LÉANDRE, ISABELLE
Isabelle
Eh bien, notre ami, nous avons bien fait notre devoir aujourd’hui...
Léandre
Oui, monsieur l’abbé...
Isabelle
Venez donc, que je vous baise d’avance I (Elle le baise au front). Mais si ce n’est pas vrai t’aussi, je vous punirai de même que je vous caresse, j’en serai fâchée, mais c’est pour votre bien, mon fils.
Léandre
Mais, monsieur l’abbé, queu plaisir trouvez-vous donc zà me fesser régulièrement deux fois par jour !
Isabelle
Z’en bonne foi, croyez-vous, mon cher enfant, que ce soit un plaisir pour moi (Elle le caresse).
Léandre
Eh dame ! monsieur, faut bien que vous y ayez du plaisir ; zencore si vous ne me donniez le fouet qu’avec la main, comme vous avez fait ce matin pendant que j’étais dans mon lit, passe pour ça...
Isabelle
Ohl non, ce n’sera plus t’avec la main. Je m’en suis repenti, j’en ai z’eu des remords {Elle le caresse).
Léandre
Z’en ce cas, ne me l’donnez plus du tout...
Isabelle
Oh I mon petit ami, vous l’aurez si vous le méritez {Elle le caresse). J’en serai t’au désespoir, mais ne voyez-vous pas que je ne vous donne le fouet, mon cœur, que pour vous rendre plus vite propre z’au mariage.
Léandre
Bon ! queu conte !
Isabelle
Ne vous ai-je pas dit cent fois que, quoique vous ayiez 27 ans, madame votre mère veut que vous sachiez queute chose paravant de vous marier zà ma sœur.
Léandre
Ste sœur qu’vous m’avez dit qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau, mon bon ami
Oui z’à elle-même (A part). Hélas ! c’est bien moi-même.
Léandre^ caressant Isabelle.
Oh ! j’aimerai bien vot’ sœur qui vous ressemble, car vous êtes bien comme tout, vous, l’abbé.
Isabelle
Oh ! point du tout.
Léandre
Si fait, si fait dà. Ah ! que n’êtes-vous vof sœur?
Isabelle, affectueusement.
Eh pourquoi ça, mon fils?
Léandre
C’est que je vous aime... oh! c’est que je vous aime... beaucoup, queute sévère que vous soyez...
Isabelle
Ah ! cher enfant, cher enfant (Elle le caresse^ Je vous aime bien tendrement zaussi.
Léandre
Ah ! c’est moi qui vous aime davantage. Je sens bien... Oh ! je sens bien... ce que je sens peut-être.
Isabelle
Ah! mon fils, mon fils, je vous aime mille fois plus que vous ne m’aimez.
Léandre
Monsieur fabbé, que je vous baise encore !
Isabelle, avec des soupirs contraints et reprenant fair sérieux.
En v’ià z’assez, en v’ià z’assez (A part). Contenons-nous, ça irait trop loin (Haut), Allons, Alexis, travaillons sérieusement, ne nous amusons plus ta la bagatelle. Finissons. Voyons votre version. Monsieur ; expliquez- moi ce sixième décalogue de Virgile.
Léandre
Attendez que je vous le tire (Il sort son Virgile de sa poche et lit : Formosiim pastor Corgdon ardébat Alexim.
Isabelle
Faites-moi la consterruction de ca.
Léandre
Pastor Corgdon, le curé de Cordoue.
Isabelle
Fort bien, très bien cela.
Léandre
Ardebat, brûlait vif.
Isabelle
Oh ! mal, fort mal, très mal...
Léandre
Alexim, Alexis, formosum, qui était bien.
Tendez la main... brûlait vif Alexis I
Léandre
Pourquoi me donner une férule ?
Isabelle
Tendez, Monsieur, tendez...
Léandre, reculant sa main.
Eh bien I la v’ià !
Isabelle
Z’allongez, z’allongez-moi ce bras-là. Porrige membriim (Elle donne une férule à Léandre), Apernez. Monsieur, que le curé de Cordoue, Ardebat
Alexim, brûlait d’amour pour Alexis, mais que jamais le curé de Cordoue n’a brûlé vif Alexis.
