THOMAS
Comme vous dites. Aussi ne se sont-ils pas fait de mal. »
Ce fut à la représentation une ivresse générale. On applaudissait, on trépignait, on hurlait de joie. Les bis, dit un contemporain, furent si multipliés, qu'on peut "bien dire que la pièce, le premier soir, fut jouée deux fois (1).
C'est ainsi que les théâtres des boulevards, dont l'autorité sur le public était depuis longtemps très puissante, se firent, au lendemain du coup d'État de Brumaire, les complices de Bonaparte. Pareils au
(1) Étrennes lui iques et théâtrales pour Van IX.
Tourniquet de la Girouette, ils savaient prendre le vent, et tourner dans le bon sens les refrains de leurs couplets. Nulle part ailleurs le Premier Consul ne trouva plus chauds et plus précieux apologistes. Ce sont ^ les chansonniers du Vaudeville, les Troubadours de la rue de Louvois et du Marais (1), les mimes de l'Ambigu et des acrobates de feu Nicolet qui consacrèrent d'abord le grand attentat contre la liberté. Ces services ne seront point oubliés, et le nouveau maître saura payer sa dette : il daignera attendre sept années avant de supprimer ceux qui, depuis 1796, s'égosillaient sur toutes les scènes populaires à célébrer ses victoires sur les ennemis de la France et sur la France elle-même. Et d'ici là, il leur témoignera delà bienveillance, mais une bienveillance plutôt négative, assez semblable à celle de Frédéric II pour les écrivains * allemands : il n'aura pas l'air de s'occuper d'eux et | paraîtra les ignorer profondément. Ce sera déjà beaucoup, si l'on songe à la surveillance très active, personnelle et très rigoureuse, dont il entourait les théâtres officiels. Dupaty (2), que semblait pourtant devoir protéger sa collaboration à la Girouette deSaint- Cloud, fait jouer à l'Opéra-Comique V Antichambre.
(1) Les Troubadours avaient loué la salle Louvois ; mais, au moment où ils allaient faire leur ouverture, un arrêté du Direetoire fit fermer le théâtre. On craignait un incendie qui aurait détruit l'Académie de Musique et la Bibliothèque nationale, très voisines. Les Troubadours s'installèrent alors au théâtre Martin. 4 L'arrêté ayant été peu après rapporté, ils revinrent rue Louvois.
(2) Celui-là même que l'Académie française préférera à Victor Hugo.
SOCS LE CONSULAT. 185
Dans cette inoffensive histoire de deux valets métamophorsés en gentilshommes, et faiseurs de dupes, Bonaparte découvre une satire de ces seigneurs de contrebande, qui composaient une bonne partie de la nouvelle cour : la pièce est interdite, et Fauteur expédié sur un ponton ; sans l'intervention de Joséphine il partait pour Saint-Domingue. Alexandre Duval donne à la Comédie-Française Édouard en Écosse ; c'est, paraît-il, une miséricordieuse allusion aux malheurs des Bourbons : la pièce est défendue, et l'auteur s'enfuit à Saint-Pétersbourg. L'année suivante, il risque un Guillaume le Conquérant. Dans un hymne funèbre en l'honneur du preux Roland, le gouvernement croit entendre une sinistre prophétie pour le Premier Consul, qui préparait alors l'expédition d'Angleterre ; et la pièce est supprimée.
