‹ Les théâtres des boulevards 17891848Chapitre 4 sur 41 · LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION (SUITE · texte numérisé non relu

LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION (SUITE

Le Théâtre des Associés. — Pièces patriotiques. Le 14 Juillet. — Le Théâtre des Beaujolais. — La Fédération du Parnasse et le Retour du Champ de Mars. — Les Délassements-Comiques. — Le Théâtre-Français Comique et Lyrique. Le cousin Jacques. Xicodème dans la lune.

Aux anciens théâtres des foires, ce que les comédiens « en personnes naturelles )) n'osaient pas dire, les marionnettes le chantaient. Ainsi, pendant plusieurs années, deux troupes en bois, celle des Asscciés et celle des Beaujolais, s'étaient distinguées par leur esprit frondeur et libertin. Puis, l'indulgente police de Louis XVI ayant permis de reléguer dans la coulisse ces poupées enfantines, des acteurs en chair et en os avaient hérité de leur humeur indépendante ; et les voici maintenant, à cette heure où les libertés nouvelles stimulent les audaces d'autrefois, qui parlent très haut et de tout, avec d'autant plus de franchise, qu'ils ne sont pas esclaves d'un genre et d'une tradition, comme Audinot, breveté

pour ses pantomimes, ou comme Nicolet, que retiennent par un pied les cordes de ses danseurs.

Cest là le caractère essentiel et remarquable des Associés, qui s'appelleraient plus exactement les Variétés. Depuis que Salle était devenu le seul maître de la maison, rien ne justifiait plus l'ancien titre, dont l'origine remontait à certain pacte conclu vingt années auparavant entre un batteleur des boulevards, célèbre par les grimaces plaisantes de sa figure grotesque, et un entrepreneur de marionnettes ; cependant il convenait encore assez bien aux piwces représentées : tous les genres s'y trouvaient associés. Farces simples, doubles et triples farces, comédies en prose et en vers, vaudevilles, opéras sérieux et bouffons, drames, tragédies où l'on pleure et tragédies qui font rire composaient le répertoire, aussi bariolé que l'habit d'Arlequin, si cher au directeur (1). On y voyait même figurer des pièces jouées sur d'autres scènes, ou prises, sans autorisation, à des auteurs vivants. Mais si la Comédie-Française protestait (et ce sera tout à l'heure un de ses principaux griefs), les auteurs n'avaient garde de se plaindre. Un public si bienveillant et si bien composé se pressait chaque soir chez Sallé, dans une salle gracieuse, dont le seul défaut était l'exiguïté ! Les acteurs, très unis, très dociles aux répétitions, respectueux des écrivains à qui ils ne prétendaient pas faire la leçon, reconnaissants des avis et des critiques, jouaient avec tant d'ensemble,

(1) Salle, étant borgne, avait adopte ce costume pour cacher sous un masque son infirmité.

LES THÉATHES 1"

2fi

d'entrain et de gaieté ! Le directeur enfin montrait poulies paiements une si scrupuleuse exactitude, une si parfaite honnêteté envers ses fournisseurs I Aussi, les œuvres de toutes sortes abondaient-elles chez lui. Des gens de lettres en réputation, comme Mercier (1), lui donnaient souvent la préférence, et des hommes du monde, porteurs de noms illustres, ne rougissaient pas de soumettre à ses jugements et à ceux de son public des essais prudemment anonymes (2).

Ainsi doué d'un esprit très ouvert, ami de toutes les libertés, prêt à toutes les audaces, Sallé devait bien accueillir les pièces inspirées par les premiers grands événements de la Révolution et par les idées nouvelles. Il le pouvait d'autant mieux, qu'un encouragement parti de haut venait de lui être donné. En janvier 1790, la Comédie-Française avait représenté le Réveil d'Epiménide à Paris, piécette en vers libres, sans fable ni action, très légère et rapidement écrite, mais fine, spirituelle, impartiale et raisonnable, se distinguant en un mot par des qualités qui ne tarderont pas à devenir rares. C'était aussi, et l'auteur, Carbon-Flins, avait soin de s'en vanter et de prendre <late, le premier ouvrage franc sur la Révolution. Il

(1) « Cet auteur, si célèbre par ses ouvrages philosophiques, a donné tous ses drames aux Associés avant de les porter ailleurs. 11 est le premier, parmi les écrivains distingués, qui ait foulé publiquement aux pieds ce préjugé misérable qui mesurait le mérite d'un théâtre à la grandeur de la salle ». Almanach de tous les spectacles.

