‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 3 sur 41 · FANCHON · texte numérisé non relu

FANCHON

Eh oui, beau mâle en raccourci,

Va donc, visage à verre à bière,

Jardinier de not'cimetière.

Quand tu s Vas grand, t'iras tout seul,

Avec ta face d'épagneul.

Dites donc, Monsieur la flamberge,

N'allez pas tirer vot'esperge.

LE PETIT-MAITRE

Adieu, couturière en chaussons, Marainc à tenir grands garçons, Tourière de couvent sans ordre !

C'est pour toi que Sanson fait tordre.

Ton père eut six chiens, comptant toi ; Il en noya cinq, et pourquoi?

C'est qu'il voulait que tu fus seule :

Il n'a gardé que mille gueules. »

Sous le Directoire, Madame Angot sera l'héroïne très populaire des théâtres du boulevard ; mais, comme on voit, ce type existait avant elle, dès le début de la Révolution, etmêmeau milieu du xvm e siècle. Madame Angot est la fille de Fanchon, et compte parmi ses ancêtres Madame Saumon, des Racoleurs (1). Ils tentaient donc une réforme impossible, les délicats qui, sous prétexte d'obliger la France nouvelle à rompre avec la corruption de l'ancien régime, voulaient chasser de la scène ces personnages dont la grossièreté et l'indécence leur paraissaient abominables. Grossiers, certes ils le sont, mais non pas indécents. Les Écosseuses manquent d'amabilité, de goût et de grâce ; leur éducation a été fort négligée ; mais rien, ni dans leurs actes ni dans leurs paroles, n'est un outrage aux mœurs ; et Ton reste très surpris quand on lit dans les almanachs pudibonds de cette époque, précisément à propos de cette pièce, des jugements comme celui-ci : « Nous n'avons garde de salir ces pages par la citation d'un seul des couplets orduriers dont fourmille cette orgie pleine d'obscénités, fruit d'une ivresse ridicule. » Quelle sévérité et quelle exagération ! Est-il vraiment impossible de citer les couplets que voici, les seuls d'ailleurs de cette farce ? C'est une écosseuse qui chante :

« Jusque dans la moindre vue JVois mon amant z'en tableau.

Des que j'mets l'pied dans la rue, JTvois m'ôter son chapeau.

(1) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. vu.

À tout moment, à toute heure, Au couchant comme au lever, .

Et sans savoir ous qui d'mcure, Mon cœur va toujours l'trouver.

Si je suis à not'fencte, Dans 1 dessein d'voir le passant, J'distingue toujours sa tête, Quand ail* serait parmi cent.

Si je lis quel jour nous sommes

Dans l'armonac d'eabinet,

Au lieu d'saints, je n'vois qu'des hommes,

Rapport à s'tila qui m'plait.

Que j blanchisse à la rivière, Mes amours sont savonnés ; Que j'ouvre ma tabaquiêre, Mon amant me monte au nez.

Lorsque j 'endosse ma hotte, J'm'semble que j 'porte l'Amour ; Enfin la tendre Javotte Pense à Cadet nuit z'et jour... »

Ce sont là, paraît-il, des couplets orduriers. Que diraient les moralistes moroses de la Révolution naissante s'ils revenaient parmi nous ? Et s'ils fréquentaient nos petits théâtres, quels mots leur faudrait-il trouver pour traduire leur trop vertueuse indignation?

Les paysans de Nicolet ne manifestent pas leurs sentiments avec une franchise moins naïve que les harengères, et ne parlent pas une langue plus classique ; mais, comme ils vivent dans la solitude et l'apaisant silence des champs, ils ignorent les disputes violentes, Part des reparties énergiques et des mé-

taphores colorées. Des pièces comme le Sabotier, qui, en 1789, alterne souvent avec les Êcosseuses, pouvaient trouver grâce devant les plus délicats. Les gens de cour, « dont l'esprit est rusé, qui ne disent pas tout ce qu'ils pensent et qui ne pensent pas tout ce qu'ils disent ; les gens de la ville, dont l'esprit est si bariolé, qu'on aurait bien de la peine à dire de quelle couleur il est », avaient-ils le droit de « dégrigner l'esprit villageois, malgré qu'il ne soit pas le plus raffiné, et qu'il sente un brin le terroir » ? Il a tant de bon sens, ce sabotier, et il se montre si vaillant a la besogne, si bon mari, si bon père, et si bon fils !

« — Que peux-tu gagner à peu près » ? lui demande un jeune seigneur.

— Huit sols par jour.

— Comment peux-tu te soutenir avec aussi peu de chose?

— Bon ! Ça soutient la doublure et l'dessus; ça soutient encore pus jeune et pus vieux que moi.

— Enfin, à quoi les emploies-tu?

