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CHAPITRE VIII

LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LE CONSULAT

Les théâtres populaires et Bonaparte. — Le Dix-Neuf Brumaire sur les boulevards. — La Journée de Saint-Cloud et la Girouette de Saint-Cloud. — Drames nouveaux. — Fanchon la vielleuse. — La littérature française en vaudevilles. — Les théâtres populaires au camp de Boulogne.

Dix années de succès avaient consacré sur les boulevards la tradition des pièces de circonstances, bizarre mélange de comédies, de vaudevilles, de drames et de pantomimes, que les affiches annonçaient sous le titre de faits historiques. C'est ainsi qu'étaient naguère glorifiées toutes les grandes dates de la Révolution, les conquêtes de la liberté et les victoires des armées républicaines. Le 19 Brumaire allait avoir son tour. Mais les petits théâtres n'avaient point attendu la journée de Saint-Cloud pour faire a Bonaparte les honneurs de leurs planches. Depuis longtemps déjà le vainqueur d'Italie remplaçait au répertoire des pièces patriotiques les Beaurepairc, les Custine et les Barra. Dans Arlequin journaliste, on chantait des couplets à sa gloire; dans le Souper imprévu on célébrait ses triomphes en Lombardie ; dans 1 Apollon du Belvédère on

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le félicitait d'avoir dépouillé les musées des villes conquises ; et voici ce qu'un charbonnier, amphitryon généreux, répondait au héros, qui voulait payer son dîner :

a Quant à la carte d' vot' souper, C'est à vot* retour d'Angleterre Qu'au-devant d'vous je veux aller Pour en recevoir le salaire.

Je n'erains pas qu'vous m'en fassiez tort, Ni (pie d'vot mémoire al' s'écarte ; Car il ne vous est pas encor Arrivé de perdre la carte.

Bientôt, couronnant nos succès, Heureux vainqueur de la nature, Nous irons sur le sol anglais Punir une trop longue injure.

Et comme la franche gaîté Des Français jamais ne s'écarte, Nous boirons à la liberté, Et les Anglais paieront la carte. »

Cet enthousiasme se manifeste en province comme à Paris ; et, à son retour d'Egypte, c'est peut-être au Théâtre des Célestins que Bonaparte eut d'abord le sentiment qu'il pouvait tout oser. « J'étais à Lyon, raconte Charles Maurice (1), lorsque le général Bonaparte arriva d'Egypte et s'arrêta dans cette ville. Il descendit à l'hotcl presque attenant au théâtre. A cette nouvelle, toute la ville s'y porta, et demanda le héros avec tant d'insistance, qu il parut a son balcon, bien

(1) Histoire anecdotique du théâtre, t. I, p. 57.

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que la soirée fut déjà fort avancée. Bonneville, le directeur du spectacle, alla sur-le-champ trouver Martainville, qui végétait clans ces parages, pour l'engager à composer un a-propos qu'on jouerait le lendemain. Le délai était court. Cela n'effraya pas l'esprit aventureux de l'auteur, qui mit aussitôt ses idées en campagne. De son côté, Bonneville se rendit auprès du général pour le prier d'assister à la représentation : ce qui fut accepté... L'heure est arrivée: la salle regorge de spectateurs ; le général et son état-major sont aux premières avant-scène. Les acteurs se réunissent. Ils tâchent de se recorder, de se rappeler que, dans la soi-disant pièce, l'un est le père, l'autre un jeune officier revenant de l'armée, celui-ci un rival, et cellelà la fiancée du militaire. Mais la frayeur les paralyse : ils ne se souviennent plus de ce qu'ils croyaient savoir. La trop grande envie de bien faire, cette puissante raison de faire plus mal que de coutume, jette une affreuse confusion dans leur esprit... » Et ce fut la plus extraordinaire des soirées, la plus manquée et la plus triomphale. La pièce, mal bâtie en une nuit, était stupide ; les acteurs bredouillaient ou restaient muets, entraient et sortaient sans raison. Mais il y avait des rimes éclatantes, des couplets bourrés de guerriers et de lauriers, de victoire et de gloire ; et les spectateurs, qui ne comprenaient rien à l'intrigue, applaudissaient avec frénésie.

Ces applaudissements, Bonaparte allait les retrouver sur les boulevards de Paris, au lendemain de Brumaire. Cependant, si pressés qu'ils aient été de glori-

fier le coup d'État, les théâtres populaires n'arrivèrent pas bons premiers. Un auteur presque aussi expéditif que Martain ville, le citoyen Se\vrin,fiten deux jours les Mariniers de Saint-Cloud, qui purent être joués le 22 Brumaire à l'Opéra-Comique. Comme il était un peu tôt, peut-être, pour livrer les Cinq cents au ridicule et a la haine, et pour traiter de factieux les Français restés fidèles à la légalité, la pièce fut interdite, après la deuxième représentation. Mais, quelques jours après, le 28, elle était de nouveau autorisée. De tous côtés, en effet, arrivaient sur toutes les scènes des impromptus inspirés du même esprit et accueillis avec transport : les théâtres des boulevards rattrapaient le temps perdu. Devant l'enthousiasme soulevé par ces apologies populaires, Bonaparte comprenait que les ménagements étaient superflus. Le succès de vaudevilles comme la Journée de Saint-Cloud et la Girouette de Saint-Cloud l'invitait à marcher en avant, au pas de charge. Les applaudissements des Parisiens tout le long des boulevards étaient un éloquent plébiscite.

C'est à Saint-Cloud, le matin du 19 Brumaire (1). Chez le marchand de vin Lapinte, bonapartiste exalté, et aux Quatre-Vents, chez le mercier Girouette, patriote... provisoire, on attend des nouvelles avec une impatience singulière. La veille , il y a eu grand remue-ménage à Paris ; que va-t-il se passer à Saint- Cloud ?

