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CHAPITRE XI

LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS SOUS LA RESTAURATION

La Restauration aux théâtres des boulevards. — Campagne réactionnaire en faveur des anciens privilèges. — Le libéralisme du gouvernement. — Réouverture des théâtres supprimés par l'Empereur. — Les acteurs anglais au boulevard. — Théâtres nouveaux. — M me Saqui. — Le Gymnase. — Le Cirque Olympique. — Le Théâtre de M. Comte. — Le Panorama Dramatique. — Les Funambules. Deburau. — Petits théâtres.

L'année dramatique, qui s'ouvrait à Pâques, eut, en 1815, des débuts très agités. Une tâche nouvelle et de graves soucis augmentaient l'affairement, ordinaire en cette saison, des auteurs préparant des pièces, des comédiens en quête d'emplois et des directeurs tiraillés entre ceux-ci et ceux-là.

Il fallut d'abord songer à célébrer dignement le retour des Bourbons. C'était un genre de besogne familier aux petits théâtres ; et Louis XVIII n'eut rien à envier aux hommes du 9 Thermidor, au héros de Brumaire et à sa Majesté Napoléon. Tout le long, le long des boulevards, l'entrée du roi dans sa bonne ville de Paris fut fêtée par d'enthousiastes à-propos, comme avaient été fêtées l'entrée de Bonaparte dans le

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palais de Saint-Cloucl et celle de l'Empereur à Notre- Dame. Au Vaudeville, ce sont les Clefs de Paris, puis le Portrait d'Henri IV: M. Francœur a promis sa fille et trente mille francs de dot au meilleur peintre du roi galant ; le vainqueur est celui qui le représente sous les traits de Louis XVIII. Aux Variétés, c'est le Retour du Lys t le Souper d'Henri IV, et II le de V Espérance. Des artistes, des commerçants , un laboureur sè sont réfugiés dans cette île, depuis longtemps inhabitée. L'Amour, dont une aile est brisée, y est aussi venu chercher asile. Un songe, envoyé par l'Espérance, leur promet un bonheur prochain, qui se présente bientôt sous la forme d'un navire commandé par le capitaine le Désiré. Avec l'Espérance et la Joie tous les fugitifs s'embarquent pour la France. — A la Gaîté, cestHenrilV, ou la Prise de Paris, et ici encore le Béarnais ressemble étonnamment à Louis XVIII. A l'Ambigu, c'est Vive la paix ! La circonscription, les trois bans, la levée en masse ont dépeuplé le village II n'y reste plus que les femmes pour administrer la commune et cultiver la terre. Aussi, quelle allégresse, quels feux de joie et quelles rondes quand, avec le roi, la paix ramène au pays tous les hommes dispersés !

C'était l'Ambigu (avec la Gaîté le plus populaire des théâtres) et son Vive la paix ! qui traduisaient le mieux les sentiments publics. Sur les boulevards on n'acclamait pas, comme a l'Opéra, Alexandre et Guillaume, et les femmes ne jetaient aux officiers des troupes alliées ni fleurs ni cocardes blanches. La

bourgeoisie et le peuple se réjouissaient bien moins du retour de la royauté que de la fin du despotisme et des guerres : voilà pourquoi les à-propos les mieux accueillis furent ceux où, à l'éloge de Louis XVIII, se mêlaient des hymnes à la paix, depuis tant d'années chassée de France, et où l'on chantait le bon roi Henri, à qui la scène, depuis le commencement du siècle, était interdite par Napoléon.

Ces à-propos étaient sincèrement royalistes, mais non tout à fait désintéressés. On comptait sur eux pour écarter un péril dont la menace ne se fit pas attendre. En effet, dès les premiers jours de la Restauration, des brochures et des journaux réclamèrent en faveur de la Comédie-Française et de l'Opéra le rétablissement des anciens privilèges, des lois et des règlements abolis par la Révolution (l).On osait évoquer l'époque heureuse des pièces à écritcaux, des rideaux transparents et des comédiens de bois (2) : et, à défautde ces vieilles entraves, décidément hors d'usage et ridicules, on proposait des mesures presque aussi tyranniques. Il fallait rendre aux grands théâtres leur droit de surveillance active, et fortifier même leur

(1) Voir notamment De l'anarchie théâtrale, ou De la nécessité de remettre en vigueur les lois et les règlements, par Hennin, 1814.

