XVIII® SIÈCLE
Le Théâtre de Société au xviii® siècle, et surtout celui qui préférait être amusant plutôt que moral, a fait grand usage des parades. Nous devons donc rappeler, aussi brièvement que possible, ce qu’était, en ce temps-là, la parade, comment elle prit naissance et se développa, par quels fournisseurs de pièces « libres » elle fut illustrée.
Le premier en date est Thomas-Simon Gueullette, né à Paris le 2 juin 1683.
Son père, procureur au Châtelet, le lança dans la magistrature et sa vocation, à laquelle il obéit également, le lança dans les lettres. « On sait, dit son biographe, M. Henri Nicolle, qu’il poursuivit cette double carrière (celle de littérateur et celle de
juge) sans que l’une lit tort à l’autre, sans que jamais, soucieux des devoirs de sa charge, il en négligeât aucun (1). » '
Nous ne raconterons de sa vie que ce qui concerne ses œuvres dramatiques et ses deux théâtres d’Auteuil et de Choisy (2), mais il n’est pas inutile de remarquer que ce spécialiste des spectacles salés (et salés rarement avec du sel attique) fut un très honnête homme et un très brave homme. « Son caractère était doux et gai, sa société plaisait à tous ses amis. Il avait d’ailleurs des qualités excellentes. A la mort de sa femme il fit remettre à ses héritiers tout le bien qu’elle avait laissé, et dont il devait jouir en propriété par le contrat de mariage (3) ».
Outre ses parades qui forment la partie la plus originale de son œuvre, Gueullette composa plusieurs pièces sérieuses, parmi lesquelles sept furent jouées au Théâtre Italien, mais sans qu’il ait jamais exigé de droit d’auteur. Comme ces pièces sont fort peu connues, nous en donnons l’énumération.
La Vie est un songe, tragi-comédie en 5 actes, en
(1) Thomas-Simon Gueulleüe et les parades au XV HT siècle, par Henri Nicolle. Revue de France, 1874*
(2) Il a laissé des romans, des contes orientaux, des traductions, des éditions de Montaigne et de Rabelais, etc.
(3) Le Cabinet des Fées, 1786, t. XXXVII (Notice des Auteurs, par Mayer), p. 129.
prose, jouée le 17 février 1717 (traduction libre d’une pièce de Calderon, la Vida es Siieno).
Adamire ou la Statue de l’Honneur, tragi-comédie en 5 actes, jouée le 12 décembre 1717 (traduction d’une pièce italienne de Gigognini).
Les Comédiens par hasard, comédie en 3 actes en prose, mêlée de scènes italiennes, jouée le 10 mars 1718.
Arlequin Pluton, comédie française, en 3 actes, en prose, mêlée de scènes italiennes avec des divertissements, jouée le 19 février 1719.
Le Trésor supposé, comédie en 3 actes, jouée le 7 février 1720.
L’Amour précepteur, comédie en 3 actes, en prose, avec un divertissement, jouée le 25 juillet 1726.
L’Horoscope accompli, comédie en un acte en prose, avec divertissement, jouée le 6 juillet
Il existe à l’Arsenal (n° 52 bell. 1. anc. catal. des Mss.) un ouvrage manuscrit de Gueullette, en 8 volumes, intitulé Notices sur les œuvres de théâtre et qui contient des renseignements assez curieux sur un grand nombre de pièces à la représentation desquelles l’auteur avait assisté.
Le bibliophile de Soleinne possédait un autre manuscrit acquis, lors de la vente de ses livres, par la Bibliothèque nationale, et qui a pour titre : Parades anciennes rédigées par m. t. s. G. s. D. P. D. R. (M. Thomas Simon Gueullette,
substitut du procureur du Roi) 1740 et 1742 (1).
C’est dans ce recueil, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, que se trouve une très intéressante préface sur l’origine de la parade.
Gueullette faisait venir le mot parade de préparade, préparation au spectacle donné dans l’intérieur, et il la rattachait avec raison au théâtre forain. Ce genre, très ancien, il ne se flattait pas de l’avoir créé, mais de l’avoir introduit, moins grossier et plus littéraire, dans la bonne compagnie.
