‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 23 sur 27 · YOUS · texte numérisé non relu

YOUS

Madame Ladoiice

Y me paraît que j’arivons heu à point. Mais la dot?

Suzon

Oh ! aile n’est pas loin.

Madame Engueule, au notaire Non, non. Mais, Mosieur î que ça ne vous empêche pas de trimer. Pour moi, je n’ai jamais tant Yu reculotter, ca m’allume à la fin.

M. le Prude

Commençons. M. Nigaudet, fils de qui?

'Suzou, gaiement

Couchez hardiment : fils de Toupie. V’ià sa mère.

Madame Ladoiice

Parle donc, hay ! Yestale de Vaugirard. T’es pucelle comme ma poche, toi.

Suzou

Qu’est-ce donc que tu dis, hay ! pâture à corbeaux, Rossignol sans plumes, f es Yenue au monde pour le gâter.

Madame Engueule, graYement

Suzon, tairas-tu ta gueule?

3il

Madame T r anche t

Ta mère a raison. Que veux-tu répondre à eune poissarde ?

Madame Ladoiice

C’est tes yeux qui poissent. Hay ! idole à savequier... tenez, ne me faites pas parler, pour votre honneur.

Madame Tranchet

Mais regardez-la donc, c’te Simonne, avec son honneur î Ah ! si y t’en reste. C’est de c’tila à tout un chacun.

Siizon

Vantés. Encore est-il hercé par eune Laronesse.

Madame Ladoiice

Suzon, t’as envie encore que j’te magne.

Siizoïi, se levant

Toi? ne te mêle pas de ça. T’as perdu ta raideur, les jambes en l’air ; y ne te reste pas que la mèche, qu’est ta chienne de langue. Encore est-elle comme une abandonnée dans son vilain carrefour, car si t’as queuques chicots, le nez les sent, mais les yeux n’y ont que faire. Et tu viendras menacer les autres! Jarnichien! faut que j’t’abîme.

(Elles se battent).

Madame Tranchet *

Ah ! j’en serons (Elle s’y joint).

Cadet

Ma mère ! Mettez donc les hola î

Madame Engueule, tirant sa ülle Veux-tu lâcher, chienne.

Madame Tranchet, lui portant un coup de poing Eh I pourquoi voulez-vous qu’à se laisse agonir?

Madame Engueule, lui ripostant Comment I effrontée, tu toucheras sur une femme comme nous !

Lavigueur

Ah ! vous y v’ià. Oh î de l’ardeur.

M. Tranchet

V’ià pourtant... quatre personnes... dans les éprintes. Ma femme, laisse ça... là.

Cadet

Haut, haut, Suzon. Touche sur la mère Ladouce.

M. le Prude, allant se cacher Attendons pour reparaître... Eh I... ma perruque...

Sur ces entrefaites, le faux sergent Racolin vient s’emparer de Nigaudet qu’il affecte de considérer, malgré ses dénégations, comme un déserteur. Il finit par déclarer qu’il lui fera grâce moyennant quarante écus. Nigaudet donne les bijoux. Puis Racolin exige quinze louis pour rompre l’engagement de Cadet. On s’accorde à douze louis et Lavigueur promet de les débourser à condition que Engueule consentira à son mariage avec Suzon. La mère accepte. Enfin le contrat est signé, quoique

Ol O

i\jme Engueule apprenne de Cadet que l’argent avec lequel on a payé Racolin lui a été volé, et la pièce se termine par des couplets que chantent Suzon, Lavigueur et M"’® Tranchet. En guise de morale, M“® Tranchet, dans son couplet final, donne aux époux d’excellents conseils :

Oui, vous v’ià mari-z-et femme,

Eh ! ben c’est charmant !

Mais en varsant votre flamme Allez doucement.

Au méquier, quand on s’dépcchc,

Bentôt on apprend Que, l'jus sorti de la pêche,

G’nia pas d’agrément

Telle est cette pièce où paraissent, comme on vient de le voir, une marchande de la Halle, un commis aux barrières, un savetier, un sergent raccoleur, et qui, avec ses types consacrés, forme un tableau très vivant des mœurs populaires, à Paris sous l’ancien régime.

Quelques mois après la représentation de Madame Engueule y qui fut une des dernières du théâtre de Pantin, le théâtre de la Chaussée-d’Antin s’inaugura, en décembre 1772, par La Partie de chasse d*Henri IV, de Collé. Cette pièce était très souvent donnée sur les scènes de société. Elle avait l’avantage d’être un hommage aux Bourbons, dans la personne du plus populaire d’entre eux, et elle

pouvait appeler sur les théâtres où on la jouait, la hienveil lance de la police. Gomment ne pas se montrer indulgent à l’égard de si fidèles royalistes ?

