SCÈNE DERNIÈRE LÉANDRE, GILLES, CASSANDRE
Léandre
Je vous propose assurément, Monsieur, une grosse quantité d’excuses pour la liberté que j’ai prise chez vous.
Cassandre
Ce qui est fait est fait, monsieur l’apothicaire. Il n’y a plus rien à faire ; je vous la donne pour vous payer du lavement.
Gilles
Elle ne rendra pas celui-là d’aujourd’hui.
Notons, en passant, que le style mi-poissard miforain, adopté par Collé dans les premières scènes, disparaît complètement des dernières.
Gomment on fêtait u le patron » . — Comment on fêtait
la Marquise. — Rupture. — Le gros père. — Un
théâtre moral.
Dans cette même année, pour la clôture de la saison théâtrale, ce fut Laujon qui fut chargé
de composer l’inévitable parade. Naturellement, Collé, en bon confrère, la trouve détestable. Il en déclare la musique, écrite par Dumoutier et La Borde, commune et vulgaire. Quant à la parade elle-même, intitulée Léandre fou, « les gens les moins délicats ne peuvent soutenir l’idée d’un âne que l’on veut faire entendre qui... Et cette idée, présentée dans une ariette dont la musique oblige à répéter quarante fois les mots qui rendent cette dégoûtante image, ne peut à la fin que faire soulever le cœur ». Assurément, l’effet harmonique cherché par Laujon était assez malpropre ; mais le tableau, évoqué dans l’avant-dernière scène du Remède à la mode, est-il donc si fin et si délicat ?
C’était pourtant l’esthétique chère au maître de la maison ; et elle lui était même devenue si nécessaire, que, dans les pièces qui en étaient dépourvues, les fournisseurs du prince la ramenaient sous forme de vaudevilles, d’annonces, de prologues, et qu’au besoin, en l’absence de toute solennité dramatique, ils profitaient de la fête du seigneur de Bagnolet ou d’un anniversaire de Marquise, pour improviser un divertissement quelconque, haut en couleur et fort en poivre, la seule ambroisie que pût savourer avec délices ce fils des dieux.
Ce fut ainsi que, le 30 avril 1760, veille de la saint Philippe, Collé donna « au patron » une petite fête qui eut, dit-il le plus modestement du
monde, un très grand succès, quoique tout fût manqué, décors, illumination, mise en scène, costumes, ceux-ci absolument grotesques, sauf le travestissement de Collé, de Laujon et d’un autre habitué, nommé Saint-Martin. Et, comme il fallait que notre grincheux s’en prît à quelqu’un de ces accrocs, il en faisait supporter toute la responsabilité à Marquise d’abord, puisa Laujon :
« L’illumination (1) de la guinguette était maigre et mal distribuée ; enfin l’on n’avait fait aucune répétition des lazzis, des scènes et du local ; il n’y avait pas assez de violons ; il n’y en avait que deux et une basse... La décoration en était misérable : M^e Marquise avait voulu aller à l’épargne. Elle avait négligé également de caractériser par les habits et de varier les personnages répandus sur différentes tables. Le tumulte qui doit se trouver parmi les gens qui sont à boire n’y fut point rendu. »
D’autre part, Laujon, « déguisé en Ramponneau », interpellait Marquise qui tenait le rôle d’une bouquetière, fille du fameux cabaretier, et profitait de la circonstance pour débiter les vers « fadasses » qu’il avait composés en l’honneur de maître. Lui, Collé, faisait le personnage d’un poète refusant de communiquer à qui que ce fût ses tablettes et finissant toutefois par les laisser lire au prince.
(i) Collé. — Journal, t. II, pp. 227,
Ces « feuilles », comme il les appelle, devaient être le clou de la fête. Nous citerons les plus piquantes :
IP feuille (1).
« Idée extraordinaire de ballet pour la Comédie Italienne. C’est... les Fredaines du Conclave. Pour que cette imagination pleine de folie pût passer à la police, il faudrait prendre les habits des cardinaux de la Chine, ou ceux des cardinaux bonzes ; il faut déguiser cette folie spirituelle aux yeux du Gouvernement qui est très cliipotier avec les auteurs... »
y® feuille.
« Les convulsionnaires me fichent malheur. Il y a longtemps que j’ai envie de faire un vaudeville chenu sur ces drôles-là. Pour le rendre agréable, il faut y employer l’allégorie. Je l’intitulerai donc le Secours de la langue en amour. Cela serait bien ordurier, bien bon... »
VP feuille.