Que les parades remontassent à Thespis, dont le noble chariot devenait ainsi une voiture de charlatan, que les Romains les eussent connues sous le nom d’atellanes, c’est une thèse difficilement soutenable et dans laquelle l’annotateur de Rabelais et de Montaigne se laisse trop aller à son goût pour l’érudition. Collé, comme nous le verrons tout à l’heure, tombera dans le même travers en se donnant comme ancêtres Aristophane et Plaute.
Joués, si l’on peut employer ce mot, par l’opérateur ou le marchand d’orviétan et son valet, égayés et dramatisés par la verve intarissable des acteurs italiens, ces dialogues populaires devaient former au xviiP siècle, avec Gueullette, Fagan, Moncrif, Fuzelier, Piron, Collé, Tamponnet (2), etc., de véritables comédies.
(1) Bibl. nat. : Mss. n° 9840.
(2) Les frères Parfaict racontent que chaque fois que
Les personnages étaient toujours les mêmes, parce que le public ne se lassait pas de les voir : le maître (Cassandre) et son valet (Gilles), Léandre, Isabelle, etc. (1).
Comme Gueullette, Collé, dans une de ses œuvres posthumes (2), a longuement parlé de la parade et pour mieux se mettre à la hauteur de son sujet, il en a parlé en langage poissard.
Tamponnet, acteur et auteur, jouait à la Foire Saint-Laurent, il recevait vingt sous et la soupe (Mémoires pour servir à r histoire da Théâtre de la Foire,
(1) (( La parade, fort en vogue à cette époque (au xviii® siècle) ne comportait, ainsi que les canevas italiens dont elle procède, qu’un petit nombre de personnages aux types et costumes consacrés ; le vieux Cassandre, sa fille Zirzabelle (Isabelle), le beau Léandre, Arlequin et Gille ou Pierrot y étaient les protagonistes. Ce dernier, le plus populaire de tous, et dont le masque enfariné faisait naguère encore la joie de nos boulevards, se subdivisait en Giille braillard et en Gille niais. Le jargon de Gille niais était de mode chez les gens du monde, comme, de nos jours, l’argot des ateliers et des coulisses. Ce Gille niais, descendant direct du fameux La Palisse, fut, lui-même, père de Jeannot, Iccjuel engendra Jocrisse qui donna le jour à Calino actuellement régnant. » Jules Cousin. — Le Comte de Clermont, sa Cour et ses maîtresses, Paris, Académie des Bibliophiles, 18C7.
(2) Discours approfondi sur l'origine de la parade par C auteur de Razibus, publié, pour la première fois, par Barrière.
« Aristofade zA élé l’inventeur des parades... Chez les Romains Pelote, à ce que m’en a dit z’un régent des Grassins, n’avait été que le singe d’Aristofade, c’est z’à dire qu’il l’avait imité dans ses gaillardises et surtout dans ses jeux de mots latins, ses équivoques et ses gaîtés triviales qui appartiennent de droit à ce gendre...
(( Je ne r’montrai z’a l’origine de la parade, qu’à datter, z’a vue de pays, de 1729 et 1730 (l)etje dirai ce que M. Sallé m’en a dit.
« M. Sallé était séquertaire de M. le comte de Maurepas et, en cette qualité, c’était lui qui composait toutes les parades que voulaient faire MM. les ducs de Vaujour, comte de Gaylus, comte de Pont de Vesle, et autres marquis qui les inventaient sous sa dictée.
« Il me contait comme ça qu’il lui était z’arrivé d’avoir mené plus de vingt fois, en sa vie, entre quatre et cinq heures du soir, MM. le chevalier d’Orléans, grand prieur de France (fils légitimé du Régent), d’Argenson la guerre (le ministre), comtes de Maurepas et Caylus, dans les pièces des foires Saint-Germain et Saint-Laurent. Les gentilshommes étaient déguisés en reguingottes, leux
(2) Les parades de Gueullette sont antérieures, d’une vingtaine d’années, à celles de Sallé. Il est étonnant que Collé n’en fasse pas la remarque. Faut-il voir dans cet oubli un nouvel exemple de jalousie littéraire ?
chapeaux sur la tête ; et là ces beaux masques t’avaient le plaisir de voir incognito pour rien, représenter les parades que jouaient de dessus leurs balcons, en dehors, MM. les danseurs de corde, z’avant qu’ils donnassent leurs véritables représentations, où l’on payait.
