‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 2 sur 27 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Les Français ont toujours aimé le théâtre, mais jamais peut-être autant qu’au xviii® siècle. Ils ne se contentaient pas, à cette époque, des scènes publiques qui étaient cependant nombreuses, et pour donner une entière satisfaction à leur goût pour les spectacles comme à leur (( cabotinornanie » des troupes de société s’étaient formées, à Paris et en province, dans un grand nombre d’hôtels ou de châteaux.

« La fureur incroyable de jouer la comédie, écrivaient, en 1770, les Mémoires Secrets, gagne journellement, et malgré le ridicule dont l’immortel auteur de la Métromanie (I) a couvert tous les histrions bourgeois, i! n’est pas de procureur qui, dans sa bastide, ne veuille avoir des tréteaux et une troupe (2). »

Cette manie, en eflet, était descendue de la noblesse

(1) Représentée pour la première fois au Théâtre-Français, le 10 janvier 1738.

(2) Mémoires Secrets (dits de Bacliaumont), 17 mars

chez la bourgeoisie et de la bourgeoisie dans le peuple. Hors des salons mondains et des théâtres aristocratiques, où le luxe et l’esprit la relevaient, elle n’était, dans la plupart des cas, que prétentieuse et niaise, d’un comique extravagant qui ne devait rien au répertoire et se dégageait de la salle beaucoup plus que de la scène. On s’en rendra compte, quand on saura que ces acteurs bourgeois faisaient jouer le plus souvent leurs pièces, au risque de se montrer aussi coupables que ridicules.

Des incidents grotesques accompagnaient d’ordinaire ces représentations données devant un public qui s’évertuait à singer la bonne compagnie, par des comédiens improvisés qui auraient cru faire beaucoup d’honneur à Lekain ou à Molé en se comparant à eux.

<( J’ai connu, raconte Dumersan, l’estimable La Cbabeaussière, auteur à^Azemia et de quelques autres pièces, dont toute la famille jouait la comédie. C’est à lui qu’arriva l’aventure suivante : il rencontra dans une maison un monsieur qui racontait qu’il avait assisté à une comédie bourgeoise: « Ma foi, disait-il, cette comédie était une vraie caricature ! la personne qui jouait la grande coquette était bien ridicule ! — Hélas ! monsieur, dit La Cbabeaussière qui crut être reconnu, c’était ma femme. — Ab ! ab ! dit le monsieur, fâché d’avoir fait une impolitesse, j’ai dit la grande coquette, je voulais dire l’amoureuse. — L’amoureuse ! reprit La Chabeaussière, c’était ma fille ! — A quoi pensais-je donc ! dit alors ce monsieur, je ne veux pas parler des femmes : c’était l’homme qui jouait le premier rôle qui était détestable. — Le premier rôle, répondit La Cbabeaussière, c’était moi qui le jouais. — Parbleu ! reprit le monsieur,

désolé de se voir pris sur tous les points, vous le jouiez fort bien, mais la pièce était si mauvaise que tous tes acteurs paraisssaient exécrables. — Mon Dieu ! Monsieur, dit La Ghabaussière, la pièce était de moi (1). »

Nous n’avons pas, dans un ouvrage dont le sujet est nettement délimité, à donner une histoire (qui exigerait au moins trois ou quatre volumes) des spectacles d’amateurs au xviii® siècle, mais nous croyons devoir énumérer rapidement les plus importants pour qiLon puisse placer dans le cadre qui leur convient les théâtres libertins que nous nous proposons de faire revivre.

Il ne faut voir dans ce qui va suivre qu’une simple nomenclature, disposée, autant que possible, en suivant l’ordre chronologique.

Théâtre de la duchesse du Maine, à Sceaux (1703-1725).

Théâtre de la présidente Le Jay dans son hôtel (hôtel Sourdeac, n“ 8), de la rue Garancière (c’est là que parut pour la première fois Adrienne Lecouvreur).

Théâtre de M. de Montgeron, intendant du Berry.

Théâtres de Société, fondé à l’hôtel de Soyecourt, faubourg Saint-Honoré (Lekain y joua en 1750 dans le Mauvais Riche de Baculard d’Arnaud), — à Lhôtel de Glermont-Tonnerre, au Marais, — à l’hôtel Jaback, rue Saint-Merry (fondé par Lekain).