(1) La Jotirnée de Saint-Cloud. ou le dix-neuf Brumaire, diverlissemcnt-vaudeville en un acte, par les citoyens Léger, Chazct et A. Gouffé, joué aux Troubadours le 23 Brumaire an VIII.

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« On prétend que par un décret,

Que nouvellement on a fait,

Le Conseil des Cinq cents voyage,

Pour venir en notre village ;

Qu'il doit arriver sans délai.

Il faut bien que le fait soit vrai,

Car pour le voir notre commune entière

Se rend tout le long de la rivière. »

Ce qui s'est passé, on l'apprend bientôt par le grenadier Sans-Façon, soldat de l'armée dÉgypte :

« Nos soldats, sans verser de sang,

Font bientôt maison nette.

Le poignard devient impuissant

Contre la baïonnette.

Plus d'un conspirateur troublé,

Prévenant sa défaite, A, sur l'air du pas redoublé,

Hattu vite en retraite.

Las de toujours lever la main, Sans qu'on vînt leur prêter main forte, Ils ont levé le pied... Soudain La frayeur au loin les emporte.

Cette fuite doit nous prouver Qu'en dépit de leur industrie Ils sont plus prompts à se sauver Qu'à sauver la patrie. »

Mais, demande quelqu'un, prévoyez-vous les résultats de cette mémorable journée ? — Ils ne peuvent qu'être heureux, répond Girouette, subitement devenu bonapartiste. — Heureux ! Je le crois bien, réplique l'intrépide Sans-Façon.

« De la Justice Le frein propice Vient à la fin remplacer le caprice.

Que l'on s'unisse, Que L'on bénisse Le jour heureux Qui comble nos vœux.

Enfin la France, Après tant de souffrance, Reprend ses droits

Et des lois

A son choix.

Par la sagesse Guidés sans cesse Nous allons voir, croyez à ma promesse Le bonheur naître, Et disparaître Beaucoup de maux, Mais encor plus de mots.

Plus de tyrans,

De traitants

Charlatans, De commettants

pestants ; Plus de méchants

tranchants ; Plus d'opulents

volants ; Plus d'intrigants

brigands ; Plus d'agents

négligents ; Plus de grands

ignorants. »

Et à qui doit-on tout cela ? A Bonaparte.

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« Du héros cette journée

Vaut les plus brillants exploits ;

Il fixe la destinée

De la France et de ses lois.

Ce favori de la gloire

La poursuit, l'atteint partout ;

Même il a pris la victoire

Dans les filets de Saint-Cloud. »

Le même soir, le Vaudeville jouait la Girouette de Saint-Cloud (1). La scène est chez un traiteur de l'avenue de Boulogne, à l'entrée du pont de Saint Cloud. Ce qui va se passer là-haut, dans le palais, inquiète fort l'indécis Tourniquet. Mais il compte sur la girouette installée dans la gouttière de son cabaret, et dont son domestique doit se servir comme d'un petit télégraphe pour lui annoncer les événements. Si les députés l'emportent, vite Tourniquet endossera une carmagnole ; si c'est Bonaparte qui triomphe, plus vite encore il se coiffera d'un bonnet à poil. Et son vieil ami, l'invalide et marinier Dupont, fait, comme bien on pense, des vœux pour le bonnet à poil, et pour son général, ce nouveau Messie.

« Nous connaissons certain génie, Actif autant qu'il est puissant, Qui sait de l'Europe et l'Asie Franchir l'espace en un instant.

(1) La Girouette de Saint-Cloud, impromptu en un acte, en prose, mêlé de vaudevilles, par les citoyens Barré, Radet, Desfontaines, Bourgueil, Maurice et Emmanuel Dupaty, représentée .sur le Théâtre du Vaudeville le 23 Brumaire au VIII»

Si dans ses courses immortelles Il nous met à couvert partout, Je crois qu'aujourd'hui de ses ailes Il pourrait hieti couvrir Saint-Cloud.

Malgré leurs sinistres complots, Je ne crains rien pour le héros Que la France renomme.

Il est un énorme chemin Entre le fer d'un assassin Et le cœur d'un grand homme.

La fuite en Egypte jadis Conserva le Sauveur des hommes.

Pourtant quelques malins esprits En doutent au siècle où nous sommes ; Mais un fait bien sûr en ce jour, Du vieux miracle quoi qu'on pense, C'est que de l'Egypte un retour Ramène un sauveur à la France. »

Enfin, arrive la grande nouvelle. Les députés sont chassés, et tout le monde accourt pour assister a leur fuite.

« Ces messieurs pour quitter Saint-Cloud

Prennent leurs jambes à leur cou :

C'est tout ce qui leur reste à prendre.

Messieurs, n'auriez-vous rien à rendre?...

Vous ne répondez point... Bonsoir!

Surtout, ne venez plus nous voir.

Allez-vous-en, sans regarder derrière, Tout le long, le long, le long de la rivière, . Tout le long, le long de la rivière ».

Alors, un .des vainqueurs de la grande journée, le

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soldat Thomas, raconte à sa fiancée et au père Tourniquet, dont la girouette est désormais fixée, comment les choses sont arrivées.

« Tous ceux qui n'étaient pas des bons ont voulu faire les méchants ; mais nous étions là. En avant, pas de charge ! Et ça n'a pas été long.

A l'aspect de nos grenadiers, Frappés d'une terreur subite, Ces messieurs, qui sont peu guerriers, Ont d'abord arrêté... la fuite.

Par la porte les plus peureux Cherchaient une retraite aisée, Tandis que les plus valeureux Sautaient par la croisée.

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