(2) « Avant la Révolution, les petits spectacles étaient sous la domination de l'Opéra, des Français et de l'Opéra-Comique. Chacun de ces derniers était autorisé à les surveiller et à faire respecter son genre. De là, les pièces à écriteaux du faubourg Saint-Germain, les comédiens de bois d'Audinot, et les Beaujolais au Palais-Royal. 11 y avait alors une rigidité extrême ; il suffirait d'y mettre aujourd'hui de la fermeté. » Ibid.

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contrôle par celui d'un tribunal littéraire, dont l'autorité serait égale à celle des censeurs chargés de protéger les mœurs, la religion et le gouvernement. Ce tribunal examinerait les ouvrages avant leur représentation, interdirait tout sujet tiré des livres saints, tout drame mettant en scène des rois détrônés, des princes dépouillés, des sujets rebelles, des homicides, des filles séduites, des femmes coupables, des pontifes, des lévites et des processions. L'ouvrier ne viendrait plus prendre sur les boulevards des leçons • de politique et d'insurrection ; il n'y trouverait plus, par ordre supérieur, que le tableau plaisant de Tintérieur de son ménage, de sa boutique et de son magasin. Les pièces tirées de l'histoire moderne ne pourraient avoir plus d'un acte ; les chansons devraient être dites sur des airs connus ; le nombre des danseurs, des danseuses et des premiers sujets serait déterminé par l'Opéra. Enfin, les pièces gaies ne pourraient s'appeler comédies : c'est, disait-on, faire injure à la mémoire de Molière que de donner ce nom, digne seulement des ouvrages représentés dans la maison du grand homme, à des farces de boulevards.

Comme on voit, il suffisait d'adopter les projets de ces réformateurs féroces pour qu'il n'y eût plus ni mélodrames historiques ou acerbes (1), ni vaudevilles presque, ni comédies, ni pantomimes. Le décret de 1807 était libéral en comparaison. S'il supprimait

plusieurs théâtres, aux survivants du moins il laissait

(1) C'est ainsi qu'on désignait alors les mélodrames où il y avait du sang versé et des puissants livrés à la haine publique.

<lc quoi se nourrir ; or, ceux la, on essayait maintenant de les assassiner traîtreusement, en les condamnant à mourir de faim.

Et pourquoi? Parce qu'ils vivaient trop bien. « Tandis que le Théâtre-Français ne donne des signes dévie que par le bruit causé par ses chutes ; tandis qu'on ne s'aperçoit de l'existence de Feydeauque par le fracas de sa musique ; tandis que l'Odéon joue dans le désert, les boulevards sont en pleine vogue. Ce ne sont pas seulement les grisettes du Marais et les robustes artisans de la rue du Temple qui vont admirer en frémissant les bandes de voleurs, les fusillades et les traîtres de la Gaîté.Ce ne sont pas seulement les bonnes d'enfants et les cuisinières qui vont à l'Ambigu se convaincre que la Providence veille surl'innocence opprimée et qu'elle ne l'abandonne jamais ; des individus d'une classe plus élevée vont en foule entendre, non sans plaisir, des phrases sentimentales et boursouflées, où la langue, le goût et la raison sont indignement outragés. Pourra-t-on jamais persuader aux habitués de la Gaîté que M. Pixérécourt ne soit pas un Corneille ? Allez leur dire que la Pie voleuse est un monstre littéraire, et vous verrez la physionomie de ces bons spectateurs s'allonger : ils jugeront certainement que vous avez perdu la tête. Dites aux larmoyants admirateurs du Fils banni : « Cette pièce qui vous attendrit n'est qu'une parade grotesque » : l'indignation se mêlera aux pleurs ; on vous lancera des regards méprisants. Et si vous poussez l'audace jusqu'à sourire à la vue de ces ruisseaux de larmes qui coulent du paradis

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aux deuxièmes loges, des deuxièmes loges aux premières, et des premières au parterre, vousjHes perdu (1).»

