‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 16 sur 41 · LES THEATRES. Ô · texte numérisé non relu

LES THEATRES. Ô

s'établirait ; c'est au public élégant qu'il imposerait les auteurs, les acteurs et les pièces des boulevards populaires. D'illustres personnages, des ambassadeurs, les membres même du Directoire venaient souvent occuper ses loges grillées : il leur épargnerait désormais ce voyage et ces précautions. Il suffisait de découvrir un local confortable dans un noble quartier. Or, précisément M 110 Raucourt venait d'abandonner la salle Louvois ; Ribié la loue, et voici madame Angot, plus fière que jamais, installée au ci-devant Théâtre-Français, sur la scène où résonnaient, la veille encore, les vers de Corneille, de Racine et de Voltaire.

Contre tant de bonheur et d'insolence les anciennes rancunes se réveillèrent, et les défenseurs des traditions classiques, les fournisseurs patentés des théâtres officiels redoublèrent leurs attaques. Grimod de la Reynièrc lui-même, qui cependant s'était engagé à ne jamais parler des farces et à ignorer les tréteaux des boulevards, ne put contenir son indignation ; et après Madame Angot, Arlequin qui file et le Capucin qui se marie furent bàtonnésà bras raccourcis, tout à l'entour du corps (1). Mais ce châtiment ne parut point suffi-

(1 « C'est là chez Ribié, qu'on voit cet Arlequin qui file, badinage ingénieux de l'illustre Cailhava, à qui il ne manque que de savoir écrire pour être le premier de nos écrivains dramatiques vivants. C'est là qu'on applaudit le Mariage du Capucin, mariage qui sans doute, en éteignant ses désirs, aura mis un terme à ses bonnes fortunes, mais que nos chastes Laïs ne peuvent se lasser d'aller voir consommer. C'est là enfin qu'on admire la nature dans toute sa candeur, l'aniour dans toute sa nudité, la raison

sant. Ce n'était plus telle ou telle pièce qu'on voulait assommer, mais l'institution tout entière; et voici la vieille bataille qui recommence contre les théâtres populaires.

Elle fut si violente, et des auteurs, comme Amaury Duval, s'y portèrent avec tant d'acharnement; ils déplorèrent avec tant d'éloquence, peut-être sincère, la ruine des entrepreneurs, la perte de l'art, la corruption de l'esprit public, résultats inévitables de la multiplicité des spectacles, que le Conseil des Cinq cents et celui des Anciens, sollicités de toutes parts, poussés et tiraillés, se résignèrent a discuter la question.

On peut bien dire qu'ils se résignèrent, car c'était en réalité l'abrogation de la loi de 1791 qu'on leur demandait. Allaient-ils renier leurs prédécesseurs, les hommes de la grande Assemblée? Ouvertement, non. Tous les orateurs inscrits pour défendre le nouveau projet commencèrent par prodiguer les éloges au décret de la Constituante, décret bienfaisant, décret nécessaire à l'aurore de la liberté, quand il fallait avant tout réformer la monarchie et républicaniser les institutions. Trouvant dans les théâtres un instrument précieux de servitude ou un ressort redoutable d'indépendance, la cour avait affecté d'en ranger l'administration parmi ses propres soins domestiques, et les gentilshommes de la chambre avaient sur les œuvres des meilleurs écrivains une autorité dangereuse (1).

dans toute sa force et la vraie comédie moderne dans tout son éclat. » Censeur dramatique.

(1) Opinion de P. C. Laussat, séance du 2 Prairial an VI.