« Ces parades, me continuait M. de Sallé, n’étaient z’auteres choses que des scènes détachées de l’ancien Théâtre Italien du bâtard de Ghérardi.
« Mais ces scènes croustilleuses, la magnière dont elles étaient rendues, la franche gaîté qu’ils y mettaient, les ordures gaillardes dont ils savaient les assaisonner, enfin jusqu’à leur prononciation vicieuse et pleine de cuirs, faisaient rire à crever tous ces seigneurs de la cour qui n’étaient pas tout à fait dans fhabitude d’être grossiers, z’et de voir chez le Roi des joyeusetés aussi libres.
« Que c’était de là, me poursuivait M. de Sallé, quêtait née Vorigine des parades de société et qu’il lui était venu dans l’idée de contrefaire ces bouffonneries pour servir de divertissement z’après des soupers d’honnêtes femmes qui aiment ça.
« Qu’ainsi, me finissait M. de Sallé, ce fut de là même qu’il imagina de faire queutes seigneurs les auteurs du Père respecté, de Cassandre aux Indes, de Blanc et Noir, etc.
« Il ne me disait pas tout, le bonhomme : il ne me nommait pas les seigneurs, rapport z’à ce qu’il ne repernait jamais son esprit, quand z’il l’avait
z’une fois donné, mais j’ai su depuis, par M. de Beaumont, notte archevêque de Paris actuel, qui, dans sa jeunesse, z’a toujours été un gaillard comme il l’est encore, que le fameux Remède à la mode, parade imprimée dans le Théâtre des Boulevards, est de M. de Sallé qui en avait fait présent à M. le duc de la Vallière, qui, au jour d’aujor- (iliu3% s’en croit très sincèrement l’auteur, que le Père respecté z’est encore de ce Sallé, quoique M.de Pont de Vesle m’ait dit z’à moi-même et qui plus est à feue Gaussin que s’te parade là z’était de sa façon : ce qu’il ne faut jamais croire, quand d’messieurs seigneurs vous diront de ces bourdes là. Car rapportez -vous -en à moi : quand des La Vallière, des Caylus, des Pont de Vesle se vantent d’avoir /taï, ajoutez-y /Vnï/raVe. C’est plus correct. »
Revenons à Gueullette. L’histoire de ses théâtres va nous indiquer comment il fut amené à composer des parades.
En 1711, un avocat que Gueullette qualifie d’illustre, M® Chevalier, avait eu l’idée, pour habituer son fils à la parole en public, de réunir dans des conférences quelques-uns de ses amis, tous plus ou moins apparentés à des familles de robins et plus ou moins livrés à fétude du droit. Les plus assidus étaient Dumont, qui eut pu mettre au besoin le Code en vaudevilles ; Faroard, descendant de Chapelain et de Desmarets de Saint- Sorlin, et, par atavisme sans doute, auteur déjà très remar-
quable ; Galard, substitut du procureur général à la cour des Aides et qui devait devenir « un des arcs-boutants de la parade » et Fournier, avocat très facétieux, très porté à la littérature légère, comme ils l’étaient assez souvent en ce temps-là.
Après trois heures consacrées à d’austères travaux, à des discussions juridiques ou à des plaidoyers « en l’air », les amis de I\F Chevalier et de son fils délassaient leur esprit par des divertissements de tout genre, depuis les cartes jusqu’à la promenade. Un jour, à la Foire Saint-Laurent, ils assistèrent ensemble à une parade, le Chapeau de Fortunahis, et elle les intéressa tellement qu’ils résolurent de l’exécuter le lendemain, avec les costumes.
Cet essai réussit si bien qu’ils prirent l’habitude de se rendre à la Foire, les jours où il n’y avait pas de conférences, et à rejouer « à l’impromptu» les farces auxquelles ils avaient assisté. D’ailleurs ils ne renoncèrent pas pour cela à un répertoire plus noble. En cette même année 1711, ils représentèrent entre eux le Joueur, de Regnard. Il est inutile d’ajouter que les conférences dévièrent de plus en plus de leur but primitif et que le pauvre Cujas eut grandement à se plaindre de la concurrence de Molière ou de Regnard.
Quelques années avant les tentatives dramatiques de M® Chevalier et de ses amis, Gueullette, vers 1707 ou 1708, donnait déjà des représenta-
tions dans un petit théâtre parfaitement organisé.