Léandre, regardant sa main.
Ca me fait mal, dà.
Isabelle
J’en suis fâché, mon fils, voyons si vous aurez mieux réussi dans votre thème.
Léandre
Oh I oui, mon bon ami.
Lisez-moi d’abord le français.
Léandre, lit en écolier.
J’aime le coin de ma rue,
Isabelle
Z’arrêtez, comment z’avez-vous mis ca en latin : J’aime le coin de ma rue,
Léandre
Amo cunniim ruthi mei,
Isabelle
Ciinnum le coin ? J’en suis tau désespoir, mais vous aurez le fouet, mon ami.
Léandre
Hi, hi, hi, hi, mais ciinnum veut dire coin, hi, hi, hi, hi.
Isabelle
Allons, allons, cunnum veut dire le milieu, mon ami, tapernez ça de moi (Elle tire son martinel). Allons, soumettez-vous...
Léandre
Hi, hi, hi, hi, je mettrai zau milieu zune autre fois...
Isabelle
Non, vous aurez le fouet, cunniim coin 1 Vous avez cherché ce mot-là dans votre dictionnaire zà queute article indécent, allons, allons...
Léandre
Hi, hi, hi, hi, je n’ie mettrai plus, hi, hi, hi, hi, je nie mettrai plus.
Isabelle
Allons donc, Monsieur, mettez-vous en disposition de recevoir six coups... point tant d’façon.
Léandre
Hi, hi, hi, hi, je l’mettrai mieux, hi, hi, hi, hi, je l’mettrai mieux.
Isabelle
Non, non, vous en aurez six coups.
Léandre, faisant semblant de se déboutonner.
Hi, hi, hi, que six au moins, rien que six.
Isabelle
Je vous en donnerai douze si vous me faites tattendre.
Heureusement, M*"® Cassandre arrive à temps pour sauver le condamné quelle expulse sur l’heure ; et dès quelle se trouve seule en face d’Isabelle, elle lui jette le mot de monstre,,»
Isabelle
Que voulez-vous dire ?
Madame Cassandre
J’entends par monstre d’être de ces messieurs... là, de ces messieurs...
Moi je suis si peu de ces messieurs qu’c’est tout le contraire.
Madame Cassandre
Eh ! non d’ces messieurs tà voix claire qui chantent à la chapelle du Roi.
Isabelle
J’n’y ai jamais chanté, j’n’entends pas ça.
Madame Cassandre
Eh bien, puisqu’il faut vous le dire, z’il se répand des bruits horribles. On veut que vous soyez tun castrat, oui, zun castrat...
Et comme elle veut « une preuve palpable », elle s’élance sur l’abbé Concombre... pour se la procurer. Mais Isabelle l’a prévenue en se découvrant la poitrine.
Madame Cassandre
Dieu! l’abbé n’est qu’une femme, je sis f...ichue.
Isabelle
Au contraire. Madame, car j’sis Zirzabelle.
Et, comme bien on pense, avec le consentement de M^"^^ Cassandre, le faux abbé Concombre
déniaisera désormais, sans martinet ni férule, son innocent élève, pendant que Gilles deviendra riieureux époux de la marchande de falourdes.
Collé avait donné la primeur de cette scabreuse parade au Théâtre du faubourg Saint-Martin, mais, par un caprice de son humeur fantasque, il n’avait pas voulu suivre le travail des répétitions, ni assister à la première, en raison, prétendait-il, de la santé chancelante de sa mère. Mais cette apparente indifférence ne va pas jusqu’à se désintéresser de l’interprétation de la pièce, ni de l’accueil quelle a reçu. Il en note donc le succès et constate que si les acteurs, la Gaussin en tête, ne savaient pas leur rôle, M. de Danezan avait joué le sien en maître, parce qu’il le possédait parfaitement. Ce M.de Danezan était un ami de la maison, homme du monde et grand amateur de comédie, dont de Genlis vantera plus tard dans ses Mémoires (1) le talent aimable et la rare affabilité.