Société dramatique du château de Morville, 1737- 1741 (au château de Morville, en Normandie, qui appartenait au marquis de Morville — et à Pantin où on avait loué un théâtre).

(i) Dumersan. — Souvenirs dramatiques, publiés dans le Monde Dramatique, n® du 20 mai i84i*

Théâtre des Percherons, où on joua le l®’’ mars 1741 La Petite Maison du président Ilénault (interprétée par M“® de Rochefort, M“®de Luxembourg, du Deffand, M. d’Ussé, M. de Forcalquier, M. de Clermont, M. de Pont de Vesle).

Théâtre du baron de Thiers (fils du financier Crozal) au château de Tugny, près de Rhetel.

Société dramatique de Bagatelle, 1756-1787 (au château de Bagatelle qui appartenait vers le milieu du siècle à M. de Mauconseil).

Société dramatique du prince de Condé (à Chantilly ou à Senlis).

Théâtre de la duchesse de Bourbon (à Chantilly).

Théâtre du maréchal de Richelieu, à l’hôtel des Menus.

Théâtre de l’holel Villeroy (M“® Clairon et Lekain y jouèrent en novembre 1763 devant le roi de Danemark, en 1768 on y représenta V Honnête criminel de Fenouillot de Falbaire, et le 12 mai 1770, la Tour Enchantée, opéra à machines dans lequel la duchesse de Yilleroy avait un rôle).

Théâtre de Voltaire, rue Traversière (et plus tard à Ferney).

Théâtre de Paulmy d’Argenson.

Théâtre du baron d’Esclapon, dans son hôtel du faubourg Saint-Germain (c'^est là que fut donnée, en 1767, une représentation au bénéfice de Molé).

Théâtre du comte de Rohault, à Auleuil.

Théâtre de la duchesse de Mazarin (on y joua, en septembre 1769, La Partie de chasse d'Henri IV).

Théâtre de Dupin, à Chenonceaux.

Théâire de M™° d’Epinay, à la Chevrette (et plus tard de M. de Magnan ville, garde du trésor royal).

Théâtre des demoiselles Verrières, à Auteuil et dans leur hôtel de la Chaussée-d'Antin (on y joua, le 21 mars 1762, Camille et Constance, pièce en deux actes, mêlée d’ariettes, tirée par Golardeau d’un conte de La Fontaine, La Courtisane amoureuse).

Société dramatique de l’Ermitage (château près de Gondé sur TEscaut qui appartenait au duc de Croy), 1766-1772.

Théâtre du baron de la Garde ou Société dramatique de la Cour Neuve.

Théâtre du duc de Noailles.

Théâtre de Popincourt (théâtre de Société, dont il est parlé dans les Mémoires de Dazincourt et où jouèrent les comtes de Sabran.de Loménie, de Choiseul,Gouffier, la marquise de Folleville, etc.).

Théâtre du château de la Dalière (aux Maupeou ; le comte de Semallé, page de Louis XVI, était un des meilleurs acteurs de la troupe).

Théâtres de de Genlis.

Société dramatique de Chantilly, 1777. (On y donna, le 3 juin, pour la réception de Mademoiselle, une Fête villageoise dans un Hameau, par Laujon. Tous les rôles étaient tenus par la société du château).

Société dramatique de Charonne, 1770-1781 (chez Le Camus de Mézières, architecte du Roi. Une partie du répertoire se trouve dans un volume publié en 1781 : Mes délassements ou les Fêtes de Charonne).

Théâtre de M. de Vaudreuil, à son château de Gennes

villiers {Le Mariage de Figaro y fut joué pour la première fois à la fin d’avril 1784).

On ne connaît pas le xviii® siècle si on n’a pas étudié ses théâtres de société, si on affecte de mépriser et d’ignorer, comme futiles et immorales, des œuvres charmantes, un peu libres sans doute, mais qui se sauvent par la verve et par l’esprit.

Ce sera, au besoin, notre excuse pour une étude, trop légère en apparence, très sérieuse au fond, qui risquera de choquer quelques imbéciles, mais qui pourra intéresser, nous nous plaisons à le croire, les lettrés et les curieux, pour qui nous l’avons écrite.

H. d’A. et P. d’E.

Une Parade

LES

AU XVIir SIÈCLE

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