« Il faut que je peigne à la turque les philosophes de ce temps-ci. Ces bougres-là ont fait tomber la
(i) Collé. — Journal, t. Il, pp. 229.
presse de la rue de la Huchette où l’on imprime nos chansons.
A mon tour je veux casser le cou à leur Cyclopèdie en faisant une parade sous le titre de Polichinelle philosophe ou le Philosophe de bois de noyer...
VIP feuille et dernière.
«J’ai dessein, il y a longtemps, de faire un vaudeville à l’encontre de ces messieurs. Ce sont des réprouvés qui sont contre nature ; et ce péché-là mériterait une satire infernale ; mais je ne sais comment m’y prendre pour ne pas blesser la pudeur en les chansonnant.
« Je suis bien malheureux qu’il n’y ait pas la rime à b....; sans cette difficulté je ferais contre eux quelque chose de décent. »
La fête donnée, par ordre du prince, le 25 septembre 1763, en l’honneur de Marquise — elle revenait de Hollande — exerça plus heureusement peut-être la verve grivoise des deux poètes : du moins Collé, qui avait enfin reconnu franchement son injustice pour Laujon, s’extasie sur le talent dont a fait preuve en cette circonstance son collaborateur ; car c’est lui. Collé, qui a fourni le canevas ; et c’est Laujon qui « l’a rempli avec toute la gentillesse et la grâce possibles ; son idylle sur
l’hiver est ravissante. » Au programme tigurait encore la Tête à perruque, que suivait la parade des Belles manières, précédée de cette annonce en vaudevilles :
Am : Dondon, dondon (i)
Des marchands que le diable berce Vont au Mexique, vont en Perse Porter leurs pas.
Amants, sans faire de traverse,
Tenez-vous-en au doux commerce Des Pays-Bas.
Ce n’est point ses épiceries,
Son tabac, ni ses broderies Dont on fait cas ;
Mais chemise fine et de Frise Donne goût pour la marchandise Des Pays-Bas.
Cette facétie de Collé ne serait-elle pas le prototype des couplets classiques sur les Départements ou sur YEcii de France !
Il gavait suffi du joli geste de de Montmorency, costumée en Nymphe et dardant sur Henri IV le javelot dont elle était armée, pour affoler le Béarnais quinquagénaire (2). Le duc
(1) Collé. — Journal, t. II, p. 280.
(2) Tallemant des Beaux. — Historiettes (édition Montmerqué et Paulin, Paris), 9 v. in-8, t, I, p. 170.
d’Orléans, que ses familiers comparaient si complaisamment à son aïeul et pour qui, par parenthèse, Collé avait écrit sa célèbre Partie de Chasse de Henri IV j n’eut pas plutôt entendu de Montesson l’appeler de sa voix la plus câline <( gros père » qu’il en devint passionnément amoureux.
C’était la fm du règne de Marquise : ce fut aussi la fin du Théâtre de Bagnolet. Les commérages de cour prétendirent que le duc de Chartres avait joué le principal rôle dans le dénouement d’une liaison qui semblait indissoluble. Il avait surpris, à Bagnolet, disait-on, son père avec Marquise travestie en homme, et cette découverte avait rempli de confusion le duc d’Orléans. D’abord l’excellent prince ne se laissait pas si facilement déferrer ; et puis, déjà à cette époque, son fils n’était pas un tel parangon de vertu qu’il dût s’offenser d’une révélation qui était le secret de Polichinelle. En réalité, le duc d’Orléans commençait à se lasser de sa maîtresse ; et des raisons d’économie l’obligeaient à reviser sérieusement son budget des beaux-arts. Marquise et Bagnolet furent sacrifiés du même coup. Cette exécution se produisait en 1766. Toutefois, â la fin de l’année, la fête de Marquise, qui tombait le jour de Noël, fut encore célébrée par son amant, mais dans les petits appartements du Palais-Royal. La rupture n’en était pas moins consommée ; et Collé, qui avait décidément gardé un bon souvenir de l’ancienne favorite, re-
grette une disgrâce, d’autant plus pénible pour Marquise que (1) « l’ambition est sa passion favorite. Je ne l’ai jamais crue trop sensible à l’amour ; toutes ces raisons vont faire son malheur dans les premiers moments qui doivent naturellement lui paraître bien durs. »
Au reste, il eût été difficile à la pauvre fille d’Opéra de lutter victorieusement contre la grande dame qu’était sa rivale. Femme d’un lieutenantgénéral des armées du Roi, beaucoup plus âgé qu’elle, de Montesson avait su inspirer, suivant le mot de du Deffand (2) « un amour effréné » au duc d’Orléans, non seulement parce quelle lui avait dit gentiment « gros père », mais encore parce quelle avait mis au service de cet incorrigible imprésario les talents d’une comédienne consommée. Elle aussi, elle avait compris la [part importante que tenait dans la vie du prince la passion des spectacles ; et elle s’entendait à flatter cette douce manie par toutes les séductions que peut exercer sur son cœur véritablement épris une femme belle, aimable, intelligente, qui veut cependant rester honnête pour n’en conserver que mieux sa puissance et son prestige. Elle avait une figure des plus agréables et un esprit des plus
(1) Collé. — Journal, t. lll, p. 109.