Le ménage à trois. — Le théâtre du faubourg Saint- Martin et son répertoire. — Le théâtre du faubourg du Roule. — Une ancêtre de Francillon. — Poésie de princesse. — La petite Marquise. — Le théâtre de Bagnolet : le Remède à la mode.
Six mois après, le duc d’Orléans donnait à Bagnolet une seconde représentation dTsabelle pré-
(i) M“® DE Genlis. — Mémoires, 8 v. in-8, 1825, Paris,
cepteiir, et dans une de ces rares périodes d’accalmie que lui consentait sa femme, car la duchesse était de la fête que l’adroit Collé avait, comme il dit, « précédée d’annonces vigoureuses » ; et il remarque que la princesse et ses femmes rirent beaucoup du spectacle ; « mais, ajoute-t-il, elles en auront dit sans doute beaucoup de mal après la représentation, afin de donner au moins quelque porte de derrière à la décence ».
Il faut dire qu’à cette époque la duchesse avait reçu ce qu’on appelle communément un « sérieux avis au lecteur ». Elle avait été atteinte de la petite vérole et en avait miraculeusement réchappé. Le mal avait trouvé un terrain des mieux préparés dans cette constitution déjà minée par les veillées et par les fatigues de toute nature, altérée par l’abus des ragoûts épicés et des liqueurs alcooliques, «gâtée» enfin, prétend d’Argcnson, par les... avaries notoires de ses amants, le marquis des Issarts, entr’autres. Le médecin Petit la sauva par l’application de larges vésicatoires aux pieds. Pendant le cours de sa maladie, elle demandait humblement pardon à son mari de ses fautes passées, le remerciait avec effusion de l’intérêt qu’il prenait à sa santé et des soins qu’il lui prodiguait. Et, cependant, se tenait assidu à son chevet, son dernier amant, le chevalier de Polignac — éternelle comédie du trio classique du mari, de la femme et de... l’autre, souvent le moins heureux des trois.
Quelques lignes de Collé, datées du 4 janvier 1754, nous apprennent que le duc d’Orléans avait encore un théâtre dans sa petite maison de la rue Cadet puisque, sur cette scène, ses acteurs ordinaires firent « une répétition en habits du Rossignol que nous devons jouer pour la première fois avec Tra~ giflasque devant M*'® de Charolais (une Bourbon- Condé), lorsque le nouveau théâtre (celui du faubourg Saint-Martin) sera achevé ».
Quelle était cette salle de spectacle ? Nous l’ignorons. L’organisateur des fêtes dramatiques du prince, qui en décrit si complaisamment le cadre, ne nous donne aucun renseignement sur celui-ci. Aussi serions-nous tenté de croire qu’il était surtout réservé aux répétitions de pièces qu’attendaient des salles plus vastes ou des scènes mieux agencées. Toutefois il est certain qu’on ne s’y... ennuyait pas. Car, à l’issue du 4 janvier, la troupe s’y partageait un souper des plus fins, où Collé chantait, au dessert, un canon se terminant sur ce vœu qui souhaite à l’amphytrion d’accomplir le plus glorieux des travaux d’Hercule :
Qu’avec des des qui sont sans prix (i),
En jouant au jeu de Cypris,
Il fasse (trois fois) au moins dix.
Le programme du spectacle ressortissait encore complètement au domaine de Collé. Le Rossignol
(i) Collé. — Journal, t. I, p. dqo.
était une adaptation du conte de Boccace, rimé par Lafontaine et dont la paternité fut longtemps contestée à l’immortel fabuliste. Collé en avait conservé la scène capitale, c’est-à-dire la surprise in naturalibus du couple amoureux par le prétendu que le père voulait imposer à sa fille ; seulement, pour atténuer ce que la situation avait de risqué, l’auteur avoue, avec une ingénuité qui n’est pas dépourvue de malice, que ses deux amants sont légitimement « mariés » à cette heure psychologique : « mais, ajoute-t-il, on ne peut guère jouer la pièce qu’en société ».