C'était pour tarir ces larmes inutiles, ramener le bon goût, purifier la langue et remplir les caisses vides des grands théâtres, que des réformateurs d'occasion entassaient ainsi projets sur projets. Ces menaces étaient-elles bien dangereuses ? En tout cas, l'inquiétude des victimes désignées à ces répressions stupides fut vite calmée par le gouvernement lui-même, qui comprit combien il serait maladroit de persécuter des institutions chères aux Parisiens, et qui, dès le premier jour, avaient fait, à leur manière, serment de fidélité au nouveau régime. Les libertés des petits théâtres furent non seulement sauvegardées, mais étendues. Ceux qui existaient déjà demeurèrent maîtres de leur répertoire, et les classifications imposées été le décret impérial disparurent ; ceux qui avaient par supprimés par Napoléon vont être rétablis, et de nouveaux seront ouverts tout à l'heure avec le consentement, l'appui même de l'État.

On se rappelle les protestations qui avaient accueilli en 1807 la fermeture de la Porte-Saint-Martin, et à quelles humiliantes conditions son directeur s'était résigné pour ne pas mourir tout à fait. Le théâtre était mort cependant, mais depuis trop peu de temps, et après une trop longue résistance, pour ne pouvoir renaître. Sa façade imposante se dressait toujours sur le boulevard, et sa scène majestueuse,

(1) Journal général des théâtres.

conservée dans son état primitif, semblait prête à s'éclairer et à s'animer. Ce fut donc une des premières victimes qui sollicitèrent l'abolition du décret impérial; et ce fut la première dont on écouta les plaintes. Trois mois après le retour des Bourbons, malgré les efforts des irréconciliables qui, désireux de voir l'ancien régime revivre au théâtre comme ailleurs, conseillaient au gouvernement d'acquérir cette salle pour y donner des concerts ou pour en faire une succursale officielle de l'Opéra, la Porte-Saint-Martin, en vertu d'un arrêté du 5 août 1814, obtenait un laissez-ouvrir. Et ce fut une belle première que la soirée du 26 décembre suivant. La pièce de circonstance jouée d'abord ce jour-là était à la fois, comme son titre, Nous y voilà, semble l'indiquer, un soupir de délivrance, un cri de vengeance et un chant de triomphe. Tous ces pauvres diables, commerçants ruinés, acteurs sans emploi, ouvriers sans travail, qui se pressent, au lever du rideau, devant la porte close du théâtre abandonné, auront bientôt fini de souffrir et de se lamenter. La Muse du boulevard arrive, qui leur annonce la bonne nouvelle. Et voici, en effet, le directeur accompagné d'une foule joyeuse, et suivi de son valet Nigaudin qui porte dans ses bras un tonnerre, une rivière, le ciel, l'enfer, tous les accessoires et tous les décors des pièces prochaines. Puis, la scène change et représente un temple. Le Mélodrame préside un tournoi exécuté par des personnages historiques et romanesques, et la Pantomime un ballet, où la comédie, le vaudeville, l'opéra-comiquc et la

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chanson, conduits par l'Amour, mêlent leur gaîté, leurs refrains et leurs rires.

C'est qu'en effet tous les genres seront désormais accueillis à la Porte-Saint- Martin . Le décret royal ne lui rend pas seulement ses droits à l'existence ; il lui accorde une extension aussi grande qu'avait été restreinte l'autorisation des Jeux Gymniques. Ce théâtre, qui est un des plus vastes de Paris, va en devenir un des plus importants. Il réunira et absorbera tous les genres, que ses rivaux devront se partager; il jouera même, ou plutôt laissera jouer par les acteurs des théâtres de Windsor et Brighton des pièces anglaises en anglais.