(2) DU Deffand. — Correspondance (lettre du 23 mai 1773).
ornés ; elle savait peindre avec goût, pincer de la harpe avec grâce, jouer la comédie aussi bien que les professionnels et faire valoir le plus joli timbre de voix. « Elle était étonnante dans les pièces à ariettes », dit Collé qui s’y connaissait. Mais plus adroite que Marquise, elle se défendit d’accorder la moindre faveur au duc d’Orléans, tant que son mari vécut ; et lorsqu’elle devint veuve, elle ne se rendit aux désirs de son amant que le jour où celuici l’eût épousée « en face d’Eglise » comme on disait alors. Bref, M*"® de Montesson eût été parfaite, si elle n’eût entrepris de réformer, au nom de la morale, le répertoire dramatique de son futur mari et surtout de lui imposer ses propres œuvres dont l’ensemble constitue le plus banal et le plus maussade des théâtres.
Ce fut alors, et vers la fin de cette année 1766, où le duc d’Orléans avait reçu le coup de foudre, que la salle de spectacle de Villers-Cotterets fixa ses préférences. Il y joua la comédie avec MM^®® de Montesson, de Ségur et de Barbantane, et n’en revint que plus épris de l’enchanteresse qui le tenait sous le charme. Il prétendit même faire partager à Collé son culte pour sa nouvelle idole en le convertissant à l’esthétique de M*"^® de Montesson ; mais il ne paraît pas avoir persuadé son infatigable fournisseur :
« J’ai trouvé M. le duc d’Orléans, écrit Collé, enchanté de son voyage de Villers-Cotterets ; il m’a
paru qu’il s’y était prodigieusement amusé. Il y a joué la comédie avec des femmes du monde ; et je vois qu’il a le projet de continuer l’année prochaine, puisqu’il m’a commandé de lui faire une pièce moitié ariettes et moitié vaudevilles pour le théâtre de Villers-Gotterets. Celui de Bagnolet en a dans l’aile probablement ; j’ensuis fâché. Ce dernier était plus dans mon genre et plus aisé par les libertés et même les licences que je pouvais y prendre. Quoiqu’il en soit, je cherche par mer et par terre un sujet à traiter; j’ai bien peur de ne rien faire qui vaille et que la pédante décence ne me rende froid comme un landier ; je ne me gênerai cependant que jusqu’à un certain point. Ils corrigeront comme ils voudront et comme ils pourront (1). »
Mme Genlis, la nièce de M*"® de Montesson, donne dans ses Mémoires (2) un croquis assez plaisant de ces représentations, telles que les réglait sa tante :
(( Nous jouâmes Vertumne et Pomone. Je jouais Vertumne qui est déguisé en femme, ma tante jouait Pomone ; elle avait imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api et autres fruits. M""® d’Egmont dit quelle ressemblait à une
(1) Collé. — Journal, t. III, p. io5.
(2) M”® DE Genlis. — Mémoires, t. I, pp. 342-343,
serre chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite et n’avait pas une jolie taille ; sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra : elle échoua tout à fait dans celui-ci.
« Le fameux comédien Granval nous faisait répéter nos rôles ; il joua même avec nous. M. le duc d’Orléans jouait fort rondement les rôles de paysan. Je vis là, à nos répétitions. Collé et Sedaine qui n’étaient aimables ni l’un ni l’autre. Carmontelle, lecteur de M. le duc d’Orléans, venait dans le salon, à l’issue du dîner, pour peindre dans un grand livre tous les personnages qui arrivaient à Villers- Cotterets. »
Si M*"® de Genlis est peu indulgente pour Mme Montesson, elle l’est moins encore pour celle qui avait précédé sa tante dans le cœur de son oncle... par alliance, pour Marquise quelle appelle superbement « une courtisane. » En vérité, il sied bien à cette « bonneste dame » de faire tant l’elfaroucbée et même de prétendre, en se voilant la face, que le duc d’Orléans donna une autre courtisane, la Duthé, à son fils « pour sa santé », quand il appert d’un livre récemment publié et du témoignage même de cette « prude femme » — de Genlis s’entend — quelle fut bel et bien la maîtresse du duc de Chartres.