Avec une oreille si bien ouverte et des yeux si perçants, la Censure consulaire aurait pu facilement, on le devine, trouver dans le répertoire des boulevards de la besogne pour ses ciseaux. On trouve toujours ce que l'on veut. Quelle pièce, si innocente soit-elle, saurait échapper à l'ingénieuse perspicacité d'une administration qui reconnaît le héros de Brumaire dans celui de Roncevaux, Louis XVI dans Édouard en Écosse, et, sous les habits d'emprunt de deux laquais fripons, toute une légion de chambellans chamarrés? Il n'y eut pourtant point de victimes parmi les petits auteurs et sur les petits théâtres. Seul, un drame de l'Ambigu-Comique fut suspendu à la suite de l'attentat de Georges Cadoudal. C'est que dans Tékèli, ou le Siège
de Montgatz, on s'apitoyait sur un magnat hongrois poursuivi par la police autrichienne et caché dans un moulin. Un paysan, qui a surpris ce secret, propose au receleur de livrer le fugitif et de partager les cent ducats promis en prime. — « Qu'oses-tu dire, malheureux? lui répond le meunier; tu vas, pour quelques misérables pièces d'or, envoyer au supplice un homme que tu ne connais pas, qui ne t'a jamais fait de mal I Tu ignores donc qu'il n'est pas de métier plus vil, plus infâme, que celui de délateur ; que le mépris universel est la juste récompense des lâches qui se jouent à ce point de la vie de leurs semblables ?» A ce moment, la police de Bonaparte cherchait partout l'insaisissable Cadoudal : ordre vint donc de suspendre la pièce. Mais l'interdiction était levée quelques jours plus tard. Pixérécourt était plus heureux que Duval et Dupaty, l'Ambigu mieux traité que l'Opéra-Comique et le Théâtre-Français.
C'était sans doute en souvenir d'une excellente réclame, faite très à propos, que le Premier Consul laissait aux spectacles populaires une liberté, en somme peu dangereuse, puisqu'un simple trait de plume devait bientôt suffire à en réprimer les prétendus excès (1) ; mais c'était aussi pour d'autres raisons. La brusque suppression de ces divertissements très aimés ne rappellerait-elle pas qu'un autre bien, infiniment plus précieux, la liberté, venait d'être perdu? Ne donnerait- elle pas au nouveau gouvernement
(1) Arrêtés du 6 et du 7 Frimaire nu XL
SOUS LE CONSULAT. 187
l'air de vouloir reprendre à son compte le projet de résolution présenté par Joseph Chénier, et ne justifierait-elle pas les craintes du Conseil des Anciens, qui avaient accuse la loi votée par leurs collègues de détruire la liberté et de mettre entre les mains du Directoire une arme trop puissante? Ne sembleraitelle pas enfin préparer le rétablissement des privilèges royaux et le retour aux habitudes de l'ancien régime ? Au contraire, en maintenant les spectacles des boulevards, on protestait contre le vote si mal accueilli des Cinq-Cents, on affermissait une des conquêtes de la Révolution, on conservait au peuple une de ses distractions favorites, traditionnelles et nécessaires, et, dans une certaine mesure, on l'attirait vers ce métier des armes qui allait être le sien pendant quinze années. Les pantomimes militaires, les exhibitions d'uniformes et de drapeaux, les sonneries de clairon et les fanfares belliqueuses, les coups de fusil et les simulacres de batailles, toutes ces pièces bruyantes, que prodiguaient alors les directeurs, et dont les Parisiens se montraient très friands, secondaient aussi bien les projets du futur empereur que les impromptus de Brumaire avaient servi la politique du général. Elles entretenaient le goût des choses de la guerre ; c'était une petite école du soldat, des manœuvres pour rire, en attendant les grandes.
