plaisir à héberger un pauv' voyageur, ou ben un brave défenseur de la patrie, qu'à engraisser un tas de fainéants comme vous, qui v'nont nous gratter jusqu'à la moelle des os ; et tout cela pour des Oremus et des Miserere. J'vous en prévenons, père Polycarpe, vous et tout' vot' séquelle, j'nc donnons pas dans la bosse, et, si vous faites ben, vous n'y reviendrez pas.
POLYCARPE
Une âme pieuse, mon frère, ne se rebute jamais.
MATHURINE
Allez, mon révérend, je crois qu'il n'y aurait qu'un miracle pour sauver mon pauvre homme.
POLYCARPE
Un miracle, ma sœur ! Le Ciel est assez grand et assez généreux pour le faire, quand il s'agit de ramener au bercail une brebis égarée.
MATHURIN
Vous m'faites rire avec vos miracles, père capucin. J'nons pas l'estomac assez vigoureux pour digérer des miracles . »
lia tort de rire, Mathurin. Ah ! il ne veut pas croire aux miracles ! A un serviteur de saint François il n'offre qu'un œuf, une cruche d'eau et une botte de paille ! Il sera puni; et c'est le frère Oignon qui apporte dans sa b#sace le châtiment mérité. — Elle est rondelette, la besace tire-lire du quêteur: des œufs, et, dans une bouteille a deux poches, un bourgogne du meilleur cru. Pendant qu'il est seul avec son complice, Polycarpe casse les œufs, les bat et les verse dans son bâton, un long roseau creux dont il bouche l'extrémité avec de la cire blanche. Il vide un des compartiments de la double bouteille et remplace le vin par de l'eau. Maintenant tout est prêt : les incrédules peuvent revenir. Sous les yeux de Mathurin et de Mathurine, de Babet et de son fiancé, du curé et des voisins, les deux saints hommes vont faire l'omelette avec le seul œuf si peu généreusement offert. Mais, ô prodige ! tandis que Polycarpe tourne le liquide avec son bâton, l'omelette augmente, la poêle se remplit, frère
LA RÉVOLUTION AUX NOUVEAUX THÉÂTRES. 127 j
Oignon se prosterne, Mathurin tremble, et Polycarpe ( en extase lève vers le ciel ses mains jointes. |
«Grand Polycarpe! 6 mon illustre et vénérable patron, du haut de ta splendeur céleste tu as daigné jeter un regard de miséricorde sur l'humble serviteur qu'un incrédule, un athée, abreuvait d'outrages.
MATHURINE
Vous voyez, Mathurin, vous voyez. Croirez-vous maintenant aux saints miracles de l'Église?
MATHURIN
Ma femme, ma petite femme, tais-toi ! C'est fini : je croyons à tout ce que tu voudras. »
Il croit bien plus, le malheureux, quand Polycarpe, prenant la bouteille, verse d'abord l'eau du compartiment de droite, puis, après une prière, le vin du compartiment de gauche.
POLYCARPE
« Mathurin, croyez-vous maintenant au miracle des noces de Cana?
MATHURIN
Mon révérend père, épargnez-moi. Je suis un grand scélérat.
POLYCARPE
J'ai opéré une conversion difficile; bénissons le Seigneur. Pour unique pénitence, Mathurin, je t'impose d aller coucher cette nuit dans la petite étable au fond de la cour, et moi je coucherai dans ton lit avec le frère Oignon. »
Mais pendant qu'il confie à Babct l'honneur de dénouer ses sandales, des villageois indiscrets osent ouvrir la sainte besace, qu'ils trouvent remplie d'écaillés d'oeufs, et toucher à la bouteille sacrée, dont ils aperçoivent la cloison intérieure et les deux goulots. Le stratagème est découvert, les deux fripons jetés à la porte, et Charles, le fiancé de Babet, s'écrie :
« Mes camarades, vous venez de voir un échantillon des prêtres. Ils ont toujours été le fléau de l'humanité. Un temps viendra peut-être où, sur les débris de la superstition et du fanatisme, les Français élèveront un temple à la Raison et à la Philosophie. En attendant, admirer l'auteur de la nature, que ce soit là notre culte ; chérir la liberté et l'égalité, que ce soient là nos dogmes ; être utile à ses semblables et servir sa patrie, que ce soit là notre morale.
MATHUR1N.
Longtemps l'peuple crut bonnement A tous ces jongleurs fanatiques ; Mais on voit quel cas à présent Il fait d'ieurs merveilles mystiques.
On n'voit qu'not' Révolution Et ses infaillibles oracles Qui sach* fair' sans prétention Tous les jours des miracles.