(2) « Le théâtre du Sieur Sallé est l'arène où s'exposent sous l'anonyme beaucoup de personnes du grand monde qui veulent risquer une pièce en public ». Ibid.

n'était do ne pas juste d'accuser lesGrands Comédiens, comme le faisait alors un mauvais poète évincé et mécontent, de refuser systématiquement, « avec une opiniâtreté tenace, alimentée d'un peu d'aristocratie », toutes les comédies et toutes les tragédies patriotiques ou politiques (1), et de féliciter les Associés d'une hardiesse dont ils n'avaient pas le premier mérite. Ils ne faisaient que suivre le mouvement commencé par la Comédie-Française. Mais s'ils le suivaient avec entrain, ils ne l'exagéraient pas, comme font d'ordinaire les imitateurs, et comme on pouvait s'y • attendre à pareille époque et en pareils lieux. Même, on peut dire que les théâtres populaires allaient, pendant quelque temps, montrer beaucoup plus de réserve et de discrétion que leurs grands rivaux : ce n'est pas eux qui joueront le Jugement dernier des rois. Elles n'ont rien d'abord, ces revues des boulevards, qui puisse faire appel aux passions, ni préparer les esprits aux violences prochaines. Si, dans le t ï juillet (2), des « ministres cruels », les courtisans et les Suisses,

(1) Il faut dire cependant qu'afin de se débarrasser une fois pour toutes de trop nombreuses et inacceptables inepties politiques, la Comédie- Française avait adopté cette formule commode : « L'ouvrage offre trop de faits récents pour être d'aucun intérêt à la scène. » On conçoit alors l'exaspération des auteurs refusés, quand ils voyaient jouer peu après un sujet semblable. Tel fut le cas du citoyen Parein. On lui refuse une Prise de la Bastille, et cinq mois après on représente la Liberté conquise ou le despotisme renversé, pantomime dialoguée et agrémentée de coups de fusil, exactement ce qu'il avait imaginé lui-même. Inde irœ.

(2) Fait historique en un acte, par Fabre d'Olivet, joué aux Associés en juillet 1790. Des fenêtres d'une maison voisine de la

ces soldats étrangers Eloignes des foyers qu'ils auraient pu défendre,

sont assez malmenés ; si 1* Assemblée nationale, Calme dans ses projets et prête à tout braver,

est présentée comme la maîtresse désormais souveraine et comme la grande libératrice, le roi apparaît encore entouré de respect et d'amour. Qu'il veuille bien seulement ne plus se laisser tromper par des conseillers perfides ; qu'il revienne à ses vrais amis, et il sera ce qu'il doit être, un père au milieu de ses enfants.

« Grand roi, des cœurs pervers, des lâches courtisans Voudraient d'un joug chéri nous rendre impatients, Nous montrer méprisant les pouvoirs les plus justes, Renversant sans respect les lois les plus augustes. Ils égarent ton cœur. C'est contre eux aujourd'hui Que ton juste courroux doit chercher un appui. Reviens de ton erreur : vois ce peuple fidèle, Brûlant pour toi d'amour, plein de crainte et de zèle ; Vois-le fier, mais soumis, volage, mais constant, Et vois dans ce transport l'écho du sentiment... Va, ne crains pas l'effort d'un peuple magnanime. C'est pour toi qu'il combat, c'est ton nom qui l'anime. D'un despotisme affreux s'il rompt l'infâme loi, C'est pour serrer les nœuds qui l'unissent à toi. »

La même sympathie, avec un peu de pitié au lieu de respect, va aux Invalides, défenseurs de la Bastille.

Bastille, M. Saint-Preux, dans son fauteuil à bras, assiste à la bataille. Des nouvelles lui sont successivement apportées par sa femme, ses filles, un vieux grenadier et ses deux fils victorieux. Des toasts joyeux et des hymnes patriotiques célèbrent la grande journée.

Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des frères malheureux, trompés par leurs chefs, comme le roi par ses courtisans.