Il faut bien dire aussi que cette bienveillance, surtout apparente et provisoire, cachait mal un dédain profond. S'il aimait passionnément la tragédie, dont il appréciait les chefs-d'œuvre avec une bizarrerie si peu
littéraire, Napoléon ne goûtait guère la comédie. « Elle est pour moi, disait-il, comme si Ton voulait me forcer à m'intércsser aux commérages de vos salons. J'accepte vos admirations pour Molière, mais je ne les partage pas. » Il partageait bien moins encore le goût des Parisiens pour les farces des anciennes foires, les vaudevilles, les mélodrames, tirés de romans qu'il méprisait (1), les parades et les folies des boulevards. Cela ne comptait pas à ses yeux ; c'étaient des divertissements de laquais, comme les romans étaient des lectures de chambrières. Il se désintéressait donc absolument de ces exhibitions « où l'on essaie tous les moyens d'amuser les spectateurs qui veulent qu'on parle moins à leur esprit qu'à leurs sens », et qui n'ont rien à voir avec l'art dramatique. « L'art, disait-il encore, n'a point à souffrir du succès, non plus que de la chute des petits théâtres. Ils sont hors de son domaine sous tous les rapports : ce ne sont que des entreprises commerciales ; et la seule mission du gouvernement est de veiller aux sujets offerts au public, de prévenir les attaques contre le pouvoir établi et les offenses à la morale. »
Ni l'un ni l'autre de ces délits n'étaient à redouter
(1) Arnault raconte que sur le bateau qui emportait vers l'Egypte Bonaparte et sa fortune, les passagers pour tuer le temps venaient emprunter des livres à la bibliothèque du bord. Un jour, il prit au général la fantaisie de savoir ce que chacun lisait, et il fit sa tournée sur le pont. — « Que lisez-vous-la, Bessières ? Un roman! — Et toi, Eugène? Un roman! — Et vous, Bourrienne? Un roman ! — Et vous, Duroc? Un roman! — Lectures de femmes de chambre ! »
SOUS LE CONSULAT
désormais. La surveillance morale et politique des théâtres, faite et bien faite parle ministre de l'intérieur, le directeur général de l'instruction publique et le préfet de police, les aurait vite réprimés, si auteurs et chefs de troupe n'avaient eu, pour attirer la foule, que la ressource des satires et des indécences. Ceux dont les noms apparaissent chaque jour sur les affiches de cette époque sont des gens graves, pacifiques pour la plupart, et dévoués au nouveau maître. Cuvelier est membre de la Société philotechnique, et il vient d'être nommé par Bonaparte capitaine dans les guides-interprètes. Gabiot jouit de la réputation modeste d'un homme « qui s'efforce d'apporter la moralité sur la scène, et qui travaille à l'instruction du peuple, à la correction des mœurs ». Loaisel de Tréogate, ancien gendarme du roi, veut « ramener l'homme de son siècle à la vérité par le sentiment et la raison », Prévôt, directeur et fournisseur ordinaire du Théâtresans-prétention, écrit dans la préface d'un de ses drames : « Si l'on plaisante mes ouvrages, Ton ne peut cependant me reprocher d'avoir corrompu les mœurs par des pièces licencieuses, et il ne restera après moi aucune trace d'inconduite, ni aucun écrit qui puisse prouver mon immoralité, et qui ait jamais dénigré personne. Aussi l'on ne me verra pas obligé de faire au lit de la mort amende honorable, comme le fameux La Harpe. » — Caignez, dont la Révolution a ruiné la famille, ne vit que pour les lettres, et, surnommé le Racine des boulevards, n'aspire qu'à en surpasser le Corneille, c'est-à-dire Pixérécourt. Celui-ci,
dont l'étoile s'est levée sur les théâtres de Paris au moment même où celle de Bonaparte brillait en Italie, est aussi Le moins turbulent et le plus pudibond des hommes. Il n'a pas fait, comme officier au régiment de Bretagne, la campagne de 1792 contre la France, pour venir aujourd'hui défendre la République menacée. Simple littérateur, il entend n'offrir au peuple que de beaux modèles, des actes d'héroïsme, des traits de bravoure et de fidélité. Il veut l'instruire à devenir meilleur en lui montrant, même dans ses plaisirs, de nobles exemples tirés de nos annales. En attendant le rétablissement prochain du culte, « il supplée aux instructions de la chaire muette, et porte, sous une forme attrayante qui ne manque jamais son effet, des leçons graves et profitables dans l'âme des spectateurs (1) ».
Que diable la politique irait-elle faire dans les drames de tous ces gens-là ? On se soucie bien de la Constitution de l'an VIII et du Concordat au fond du château des Apennins, dans la tour de Lowinska, dans les cavernes de la Calabre et dans les mines de Pologne (2) ! Victor, ou l'Enfant de la forêt, Cœlina, ou l'Enfant du mystère, et le Pèlerin blanc, et le bon Nègre Adonis, et tous ces personnages venus de très loin, Philippe venu d'Alsace, Urbino et Juliana de
(1) Voir: Guerre au Mélodrame, par Pixérécourt, 1818. — Revue de Paris, juillet 1835 (article de Charles Nodier). — Revue d'histoire littéraire de la France, 15 avril 11)00 (article de M. J. Marsan).
(2 Drames joués à cette époque sur les boulevards.
