CHAPITRE IX
LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS L'EMPIRE
Napoléon et les spectacles des boulevards. — Pièces et chansons militaires. — Mélodrames. — Les petits théâtres sont menacés. — Fermeture de la salle Montansier. — Joséphine et les petits théâtres. Leur suppression. — La fête du 15 août 1807.
La faveur dont venait d'être honorée la troupe du Vaudeville ne se renouvellera pas (1). L'Empire est fait, et ce sont maintenant les Grands Comédiens qui divertiront aux Tuileries, à Saint-Cloud et à Fontainebleau, àErfurt, à Amsterdam et à Dresde, la cour, létat-major et les souverains étrangers. Ce privilège leur revenait de droit avec tous les bienfaits du nouveau maître. Ne sont-ils pas désormais « les comédiens
(1) En 1809, la troupe des Variétés jouera bien devant l'Empereur et Joséphine, chez le prince de Neufchatel ; mais quel accueil elle recevra ! Dans la pièce, très malencontreusement choisie, on entendait Cadet Roussel se plaindre de n'avoir pas d'enfants, et annoncer son prochain divorce. On devine la fureur de Napoléon, qui préparait le sien, mais cachait encore ses projets à Joséphine. Voir les Mémoires de Jf"« Flore (t. I, ch vi). L'histoire de cette représentation y est très joliment racontée, et les différentes attitudes des spectateurs fort bien reproduites.
ordinaires de sa Majesté », les représentants d'une institution « qui fait partie de la gloire nationale », les interprètes attitrés de la tragédie, « cette école des grands hommes, des peuples et des rois » ?
Les préférences de Napoléon étaient donc très légitimes ; et les directeurs des théâtres populaires eurent d'autant moins l'idée de s'en plaindre, qu'ils n'avaient jamais connu les hautes protections, et s'étaient toujours inclinés devant la suprématie de leur grande rivale. Ils ne réclamaient que le droit de vivre. Or, ce droit, consacré par les décrets de la Constituante et de la Convention, Bonaparte l'avait toujours respecté ; et, en vérité, il devait bien cela à ses panégyristes de la première heure, qui lui demeuraient très fidèles. Ceux-ci, en effet, comme ils avaient célébré le 18 Brumaire, glorifient l'Empire; la lecture des bulletins de la Grande Armée est toujours suivie d'odes enthousiastes ou de scènes improvisées, dont on rafraîchit, de façon plus ou moins heureuse, les pièces en cours de représentation. A la nouvelle de la prise de Vienne, on chante au Vaudeville :
« Tandis que, quittant son château, Alexandre, l'empereur russe, Va pour raison, incognito.
Rendre visite au roi de Prusse, Voilà qu'un beau matin, au son De sa bruyante artillerie, Notre empereur Napoléon Entre à Vienne en cérémonie.
Au lieu d'être en son domicile Pour recevoir Napoléon,
François s'en va dîner en ville, Et personne dans la maison.
En pareil cas, c'est malhonnête De tourner ainsi les talons....
Mais ça n'empêche pas la fête Dont François paîra les violons. »
Le Théâtre de la Cité met en scène le même événement dans une petite comédie, la Prise de Vienne, qui n'était pas un chef-d'œuvre, mais qui avait le mérite d'être le premier ouvrage sur ce sujet. Puis, c'est la victoire d'Austerlitz, annoncée au Vaudeville par la chanson que voici :
« Nos guerriers couverts de gloire En tous lieux sont triomphants ; En marchant à la victoire, Ils vont à pas de géants.
Les Autrichiens sont vaincus Et les Russes sont hattus.
Mes amis, des Français Chantons les brillants succès; Bientôt nous chanterons la paix.
Comme ils espéraient nous battre, Ces Russes si dangereux !
Ils arrivaient quatre à quatre:
Ils repartent deux à deux.
L'Autriche les attira; L'Autriche s'en souviendra.
Mes amis...
Vers le Nord avec prudence S'ils retournent vite et tôt, C'est qu'ils ont prévu qu'en France Pour eux il ferait trop chaud.
ba frayeur les sauvera ; Le Nord les rafraîchira.
Mes amis...
En fait de belle journée, Austerlitz vaut Marengo.
Les Russes plus crime année En auront le mémento, ('eux qui n'y sont pas restés En mourront épouvantés.
Mes amis...
Comment chanter le grand homme, L'immortel Napoléon ?
Mais il suffit qu'on le nomme , Son éloge est dans son nom :
Toute louange aujourd'hu Serait au-dessous de lui.
Mes amis, à jamais Chantons ses brillants succès.
Vive l'empereur des Français 1 »
Tel était alors l'enthousiasme des petits théâtres, <jue, dans les pièces les plus manifestement rebelles iiux rapprochements, on trouvait encore le moyen de flatter le maître. Pendant la Révolution, la Chaste Suzanne avait fait beaucoup de bruit à cause des analogies frappantes et transparentes entre certaine scène de la pièce et la séance du tribunal qui venait de juger Marie- Antoinette ; et l'on se rappelle l'accueil réservé -à la phrase fameuse : «Vous êtes ses accusateurs; vous ne sauriez être ses juges. » Dix ans après, cette même Suzanne, rajeunie par de nouvelles allusions, provoquait une curiosité du même genre, et l'on applaudis-
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sait avec transport des scènes ajoutées, comme celleci :