« Et vous, braves vieillards, nos anciens défenseurs,

Gardez-vous d'écouter des ordres destructeurs.

En pensant obéir à la main salutaire

Qui de vos faibles ans protégea la misère,

Vous servez les fureurs d'un ministre cruel.

Mais pour être séduit on n'est pas criminel.

Vous verrez (pic vos mains, fatalement trompées,

Du sang de vos amis allaient être trempées;

Qu'un roi, dont l'univers proclame les bienfaits,

N'a pas dit aux sujets d'égorger les sujets,

N'a pas armé le fils contre son propre père,

Au frère n'a pas dit d'assassiner son frère ;

Qu il est bon, qu'il est juste, et que, sans le trahir,

A des ordres surpris on peut désobéir (1 ). »

Aux Beaujolais les pièces politiques sont plus nombreuses encore et plus courues qu'aux Associés.

Il a bien changé, ce théâtre, depuis un an surtout qu'il a dû, chassé par la demoiselle Montansier (2),

(1) La prise de la Bastille était mise aussi en pantomime. Dans l'une d'elles, œuvre du citoyen Parein,cité plus haut, un charron apparaissait escaladant, avec l'aide d'un marinier, les baraques du pont de l'avancée. Il sautait dans l'intérieur, décrochait les chaînes du petit pont et brisait avec une hache les verrous du grand pont. Le peuple se précipitait, et les Invalides, après avoir mis leurs fusils en l'air, faisaient une décharge de mousqueterie. L'assaut était donné, la forteresse prise et pillée. On entraînait le gouverneur, on portait en triomphe un prisonnier complètement fou, et les morts ressuscitaient pour chanter la victoire du peuple.

(2) Le théâtre Montansier s'installe au Palais-Hoyal en 1789, mais sa grande vogue ne commence vraiment que sous le Directoire. Nous le retrouverons à cette époque.

quitter le Palais-Royal pour les boulevards. En ses premières années, vers 1785, il n'était qu'un spectacle de marionnettes, protégées par son Altesse, le jeune Comte de Beaujolais. Mais peu à peu, à l'exemple des autres troupes, les petits comédiens se sont animés et émancipés : aux bamboches ont succédé des enfants, qui mimaient sur la scène ce qu'on disait pour eux dans les coulisses. Bientôt, excités parles applaudissements d'un public que ce genre singulier amusa d'abord prodigieusement, les gamins se sont hasardés à parler: on ne faisait plus que chanter à leur place derrière la toile. On devine quel contraste bizarre devaient produire une belle basse-taille dans le chant et une petite voix aigre dans le dialogue. C'était inattendu, original, comique, et, à la longue, fort agaçant. Les enfants ne tardèrent donc pas à rejoindre les pantins, leurs prédécesseurs, et, à la veille de la Révolution, les Beaujolais étaient devenus un théâtre comme les autres.

On y chantait beaucoup. Il fallait bien utiliser ces voix maies, qui semblaient naguère sortir de bouches enfantines ; et puis, on avait cette bonne fortune, que des compositeurs comme Paesiello, Anfossi, Philidor et Cambini, directeur de l'orchestre, travaillaient volontiers pour des chanteurs dont ils appréciaient les talents, et pour un public qui ne les applaudissait pas du bout des doigts. Aussi, les opéras joués aux Beaujolais, et les drames mêlés d'ariettes, comme la si bien accueillie Prêtresse du soleil, étaient-ils en général très suffisants, ni trop longs ni trop sérieux, toujours très variés ; et, en 1789, le même conseil

arrivait de partout au directeur : voilà le genre qui vous convient ; c'est la musique qui assure vos succès : donnez à Paris un Opéra populaire.