Heureuse et courageuse idée ! On pourrait ainsi connaître, avec le prestige de la scène, des œuvres dont les traductions et la lecture ne donnaient qu'une très imparfaite notion. On pourrait témoigner à nos voisins une gratitude bien due à la généreuse hospitalité que les théâtres d'Argill's Rooms et de Hay-Market offraient chaque année à des troupes françaises. On pourrait enfin comparer notre littérature avec une littérature rivale, a laquelle nous avions beaucoup emprunté, mais à laquelle nous avions encore plus rendu. Dans la pensée des directeurs, ces représen tations réservaient à Corneille, Racine et Molière un triomphe éclatant (1).

Ce ne fut que le triomphe des imbéciles et des voyous. Le rideau n'était pas encore levé pour Othello, que les sifflets et les cris partaient de tous

(1) Voir leur lettre au Journal des Théâtres, n° du 28 juillet

côtés. Iago et Roderigo ouvraient à peine la bouche, que les exclamations, les répliques de spectateur à spectateur la leur fermaient. Chaque entrée, chaque sortie, chaque mot expressif, chaque geste inusité devenait matière à plaisanterie et servait de prétexte aux injures les plus grossières. Et quand Othello parut, ce fut le signal d'un boxement général, au milieu duquel on entendait des cris de femmes piétinées. Il fallut baisser ta toile et faire protéger la scène par une haie de gendarmes. *.

Ce fut bien pis pour la seconde pièce, The Rendezvous, qui dut être jouée en pantomime. Vainement Miss Gaskill déploya les grâces anglaises et tâcha de désarmer la sévérité par plusieurs révérences : à peine commençait-elle à chanter, que d'affreuses huées lui coupaient la parole. Et bientôt sur la scène pouvaient des pommes, des gros sous, des morceaux de • pipe. Une pièce de cuivre frappa au front, près de l'œil, la malheureuse actrice, qu'on emporta évanouie. Les jours suivants, ce n'était pas des pommes, mais des lampes, des banquettes, les pupitres des musiciens, même une porte qu'on jetait à la tête de nos hôtes. C'est ainsi qu'en ce temps-là se manifestait notre patriotisme, très fourvoyé : on chassait les Anglais du théâtre, on appelait Shakspeare un émissaire de Wellington, on traitait ses drames d f œuvres immondes, et l'on pourfendait des actrices (1).

(1) De cet accueil nos voisins garderont une longue rancune qui se manifestera vingt-cinq ans plus tard. Voici comment ils recevront la troupe du Théâtre-Historique, venue à Londres pour

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Cet échec, qui sera glorieusement réparé cinq ans plus tard, ne va pas troubler MM. Merle et de Serres, les intelligents directeurs de la Porte-Saint-Martin, ni les arrêter dans leurs tentatives audacieuses et leurs projets de réformes. Aucun théâtre n'est mieux disposé que le leur à accueillir les genres nouveaux ; et dès cette époque, dès 1822, on peut prévoir qu'il deviendra l'asile du drame romantique et de ses représentants chassés de la Comédie-Française. « Il est à désirer » r écrivait alors le Journal des Théâtres, « que nos jeunes auteurs tournent les yeux vers la Porte-Saint-Martin, et lui confient des pièces qui feraient une heureuse diversion avec toutes celles dont on commence à se lasser. »

Un théâtre qui ressuscite également sous la Restauration, c'est celui des Associés, un des vieux specta-