Quant à l’autre, T ragi fiasque, en vers et trois scènes, c’était « le résultat » d’une gageure qu’avait proposée et gagnée le poète, en pariant cent louis qu’il ferait en un mois une tragi-comédie sur le même sujet traité par M""® du Boccage, mais moins exécrable que l’œuvre de cette dame.
Le Théâtre du faubourg Saint-Martin vit-il l’exécution de ce programme? Notre mémorialiste n’en reparle plus ; mais, fournisseur fécond et fidèle de Son Altesse, il lui prépara, pour la même scène et la même année, une autre adaptation d’un conte de La Fontaine, Nicaise, comédie en deux actes, qui fut accompagnée d’une parade toujours de Collé, Léandre étalon. Le bon courtisan taisait évoluer sa comédie, dont le duc d’Orléans tenait le principal rôle, aux environs de Saint-Cloud, en
raison du voisinage du château. La distribution était ainsi composée (1) :
Bartholin . M. le Duc d’Orléans.
Sa femme . Gaussin.
Jérôme . Fovel.
Nicaise . M. Danezan.
( MM. de Moniauban, le
Quatre garçons de la Noce. . / Vicomte de la Tour du
f Pin, Saint Martin et moi.
Ce fut lui, d’ailleurs, Collé, qui débita le « compliment » de Nicaise, pièce à traits hardis et peintures un peu vives », autre histoire de cocquehin, un Fortunio rustique, si timide qu’il en laisse passer l’heure du berger et qu’il se voit préférer un amant d’âge plus mûr, mais de stratégie moins indécise.
Dans cette comédie (le compliment en convient) « les dames ne sont pas épargnées » ; ce quelles (( pardonneront à l’auteur dès qu’elles sauront (( qu’il est muet », l’inquisiteur d’Espagne « l’ayant fait brûler pour son bien, au mois d’août 1750, par un temps fort chaud ». Ce boniment forain était du pur galimatias, un de ces amphigouris chers à Collé qui se vantait d’avoir inventé le mot et le genre. En réalité — et le journal est là pour le dire — notre auteur est enchanté de sa pièce : il la trouve
(i) Collé. — Journal, t. I, p. 4i3.
bien composée, dans un style naturel, « qui|en adoucit le fonds » ; et il conclut que « ses expressions sont aussi réservées et décentes que le sujet l’est peu. » Cette explosion de vanité s’autorise de l’approbation du public qui estima suffisante la moralité de la fable comique et s’accorda même à reconnaître que le Rossignol « pouvait être joué devant des femmes. » Collé est plus particulièrement satisfait de l’interprétation : « à l’exception de M. le duc d’Orléans qui ne savait pas son rôle, écrit-il, la pièce a été bien exécutée ; M”® Gaussin a surtout joué divinement ». L’insuffisance du premier sujet avait été le point noir de cette belle soirée, d’autant que l’auteur avait rimé ces couplets égrillards pour le prince qui dut sans doute les chanter fort mal ou ne pas les chanter du tout (1).
Pour faire un bouquet à Climène,
J’attends que le printemps ramène Les dons que Flore réservait,
Car présenter unejacinthe,
Le cul trempé dans un navet,
C’est la nature trop contrainte.
Je choisis d’abord une rose •
Mais vive, mais à peine éclose,
Jasmin, œillet et romarin.
Qu’avec adresse je compassé,
(i) Collé. Journal, t. I, p. 4i5.
Acteurs de Parades
Mais c’est surtout le maître brin Que je sais placer avec grâce,
Une note de Collé explique ainsi le sens, autrement inintelligible, du cinquième vers du premier couplet. (( C’est la mode, depuis un an ou environ de creuser un navet, d’y mettre un oignon de jacinthe avec de l’eau ; la jacinthe pousse des fleurs et le navet des feuilles en dehors.