MATHURINK.
D'puis deux mille ans j étions d's idiots, Embêtés parla monacaille.
Maintenant jïaisons fair' d' fiers sauts A toute c'te sainte canaille.
Parfois j 'rencontrons d's intrigants ; Mais l'sans- culotte est là qui guette
Les traîtres et les charlatans Pour en faire une om'lette. »
L'attaque contre les monastères et les moines avait pu se produire brusquement et brutalement. Gomme le prouvaient Mélanie, Ericie ou la Vestale, les Réchappées du couvent, la Fête de Sainte-Ursule, d'autres pièces encore, depuis longtemps composées, de pareils sujets étaient mûrs pour la scène, et les théâtres populaires ne pouvaient manquer de les adopter très vite : les scandales récemment dénoncés en faisaient des actualités, et ils renfermaient des éléments très dramatiques ou très comiques, c'est-à-dire ce que réclamait surtout le public des boulevards.
La critique des prélats à bénéfices et des abbés de cour devait tarder un peu plus et se montrer moins agressive. Elle n'offrait qu'un intérêt médiocre à des spectateurs, petits bourgeois, qui ne connaissaient guère ces gens-là : on ne les rencontrait pas, comme les moines quêteurs, à tous les coins de rue, devant la porte de toutes les maisons. On laisse donc à la Comédie-Française le plaisir de porter les premiers coups, qui ne sont pas bien douloureux : c'est, dans Epimênide y un simple couplet chanté sur l'air d'Orphée par un abbé de boudoir, personnage d'ailleurs tout à fait accessoire :
« J'ai perdu mon bénéfice :
Rien n'égale ma douleur. »
Sur les boulevards, on s'intéresse d'autant moins à ces personnages inconnus, qu'on se flatte encore, en
1790, que la noblesse d'église, comme la noblesse d'épée, est animée de sentiments fraternels, désintéressés, généreux. Plusieurs pièces de cette époque montrent bien cette illusion, dont le Nicodème du cousin Jacques s'est déjà fait l interprète naïf. Dans la Confédération du Parnasse un abbé chante :
« Oui, tout le. bien que j'ai perdu
M'en procure un plus magnifique;
Avec usure il m'est rendu
Par la félicité publique.
Il ne manquerait à mes vœux
Que de doubler le sacrifice.
Si les Français sont tous heureux,
Ce sera là mon bénéfice. »
Ah ! qu'ils avaient l'Ame candide, les braves gens qui écrivaient ces vers, et ceux qui les applaudissaient î Ce beau fève se dissipa bientôt, quand on vit, après le décret du 2 novembre, le haut clergé fort peu résigné à la perte de ses biens, et très résolu à ne pas s'immoler comme avaient fait les nobles dans la nuit du 4 août. Les directeurs relèguent alors dans leurs cartons les couplets désormais hors d'usage du fantastique abbé, et les pièces changent de ton, sans pour tant devenir méchantes. C'est d'abord sans amertume ni violence, gaiement et drôlement, qu'on abandonne aux rires du parterre prélats et abbés, les uns gras et lourds, les autres fluets et coquets, tous riches, avides, paresseux et dissolus. Au Théâtre Molière, il n'est que ridicule, et l'on est presque tenté de le plaindre, ce pauvre évêque qui déplore sa ruine en termes si comiques.
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« Je perds une abbaye... Oh! barbares destins! Quelle abbaye eneore! .. Ah! de Bénédictins!
On ne respecte rien, on a perdu la foi. »
A l'Ambigu, il ne provoque aussi que l'hilarité, l'évêque de Spire, si malicieusement berné et puni par le général Custine de sa platitude et de son avarice.
LE GÉNÉRAL
« Nous ne sommes pas venus pour mettre les peuples à contribution. Notre mission est de les délivrer du joug et non de les pressurer.
l'évêque.
On reconnaît bien un héros à ce noble désintéressement.
LE GÉNÉRAL
Il faut cependant que quelqu'un paye les frais de noire apostolat.
l'évêque.
Ah ! Monsieur, nous allons fatiguer le Ciel de nos prières pour qu'il sème sur votre route les plus brillants succès.
LE GÉNÉRAL
Il nous faut quelque chose de plus solide, Monsieur l'évêque.
l'évêque.
Les humbles ministres du Seigneur, qui professent le détachement de toutes les choses humaines, n'ont que des vœux à offrir.
LE GÉNÉRAL
Cependant, pour me prouver ce saint détachement, je
suis persuadé que vous ne refuserez pas de contribuer, pour votre part, d une somme de quatre cent mille livres.