jouer Montc-Christo. « Une effroyable cabale avait été organisée ; on comptait facilement trois cents émeutiers au parterre, et plus de cent aux places supérieures. Ils se sont concertés de manière à produire un incessant vacarme de sifflets, d'imitations de la voix canine sur tous les tons, de celles du porc, du coq, de la poule et de toutes les gentillesses du même genre. Ils insultaient même par d'ignobles appellations les spectateurs qui ne se rangeaient pas de leur parti. L'un de ces agitateurs, placé à la première galerie, s'est querellé hautement avec une dame française qui était au parterre, et il a retiré son habit pour lui apprendre qu'il allait se rendre près d'elle et boxer. Sous un pareil feu, qui était bien de nature à leur faire perdre la tôte, nos artistes ont été admirables de tenue, de courage et de respect envers les spectateurs. Ils ont joué avec une exactitude, une application, un calme aussi consciencieux que si l'on eût écouté dans le plus profond silence. Mais ce n'était qu'une pantomime, si bien indiquée d'ailleurs, que; l'on pouvait comprendre une grande partie de la pièce. *

cles forains. En 1774, une fête analogue à celle que la Porte-Saint-Martin donnait pour sa renaissance avait égayé le faubourg Saint-Laurent. M. Lenoir, lieutenant de police, ayant autorisé la réouverture du théâtre des Associés, la Foire en personne avait célébré cette heureuse fortune par des couplets reconnaissants :

« Je revois la clarté du jour,

Et mon cœur se rouvre à l'amour.

Affreuse léthargie,

Je brave ton pouvoir (1). »

En 1815, le gouvernement de Louis XVIII ne se montra pas moins généreux que le ministre de Louis XVI envers ce revenant de l'ancien régime. Seulement, il n'y eut pas de couplets. Qui donc les aurait chantés? La Foire? Depuis longtemps clic n'existait plus. — Son dernier directeur ? Hélas ! le bon Prévost, écrasé par le décret de 1807, achevait de mourir dans la misère. — Un des acteurs de la troupe ancienne? Il n'y avait plus d'acteurs. Le théâtre renaissait bien, mais sous une forme nouvelle. Après tant de métamorphoses, après avoir été tour à tour un spectacle de marionnettes, le théâtre des Associés, le Théàtre-sans-prétention et le Café d'Apollon ; après avoir joué des farces, des comédies, des tragédies, des drames et des mélodrames, cet établissement redevenait un lieu de divertissements forains, une grande baraque de saltimbanques. Il avait

il) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. x.

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commencé par des pantins à ficelles et menaçait de finir par des danseurs de corde. Les glorieux sauteurs des foires d'autrefois, Maurice Vondrebeck, Laurent, Arms, Antoni, Dubroc ressuscitaient en 1814 avec la troupe de M mc Saqui, et c'est une acrobate qui devenait propriétaire de cette vieille maison des Associés, appelée un instant, pendant la Révolution, la seconde Comédie-Française.

Sans doute, le théâtre de M me Saqui doit, aux termes de son privilège, se borner aux danses de corde, aux pantomimes et aux arlequinades ; mais on sait que les anciens forains prenaient volontiers leurs aises avec les règlements royaux. Sur ce point encore la nouvelle directrice est bien de leur famille et leur héritière. Elle n'abandonnera pas les exercices qui ont fait sa gloire ; seulement, elle encadrera ses acrobates de chanteurs et de comédiens ; et le gouvernement fermera les yeux. Il n'ignore pas que M ms Saqui a célébré sur la corde les victoires impériales, qu elle a représenté dans des mimodrames le passage du mont Saint- Bernard, la bataille de Wagram et la prise de Sarragosse. Comme elle pourrait bien, elle aussi, entretenir le culte de l'Usurpateur, on préfère lui voir jouer des comédies, des opéras et des vaudevilles inoffensifs.

Il semble, décidément, qu'avec la Restauration tous les spectacles tués par l'Empire renaissent les uns après les autres. Ne sont-ce pas les Jeunes Artistes (1)

(1) C'est-à-dire les anciennes Variétés-Amusantes, devenues, sous la Révolution, le Théâtre-Français Comique et Lyrique (voy. chapitre n), puis, en 1796, celui des Jeunes-Artistes.