(( Nous avions formé, dit-il dans sa préface aux parades, une société fort agréable des gens de notre âge, après avoir fait construire un théâtre très galant, à Auteuil, dans la maison du S** Fanier, maître à danser du Roi, laquelle était contiguë à celle de M. Dumont le père. Nous y avions joué à l’impromptu les plus comiques et les plus brillantes de l’ancien Théâtre Italien. Il n’y en avait que 7 ou 8 étudiées et jouées servilement par rapport aux jeunes demoiselles qui faisaient des rôles de Colombine, de Marinette et d’Isabelle, et à celui de Mezetin représenté par le S‘' Deschamps (1).
« Nous dansions, entre tous les actes, des ballets composés par le S*’ Fanier, dont le fils, un de nos acteurs, et qui est aujourd’hui maître et ordonnateur des ballets du roi de Pologne, exécutait les principales entrées, et nous donnâmes 8 représentations qui durèrent pendant les vacations de cette année.
(( Nos divertissements d’ Auteuil, toujours nouveaux, et variés par les danses et les couplets de chansons composés par MM. Dumont et Descbamps sur tout ce qui se passait à Auteuil et dans les
(i) François-Michel-Clirétien Deschamps, fils d’un gentilhomme de Champagne qui était capitaine de cavalerie, naquit en i688 et mourut en 1747- Commis dans un bureau de finances, il consacrait scs loisirs à écrire des tragédies, dont une, Caton cVUtique, fut jouée avec succès au Théâtre- Français, le 26 janvier 1715.
YÜIages voisins, nous attirèrent, outre nos amis priés, un concours étonnant de spectateurs du premier rang. Comme nous n’ouvrions la scène qu’à 1 1 heures du soir, quantité de seigneurs et de dames partaient en poste de Versailles après le souper du roi pour venir prendre part à nos plaisirs. A l’exemple de ce qui se passe à Venise, nous admettions le masque à nos spectacles, nous donnions le bal ensuite. Cela formait des nuits blanches dont on paraissait fort content et nos amusements produisirent à la Grande, alors la plus fameuse hôtellerie d’Auteuil, plus de 200 pistoles. »
Sur ces entrefaites, les acteurs des deux troupes de société qui avaient fini par se réunir proposèrent à Gueullette de disposer pour eux des canevas, sur lesquels ils pourraient broder des pièces. La plupart de ces pièces — presque toujours des parades — furent jouées avec succès dans la maison de M. Chevalier; et Gueullette doubla souvent certains rôles, mais celui de Gille resta le monopole de Faroard, qui s’y montrait incomparable. (( Pour M. Fournier, il copiait si parfaitement le nommé Quinville, acteur forain (1), que l’on s’y serait mépris. Il accompagnait son jeu d’un comique charmant et naturel, de rodomontades excellentes, et, dans le besoin, il grimaçait si singulièrement qu’il n’était pas possi})le de s’empêcher
(i) Qulnvillc excellait clans les rôles de Cassandrc.
d’éclater de rire lorsqu’il était sur la scène (1). »
Un passage de Gueullette, dans l’opuscule cité plus haut, nous apprend avec quelle rapidité s’improvisaient ces parades. « MM. Dumont, Faroard et Galard, dit-il, étant venus passer quelques jours chez moi à Maisons, près Charenton, en 1714, après une grande partie de ballon qui avait rassemblé devant ma maison tous les bourgeois et paysans du village, M. Faroard, qui était en camisole blanche, annonça, sans m’en rien dire auparavant, un divertissement d’un genre nouveau qu’il assura devoir durer deux bonnes heures et n’en demanda qu’une demie à l’assemblée pour nous y préparer. Je fus surpris de sa témérité. Cependant je me rendis d’assez bonne grâce à sa prière et à celle des bourgeois et habitants du lieu. Nous fabriquâmes sur le champ un canevas que même nous n’écrivîmes pas : une cornette plate de femme qui servit de béguin, un peu de farine et un chapeau de paille fournirent dans le moment le déguisement pour Gilles. Nous nous habillâmes le plus convenablement, c’est-à-dire le plus ridiculement qu’il nous fut possible et un assez grand perron qui était au-devant de ma porte nous ayant servi de salon, nous exécutâmes une parade assez longue avec un applaudissement universel. »
Qu’il jouât chez lui ou chez les Chevaliers,
(i) Préface pour les parades.