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Venise, Adélaïde de Bavière, Pizare du Pérou, Christophe Colomb d'Amérique, Nourjahad et Chérédin d'Orient (1), ont bien le temps de s'occuper des affaires de M. Bonaparte au milieu de leurs multiples aventures, si compliquées et si périlleuses ! Et comment pourraient-ils outrager les mœurs, ces honnêtes mélodrames où l'inévitable Providence ne manque jamais, dans un invariable dénouement, de châtier les traîtres lâches, de récompenser les soldats vaillants, les amoureux fidèles et les vierges innocentes ? On n'encourage pas le vice sur les boulevards ; on y applaudit la vertu. On n'y conspire pas ; on y pleure.
On y rit aussi, môme dans les drames qui font beaucoup pleurer ; et le rire, qui est le propre de l'homme, est l'ami des gouvernements..., quand il n'est point moqueur. Pour détendre les nerfs et sécher les larmes, pour maintenir aussi les traditions foraines, les directeurs réclament, et les auteurs leur accordent volontiers un personnage qui devient alors et qui est resté depuis le favori du parterre et du paradis. Héritier de Pierrot et de Janot, il arrive en droite ligne du préau Saint- Germain et du faubourg Saint-Laurent, ce niais dont les plaisanteries populaires et les lazzis grossiers égayent les intrigues les plus noires. Ainsi, le siècle n'avait pas deux ans, et Victor Hugo n'était point né, que le grotesque et le tragique, le larmoyant et le comique avaient consommé leur union, ou plutôt s'étaient, dans une même œuvre, juxtaposés. Il ne
(1 Personnages de ces drames.
manque plus que des écrivains et des poètes, des charpentes solides et des personnages qui se tiennent à peu près debout, une belle préface et d'éblouissantes tirades, pour avoir le drame romantique. Même, on retrouve dans certaines pièces, au début du siècle, les thèses et les contrastes qui seront si chers à Victor Hugo. Fanchon la vielleuse, Fanchon, parangon de vertu, modèle de délicatesse et de générosité, Fanchon qui, après avoir donné tant de plaisir à ses contemporains, inspire un amour honnête, n'est-ce pas déjà Marion Delorme (1) ?
Le pauvre ange tombé, Dont l'amour refaisait l'âme avec son haleine,
aura l'honneur d'être défendue par un grand poète devant un roi, vieillard à la tête blanchie ; sa sœur aînée, Fanchon, eut celui d'être attaquée par la critique, et de provoquer d ardentes discussions littéraires, petites escarmouches avant la grande bataille romantique. Et ce ne fut point là une gloire méprisable, si l'on songe que, sous le Consulat, les journaux graves et sages dédaignaient, à l'exemple de Bonaparte, les théâtres dœ boulevards et affectaient de les ignorer. On se rappelle quelle fut à leur égard l'attitude du Censeur dramatique. Eh bien, Fanchon triompha de ce silence superbe; et
(1) Fanchon la vielleuse, comédie en trois actes, mêlée de vaudevilles, par les citoyens Bouilly et Pain, représentée au Vaudeville le 28 Nivôse, an XI. Cf. la Vielleuse du boulevard, mélodrame en trois actes, par Chaussier, joué à l'Ambigu le 4 thermidor, an XI.