et les Jeunes-Élèves qui reviennent au Gymnase, théâtre nouveau ? N'est-ce pas le souvenir de ces institutions de la rue de Bondy et de la rue de Thionville, où les heureuses qualités des jeunes gens étaient développées par les leçons des maîtres, par de bons exemples et l'usage de la scène, qui donna au gouvernement de Louis XVIII l'idée de créer une sorte de pépinière, d'école d'application , préparatoire à la Comédie-Française et à l'Opéra-Comique (1) ? Telle était, en effet, à l'origine, la raison d'être du Gymnase ; et son nom, renouvelé de l'antiquité, expliquait très bien sa destination (2). « Là, les jeunes élèves du Conservatoire devaient s'exercer sans prétention, sous les yeux d'un public indulgent, avant de paraître sur de plus grandes scènes. En conséquence, la comédie et l'opéra-comique devaient faire partie de son répertoire ; et pour prouver que l'on était de bonne foi dans ce dessein, le droit déjouer toutes les anciennes pièces du Théâtre-Français et du théâtre Feydeau lui fut accordé (3). »

C'est bien là ce qu'avait tenté, à la fin du siècle précédent, le citoyen Belfort, père des Jeunes-Élèves ; ses artistes n'étaient âgés que de dix-sept ans au plus, et ils jouaient surtout des ouvrages du vieux réper-

(1) En 1820, le nombre des pétitions demandant au roi le rétablissement des Jeunes-Élèves et des Jeunes-Artistes s'élevait à huit cents.

(2) Il fallait être systématiquement hostile à cette fondation, comme le Journal des Théâtres, pour trouver ce titre prétentieux et inintelligible. (V. le n° du 9 novembre 1822.)

(3) Almanach des spectacles.

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toire. Seulement, rien alors ne leur permettait d'espérer un engagement à la Comédie-Française ou à l'Opéra-Comique. Ils devaient même s'attendre à trouver obstinément closes les portes des grands théâtres,, dont on avait bien pu supprimer les privilèges, mais, dont l'orgueil, la rancune et la jalousie persistaient toujours.

Désormais, les choses se passeraient autrement. Ce n'est plus la Comédie-Française qui s'inquiète et récrimine, mais les théâtres des boulevards, que le nouveau venu menace d'une sérieuse concurrence. Si le gouvernement, en lui donnant des lettres patentes, n'avait voulu que réparer une des injustices impériales, personne sans doute n'aurait protesté ; peutêtre même les théâtres conservés par Napoléon, et ceux qui venaient de se rouvrir, auraient-ils fait bon accueil a des camarades ressuscités. On eût trouvé également naturel que le Gymnase fût présenté comme un second Opéra-Comique, jouant vis à-vis de ce dernier le rôle de l'Odéon vis-à-vis de la Comédie-Française. Un seul Opéra-Comique n'était pas, en effet, en proportion avec le nombre de ceux d une autre espèce qui avaient plusieurs concurrents. Alors que les auteurs de mélodrames étaient sûrs de placer leurs œuvres ici ou là, les compositeurs d'opéras-comiques se trouvaient souvent fort embarrassés, et depuis longtemps réclamaient une seconde scène. C'est bien ce qu'avait d'abord voulu leur donner le duc Decazes ; maison était bien vite sorti de ces étroites limites. En même temps que des opéras comiques, le Gymnase-

pouvait jouer des comédies, les anciennes et classiques par fragments (1), et des nouvelles en entier ; et, pour les autres genres, que se partageaient alors le Vaudeville et les Variétés, il avait pleine liberté. « Outre les fragments de l'ancien répertoire, le Gymnase pourra représenter de petites comédies dans le genre léger, ou mêlées de vaudevilles. »

De là, les protestations des intéressés (2). Cet empiétement paraissait d'autant plus dangereux, que ce jeune rival, fondé et protégé par le gouvernement, avait un caractère officiel. Il était la succursale reconnue du Théâtre-Français et de l'Opéra-Comique ; ses affiches prenaient rang sur les murs après celles de l'Odéon ; il envoyait à Dieppe une partie de sa troupe pour divertir la duchesse de Berry, qui tout à l'heure lui permettra de prendre son nom (3) ; et, en célébrant