Gueiillette avait, dans ses attributions, la composition des canevas et la garde du magasin des accessoires, accessoires réduits au minimum et qui pouvaient presque tenir dans ce qu’on appelait la valise aux déguisements.
A Choisy-Mademoiselle, qui devint plus tard Clioisy-le-Roi, il possédait une maison de campagne, moitié château, moitié guinguette. C’est là qu’il transporta son théâtre. Il y ht représenter, en se réservant un des principaux rôles, car l’auteur dramatique chez lui n’avait d’autre but que fournir des pièces à Facteur, sa première parade, non plus livrée à l’improvisation mais écrite d’un bout à l’autre, L’Æ^ducah'o/i de Gille ou A laver la tête d'un âne on perd sa lessive.
La troupe, dont faisaient toujours partie Dumont fils, Faroard, Galard, etc., s’était augmentée d’un nouvel acteur, M. Pasquereau, caissier du receveur de la ville, d’une rare originalité par le naturel et très habile à se grimer. Malheureusement, ce Pasquereau mourut en 1741, la même année que Galard, et il fallut les remplacer. Un abbé se présenta. « Il fut accepté ; on lui proposa différents rôles mais pas un ne lui convenait. On lui demanda enhn ce qu’il savait : il répondit qu’il savait fort bien souffler. Là-dessus on lui ht cette réponse qui est devenue un proverbe : Monsieur l’Abbé, souffler n’est pas jouer (1) ».
(i) Le Cabinet des Fées, t. XXXVII, p. i32.
Gueulette n’hésita pas à prendre les acteurs qui lui étaient nécessaires dans sa famille et celle de ses amis. Il pensait, et c’est une théorie qui peut très bien se soutenir, que la gaîté, la bonne humeur, rendent les ménages non seulement heureux mais féconds.
« L’esprit toujours riant et joyeux, dit-il, nous ne laissions échapper aucune occasion de nous amuser et de mettre à profit tous nos moments de loisir. Nous avions eu le bonheur de trouver dans nos femmes des caractères liants et sociables, et de leur bien persuader que la gaîté de l’esprit faisait naître celle du corps. De là vient en effet cette vertu prolifique qui se trouve chez MM. Dumont et Faroard, dont le premier, après trente et un ans de mariage, vient de donner un citoyen à l’Etat. Leurs enfants, tous aimables, sont nés dans la joie, mais dans cette joie modérée et tranquille qui fait l’essence et le bonheur de la vie. A mon égard je n’ai pas donné des preuves de ma bravoure aussi vivantes que celles de ces messieurs. 11 faut croire que le champ que je laboure n’a pas reçu d’en haut cette vertu productive (1). »
Dans son théâtre de Choisy,Gucullette ne se bornait pas à jouer ses pièces. Celles de ses amis, et notamment d’un écrivain bien oublié aujourd’hui.
(i) Préface pour les parades.
Le Bran (1) — avaient leur tour, mais les parades lormaient le fond du répertoire.
Plus tard, il s’engoua des Marionnettes et s’amusa à les faire dialoguer. Ces Marionnettes, trop portées à la gaudriole, quoiqu’elles fussent de bois, et trop libres dans leurs propos, scandalisaient le curé de Clioisy, qui considérait leur inspirateur comme un de ses plus mauvais paroissiens.
Or, un jour, pendant une représentation, Gueullette qui se chargeait d’ordinaire, et avec beaucoup de verve, de faire parier Polichinelle, avale sa pratique. La rondelle de fer blanc s’arrête dans le gosier et s’obstine, malgré tous les efforts, à ne vouloir ni monter ni descendre. On va chercher un chirurgien et le porte-lancette, désespérant de son savoir qui était probablement des plus médiocres, va chercher le curé. Celui-ci se hâte, impatient de remettre dans le droit chemin une âme égarée, et il se trouve devant un théâtre, en présence d’un homme très rouge, invraisemblablement rouge, qui essaie d’exprimer ses sentiments chrétiens mais qui ne peut qu’émettre, en les accompagnant d’iiorril^les grimaces, des sons inarticulés compa-
(i) Né en iG8o, fils d’un trésorier de France à la généralité de Paris, a donné quelques opéras, des comédies (parmi lesquelles VEtranger, non représenté), un recueil d’épigrammes, de madrigaux et de chansons, des romans, des fables, etc. Il mourut à Paris, le 28 mars 1743.
rables au gloussement d’une poule en train de pondre. Indigné, conyaincu qu’on ne l’a appelé que pour se moquer de lui, le curé recule, se dirige vers la porte, puis, au moment de sortir, se retourne^ cherchant dans les débris de sa mémoire quelque terrible anathème pour châtier l’impie.