Collé attribuait encore une « grande partie des scènes de Nicaise » à la mise en scène dont avait bénéficié la pièce : « moyennant la décoration, disait-il, le spectateur suit des yeux le sujet et ne le perd pas un moment de vue ». Il était moins satisfait de son Léandre étalon (1) : « les cinq premières scènes ne sont que des dialogues et par conséquent la pièce n’est pas suffisamment actionnée ». Collé a raison ; sa parade est d’ailleurs dépourvue d’esprit et de gaîté : elle est franchement mauvaise, vice rédhibitoire dans un genre qui demande, pour être supportable, beaucoup d’entrain et de légèreté.
Le duc d’Orléans était toujours hanté de la manie du bâtiment ; et, comme bien on pense, le devis de chacune de ses constructions nouvelles comportait l’établissement d’une salle de spectacle. C’est ainsi qu’il dota, en 1755, d’un théâtre excep-
(i) Parades inédites de Collé, Hambourg et Paris, i8G4, pp. 53 et suiv.
tionnellement remarquable, sa petite maison du faubourg du Roule, que la fantaisie de son fils allait bientôt métamorphoser en cette somptueuse Folie de Chartres, dont notre parc Monceaux, même avec tous ses enchantements, n’offre qu’une image imparfaite et amoindrie. Collé, scrupuleux historien d’une époque qui ne lui laissa pas moins de gloire que de regrets, célèbre, sur le mode pompeux, l’inauguration de la nouvelle salle :
« Le 7 février 1755 (1), on fit l’ouverture du théâtre de M. le duc d’Orléans, au faubourg du Roule. Cette nouvelle salle, qui a été construite et peinte sous les ordres et sur les dessins de M. Pierre, est une espèce de ruine d’un amphithéâtre des, Romains. Les connaisseurs l’ont trouvée trop noble et taillée trop dans le grand pour les pièces que l’on y doit représenter ; mais Pierre répond à ce reproche qu’il a fait cette salle pour le maître et non pour les comédies qu’on y doit jouer. Je ne vois point au reste ce que la noblesse de la salle peut gâter aux farces même qu’on y donnera ; mais il faut trouver et redire à tout ; voilà l’esprit de ce siècle et de tous les siècles... » et, ne craignons pas de le dire, l’esprit de Collé...
Le maître, lui, risquait fort de ne pas voir la fin des constructions qu’il avait entreprises, ni le commencement de celles qu’il projetait. Gros et
(i) Collé. — Journal, t. 11, p. 2.
replet, adonné aux plaisirs de la table, craignant la marche et se refusant aux exercices que l’hygiène bien comprise exige des tempéraments pléthoriques, le duc d’Orléans était rongé de rhumatismes et de goutte. Il Amenait de recevoir cependant, comme sa femme l’année précédente, un avertissement des plus salutaires. Une congestion cérébrale paraissant imminente, les médecins l’avaient copieusement saigné; et la Faculté, assemblée en corps, l’avait menacé d’un dénouement prochain et fatal, s’il n’observait pas un régime séA^ère, et surtout s’il ne se donnait pas plus de mouA^ement. Vraisemblablement, la surveillance inquiète de son théâtre ambulatoire ne suffisait plus à la conservation de sa santé.
De son côté, la duchesse d’Orléans courait à grands pas à sa perte. Elle avait repris, aA^ec plus d’emportement que jamais, son train de vie ordinaire. Déjà, dans la distribution de ses faciles faveurs, elle apportait cette indifférence des distinctions sociales proclamée plus tard par son indigne fils, et s’en allait, Messaline au petit pied, solliciter effrontément par la Aulle toutes les coiiA^oitises, s’il faut en croire cette anecdote de Du Gas de Bois Saint-Just (1).
« H""® la duchesse d’Orléans oubliait quelquefois
(i) Du Gas de Bois Saint-Just, Paris, Versailles et les provinces, t. I, p. 210.
sa dignité jusqu’à vouloir être prise pour une fille publique. C’est dans ce dessein que, s’étant placée un jour au spectacle dans un coin des quatrièmes loges, appelées communément le Paradis, elle y fut accostée par un jeune homme qui ne cherchait que des conquêtes faciles et qui, la trouvant à son gré, après plusieurs propos tels qu’on en tient dans ce cas-là, lui dit qu’il se proposait d’aller souper chez elle.