La loi de 1791 était donc, à sa date, bonne, utile, indispensable, et Ton avait eu raison d'affranchir les spectacles. Mais les temps sont bien changés. Il ne s'agit plus de désorganiser un gouvernement heureusement disparu, mais de conserver le gouvernement républicain ; et, pour le conserver, il ne faut pas laisser la liberté dégénérer en indépendance absolue. Or, trois années de réaction ont donné aux théâtres un caractère nouveau, grâce à l'habitude qu'on a laissé prendre aux contre-révolutionnaires de mettre la main sur cette espèce d'institution, d'y former une société en quelque sorte séparée de celle des républicains, et d'y entretenir sans cesse des foyers de conspiration. C'est des théâtres corrompus que sont sortis les jeunes gens qui ont dénaturé les effets du 9 Thermidor, qui ont préparé et rendu sanguinaires les journées de Prairial et de Germinal, qui ont marché contre la Convention le 13 Vendémiaire, qui ont assassiné a Lyon, et qui, avant le 18 Fructidor, voulaient égorger les représentants du peuple (1).

A ces inconvénients politiques d'une liberté excessive s'ajoutent des inconvénients littéraires. On avait espéré, en 1791, que la multiplicité des théâtres produirait l'émulation, que chacun s'étudierait à surpasser ses rivaux et à se surpasser soi-même, et que la comparaison journalière que l'on pourrait faire entre les succès des uns et des autres disposerait tout le monde à redoubler d'efforts, enflammerait tous les

(1) Opinion de Lnmarque, séance du 2 Germinal an VI.

courages. Mais l'expérience a montré que cette infinie multiplicité des spectacles anéantissait à la fois l'art dramatique, la véritable concurrence et les mœurs sociales. L'émulation n'existe plus, parce que tous les grands talents se dispersent, se perdent au milieu d'une foule de talents médiocres, et, préférant leurs intérêts particuliers à la gloire et au perfectionnement de l'art, cèdent à l'appât des offres plus fortes faites parles entrepreneurs (1). Au milieu des innombrables pièces jouées depuis trois ans, combien peu méritent d'être offertes à un peuple qui a brisé ses chaînes ! On dirait qu'une légion de barbares ou d'hommes en délire s'est emparée de la plupart des répertoires. La raison est étouffée presque partout sous un amas d'indécentes extravagances (2).

Il fallait donc, pour prévenir les attentats contre la République, pour sauvegarder l'art dramatique et pour empêcher la dispersion des talents, mettre les théâtres sous la surveillance immédiate du Directoire, et en réduire le nombre. Il n'y en aurait plus, dans la commune de Paris, que quatre principaux et deux secondaires : un théâtre destiné a la représentation des tragédies ou drames lyriques, tel qu'il existe sous le nom de Grand Opéra ; un théâtre pour les comédies lyriques et vaudevilles, tel qu'il existe sous le nom d'Opéra-Comique ou Comédie italienne ; deux théâtres pour la représentation des tragédies et comédies

(1) Opinions de Joseph Chénier, séance du 2(i Brumaire an VI, et de Portiez, séance du 2 Germinal an VI.

(2) Rapport d'Audouin, 23 Pluviôse an VI.

déclamées, ainsi qu'ils existent sous les noms de Théâtre de la République et d'Odéon (1). Les théâtres secondaires seraient : un théâtre d'élèves ou d'instruction pour les tragédies et grands drames lyriques, un théâtre d'élèves pour les tragédies et comédies déclamées.

Comme on le voit, c'était, pour tous les théâtres populaires, la mort sans oraison funèbre. Heureusement, le Conseil des Anciens refusa de ratifier le projet présenté par Joseph Chénier, adopté et envoyé par les Cinq cents. Les rapporteurs, Creuzé, Latouche, Roussillon et Baudin, déplorèrent bien, eux aussi, la décadence de l'art dramatique ; mais ils protestèrent en même temps contre l'omnipotente autorité que la loi nouvelle allait donner au Directoire (2). Celle-ci fut repoussée.

Les théâtres des boulevards étaient sauvés, provisoirement. L'Empire devait les tuer..., provisoirement aussi.

(1) On donnait ainsi satisfaction aux auteurs dramatiques, Ducis, Colin d'HarlcvilIe, Legouvé. Laya, Beaumarchais, qui venaient, dans une pétition adressée à F. de Neufchàteau et au Directoire, de réclamer le maintien d'un second Théâtre-Français.

(2) Séances du 28 Floréal et du 18 Prairial an VI.

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