Mais M. de Lomel, comme Salle, aimait la variété autant qu'il détestait les conseils, et il se croyait obligé d'imiter ses confrères. Il donnait donc des comédies, le plus souvent des reprises médiocres et trop peu grasses pour son public ordinaire. Le petit peuple de Ménilmontant pouvait-il s'intéresser beaucoup à la traduction d une pièce de Shéridan, les Deux Neveux, à une comédie d'un sentimentalisme distingué, comme Lucile et Dercourt, à des tableaux décousus, comme les Cousins rivaux, et à Griffonet, satire littéraire des journalistes, que la Révolution voyait éclore, aussi nombreux que les mouches aux rayons du soleil? Comme ils avaient, de plus, la double malechance d'être situés près de la rue Chariot, dans un quartier méprisé du beau monde et d'avoir d'un administrateur désordonné, dépensier et entêté, les Beaujolais ne prospéraient guère. Il leur arrivait même souvent de faire relâche forcé (1), quand la mode nouvelle des pièces patriotiques vint les rendre à la vie. La troupe protégée naguère par Monseigneur le Comte de Beaujolais fut une des premières à célébrer les conquêtes de la Révolution française.

Elle montra, comme celle de Salle, beaucoup de modération d'abord, de bonne grâce et d'amabilité. Dans la Fédération du Parnasse et dans le Retour

(1) De là le mot que les malins répétaient volontiers : a Que donne-t-on ce soir aux Beaujolais »? — « On donne relâche. »

du Champ de Mars, qui furent deux gros succès, et les meilleures pièces fédératives jouées en 1790,on n'entend qu'un appel à la concorde, à la fraternité, au respect du trône. Le buste de Louis XVI, porté en triomphe par des soldats, et couronné par Apollon, est placé par les Muses au temple de mémoire. On félicite le roi, mais sans flatterie et sans exagération, des sacrifices qu'il a consentis et de ceux qu'il fera encore ; ailleurs, on adresse un touchant appel aux Français émigrés.

« Tous ces Français que, loin de nous, L'épouvante retient encore, Ils n'ont pas vu d'un jour si doux Briller la bienfaisante aurore.

Pareils à ceux que le ciel fit Habitants d'un autre hémisphère, Ils sont au milieu de la nuit, Quand le plein midi nous éclaire {bis).

Mais surtout n'oublions jamais

Que chacun deux est notre frère.

La voix du sang, chez les Français,

Doit-elle un seul instant se taire?

Loin d'avoir un cruel plaisir

A les voir se troubler et craindre,

Pour parvenir à les guérir,

Il faut nous borner à les plaindre (1). »

Si ces couplets et les pièces qu'ils illustrent ne sont pas de bonnes œuvres, ce sont du moins de bonnes actions, et qui rapportent. A partir de 1790, la plus insignifiante actualité, une pantomime, une parade, un

(1) Ces couplets furent chantés par M m « Fusil a la fête donnée par Mirabeau aux fédérés Marseillais. Souvenirs d'une actrice, 1841.

défilé de citoyens et de soldats patriotes, un simple compliment de clôture attirent tout Paris aux boulevards. Mais comme ces productions éphémères sont le plus souvent dépourvues d'intérêt dramatique, elles n'excitent qu'une curiosité très vite satisfaite, et il faut sans cesse renouveler les affiches. Il v avait alors des théâtres, celui des Délassements-Comiques, par exemple, où le répertoire des pièces nouvelles était si chargé, que les almanachs renonçaient a les signaler. « Les auteurs y pullulent, gémissait-on ; les pièces s'y vendent a la douzaine ; et si nous faisons aux autres théâtres le reproche de manquer de nouveautés, nous ferons à celui-ci le reproche opposé. Quand les administrateurs d'un spectacle comprendront-ils qu'une pièce d'éclat vaut mieux, quand ils la payeraient cent louis, que tronte bagatelles éphémères qu'ils ont payées douze francs chacune ? »

Oui, sans doute; mais les pauvres Délassements- Comiques, récemment incendiés, naguère persécutés par la police qui les avait longtemps réduits aux pantomimes et à trois acteurs qu'un rideau de gaze devait séparer du public, aujourd'hui vexés de toutes les façons par la jalousie des confrères voisins, pouvaient-ils se payer des auteurs à cent louis (1) ? Et où

(1) Ils le pouvaient d'autant moins, qu'ils étaient très pauvrement installés. L'anecdote suivante le prouve. «Madame Deharme jouait, dans Romeo et Juliette, le rôle de Juliette. Elle était couchée sur son tombeau et faisait admirablement la morte. Par malheur, il pleuvait à torrents, et notre théâtre était mal couvert : la pluie filtrait à travers les ardoises. Une goutte d'eau vint tomber juste sur le nez de Juliette. Elle secoua la tète et Ht une grimace.