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ce ne fut pas, dans le cours de sa vie agitée, une de ses moindres victoires. — « Comment voulez-vous, disaient les littérateurs purs, qu'on se retrouve au milieu de tant d'actions embrouillées, de tant de personnages qui entrent et sortent, se bousculant ? Comment peut-on s'intéresser en même temps à une fille d'épicier enlevée par un mousquetaire, aux belliqueux exploits du frère de Fanchon, aux amours de celle-ci avec le bel Édouard, aux sermons de M me de Gervilliers, aux plaisanteries de l'abbé Lattaignant ? Oubliez-vous les préceptes de Boileau qui veut qu'en un seul lieu un seul fait accompli en vingt-quatre heures tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli ?» — « Vous altérez la vérité, disaient à leur tour les historiens ; tout le monde sait bien que Fanchon ne doit pas sa vogue à sa seule jolie figure, à sa voix fraîche et à sa vielle. » — « Que d'inconvenances accumulées à plaisir ! gémissaient les moralistes. Quel mépris de la hiérarchie sociale ! Quels outrages à l'armée ï Une fermière qui s'éprend de son seigneur 1 Une chanteuse des rues qui ose aimer un colonel ! N'est-ce pas abominable ?» — Et les auteurs, au lieu de répondre par une Préface de Fanchon, répliquaient bien simplement : « Veuillez passer au bureau du théâtre : le caissier vous dira chaque matin ce que le peuple pense de vos critiques et de notre pièce. »
De ces critiques le peuple ne pensait rien : ils les ignorait r mais il pensait grand bien de cette pièce, qui l'intéressait, l'amusait, l'apitoyait ; et tous les soirs on l'entendait fredonner sur les boulevards les
refrains de la gentille vielleuse, réhabilitée par ses chansons, sa musique et son amour.
Jamais peut-être le vaudeville ne fut plus à la mode qu'à cette époque, et cette vogue datait surtout du jour où, exaspérés de voir ce genre si français injustement répudié par l'ingrat Opéra-Comique, Piis et Barré lui avaient ouvert, rue de Chartres, un asile à son nom. Et il s'y était établi en maître si impérieux, que bientôt les œuvres dialoguées n'avaient été par lui tolérées qu'autant qu'elles se résignaient à demeurer ses humbles servantes. Jadis, dans les comédies des foires et des Italiens, les couplets n'étaient que l'accessoire. (( Lorsque Le Sage, Fuzelier et Dorneval composaient ces charmants opéras-comiques qui faisaient les délices de nos pères, et qui jouiraient encore du même succès, s'il était possible d'en rajeunir les airs sans en dénaturer les paroles, ils ne demandaient aux couplets que d'ajouter de l'agrément à l'action et de l'embellir. Aujourd'hui, les couplets prennent souvent toute la place dans les comédies, les parades, les arlequinades et les revues de fin d'année. Souvent les comédies, que les affiches disent mêlées de vaudevilles, sont en réalité des vaudevilles avec un peu, très peu de dialogue. Les auteurs s'imaginent avoir beaucoup fait quand ils ont aligné une trentaine de chansons, auxquelles ils attachent à peu près une espèce d'intrigue (1). » Le reproche est exagéré, mais
(1) Mémoires historiques et critiques en forme de lettres sur les différents théâtres de Paris. Lettre IX. — « Comme ouvrages dramatiques, les revues de cette année (1799) sont nulles, mais c'est
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non tout à fait immérité. Ce n'est d'ailleurs qu'une des nombreuses audaces de ce genre traditionnel, qui prépare une métamorphose bien plus curieuse.
Depuis deux cents ans qu'il existait, le vaudeville avait successivement revêtu tous les costumes, celui du grand seigneur et celui du manant, ceux du soldat, de l'ouvrier et du paysan. Conduit par Le Sage et Favart, il était allé chanter dans les foires et dans les villages. Au bras de Vadé, il s'était enivré dans les cabarets avec les poissardes et les racoleurs. Dans les boudoirs des courtisanes et chez les fermiers généraux il avait sablé le vin mousseux en se moquant de la sottise dorée. Caché sous un capuchon noir ou sous une cornette blanche, il avait payé avec des gaudrioles les biscuits et les confitures dont le régalaient moines et nonnes. Dans les camps et sur les boulevards, il avait enflammé de ses refrains patriotiques les soldats et les sans-culottes. Il s'était successivement montré naïf, brutal, sentimental, polisson, malin et méchant (1).
Aujourd'hui que les hymnes à la liberté, les satires politiques ou religieuses et les trop lestes propos ne sont plus autorisés, le vaudeville se fait littéraire et semble vouloir fréquenter les critiques et l'Académie.
une série de couplets très bien tournés et plus piquants les uns que les autres. Les calembours sont un peu trop fréquents. Il est à désirer pour l'art que ce genre ne se propage pas, car il finirait par l'anéantir. Comme il ne faut que de l'esprit pour obtenir des succès, on s'accoutumerait insensiblement à se passer des ouvrages de génie, et il y a loin d'un opéra-comique à Mérope. » (1) Brazier, Histoire des petits théâtres, t. I, p. 207.