((La princesse accepte, prend son bras, et ils descendent ensemble. A peine sont-ils au bas de l’escalier qu’on crie :
(( — La voiture de S. A. M*"® la duchesse d’Orléans.
(( En même temps, deux écuyers se présentent respectueusement pour offrir la main à la personne que le jeune homme accompagnait. Il s’aperçoit aussitôt de son erreur et veut s’enfuir. La princesse l’arrêtant : — Monsieur, lui dit-elle, vous m’avez promis de venir souper chez moi. Est-ce que vous ne voulez plus tenir votre parole ?
(( — Madame, c’était au Paradis où tout le monde est égal, mais ici-bas ce n’est plus la même chose.
(( Et, après un profond salut, il se perdit dans la foule. ))
Le cynisme de la princesse devait survivre à sa mort même : il s’augmentait de toute la haine que cette femme avait vouée à son mari, depuis le jour
où elle lui avait réclamé, dans les termes les plus extravagants, ses lettres d’amour, celles de la première heure. A la dernière, alors que l’agonie la saisissait, elle eut encore la force de jeter un suprême outrage à la face de riiomme quelle exécrait. Collé, qui la connaissait bien et qui s’est rencontré avec d’Argenson dans la détermination exacte, quoique poussée au noir, de cette psychologie féminine, met à nu toute la perversité du personnage :
« On m’a donné (1) ces jours-ci les couplets faits par feue M”'® la duchesse d’Orléans et qu’avant de mourir elle remit dans un portefeuille fermé à la marquise de Polignac. On jugera par ces horreurs du caractère de cette princesse qui, d’ailleurs, est morte en riant et avec la plus grande intrépidité.
(( Cette princesse ne manquait point d’esprit, mais elle était sans âme et sans aucune espèce de sensibilité. Elle n’en avait pas même pour son amant. Les chansons quelle a laissées sont faites sur ses meilleurs amis ou du moins sur ceux avec lesquels elle vivait dans la plus grande intimité. Il n’y a donc dans tout cela que de la malignité, de la noirceur et de la dépravation de cœur sans esprit et sans grâce. Si ce n’était pas une princesse du sang et à l’article de la mort, qui eût fait ces dé-
(i) Collé. — Journal, t. II, pp. n6 et iqS.
testables couplets, on n’y aurait fait aucune attention. »
Notre mémorialiste n’ose pas dire toute la vérité. Ces couplets étaient dirigés contre le duc d’Orléans ; et ce n’était que par ricochet, qu’ils atteignaient les amis de la princesse. Le Chansonnier de Maurepas (1) les publie sous le titre de Testament ; et certainement les fournisseurs ordinaires de ce Sottisier n’eurent pas grand’peine aies composer : ils se contentèrent de transcrire cette manière de pamphlet que quelques extraits suffiront à faire connaître ;
Mon gros mari, tout consolé,
Par ma mort se croira vengé Des cornes qu’à sa tête Ont placé mes conquêtes.
Vous le verrez chez sa p...
Bien renfermé soir et matin.
Négligeant la décence ;
11 est du sang de France.
Polignac, mon très sot amant.
Me vit mourir indécemment.
Hélas ! c’est une bête Qui sert au tète à tête,
(i) Recueil Clairembaiilt Maurepas (édition Raunié),
Paris, 1884. t. Yll, p. 384.
Monseigneur, votre Mesnildot Sera toujours votre m...
Sa femme fut ma m...
Faites beaucoup pour elle.
Adieu, messieurs les ennuyeux.
Vous me fûtes bien odieux,
Allez vous faire faire... eli bien !
Comme faisait ma mère.
Vous m’entendez bien.