Gueullette va être excommunié, lorsque, heureusement, dans un dernier effort, il achève d’avaler la pratique. Il s’explique, proteste de ses bonnes intentions, et le curé, désarmé, s’en va en le bénissant.
Les petits comédiens de bois ne furent qu’une fantaisie et une exception dans la carrière dramatique du jo^^eux robin. Il composait ses parades pour des acteurs vivants et très vivants.
Cette partie de l’œuAU'e de Gueullette, qui est de beaucoup la plus intéressante, est aussi la plus ignorée. A vrai dire, il ne se souciait pas qu’elle fût trop connue et cette littérature légère lui parut sans doute, dans ses dernières années, indigne non pas de son esprit, mais de sa charge de substitut. Nous pouvons juger de ses scrupules, un peu excessifs, par cette lettre qu’il écrivait à Favart (1) :
(i) Cette lettre a été donnée par M. Henri Nicolle dans son étude sur Gueullette. Il n’en indique pas la date, mais elle fut certainement écrite à l’époque où l’auteur de toutes CCS joyeuses pièces, après avoir lermé son Théâtre de Société, n’était plus et ne voulait plus être que M. le substitut du procureur du roi.
«Je TOUS envoie, Monsieur, ainsi que je vous l’ai promis, le recueil de mes parades (1) que je l)uis bien appeler delicta juventiitis meæ. Comme je ne lésai arrangées qu’en espèce de canevas, je me serais bien gardé de les laisser voir au public. Mais n’ayant pu les refuser à M. de Paulmy (qui même en avait joué avec nous) sous condition qu’elles ne sortiraient point de ses mains, un infidèle copiste, comme vous le savez. Monsieur, en a mésiisé. M. Panier en ayant eu besoin en Saxe pour procurer quelques divertissements dans un genre nouveau au roi de Pologne et à la famille royale, me les demanda, il y a environ dix ans ; je les lui envoyai par la voie de l’ambassadeur, ne crovant pas, en faveur de notre très ancienne amitié, devoir le priver d’une satisfaction qui pouvait lui être utile. Elles lui procurèrent beaucoup de
(i) Ce recueil intitulé Parades de M. Gaeullette et formant un volume in-4° : « d’une grosse écriture de copiste )), appartenait au petit-fds de Favart, chez qui M. Henri Nicolle put, à une epoejue qu’il n’indique pas, mais vers 1860, le consulter. M. Favart, qui avait été peintre, graveur, diplomate, auteur dramatique et surtout collectionneur de livres, mourut en i864. H n’est fait aucune menlion du recueil de parades dans le catalogue de vente de sa bibliothèque. Ajoutons que ce recueil, très incomplet, ne contenait pas Caraf.aca et le Muet aveugle.., qui sont cependant de Gueullette et se trouvent dans le Théâtre des Boulevards.
compliments de toute la cour par la façon dont il lit exécuter et dont il exécuta lui- même les scènes qu’il choisit et qu’il travailla d’après les canevas. Il me tint très religieusement la parole qu’il m’avait donnée de n’en tirer aucune copie, et, au premier voyage qu’il fit en France quelque temps après, il me remit le recueil que je vous envoie.
« Vous pouvez. Monsieur, aujourd’hui en faire tel usage qu’il vous plaira, aux conditions de me remettre mon manuscrit le plus tôt qu’il vous sera possible, de le faire copier chez vous afin qu’il ne soit point égaré.
« Je suis charmé de trouver cette occasion de vous prouver la considération, l’amitié, l’estime avec lesquelles je suis à vous. Monsieur, et à M™® Favart.
(( Votre très humble et très obéissant serviteur,
« Gueullette. »
« J’y joins deux autres parades que vous pouvez garder. Il y en a une troisième à ma campagne, intitulée les Fausses Envies et que je vous ferai copier. »
Gueullette, dont la verve était inépuisable, a composé un assez grand nombre de parades, mais fahsence de renseignements précis ne permet pas d’indiquer bien exactement toutes celles dont il fut l’auteur.