tES THÉÂTRES DES BOULEVARDS

trouver des pièces d'éclat ? Il leur arrivait alors de les remplacer par des séances de physique amusante, qu'une affiche de cette époque annonçait en ces termes : « Ce soir, à six heures et demie, M. Perrin, physicien célèbre, clonnera une représentation de ses prestiges : 1° l'encrier uniquement et parfaitement isolé, qui fournit à volonté de l'encre rouge, bleue, verte, lilas, etc., etc. ; 2° le grand tour du citron ; 3° le grand tour de la colombe qui rapporte une bague mise dans un pistolet véritable, et tirée par une croisée ; 4° l'expérience de la montre pilée dans un mortier, et retrouvée aussi belle qu'auparavant, etc. ))

Cette rare bonne fortune, des pièces d'éclat, introuvables aux Délassements-Comiques, un nouveau venu sur les boulevards allait la rencontrer. Celui-la, le Théâtre-Français Comique et Lyrique, ne s'était pas laissé intimider par les troupes maîtresses des Audinot et des Nicolet, ni davantage par l'Académie de musique. C'est même tout à côté de ce puissant rival, rue de Bondy, qu'il osait s'établir en 1790, après Pâques. Le voisinage de l'Opéra peut-être, peut-être

Deuxième goutte d'eau, deuxième grimace. Son mari, qui jouait Roméo, lui dit tout bas : <« Ne remue donc pas. » Mais la goutte d'eau, qui tombait de très haut, lui donnait une chiquenaude assez forte. Elle avait les yeux en l'air et la voyait arriver. Elle détourna la tète et la reçut dans l'œil. Les spectateurs, qui d'abord n'avaient pas fait attention, levèrent les yeux au plafond, et, voyant arriver la goutte d'eau, s'en amusèrent beaucoup. L'un disait : a La voilà » ; l'autre : « Gare l'eau ! • Un malin se levant: « Mademoiselle Juliette, dit-il, voulez-vous que je vous prête mon parapluie ? )> — La tragédie finit très gaiement. V. Mémoires de Af"« Flore, artiste des Variétés.

aussi le bon souvenir des anciennes Variétés, construites à l'origine sur le même emplacement, à coup sûr la commodité d'une salle, petite mais fort jolie, «une des plus jolies de France», d'une coupe élégante, d'une ornementation délicate, et très bien située dans i un quartier mondain lui portèrent bonheur. Plusieurs pièces de circonstance, qui célébraient, selon l'usage désormais consacré, la fête de la Fédération, ou qui opposaient aux abbés à bénéfices, aux riches prélats égoïstes les curés de campagne, pères des orphelins, ou qui gourmandaient sans violence les hautains seigneurs durs au pauvre peuple (1), avaient assuré l'existence de ce théâtre, quand il devint un beau soir, et pour plus d'une année, le rendez-vous de tout Paris.

Il devait cette chance heureuse à un nouveau venu comme lui sur les boulevards, au Cousin Jacques, qui allait être pour les directeurs des spectacles populaires ce qu'était alors Joseph Ghénier pour la Comédie- Française, un fournisseur très fécond, une véritable providence. Sous ce pseudonyme familier se cachait un ancien professeur de collège, Befîroy de Reigny, qui, encouragé à ses débuts par Voltaire lui-même, avait publié des poèmes extravagants, Turlututu, Hurluberlu, les Petites-Maisons du Parnasse, et fondé un recueil littéraire, les Lunes, sorte de Revue comique qu'il rédigeait tout seul, et premier échantillon de ces périodiques intimes dont les Guêpes restent le chef-

(1) V. Le Souper du Champ-de-Mars ; l'Orphelin et le curé; le Seigneur d'à présent, etc., etc.

d'oeuvre. Poète et musicien (1), ambitieux et pauvre, Cousin Jacques devait être attiré vers le théâtre, où l'on peut trouver en une soirée la fortune et la gloire. Il était donc allé frapper aux portes de la Comédie- Française ; mais celle-ci avait fait la sourde oreille : elle ne voulait pas d'un auteur inconnu, et en voulut bien moins encore après que Cousin Jacques fut devenu l'auteur attitré des théâtres populaires. Et vers la fin de sa vie, la victime de plusieurs refus obstinés constatera ainsi, avec une amertume mélancolique, l'inutilité d'une dernière tentative :

« Je me suis armé de courage; Car vous allez, suivant l'usage, Employer dix ans à savoir Si vous en ferez la lecture.