L’amie du prince, que la mourante gratifiait du vocable familier à Vert- Vert impénitent, était une demoiselle Le Marquis, danseuse de V Opéra, célèbre depuis longtemps déjà dans les fastes de la galanterie parisienne. Les rapports, toujours si documentés et si pittoresques, de finspecteur de police Meusnier ont consacré à cette aimable personne une biographie des plus instructives dont le duc d’Orléans ne devait ignorer aucun détail ; mais, nous le savons du reste, le bon prince était sans préjugés ; il n’avait pas le mauvais goût de demander compte de leur passé aux femmes qu’il honorait de sa protection. Aussi eut-il garde de s’offusquer d’une liaison antérieure de Le Marquis avec M. de Villeroyq liaison très tourmentée et presque scandaleuse, qu’avait en quelque sorte sanctionnée la naissance de plusieurs enfants.
La Le Marquis, à l’époque où le duc d’Orléans l’élevait au rang de sultane favorite, c’est-à-dire un an
avant la mort de sa femme, n’avait certes plus cette fraîcheur de jeunesse, ni cet éclat de beauté qui la rendaient jadis si désirable ; mais elle avait acquis, dans son constant contact avec les classes les plus polies de la société, ce vernis d’élégance enjouée et quasi spirituelle, dont étaient volontiers coutumières « les filles du monde » du xviii® siècle, et dont les grandes « demi -mondaines » du xx® n’ont guère conservé les traditions. Mûrie par l’expérience et douée du sens de l’observation, la « fille d’Opéra » avait su comprendre le prince du sang, flatter ses goûts et souscrire à ses faiblesses. Déjà, son éducation professionnelle l’y prédisposait ; puis elle aimait réellement le cabotinage aristocratique qui lui rappelait sans doute... l’autre, celui de ses débuts, l’âpre souci du lendemain dans la noire misère de l’heure présente.
Au reste, le moment était propice. Depuis quatre
ans les divers théâtres de Son Altesse Rovale fai-
saient relâche. La santé chancelante de Monseigneur, son départ pour la guerre, et plus encore l’embarras de ses finances avaient quelque peu contrarié les velléités artistiques de l’auguste imprésario. Mais le ciel s’était rasséréné, la goutte avait disparu : et, suprême faveur de la fortune I — le duc d’Orléans avait pu s’écrier, à l’exemple d’un illustre ami de son féal Collé :
Ci gît ma femme ! Ah ! qu’elle est bien
Pour son repos et pour le mien.
Aussi ce brave homme de mari ne voulut-il pas attendre que sa première année de deuil fût révolue pour célébrer sa délivrance par la reprise solennelle de son répertoire favori. Et, comme pour en mieux consacrer la date inoubliable, il lit, construire une nouvelle salle de spectacle qui fut inaugurée dans les derniers jours de 1759. Ce fut Bagnolet, la résidence préférée du prince, qui fixa désormais, et pour plusieurs années, les pénates errantes de cette Thalie court-vêtue.
Le Marquis était tout naturellement désignée pour être la souveraine de ce petit royaume comique. Elle en sut tenir agréablement le sceptre, avec autant d’adresse et de bonne grâce quelle faisait les honneurs de la maison aux amis du prince. Collé, qui ne brille pas d’ordinaire par l’indulgence, écrivait de la Le Marquis (1) : « Elle est franche, serviable, la meilleure enfant du monde, du moins à ce qu’il m’a toujours paru. Elle a beaucoup d’esprit naturel, du goût, un tact délicat. Elle s’est toujours très bien conduite, depuis neuf ans qu’elle est la maîtresse de Monseigneur. » Si, dans ses rapports quotidiens, l’inspecteur de police Marais lui reproche « une hauteur insupportable (2) » vis-à-vis de la séduisante Camille Vézian
(i) Collé. — t. III, p. 213.