(1) Arrêté du l« r février 1820. « Les pièces de l'ancien répertoire pourront être jouées par les acteurs du Gymnase, niais par fragments seulement, composés au plus d'un acte pour les pièces en plusieurs actes, et d'une scène pour les pièces en un acte. » — « Voyez-vous, s'écriait Rrazier, le Misanthrope réduit en un acte ! » Brazier se trompait. On ne réduisit pas le Misanthrope en un acte, mais on joua un acte du Misanthrope. Cela d'ailleurs ne dura pas longtemps ; selon l'usage traditionnel aux foires et sur les boulevards, le Gymnase franchit bien vite les bornes de son privilège et joua des pièces complètes. De même, il ne se gêna pas, lui qui devait fournir des artistes aux autres théâtres, pour prendre à droite et à gauche ceux qui lui convenaient.

(2) Réclamation des théâtres légalement existants contre Voiwerture d'un nouveau théâtre, dit Gymnase dramatique.

(3) A partir de 1824, le Gymnase prendra le titre de Théâtre de son A. R. Madame la duchesse de Berry, et le gardera jusqu'en

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la mémoire de Molière, il se posait en héritier de sa maison, héritier sinon plus légitime, du moins plus respectueux queTOdéon (1). Tandis, en effet, que le second Théâtre-Français laissait passer sans manifestation ni à-propos l'anniversaire du poète, le Gymnase ajoutait ce soir-là à son prologue d'ouverture une scène originale, plaisante et touchante. On s'amusa beaucoup de cet Anglais qui s'exaspère d'attendre trop longtemps la fortune de parents guéris d'un spleen mortel par les comédies de Molière, et qui, aveuglé par la colère et l'orgueil britannique, étourdi par ses imprécations, perdu au milieu de ses comparaisons entre la France et l'Angleterre, fait du poète, ce charlatan, ce captateur d'héritages, ce guérisseur d'agonisants, un éloge aussi ingénieux qu'involontaire, et finalement s'écrie :

« Convenez-en : vous êtes économes

Dans les honneurs que l'on doit aux talents.

Si nous avons moins que vous de grands hommes,

Sur leurs autels nous brûlons plus d'encens.

Rendez au moins justice à l'Angleterre.

Votre Molière, applaudi tant de fois, Obtint chez vous à peine un peu de terre :

Garrîck repose à côté de nos rois. »

Au Gymnase, troisième Comédie-Française et second

(1) Alexandre Dumas raconte dans ses Mémoires une amusante anecdote qui montre bien les prétentions orgueilleuses de ce théâtre. Une des premières pièces du jeune écrivain, la Chasse et l'Amour, fut refusée parle directeur sous prétexte qu'il s'y trouvait un couplet de mauvais goût « qui ne serait pas toléré, même sur un théâtre des boulevards ».

Opéra-Comique, toutes les chances venaient à la fois. Le gouvernement le protégeait, le public lui faisait fête, et, dès le premier jour, il eut la bonne fortune de s'attacher un jeune auteur de talent et d'avenir, le plus fécond des fournisseurs, qui sera pour lui et pour la comédie ce que Pixérécourt était pour les drames de laGaîté et de l'Ambigu. Le soir même de l'ouverture, un long traité d'alliance était signé entre le Gymnase et Scribe (1).

« Il prendra tout, jusqu'aux chevaux de Franconi », disait, bientôt après, un critique agacé par les prétentions et le bonheur du nouveau théâtre (2). Pourquoi pas ? Franconi, qui cédait ses quadrupèdes à l'Opéra pour le Triomphe de Trajan et à la Gaîté pour le Chien de Montargis, pouvait bien les prêter au Gymnase. C'eût été une excellente réclame.