Il célèbre les grands écrivains, et le répertoire du théâtre qui porte son nom devient un cours anecdotique de littérature française. « C'est une idée fort heureuse, disait alors un des auditeurs de ce cours, que celle de faire passer successivement en revue tous les hommes illustres dans la littérature. On aime à voir sur la scène les personnages dont on a v souvent admiré les talents. C'est en quelque sorte vivre avec eux (1). » Tour à tour, en effet, défilent sous nos 3 f eux, ressuscités et bien vivants, Clémence Isaure aux Jeux floraux, Rabelais dans l'auberge où il passa un si mauvais quart d'heure, Patru dans sa bibliothèque, Scarron qui se marie, Molière soupant avec ses amis dans sa maison d'Auteuil, Colletet au Pont-Neuf, où il lit à Tabarin une scène que Boileau, présent à l'entretien, trouvera détestable. Ce sont encore J.-B. Rousseau, et Chapelain, le rude chantre de la Pucelle qui roucoule des couplets légers, et Racine le Grand qui reçoit les hommages du petit Vaudeville, d'autres encore (2). Puis, voici venir les écrivains du xvm e siècle. Enfermés à la Bastille,
(1) Mémoires historiques et Critiques. Lettre IX.
(2) Clémence Isaure ou les Jeux floraux, divertissement en un acte ; — le Quart d'heure de Rabelais, comédie en un acte ; — le Procès, ou la Bibliothèque de Patru, comédie en un acte ; — le Mariage de Scarron, comédie en un acte ; — le Souper de Molière, ou la Soirée d'Auteuil, fait historique en un acte ; — Colletet chez Tabarin. comédie en un acte; — Chapelain, ou la Ligue des auteurs contre Boileau, comédie en un acte; — J.-B Rousseau, ou le Retour à la piété filiale, comédie en un acte ; — Hommage du petit Vaudeville au grand Racine, vaudeville en un acte ; etc., etc.
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l'un pour les J'ai vu qui n'étaient point de lui, l'autre pour son épouse qu'il ne Voulait point voir, Voltaire et Richelieu devisent le plus spirituellement du monde. Et nous sommes ensuite transportés chez ce même Voltaire à Ferney, chez Chaulieu à Fontcnay, chezJ.-J. Rousseau à Montmorency, chez Marmontel, chez Florian et chez Rufîon. au Jardin du Roi (1).
« Vous qui cherchez à retrouver De Buffon les mânes savantes, Son livre en main venez rêver Au milieu du Jardin des Plantes. Il n'est pas un de ces bosquets Qui ne retrace à l'âme pure Et la science et les bienfaits De l'écrivain de la nature.
Environné de végétaux, Dont il sut diriger les classes, Au doux ramage des oiseaux Qu'il peignait avec tant de grâces, Entre le cèdre et l'églantier, Buffon assis sur la verdure Écrivit son ouvrage entier Sur les genoux de la nature. »
Comme bien l'on doit penser, cette histoire litté-
(1) Une soirée de deux prisonniers, ou Voltaire et Richelieu, comédie en un acte; — Voltaire, ou Une journée de Ferney, comédie en deux actes; — Chaulieu à Fontenay, comédie en un acte; — la Vallée de Montmorency, ou J.-J. Rousseau dans son hermitage, opéra-comique en trois actes ; — Marmontel, comédie en un acte ; — Florian, comédie en un acte ; — le Concert des éléphants, comédie en un acte ; etc., etc.