(3) Journal des inspecteurs de M. de Sartine, Bruxelles, i863, in-i2, pp. 20, 160, 25o.
qui fréquentait assidûment à Bagnolet et qui dut « s’en retirer peu à peu », c’est que la Le Marquis avait flairé une redoutable rivale en cette gracieuse personne, « bien faite, pleine d’art et de coquetterie dans sa parure et d’une politesse infinie». Autrement la reine de Bagnolet était accueillante pour tous ; et sa petite cour put jouir, certain jour, de ce singulier spectacle — spectacle vécu celui-là — de la Montalet, nouvelle maîtresse de Villeroy, tenant compagnie à Le Marquis, l’ancienne amie de ce bourreau des cœurs. Mais la société de Bagnolet n’en aimait pas moins la dame de la maison, qu’elle appelait familièrement marqaisCy nom que nous lui donnerons désormais, et qui était peut-être bien une épigramme à l’adresse de l’autre, la Grande marquise... de Versailles.
La campagne théâtrale de 1759-1760 ne laissa pas que d’être brillante. Le duc d’Orléans en avait très sérieusement élaboré le plan avec Collé qu’il convoquait fort souvent à Bagnolet, en compagnie du « petit Laujon », un nouvel auteur patroné par le comte de Clermont, et sur lequel cette bonne pièce de Collé nous donnera bientôt les plus charitables appréciations. Marquise assistait, bien entendu, aux séances du Comité et se chargeait volontiers d’en exécuter les décisions. La troupe s’était renforcée de M. de Barbantane, du marquis de Villeroy, « acteurs exécrables », au dire de Collé ; les autres recrues, le vicomte de Polignac, Laujon,
Drouin et Marquise, étaient passables ; le duc d’Orléans parfait.
Collé n’était plus le seul fournisseur attitré du prince. Laujon était admis à l’honneur d’écrire les couplets, les annonces, les prologues ; mais, malheureusement, il fallait subir les « drogues » d’un gentilhomme de lettres, le vicomte de Polignac, qu’on « applaudissait à tout rompre » et qu’on « redemandait à grands cris » parce qu’il était « plein d’honneur et fort galant homme ».
Quant au programme, il restait invariablement le même, celui que nous connaissons déjà, composé de comédies anciennes ou modernes, mais toujours suivies de ces parades fortement épicées où le maître de la maison tenait si volontiers sa partie.
L’une d’elles, le Remède à la mode (1), œuvre de Collé qui fut imprimée, par la suite, dans le Théâtre des Boulevards, retiendra notre attention, non que cette farce licencieuse fasse grand honneur à son auteur ; elle est par trop grossière ; mais elle nous permet de bien connaître les procédés du paradiste.
Le Remède à la mode est en elïet l’éternel scénario de la vieille comédie italienne, repris par le Théâtre forain, scénario dans lequel Cassandre, père ou tuteur d’Isabelle, la défend contre les entreprises amoureuses de Léandre, le bien-aimé, secondé tantôt par Arlequin, tantôt par Gilles.
(i) Théâtre des Boulevards.
Dans l’espèce, Cassandre (l’ancien Arnolplie de Molière et le futur Bartholo de Beaumarchais) prétend épouser sa pupille Isabelle, malgré que Gilles son compère et ami s’efforce de lui démontrer l’absurdité d’un tel projet. A vrai dire, Gilles penche secrètement pour son « fîllot » Léandre. Celui-ci, précurseur d’Almaviva, imagine, pour entrer dans la place, de s’y présenter, comme marchand d’animaux extraordinaires, accompagné de son valet Arlequin, déguisé en monstre, protecteur de la virginité des filles, qu’il vendra, en cette qualité, à Cassandre. Par malheur, la ruse est éventée ; la peau d’Arlequin reste entre les mains du tuteur qui fouaille d’importance le maître fourbe. Mais Arlequin a l’esprit inventif ; grâce à un nouveau stratagème où féchelle classique, favorable aux amants, joue le principal rôle, il compte enlever Isabelle ; mais c’est Cassandre, travesti en femme, qu’il reçoit dans ses bras. Nouvel échange de gifles et de coups de pied. Enfin, la troisième tentative aura plein succès. Comme hier encore les ingénues de Molière, et comme demain Rosine, Isabelle jouant à la malade, survient Léandre en apothicaire. Mais laissons la parole aux personnages de Collé.