Mais le Cirque-Olympique n'en avait pas besoin. Parmi les spectacles nouveaux ou renaissants, il tenait alors une place très distinguée, et quelquefois même les journaux dramatiques lui sacrifiaient la Comédie- Française et l'Opéra. C'est qu'il a bien changé depuis l'époque du Directoire. A l'origine, il s'était contenté de recueillir modestement les legs les moins précieux de l'héritage abandonné par les anciens forains, quand les tréteaux du faubourg Saint-Germain, transportés

, (1) Le 21 novembre 1821, le Journal des Théâtres faisait cette annonce : « Il y a vingt-sept pièces reçues an Gymnase : neuf sont de MM. Poirson, Scribe et Melesvillc ; neuf sont de MM. Mêlesville, Poirson et Scribe; neuf de MM. Scribe, Melesvillc et Poirson ».

[2) Journal des Théâtres, 9 novembre 1821.

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sur les boulevards, étaient devenus de véritables théâtres. Depuis longtemps, des serins faisant l'exercice ou dansant sur la corde raide, des cerfs jouant aux cartes et tirant le canon, des rats formant des quadrilles, des phoques jouant de la musique, et des singes, comme Turco, de glorieuse mémoire, ne se voyaient plus chez Nicolet et chez Audinot ; mais on les retrouvait chez Franconi. Et tandis que des bétes naturellement pacifiques, le chien de Moreau, la Lisette de Marbot, l'àne de la Bidassoa, s'illustraient sur les champs de bataille et dans les Mémoires militaires, les surprenants exploits d'animaux sauvages ou féroces, apprivoisés dans les coulisses, attiraient tout Paris au boulevard du Temple. C'était Kiouni, le plus léger des éléphants, qui dansait la gavotte, et Coco, le plus galant des cerfs, qui distribuait des fleurs aux dames, et de ses bois menaçait leurs époux. C'étaient l'ours Martin, un chasseur émérite,etla chèvre acrobate, plus gracieuse que laTaglioni, et des tigres, doux comme des chats, qui léchaient les joues des petits enfants, ... et des chevaux, des chevaux surtout.

Car cette ménagerie était aussi un manège. Pendant que Nicolet et Audinot ouvraient leur scènes à des mélodrames tirés des romans anglais, Franconi empruntait à nos voisins d'outre-Manche, et particulièrement à Astley qui s'était fixé en France avant la Révolution, l'idée des exercices équestres; et ses chevaux, admirablement dressés, devenaient bientôt de véritables acteurs, jouant de véritables pièces. Vers 1807, l'établissement de Franconi n'était pas

seulement un cirque, mais un théâtre. Au milieu de la piste une scène se dressait souvent, où l'on représentait des pantomimes, et où se formèrent des artistes comme Frederick Lemaître. Le décret impérial aurait pu la supprimer; mais il s'en garda bien. Napoléon appréciait fort ces sortes de divertissements, qui avaient le plus souvent un caractère militaire, et qu'il imposa, on s'en souvient, à la Porte-Saint-Martin transformée. Pouvait-on d'ailleurs se montrer sévère pour un théâtre qui, précisément en 1807, à l'époque du décret, jouait une pantomime, la Lanterne de Diogène, dont voici le canevas ?

« Diogène cherche un homme et n'en trouve pas. En vain l'on montre à ses yeux les héros de chaque siècle: il ne souffle pas sa lumière et continue sa recherche. Enfin, le buste de Napoléon apparaît, entouré de tous les braves compagnons de sa gloire et des trophées indiquant ses victoires. Alors, notre philosophe étonné éteint son flambeau en s'écriant: Je l'ai trouvé. »

C'estainsiquele Cirque-Olympique avait pu survivre à la ruine des petits théâtres ; et, à la chute de l'Empire, ses mimes parlaient couramment. Il donnait de vrais mélodrames, et les fournisseurs renommés de l'Ambigu et de la Gaité, Cuvelier par exemple, ne dédaignaient pas de travailler pour lui. Ne verra-t-on pas d'ailleurs , dans quelques années, Alexandre Dumas, déjà joué à la Comédie -Française, accepter sans hésitation defaireunepiècepourun des chevaux de Franconi(l)?

(1) Souvenirs dramatiques, t. I, p. 251, « Un jour Anicet Bourgeois entra chez moi.

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