— Primo d'abord, j'en employons la moiquiépour la nourriture d' not' ménagère et d moi. De Faut 1 moiquié j'en fons deux moiquiés : tous les jours j'prêtons l'cune, et, tous les jours itou, j'payons nos dettes avec l'autre.

— Ta subtilité m'étonne et m'échappe. Explique-toi mieux.

— Acoutez. J 'gardons quat' sols pour not' ménage. J'en baillons deux à ma pauv'mère, qui m'a nourri dans mon enfance : par ainsi j'acquittons nos dettes; et j'prêtons les deux autres au p'tit gas, qui m'nourrira itou dans ma vieillesse.

— Ah ! le brave homme ! »

En 1789, les spectateurs des boulevards aimaient

les scènes de ce genre : cela n'est-il pas touchant et caractéristique ?

Mais les pièces poissardes et paysannes ne sont pas les seules représentées alors par Nicolet. Quand d'aventure la Comédie-Française, dont le droit d'examen et de veto n'a pas encore été supprimé, laisse passer les comédies sentimentales, on est sûr d'en trouver chez lui. Que de larmes a fait couler, en 1789, l'Artiste infortuné ! Que de braves gens se sont apitoyés sur ce pauvre gentilhomme qui, ruiné par un injuste procès, forcé de peindre des éventails qui ne se vendent pas, traqué par des créanciers cruels, chassé de la maison où il s'est réfugié, mourrait de faim avec sa femme et sa fille, poursuivie pas les convoitises d'un vieux financier libertin, si un jeune marchand, jadis secouru par lui, et devenu très riche, ne lui rendait la vie et le bonheur en épousant la très charmante et très noble Angélique ? Pouvait-on dire que les spectacles des boulevards corrompaient les mœurs, quand on donnait de telles pièces ; quand du fond du parterre on entendait une voix crier au financier congédié : « C'est bien fait » ; quand une autre voix, celle d'une petite fille de huit ans, émue des malheurs de la famille d'Orval, disait tout haut à sa gouvernante : « Ma bonne, si je leur jetais l ecu que maman m'a donné pour acheter une poupée ? » — (( Les gens delà société, constate en 1790 YAlmanach des spectacles, commencent à venir au théâtre de Nicolet. » Ils pouvaient, en effet, comme la petite demoiselle, voir sans péril V Artiste infortuné.

Ils pouvaient aussi fréquenter l'Ambigu-Comique.

Au commencement de la Révolution, Audinot reste pour Nicolet ce qu'il était depuis de longues années, le plus sérieux des concurrents. Les deux théâtres se touchent, leur public est le même, et semblable leur répertoire. A moins qu'ils ne soient surtout attirés par les exercices sur la corde et les divertissements des entr'actes, jamais inoccupés, les marchands du voisinage et les petits rentiers du Marais n'ont aucune raison pour préférer les Grands Danseurs à l'Ambigu- Comique. Ils trouvent même à ce théâtre des satisfactions particulières. Reconstruite en 1786, la salle, de style gothique, est une des plus fraîches, des plus élégantes et des plus vastes de Paris ; elle se prête merveilleusement à la mise en scène et aux pantomimes. « Nulle part ailleurs, écrit un habitué en 1790, on n'approche de l'ensemble et de la perfection avec laquelle elles sont exécutées chez Audinot. La musique est charmante, les ballets fort jolis, les décorations très neuves, les tableaux séduisants, et les costumes agréables. Le directeur prodigue tout pour soutenir la supériorité qu'il a conquise dans ce genre caractéristique. » Aussi, est-ce à la porte du théâtre une queue sans fin pour voir Hercule filer aux pieds d'Omphale, et pour connaître les aventures du capitaine Cook, ou les infortunes du Masque de fer.

Mais ce qu'il y a de particulier dans ces pantomimes, ce qui les rend en effet caractéristiques, c'est qu'elles sont parlées et dialoguées. Tel est du moins le titre que leur donnent les affiches. Titre bizarre: les

pantomimes ne sont-elles pas des pièces sans paroles, où les acteurs, parle seul moyen des gestes, expriment et font comprendre ce qu'ils ont à dire ? — Oui, sans doute ; mais, pour perfectionner ce genre, renouvelé des Romains, les auteurs avaient depuis longtemps fait appel aux musiciens, en même temps qu'aux machinistes et aux décorateurs. Chez Nicolet, comme à l'Opéra, chaque geste, chaque sentiment étaient traduits par une phrase musicale rendant avec exactitude le sens de l'action, qui se développait ainsi avec plus de clarté et de rapidité. Or, ces gestes et ces sentiments, Àudinot imagina de les traduire par des paroles. Ce ne sont donc plus des pantomimes. Cependant, comme ces pièces nouvelles les rappellent encore parla richesse des décorations, par le grand nombre des tableaux, par la multiplicité des événements qui se succèdent ; comme il ne faut pas avoir l'air de supprimer un genre très apprécié des spectateurs, amis des traditions, on conserve un nom que remplaceront bientôt ceux de féerie ou de mélodrame. Comme Nicolet, Audinot est, à sa façon, un précurseur.