raire ne pouvait manquer de réserver plus d'un cha • pitre, je veux dire plus d'une scène et plus d'une comédie, aux grands ancêtres, fondateurs, directeurs et fournisseurs des spectacles forains. Nombreuses, en effet, sont les soirées qu'on leur consacre. Entourés de leurs héros habituels, les Cassandres, les Pierrots, les Gilles et les Colombines, surtout d'Arlequins de toute espèce, Arlequin jaloux, Arlequin sentinelle, Arlequin tout seul, Arlequin Pygmalion, voici que les Carlin, les Dominique et les Monet, Piron, Favart, l'abbé Pellegrin, Le Sage, Pannard revivent sur les théâtres qu'ils ont créés ou fécondés ; et, dans des pièces écrites à leur gloire et saluées par les Parisiens de bravos reconnaissants, ils assistent, pour ainsi dire, à leur apothéose, faite par eux-mêmes (1). Tout à l'heure, en célébrant par des à-propos les anniversaires de ses grands auteurs, Corneille, Racine et Molière, la Comédie-Française ne fera que suivre un exemple inauguré sur les boulevards, où les dévots des anciennes foiresetleurs enfants perpétuent le culte des amuseurs regrettés du siècle qui vient de disparaître.
(1) Gilles aéronaute, comédie parodie en un acte; — Gilles ventriloque, parodie en un acte ; — Cassandre Agamenmon et Colombine Cassandrc, parodie d' Agamenmon ; toute la série des Arlequins, plus complète que jamais ; — Carlin débutant à Bergame, comédie en un acte ; — Allez voir Dominique, comédie en un acte ; — Monet, directeur de TOpéra-Comique, comédie en un acte; — Piron avec ses amis, ou les mœurs du temps passé, comédie en un acte ; — Favart aux Champs-Elysées ; — VAbbé Pellegrin, ou la Manufacture de vers, comédie en un acte ; — René Le Sage, ou C'est bien là Turcarct, comédie en un acte ; — Pannard, clerc de procureur, comédievaudeville en un acte; etc., çtc.
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A ces évocations on n'oublie pas d'ailleurs de mêler le plus souvent possible des couplets de circonstance Quand il est question d une descente en Angleterre, on chante :
« Si pour descendre en Angleterre,
Faisant un miracle nouveau ,
Dieu, comme aux beaux jours de la terre,
En vin pouvait transformer l'eau,
Les Anglais, vous pouvez m'en croire,
Redouteraient un grand échec ;
Car bientôt, à force de boire,
Chez eux on irait à pied sec. »
De môme, la nouvelle que Bonaparte venait de ratifier le traité d'Amiens s'étant répandue à l'heure même où le rideau du Vaudeville allait se lever sur René Le Sage, et le canon l'annonçant à Paris, les auteurs, Barré, Radet, Deschamps et Desprès, improvisaient dans la coulisse le couplet suivant, aussitôt récité par l'acteur Laporte :
« Pour éviter certaine guerre Entre le public et l'auteur.
Par un couplet préliminaire On vous engage à la douceur.
En conséquence, moi, Laporte, J'allais vous demander la paix; Le canon a la voix plus forte :
Il vous l'annonce, et je me tais. »
Ce sont sans doute les éloges prodigués sur les boulevards aux guerres et à la politique de Bonaparte qui, vers la fin du Consulat, valurent à l'un des
théâtres secondaires de Paris un honneur précieux et gros d'espérances. Les deux principales troupes foraines de l'ancien régime, l'Ambigu-Comique et la Gaîté, gardaient pieusement le souvenir des représentations extraordinaires données à la cour par les petits artistes d'Audinotet les Grands Danseurs de Nicolct. En 1804, le Vaudeville put inscrire dans ses annales un triomphe aussi mémorable. Son directeur, ses principaux auteurs et les meilleurs sujets de la troupe furent mandés au camp de Boulogne, comme léseront plus tard à Bruxelles, à Dresde et à Erfurt les Comédiens-Français ; et ils chantèrent les victoires de Napoléon, comme Favart avait chanté dans les camps celles du maréchal de Saxe (1). Les applaudissements, l'argent et les pensions récoltés pendant cette expédition glorieuse permettaient, semble-t-il, aux théâtres populaires de regarder l'avenir avec sérénité.
(1) Ces comédiens étaient venus en exécution d'un ordre envoyé le 29 décembre 1803 par Napoléon à Chaptal. « Je sais, disait le Premier Consul, qu'il a été présenté plusieurs comédies de circonstance pour la descente en Angleterre. Il faudrait faire un choix pour les faire jouer sur différents théâtres de Paris, et surtout aux camps de Boulogne, Bruges, et autres lieux où est l'armée. »>