Pendant dix autres l'on assure Qu'au premier jour il faudra voir...

Dix ans après, quelqu'un peut-être, En me voyant se souviendra (S'il peut alors me reconnaître) De ma pièce, et puis se dira :

Il faut s'occuper de cela.

Dix ans encor, 'plus de délais :

Vous y songerez, ou jamais.

Autre siècle, autre caractère ; Les goûts changent avec le temps.

Mais priez bien vos descendants D'avertir alors le parterre Que depuis trente ou quarante ans L'auteur est mort sexagénaire. »

(1) Il fut très apprécié par Grétry, Méhul, Boïeldieu, Cheruhini, qui s'accordaient à trouver dans son recueil de Soirées chaulantes, publié en 1805, un vif sentiment de la mélodie.

Les Italiens s'étaient montrés plus accueillants, et n'avaient pas eu a s'en repentir. Les Ailes de l'Amour* aimable petit opéra égayé d'airs charmants composés par l'auteur, avaient obtenu un tel succès que Cousin Jacques faisait bientôt partie de la maison. Pendant plusieurs années, jusqu'en 1790, ses moindres œuvres étaient acceptées et applaudies d'avance. Cet auxiliaire précieux savait si bien tirer parti des circonstances ! Surtout, il ouvrait et fermait les saisons dramatiques avec des à-propos si ingénieux !

C'est alors que la Révolution vint lui permettre de manifester ce talent sous une forme nouvelle. Après la prise de la Bastilje et la fête de la Fédération, il y avait mieux à offrir au public que la Couronne de fleurs, la Fin du bail, le Sans adieux (1) , et autres compliments commémoratifs du même genre. « Pourquoi, se dit alors le Cousin Jacques (et la même idée venait en même temps à Collot-d'Herbois) (2), les théâtres ne profiteraient-ils pas de l'enthousiasme généreux qui a précipité au Champ-de-Mars toute la France fédérée Ç\) ?

(lj Divertissements donnés pour lu clôture ou l'ouverture des Ituliens en 1787, 1788, et murs 1789.

(2; La Famille patriote, ou la Fédération, pièce nationale en deux actes et en prose, suivie d'un divertissement, représentée sur le théûtre de Monsieur le 17 juillet 1790.

(3) Ils le pouvnient bien, car les artistes des théâtres populaires avaient pris une part active aux travaux du Champ-de-Mars pour la fête qu'on préparait. <« Chaque acteur choisissait une actrice à laquelle il offrait une bêche légère, ornée de rubans et de bon quets, et, la musique en tète, on partait joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris. On inventa même un costume qui pût lésister ù lu poussière ; cur les premiers jours les robes blanches

Si vite que nous soyons forcés de les bâcler, et si faibles qu'ils soient, des à-propos glorifiant la fête inoubliable ne peuvent qu'être frénétiquement applaudis. Une belle mise en scène, des tableaux et des décorations comme les théâtres des boulevards en prodiguent depuis longtemps, un défilé de citoyens mêlés, «confondus, enivrés par une commune allégresse, des farandoles chantantes, un grand déploiement de bannières, le couronnement du buste de Louis XVI, des «couplets patriotiques, il n'en faut pas davantage à J'heure qu'il est pour assurer un succès populaire. » Et «Cousin Jacques avait raison. La Fédération du Parnasse «et le Retour du Champ-de-Mars f qui sont de lui, d'autres revues analogues, jouées un peu partout, furent acclamées des Parisiens, dont la foule venait le soir reviwre pendant quelques heures la grande journée, paciiique et fraternelle.

Avec de la gloire (1) et beaucoup d'écus, dont

•n'étaient plus rcconnaissables le soir. Une blouse de mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie <Ie même couleur, une petite écharpe tricolore et un grand cha- ,peau de paille, tel était le costume des artistes d. Souvenirs d'une ^actrice, par Louise Fusil.