Du moîns, la Marquise, elle, était libre ; elle n’était pas mariée ; et quand « le bon prince, dont le goût était usé, se fût éloigné d’elle, sans toute-
ibis rabandonner jamais », elle se consacra uniquement à l’éducalion de trois enfants qu’elle en avait eus, avec une régularité de mœurs et une correction de tenue qui furent tort remarqués de ses contemporains. Quinze ans après sa disgrâce, elle était encore regrettée au Palais-Royal, écrit Collé, par les gens les plus sensés; «on fait l’éloge ^ de sa bonne tête et de la manière prudente et honnête dont elle élève ses enfants (1) ».
Le duc d’Orléans lui portait encore un tendre intérêt ; et, par politique, M"“® de Montesson, tant quelle ne fut pas l’épouse morganatique du prince, ferma les yeux sur des entrevues, en apparence fort licites, dont les Mémoires secrets de Bachaumont (2) nous donnent cette impression : « Dans les petits soupers que fait M. le duc d’Orléans avec Marquise, aujourd’hui M^'^de Villemonble (du nom d’une terre qu’elle possédait) on se livre à cette aimable gaîté, à cette liberté franche qui fait l’âme de la société et que les princes seraient trop malheureux de ne pas connaître. Les gens de lettres qui ont l’honneur d’y être admis, excités par tout ce qui peut aiguiser l’esprit, y produisent, d’ordinaire, de bons mots, des saillies, des chansons délicates... »
(1) Collé. — Journal, t. 111, p. iii et 112.
(2) Mémoires secrets (de Bachaumont), 8 et 10 octobre 1770.
Evidemment, les délassements qu’offrait au duc d’Orléans de Montesson étaient de nature plus sévère. Toutefois, voulant les entourer d’un cadre séduisant et qui lui fût personnel, elle lit aménager dans son hôtel une salle de spectacle, de forme ovale et d’une élégante simplicité, dont les Mémoires (1) de Stanislas Girardin, donnent cette courte description : « L’amphithéâtre venait par gradins jusqu’à un rang de loges circulaires occupées par les femmes de la Cour du duc d’Orléans qui se rendaient au théâtre extrêmement parées et paraissant toutes jolies sous l’éclat de la lumière ».
Mais, hélas I on n’y jouait plus les comédies et les parades de Collé ; on n’y chantait plus les couplets de Laujon.
Le genre ennuj^eux y régnait en seul maître. Le bon temps était-il donc à jamais passé ?
Retour olfactif de la parade : le Benjamin d’Ia Baronne. — Jours d’amertume. — Louis-Philippe et M. de Pourceaugnac.
Quand le diable devient vieux, il se fait ermite, dit la Sagesse des Nations ; mais, ce que la Sagesse des Nations devrait ajouter, c’est que les
(i) Mémoires de Stanislas Girardin, Paris, i834. p. 65,
cornes et les griffes du Malin, si diminuées soientelles, reparaissent à l’occasion.
Aux dernières heures de sa vie, le duc d’Orléans connut ce renouveau.
Assagi et comme domestiqué par de Montesson, le pauvre prince s’était résigné à la maigre littérature de sa femme. Celle-ci l’avait peu à peu sevré du régal légèrement faisandé de sa jeunesse et de son âge mûr. Le duc d’Orléans dut le plaisir d’y remettre la dent à la délicate attention de la duchesse de Gontaut.
En 1784, cette grande dame, à l’issue d’un souper quelle avait offert au duc d’Orléans, lui donna le spectacle d’une parade inédite, vraisemblablement commandée pour la circonstance. Cette comédie-bouffe, dans le goût et sur le modèle des farces de Collé, était parodiée de Y Ami de la Maison par M. de Blois et avait pour titre Le Benjamin dda Baronne où la Boîte aux pataquès (1). Elle fut jouée dans « le théâtre portatif de la Reine » et nous ne croyons pas qu’elle ait été jamais imprimée.
Ce Benjamin dda Baronne (terme d’argot qui signifie la patronne) est un certain Caffardet, manière de pédant, que Merluche, une riche
poissarde, prétend faire épouser à sa fille Isabelle,
(i) Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français,
dont il est le précepteur. Mais la jeune personne préfère, — et c’est de toute justice, — à ce petit neveu de Trissotin, le fils de M. Cassandre, son cousin germain Pierrot, qui appréhende le prochain triomphe de son rival, et s’en explique vivement avec Isabelle :