Les manuscrits que nous avons déjà cités (1), et un autre manuscrit, qui contient les scénario de
(i) Bibl. Nat., 9840 et 9341.
Dominique (1), sont très probablement la copie du répertoire qui fut joué sur les théâtres d’Auteuil et de Glioisy.
Le premier de ces manuscrits 9340) a recueilli trente-cinq parades dont voici les titres :
Le Pet à vingt angles. Cracher noir. Le Chapeau de Fortiinatiis. Les Cornets et te Testament de Gilles. La Bouteille au cul. Le Point dlioimeur. Le Petit Jacques. Tu feras le ménage. Le Castel. Les V(deis hors de condition. Ma Conspiration. Le Docteur en teste. Les Lapins. Le Mort sur le banc, ou le comte de Regniaho. Gilles barbier. Les Repas imaginaires. Le Mémoire de dépense. Le Chat. Le Portrait. L’Araignée. Les Braves d’Ostende. Les Métiers. Le Tailleur. La Succession. Le Mariage de Gilles. Le Mcdtre de grammaire. Le Maître à danser. Le Mcdtre de civilité. L’Amant désespéré. Le Repas de noces. La Tarentule. Les Quatre cuillerées de soupe. Le Combat des poltrons. Le Cérémonial pour les coups de bciton. Le Muet aveugle, sourd et manchot.
Dans le manuscrit 9341 les parades qui
(2) Bibl. Nat., no 9328. Ce manuscrit, comme les deux précédents, avait fait partie de la bibliothèque Soleinne. Pierre-François Biancolelli, appelé aussi Dominique, comme son père, était le fils du célèbre Arlequin, de la Comédie Italienne. Né à Paris, en 1681, il mourut le 18 avril 1734. Acteur très estimé, il a fait jouer (surtout au Théâtre Italien) un grand nombre de pièces et laissé des scénario qui avaient beaucoup de vogue.
portent des noms d’auteur sont les suivantes :
Le Doigt mouillé, par M. A. (par le sieur Armand (Huguet) comédien français).
Le Marchand de merde, tiré de Merlin Cocaïe, par Piron.
L’Amant poussif, par Collé.
Parmi les parades ci-dessus énumérées et en y ajoutant celles de la copie envoyée à Favart et celles qu’ont recueillies les trois volumes du Théâtre des Boulevards, on peut attribuer à Gueullette : Caracataca Caracataqiié. Le muet aveugle, sourd et manchot. Léandre fiacre. La Confiance des Cocus. La Chaste Isabelle. Isabelle double. Léandre magicien. Les Deux Doubles ou la Surprise surprenante. La Vache et le Veau. Le Courrier de Milan. La Pomme de Turquie. Le Mauvais Exemple. Léandre ambassadeur. Les Fausses Envies ou VAndoiiille de Transylvanie. Le Calvil rouge et le Bigarreau. Les Cornets et le Testament de Gilles. La Bouteille au cul. Le Point d’honneur. Le Petit Jacques. Tu feras le ménage. Le Cartel. Les Valets hors de condition. La Conspiration. Le Docteur en teste. Les Chasses d’Ostende (1).
Malgré leurs équivoques risquées, leurs gros mots, leur verve un peu épaisse, ces parades de
(i) C’est par erreur que M. Henri Nicolle mentionne comme étant de Gueullette : Le Marchand de Merde (de Piron), Blanc et Noir (de Salle), Le Père aux Indes, intitulé aussi Le Bonhomme Cassandre aux Indes (de Sallé),
Gueiillette sont plus joyeuses que grivoises. Elles rappellent Tabarin, mais un Tabarin plus affiné et qui aurait fréquenté le Théâtre Italien. Elles sont un écho très üdèle et très amusant des bruits de la rue, des discussions tragi-comiques qui troublaient les ménages populaires, de tous ces menus cocuages dont s’égayait tout un quartier. Les mœurs du petit peuple de Paris, des boutiquiers, des artisans et de leurs femmes, accortes commères, bavardes, fortes en gueule et légères au pourciias, y sont fidèlement reproduites par un écrivain d’esprit très satirique et dont la fantaisie savait s’armer d’une observation très aiguë.