(1) Elle ne devait pas durer, mais elle fut très grande. « Cousin -Jacques, dit Monselet, eut toutes les satisfactions d'amour-propre ,que l'on peut désirer: longtemps on fit de* bonnets et des poufs .aux ailes de l'Amour ; un faïencier s'enrichit en vendant des gobe- Jets au eousin Jacques, en cristal, très joliment sculptés, ornés d'un rcroissant avec des étoiles parsemées alentour. Son buste, haut de idix huit pouces, se voit à la bibliothèque de Laon. De son vivant, fil l'expédiait lui-même à quiconque lui en faisait la demande. iPrix: douze livres, tout emballé. Ainsi comprenait-il la gloire. » -Z.es Oubliés et les dédaignés.

Jean Bête, chez Nicolet, et les Folies dansantes, aux Délassements-Comiques, firent hausser la pile, ces triomphes éphémères apportaient au Cousin Jacques un précieux encouragement. Ce qui avait si bien réussi sous la forme de parades et de divertissements, on pouvait maintenant le tenter dans une comédie véritable. L'heure semblait propice pour exposer sur la scène les conséquences espérées des événements qu'on venait d'y représenter, pour donner la vie aux idées nouvelles, nées sur la place de la Bastille et sur le Champ-de-Mars, et pour personnifier en quelque sorte les doléances, les vœux, les revendications populaires. La Comédie-Française s'y était bien déjà risquée avec Epimênide ; mais sur les boulevards il fallait une pièce moins sévère, moins terne et moins froide ; le public et la tradition exigeaient une comédie à spectacle, avec des tableaux ingénieux, des scènes amusantes, des chants et de la musique, beaucoup d'action, d'entrain, de gaieté, et même un peu de folie. Cousin Jacques se souvint alors des vieilles lunes où il avait vécu ses premières années d'écrivain, et c'est dans la lune qu'il alla chercher une idée. Il en revenait bientôt en compagnie de Nicodème.

Joué par leThéatre-Franyais Comique et Lyrique, en novembre 1790, Nicodème dans la lune ou la Révolution pacifique tenait encore l'affiche à la fin de septembre de Tannée suivante. Cent cinquante-six représentations consécutives n'en épuisèrent pas le succès, annoncé d'avance, constaté, célébré et entretenu par tous les journaux patriotiques et tous les almanachs de cette

époque. « Rien de plus original que cet ouvrage, fruit d'une imagination vive et brillante, où le sentiment et la gaieté se font mutuellement ressortir avec beaucoup de suite et d'ensemble. Chaque scène est un tableau ; tous les couplets sont faits de main de maître, et la plupart des situations y sont aussi nouvelles que le sujet. C'est un mouvement perpétuel, depuis la première scène jusqu'à la dernière, et, pendant les trois actes, la politique, la morale et l'humanité sont en action. En un mot, cette pièce, qu'il a plu à l'auteur d'appeler folie, est faite pour attirer les sages (1). »

Elle attira tout Paris. C'est qu'aussi le cousin lunatique était un homme au flair subtil, dont le nez avait vite fait de trouver le bon vent. Il connaissait à merveille ce qui depuis longtemps plaisait au public un peu routinier des boulevards, et ce que ce même public attendait aujourd'hui de neuf ; et il avait très adroitement combiné les éléments ordinaires des anciennes farces foraines et les éléments nouveaux réclamés par un nouvel ordre d'idées. On aimait les beaux décors, les grandes mises en scène qui éblouissent les yeux et ravissent l'imagination : Cousin Jacques conduisait les Parisiens dans la lune et déployait devant eux un paysage très compliqué. Des coteaux chargés de ceps montent vers le fond du théâtre où, tout en haut, à la porte d'une cabane, un ermite suit avec une longue lunette un objet bizarre qui se balance dans les airs. Cependant,

(1) Almanach de tous les spectacles.

courbés sur les sillons, des paysans chétifs, las et tristes, travaillent. Au premier plan un petit bois : perché sur un arbre qu'il élague, un jeune garçon chante ou cause avec deux vieilles femmes qui filent et tricotent. — Non moins pittoresques, les décors des deux autres actes : d'abord, la très dorée salle d'audience du palais impérial, ensuite les jardins ornés de statues superbes.