Avec La Partie de chasse d’Henri ÎV, Tune faisant passer l’autre, on devait jouer Lu Vérité dans le Vin, mais l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, en fut averti et obtint qu’on interdît la représentation de cette pièce, remplacée au dernier moment par une pantomime, Pygmation.

L’archevêque intervint encore en 1776, avec le même zèle et le même succès, grâce à l’appui du Roi.

(( Les aimables libertins de la cour, pour donner plus de piquant à leurs plaisirs, avaient imaginé de faire une souscription entre les mains des plus fameuses courtisanes de Paris pour former un pique-nique délicieux, qui devait être précédé d’un spectacle, suivi d’un feu d’enfer et de tout ce qui peut accompagner une pareille orgie. M. le duc de Chartres et M. le comte d’Artois devaient en être : chaque convive était taxé à cinq louis (1). La comédie devait être prise chez Guimard, où la demoiselle Duthé aurait chanté ; et la [demoiselle Dervieux, surintendante du repas, avait ordonné le festin chez un traiteur sur les boulevards. La partie de plaisir avait d’abord été projetée pour le

(i) On les appela les Chevaliers de Cinq Louis.

carnaval, mais afin de la rendre plus célè]}re et plus singulière, on l’avait remise au premier jeudi de carême. Le jour étant venu, tout était près pour le spectacle qui devait consister en deux pièces connues, La Colonie (1) et Les Sabots, lorsqu’un ordre du Roi est intervenu qui a tout arrêté, même le souper. On ne doute pas que le zèle de M. l’archevêque n’ait pas beaucoup contribué à faire supprimer une fête aussi scandaleuse. L’Altesse Ro3^ale qui devait en être n’a pas permis au lieutenant de police de seconder le zèle du prélat. Il n’a fallu rien moins que l’autorité du Monarque, vengeur des bonnes mœurs et de l’honnêteté publique, qurauraient été à coup sûr étrangement violées dans l’assemblée d’une jeunesse aussi gaie et aussi elfrénée. Le commandant du guet avait reçu ordre de garder les avenues du traiteur et d’empêcher qui que ce soit d’}^ entrer (2). »

Douze mille francs avaient été recueillis : les souscripteurs les envoûtèrent, sans enthousiasme, à l’archevêque.

(1) îl y a deux comédies qui portent ce titre : Une en 3 actes en prose par Saint-Foix, qui fut jouée au Théâtre- Français, le 25 octobre ; l’autre en deux actes, traduite de l’italien et mêlée d’ariettes, parodiées d’après des airs à Saccliini, et qui fut représentée pour la première fois à la Comédie Italienne, le 26 août lyyS. C’est de cette dernière qu’il s’agit.

(2) Mémoires Secrets, 24 février 1776, t. IX, p. 75.

L’année suivante, le 22 septembre, après la répétition (ÏAnnide, le théâtre de la Cliaussée-d’Antin donna à son public ordinaire de filles et de grands seigneurs Berlingne, parodie cVErnelinde (1), par Despréaux, danseur à Y Opéra.

Cette parodie eut un grand succès, chez la Guimard, et elle ne réussit pas moins, à Choisy, quelques jours après, devant la Cour (2), mais lorsqu’au mois d’octobre on la transporta à la Comédie Italienne, les juges du parterre, dont la décision est sans appel, la trouvèrent « basse et plate, sans critique et sans saillies » (3).

En même temps que des pièces fort convenables, Tiircaret, Le Philosophe sans le savoir, La Partie de chasse d’Henri IV, [La Colonie, etc. — destinées sans doute à désarmer la critique, à servir d’enseigne morale à des spectacles très peu moraux, les théâtres de la Guimard jouaient des comédies badines, comme les Proverbes de Carmontelle, et, à huis clos, sans que le public en sût rien, avec les plus grandes précautions, des saynètes qui n’étaient, à vrai dire, que des

(1) Cette parodie venait un peu tard. Ernelinde, tragédie lyrique en 3 actes, par Poinsinet (d’abord intitulée Les Trois Couronnes) avait été jouée pour la première fois à V Opéra, le 24 novembre 1767.

(2) Le Roi en fut si content qu’il donna une pension à l’auteur.

(3) Mémoires Secrets, i5 octobre 1777.

exhibitions et dont l’érotisme était poussé jusqu’aux dernières limites.