Ce qui les distingue plus particulièrement, c’est le jet libre et franc, la note juste, la rapidité de fallure et la vivacité du dialogue.
Tous les personnages ont la parole facile et prompte — on voit bien qu’ils sont de Paris — et le mot leur vient aux lèvres sans efforts, surtout quand ce mot est une injure.
Prenons, comme exemple, dans les Deux Doubles on la Surprise surprenante, le duo non pas d’amour, mais de colère, qu’entonnent Gassandre et sa femme Isabelle, jaloux fim de Léandre et l’autre de Catin, duo qui est naturellement accompagné
Le Remède et la mode (de Salle), JJ Amant cocliemard (de Moncrif). Ah! que voilà qui est beau ! (attribué au duc de La Vallière), Isabelle grosse par vertu (de Fagan).
de gifles et de coups de poing. Ces gifles et ces coups de poing, ceux qui les reçoivent ii en sont que les (( dépositaires ». Le mari frappe Léandre sur la joue de sa femme et la femme corrige Gatin sur la joue de son mari. Ces châtiments par procuration sont moins rares qu’on ne croit :
Cassandre
A Léandre î Tiens, voilà pour toi 1
Isabelle
A Catin ! Tiens, donne-lui ca !
Cassandre
Tiens, mets-ça à ta chapelle I
Isabelle
Tiens, accroche-ça à ton bénitier I
Cassandre
Tiens, envoie-lui ça par la poste.
Isabelle
Tiens, voilà pour en payer le port.
Pour terminer le débat, Isabelle appelle Cassandre : « Vilain chien, gueux de punais, vieux iiacre » et ce brave homme, très vexé (on le serait à moins) répond en la traitant de « vieille fouine » et de <( carogne ».
Une scène d’un autre genre, dans les Chasses d'Osîende, suffira pour donner une idée de la verve gauloise de Gueullette.
Les deux personnages sont le Maître et son valet, Gilles :
Le Maître
Où diantre te fourres-tu donc ?
Gilles
Parbleu, maître, je ne peux pas être partout. J’étais allé à la cave tirer un petit coup de vinaigre avec Jacqueline.
Le Maître
Je crains bien plutôt que tu n’y soies descendu pour boire mon vin.
Gilles
Au contraire, maître, la dernière fois qu’un de vos tonneaux était en vidange et que vous accusiez Jacqueline de l’avoir bu...
Le Maître
Il est vrai que je me suis bien aperçu deux ou trois fois qu’elle avait l’iialeine vineuse...
Gilles
Eh bien î maître, cela a piqué au vif cette pauvre fille ; elle m’a montré le trou par où votre vin avait passé et je travaillais actuellement à le boucher quand vous m’avez appelé.
Le Maître
Le Ciel soit loué ! Il ne s’enfuira donc plus par Là.
Gilles
Oh I maître, je ne vous en réponds pas, mais quand Jacqueline me le montrera, je serai toujours prêt à le boucher.
Vers 1759, Gucullette, absorbé par des travaux
qu’il croyait plus sérieux, renonça pour toujours au théâtre. Il n’était plus jeune (1) et, dans sa vieillesse un peu chagrine, il voyait sans indulgence les efforts et les travaux de ceux qui suivaient ses traces et auxquels il reprochait, on peut le croire, de l’avoir trop bien imité. Il écrivait dans ses Notices : <( Après nous être élevés peut-être par delà Sophocle, Euripide et Aristophane, nous tombons à ce qu’il y a de plus bas, à ce que les bateleurs joueront dans le préau de la foire pour divertir la populace. Ces pièces doivent être obscènes, déguisant mal la plus vile prostitution, en ne mettant aucune sorte de raison dans les incidents ; le ton de la plus mauvaise compagnie en fait ses délices, et la bonne s’étudie à ce jargon. Il court manuscrits de gros recueils de Parades ; on les met en vers et en musique. »
Ces reproches trop sévères surprennent sous la plume de Gueullette.il aurait dû se montrer moins dur et moins injuste pour un genre, créé ou rajeuni par lui, et il n’avait vraiment pas à se plaindre de la mauvaise ou de la bonne compagnie, qui, avec le même empressement, recherchaient ses pièces, et les jouaient ou y assistaient avec le même plaisir.
(i) Il mourut le 22 décembre 1766, à 83 ans.
lî