Ce qu'il fallait encore à ce grand enfant qu'est le peuple de Paris, c'étaient des histoires bien amusantes, une intrigue facile à suivre et vite débrouillée, des incidents multiples pour soutenir la curiosité, un bruyant remue-ménage scénique. Or, elle était très plaisante, l'histoire du jeune Nicodème, ci-devant domestique d'un vieux savant qui découvrait tout plein de belles choses, mais qui a eu peur de la Révolution. Comme les plus petites escarmouches troublent l'âme des inventeurs, gens pacifiques, celui-là est monté en ballon ; mais pendant qu'il dormait, il a glissé dans la ruelle, c'est-à-dire dans le vide, et son compagnon Nicodème arrive seul dans la lune

Sur son petit vaisseau

D'un genre tout-à-fait nouveau.

Nécessairement, l'aérien voyageur devait avoir des .aventures ; et ses intrigues avec les favorites de l'empereur ne manquent pas d'un certain piquant. Mais comme il n'a pas fait un si long chemin pour courir après les femmes, ces courts épisodes, destinés à reposer l'attention, n'empêchaient pas les spectateurs

de comprendre et d'applaudir le véritable sujet de la pièce. Et voici qu'apparaissent, le tribut une fois payé à la tradition et au rire, les éléments nouveaux ajoutés aux farces classiques, et produits par la Révolution.

Tout va bien mal dans la lune en l'an de grâce 1790. Durs sont les temps ; et les pauvres paysans, maltraités par leur seigneur, « un homme ben riche qu'a des chevals, des carrosses, des chiens, des valets, que ça fait trembler », pâtissent terriblement, mais non plus en silence et sans protester :

« Gnia pas moyen qu'ça dure

Encor pendant longtemps.

Aussi non, j'vous assure,

Niaura queuq'z accidents .

On n'se plaint pas d'abord ;

Mais quand ça d' vient trop fort, .

Par ma foi, chacun s'iasse,

Et l'peuple n'fait plus d'gràce ;

Et j'erains ben qu'tout ça n'fasse

Des malheurs dans l'pays.

Oh î oui, Tout ça va d'mal en pis. »

Un homme bien étonné de retrouver dans la lune les misères qu'il a laissées en France, c'est Nicodème. Il n'en revient pas. a Voila ce ballon qui est parti à cause que la Révolution lui a fait peur, et justement voilà que la Révolution commence par ici. Ce remueménage des empires, ça vous gagne tous les empires de l'univers en moins de rien. C'est une rage. Il faut qu'il y ait quelque chose dans l'air qui communique ça. C'est le vent qui esta la Révolution. »

Eh bien, ce qu'il n'a pu faire en France par la fautede son vieux poltron de savant, Nicodème le tentera* dans la lune, avec l'aide d'un brave curé, un peu. sermonneur, mais si paternel, si miséricordieux et si aimé des paysans! L'empereur, à qui on laisse ignorer le sort de ses peuples, parce qu'on sait combien son. cœur sensible en serait ulcéré, ce prince si bon, qu'on, entoure, qu'on garde, de peur que les plaintes de ses. sujets ne montent jusqu'à lui, il le verra, lui parlera, haut et ferme, devant prélats, ministres et courtisans; et il lui révélera Tégoïsme de ces grands qui se croient supérieurs aux autres parce qu'ils sont riches et portent de beaux habits.

« Oui, l'usage était aussi, dans mon pays, de se mettre ài genoux devant les habits ; mais depuis que le peuple a voulu faire usage du sens commun que le bon Dieu lui a donnécomme à vous autres, il ne se met à genoux que devant son' Créateur, et il n'estime les gens qu'autant qu'ils sont dan* leur état. Par exemple, moi qui ne suis qu'un pauvre campagnard, eh bien, je ne me fais pas valoir plus que je ne?* suis. Je travaille, parce qu'on n'est pas venu au monde pour ne rien faire ; et si le bon Dieu m'avait fait pour être ministre ou archevêque, je regarderais cela comme une charge de plus. Je porterais l'habit d'ordonnance, et je ne m'amuserais pas à courir les lièvres et à quêter à la cour pour n'avoir rien fait. On n'a jamais de temps de reste quand on veut, faire son devoir.

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