Parmi les pantomimes parlées et versifiées de cette époque et de ce théâtre, une des plus curieuses à tous égards est celle du Baron de Trench, dont les aventures devaient, cinq ans plus tard, avoir, place du Trône, un dénouement autrement tragique que celui de V Ambigu-Comique. Jouée pour la première fois le 2 juin 1788, cette « pantomime historique » tenait encore l'affiche l'année suivante, et devait y rester

longtemps encore. C'est un des gros succès qui saluèrent la résurrection d'Audinot quand, après sa lutte, un instant désespérée, contre Gaillard et Dorfeuille (1), il eut reconquis sa place sur les boulevards.

Au lever du rideau, tout semble promettre une pantomime classique : la mise en scène, l'attitude de l'acteur principal, même une inscription tracée en grandes lettres rouges, sont d'une clarté et d'une éloquence suffisantes. Un cachot obscur, un homme enchaîné par les mains, les pieds et le cou ; à côté, un cercueil sur lequel on lit : Baron de Trenck: il n'en faut pas davantage pour mettre le spectateur au courant de la situation. On peut même deviner qu'une évasion se prépare, quand on voit les fers limés se briser sous un effort du prisonnier. Mais comment comprendre les moyens de délivrance employés par un soldat fidèle, les ruses imaginées par les persécuteurs pour arracher a la victime le nom de son sauveur, et le pardon du prince, et la réhabilitation du condamné ? Forcément, la pantomime devient un drame, dont les péripéties, gauchement amenées, manquent souvent de vraisemblance, mais dont les vers, aux coupes variées, ne manquent pas d'énergie.

Elles sont curieuses, originales, non sans mérite littéraire, toutes ces pièces très applaudies en leur temps ; mais elles ne montrent pas qu'avant le décret qui proclamera bientôt la liberté des spectacles, les deux principaux théâtres des boulevards aient été les

(1) Voir les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, ch. xi.

représentants bien actifs, les apôtres enthousiastes des idées nouvelles. Cette réserve s'explique facilement. Quelle nécessité de renoncer à des genres consacrés par une tradition déjà vieille, et par des succès persistants ? A quoi bon compromettre sa popularité et risquer de déplaire par des innovations que le public ne demande pas, comme un jour en effet déplut Nicolet avec son Bureau de mariage, une comédie où l'on se plaignit de ne retrouver ni Arlequin, ni Scaramouche, ni culbutes, ni coups de poing? Quel besoin de s'attirer des critiques violentes, comme celles dont Audinot fut criblé, quand il s'avisa, dans l'Autodafé, d'attaquer le fanatisme (1), et de faire, dans Paris sauvé, de transparentes allusions à Necker et au comte d'Artois ? (2) Ne vaut-il pas mieux vivre sur son fonds, bien paisiblement, conserver son caractère , rester fidèle à l'usage, et attendre que

(1) « Comme cet abus n'existe point en France, et que les Espagnols ne viendront pas exprès escalader les Pyrénées pour aller voir le spectacle d'Audinot, l'auteur a manqué son but. Il est aussi maladroit qu'indécent de ridiculiser sur le théâtre des scènes religieuses, sous prétexte de ridiculiser les turpitudes dont elles sont le prétexte. Un homme délicat et ingénieux devait s'apercevoir au premier coup d'oeil qu'en voulant exposer en public les abus de la religion on risque d'exposer la religion ellemême. » Almanach de tous les spectacles, 1790. On n'osera plus . longtemps protester sur ce ton, et l'on en verra bien d'autres tout

à 1 heure.

(2) Protestation de MM. Mirabeau, Chapelier, Clcrmont-Tonnerre, etc., contre l Ambigu-Comique. 1790, in-8. — Ce drame n'eut d'ailleurs que quelques représentations : il était sans valeur, et le public, qui l'avait fait jouer d'autorité, s'en dégoûta très vite. ,

les spectateurs réclament des nouveautés plus hardies. Sans doute, les deux directeurs ne se refusent pas à toute concession ; ils font, certains soirs, chanter des couplets patriotiques, dans Jeanne d'Are, par exemple, et dans le petit acte de la Confédération nationale ; mais ce sont là des exceptions. C est sur des théâtres plus jeunes que les principes et les conquêtes de la Révolution devaient être d'abord glorifiés.

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