Leurs titres peuvent en donner l’idée. On se figure aisément ce que peuvent être des pièces intitulées: Ju/îo/î et Ganijmède,La Vierge de Babylone, Minette et Finette.

Ces saynètes érotiques étaient réunies dans un recueil manuscrit qui avait pour titre : Théatrk d’Amour et qui appartenait, en 1880, à M. Hankey (1).

Pour satisfaire un public toujours plus exigeant, la Guimard avait même songé à rééditer ces Fêtes d’Adam ou du Paradis terrestre exécutées sous la régence à Saint-Cloud [et dans lesquelles des ballets étaient dansés par les principaux sujets, hommes et femmes, du corps de ballet ‘de VOpéra, simplement vêtus d’une feuille de vigne (2). On lui lit comprendre quelle allait un peu loin et qu’elle s’exposait à quelque histoire désagréable.

Dans les derniers mois de l’année 1779, la ballerine, qui n’était plus très jeune, perdit une fille

(1) Ces Demoiselles de l'Opéra (par un vieil abonné), 3887, p. 82. « Nous avons entendu dire qu’un riche bibliophile établi à Paris (M. Ilankey ?) possède un recueil manuscrit de pièces inédites, jouées chez Guimard. » A. Dinaux, Les Sociétés badines, 1867, 1, dqb.

(2) V. Journal de Mathieu Marais, 28 février 1722. Mémoires du chevalier de Ravanne, t. II, p. 109. Les Maîtresses du Régent, par M. de Lescure, 1861, p. 245.

dont elle n’aurait pu très facilement préciser le père, mais qu’elle aimait beaucoup. Cette mort lui inspira des idées de retraite.

Le Temple de Terpsichore fut vendu en 1786 (1), et trois ans plus tard, en 1789, prise d’un goût imprévu pour le mariage, après avoir tout sacrifié à l’amour, Guimard épousa le danseur Despréaux (2).

Dans ses dernières années (elle mourut très âgée, en 1816), elle aimait à se rappeler ses anciens succès et il lui arrivait encore, de temps en temps, de jouer tant bien que mal, devant un public indulgent.

« Je me souviendrai toujours, raconte Dumersan, d’une soirée originale qui eût lieu en 1812 chez Despréaux, homme d’esprit, quoiqu’il eut été danseur, auteur d’un assez joli recueil de chansons, et qui avait épousé la célèbre Guimard...

(( Cette bonne Guimard avait toujours aimé la comédie... Elle avait quatre-vingts ans passés lorsque Despréaux m’engagea pour cette soirée dramatique,

(1) Après avoir appartenu à MM. Ditmer, Perregaux, Laffitte, il fut à peu près complètement démoli en i844* Dix ans après, la maison élevée sur son emplacement était occupée par un banquier et, au rez-de-chaussée, par un pharmacien.

(2) Né en 1748, mort en 1820. Il a composé plusieurs parodies, Berlingue (1773), Momie (1778), Roman (1778), Syncope (1786) et un recueil de vers ; Mes Passe-temps.

où je jouais le rôle d’un cordonnier théâtromane;

Guimard ou Despréaux jouait ma femme.

Despréaux avait composé cette petite pièce pour la Cour où elle avait été jouée une trentaine d’années auparavant dans les petits appartements (1). On joua avec cela une parade et un proverÎ3e. Les acteurs qui jouaient avec moi dans cette soirée formaient une troupe assez distinguée. En voici la nomenclature : Jouy, Alexandre Duval, Picard, Campenon, de l’Académie Française, Tulou, Charles Plantade, Coupign3^ Parmi les spectateurs étaient Régnault de Saint- Jean d’Angel}^ le prince Eugène de Beauiiarnais, et je ne me rappelle plus combien de sommités de l’époque.

« La pièce finit assez singulièrement. Pendant que j’étais en scène, celui qui faisait Pierrot vint me dire tout bas à foreille qu’Arlequin se déshabillait. — Pourquoi ? lui demandais-je. — Par amour-propre, me dit-il. Il trouve que la pièce va mal, et il ne veut pas finir son rôle. — Jugez de mon embarras ! Je ne pus trouver d’autre mo}^en de finir la pièce que d’engager la société à s’aller mettre à table pour souper. Ce dénouement en valait bien un autre, car le souper fut meilleur que la comédie. (2) »

(1) Probablement Berliiigue, jouée à Clioisy.

(2) Souvenirs dramaliqiies , publiés dans le journal (fondé par Gérard de Nerval), Le Monde Dramatique, n° du 27 mai i84i*

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