L KVÊQUK.
Quatre cent mille livres, Dieu tout puissant ! Où voulezvous que je les prenne ? Est-ce que l'oint du Seigneur peut être soumis à des contributions ? »
Eux aussi ne sont que comiques, les petits abbés de cour, dont on révèle aux Parisiens gouailleurs, sous une forme parfois un peu leste, les mœurs déplorables. On se garderait bien de les représenter comme des monstres odieux qui déshonorent et ruinent les familles, comme de sombres hypocrites dignes des pires châtiments. On ne les mêle qu'à des histoires plaisantes, et leurs mésaventures montrent bien leur libertinage, leur sottise et leur fatuité.
« Ce sont des sapajoux charmants, Et leurs grimaces nous amusent. »
Voyez plutôt dans V Orage ou Ah ! quel gaignon ! joué au Palais-Variétés, les infortunes grivoises d'un petit abbé licencieux, toujours surpris au bon moment, quand va sonner l'heure du berger; et lisez le Divorce, donné au Vaudeville. Germeuil ne peut plusse rencontrer avec sa femme Isabelle : elle le fuit sanscesse. Estil à la ville : elle court à la campagne, qu'elle abandonne dès le retour de son mari. D'où vient cette mésintelligence entre deux époux qui se sont toujours aimés ? Ne le devinez-vous pas ? Le coupable, c'est un de ces abbés de ruelles qui, se glissant dans les
familles, rendaient naguère les maris si malheureux et les femmes si méprisables ; c'est un de ces aimables corrupteurs
« Qui logeaient en maison commode Leur très pieuse pauvreté.
Bagues de prix, bijoux de mode Décoraient leur humilité.
Ils avaient voitures légères, Jolis boudoirs, galants repas.
C'était bien vendre des prières Qu'entre nous ils ne faisaient pas. »
Rien de tout cela n'est bien méchant, surtout si l'on songe que cette comédie fut jouée sous la Terreur. En réalité, le fanatisme anticatholique n'a jamais trouvé sur les boulevards une nourriture très substantielle. Les pièces violentes d'un bout à l'autre sont rares ; quelques scènes drôles, quelques couplets satiriques n'étaient pas pour satisfaire certains appétits robustes. Il était préférable alors d'aller aux grands théâtres, à ceux de la rue Feydeau, de la rue de Louvois et de la rue Richelieu. Là, du moins, on pouvait manger à sa faim: on avait à se mettre sous la dent des abbés, des éveques, des archevêques, des cardinaux, un pape, tous libertins, ivrognes, maltôtiers, coureurs de tripots, athées, voleurs, assassins, « les plus vilains puants que le diable ait engendrés ». Et, au retour, on digérait à l'aise la drôlesse servie dans la Papesse Jeanne (1) en habit pontifical et la tiare sur la tète,
(1 1 On joua aussi une Papesse Jeanne au Théâtre Molière, en même temps qu'au Théâtre de la rue Feydeau.
le pape libidineux si bien accommodé dans la Journée du Vatican par les enfants de Marius, amis de la Constitution française, et, dans le Jugement dernier des rois, un pape encore, cuit à point au feu d'un volcan.
Pour les auteurs et les habitués des petits théâtres, un personnage bien plus intéressant que pape, abbés et prélats, c'est le curé, surtout le curé de campagne. De celui-là on use et on abuse : il offre tant d'avantages ! Comme il est resté généralement aimé du peuple, on peut le présenter sous des couleurs favorables, et les spectateurs naïfs adorent les rôles sympathiques. Ensuite, comme il est d'humble origine, pauvre, doublement opprimé, par ses supérieurs et par son célibat, on peut montrer en lui une victime des abus, en faire même l'apôtre des revendications sociales. Tel il apparaît, en effet, sur presque toutes les scènes, au Vaudeville, à Molière, au Théâtre-Français Comique et Lyrique. Dans V Orphelin et le Curé, il se félicite de voir les biens du clergé revenir à la nation. « Nous ne devons pas nous plaindre, dit-il, d'un sacrifice qu'exigeait impérieusement la rigueur des circonstances. N'était-il pas juste d'ailleurs de faire une répartition plus égale des revenus ecclésiastiques (2) ?» Dans le Club des bonnes gens il prêche la tolérance ; dans la France régénérée il glorifie la fraternité religieuse et donne l'hospitalité à un juif et à un protestant.
LE CURÉ
« Je puis vous embrasser : ô sublime moment !
le juif (reculant).
Je suis un juif.
le protestant (reculant de même).
Et moi, je suis un protestant.
LE CURÉ
Vous êtes citoyens.