‹ Les théâtres libertins au 18ıe siıeclèChapitre 6 sur 27 · JEUX DE PRINCES · texte numérisé non relu

JEUX DE PRINCES

Le duc d’Orléans

Père et fils. — Un Protecteur des lettres. — Influence du conjugallsme sur l’amour des Théâtres. — Au Pied du lit et au Dois de Boulogne. — Un grand Seigneur imprésario, — L’Armoire de Villers-Cotterets. — Petits Couplets et Grandes Colères.

Après le maître, ses sujets ; après le Roi de France, ses grands dignitaires ; après le chei' de la maison de Bourbon, ses parents. Et le premier de tous, le duc d’Orléans, petit-fils du Régent et père du futur Philippe Egalité, qui eût été digne, dans les temps antiques, de diriger la marche incertaine du chariot de Tliespis.

Ce prince était un passionné du théâtre et du théâtre nomade. Il promenait sa douce manie du Palais-Royal à Saint-Cloud, de Bagnolet à Villers- Cotterets, du faubourg Saint- Martin à la rue Ca-

det et (le la rue Cadet au faubourg du Roule. Dans ediacune de ces résidences — petite maison ou palais princier — il avait fait construire une salle de spectacle, ou convertir un salon en théâtre à l’aide d’aménagements appropriés. Et là, directeur d’une troupe d’acteurs, occasionnels ou professionnels, dont il était, par intermittences, le camarade toujours applaudi, il donnait, devant un public d’élite, des représentations de l’ordre le plus varié.

Il empruntait volontiers aux Français leur riche répertoire ; il en jouait les comédies classiques anciennes ou nouvelles, et quelquefois les tragédies. Plus rarement encore il ollrait à ses invités le régal de l’opéra comi(|ue. Mais, par exemple, ce (|u’il leur prodiguait, c’étaient les primeurs de la Comédie Italienne ou du Théâtre forain, et surtout des parades que de bons faiseurs confectionnaient à son intention, parades tabarinesques, assaisonnées du sel le plus gros et du poivre le plus brûlant, qui semblaient au maître le dernier mot de l’Art dramatique.

On s’explicj[uerait diflicilement cette perversion du goût, si l’on ne connaissait le caractère, les habitudes et les entours de ce prince, qui n’était alors (]ue duc de Chartres et à qui nous conserverons provisoirement ce titre pour le distinguer de son père, le duc d’Orléans. Celui-ci, fils du Régent, fut peut-être, par un de ces contrastes (Tu’appellent souvent les lois de l’hérédité, l’homme le plus dé-

vot, le plus chaste et le plus timoré de son siècle. Il avait l’humeur chagrine et le cerveau faible. !1 avait en horreur les plaisir profanes, fuyait les conseils du Roi où sa place était cependant marquée et s’enfermait avec délices dans l’Abbaye de Sainte-Geneviève, au milieu des moines qui faisaient son unique compagnie.

Sans ressembler précisément à son aïeul, le duc de Chartres avait un tempérament absolument opposé à celui de son père. C’était, dans sa prime jeunesse, au dire de ses biographes, un bon gros garçon, qui avait la tournure, les traits et jusqu’au « teint » de sa mère, « allemand comme elle jusqu’au bout des ongles », médiocre appréciateur des grâces et des finesses de l’esprit, mais « bon, juste et droit, homme de parole et de sens » (1). Il aimait les joyeuses et bruyantes sociétés, n’était pas très délicat sur le choix de ses plaisirs, ni de ses affections, dépensait sans compter, jouait avec frénésie, mais était aussi charitable que généreux.

Son mariage avec Louise-Henriette de Bourbon- Conti, princesse du sang, devait singulièrement influer sur la direction de sa vie. Les Mémoires du marquis d’Argenson qui fut, comme le Comte, son frère, chancelier de la maison d’Orléans, sont forts instructifs à cet égard, et leur témoignage fait autorité.

(i) Marquis D’Argenson. — Journal et Mémoires (édition Rathery^ 9 vol. in-8, Paris, iSSq, t. II, p. 386.

Déjà, le prieur de Sainte-Geneviève (on appelait ainsi le duc d’Orléans) avait assez mal accueilli les pourparlers préliminaires du futur mariage. La première fois qu’il en avait été question devant lui, il n’avait pu s’empêcher de s’écrier : « Il y a dans cette race des Conti bosse et folie : la jeune princesse pourrait bien s’en ressentir. Quant à Madame sa mère, elle va partout, ainsi que ses sœurs, le c... levé avec son Monsieur d’Aiguillon. Il faudra vivre sous la tutelle d’une telle belle-mère ou s’y brouiller ».

Cependant, cette prescience des conséquences prochaines d’un atavisme fâcheux ne fit pas obstacle au mariage projeté. Les deux époux furent tout d’al)ord fort épris l’un de l’autre. La belle et Iringante duchesse s’alficbait avec son mari, dans tous les coins du Palais-Royal, à la façon de « Madame sa mère avec son Monsieur d’Aiguillon ». Chain fort cite un exemple topique de ce... sansgène princier. Le jeune couple était allé rendre visite à sa grand’mère, la duchesse douairière d’Orléans, bâtarde légitimée de Louis XIV. La vieille dame était souffrante et couchée. Elle s’assoupit dans le cours de la conversation ; et, vraisemblablement, pour ne pas laisser languir celle-ci, nos jeunes mariés ne trouvèrent pas de plus sûr mo^œn que de s’égayer « sur le pied du lit de la malade ». Leurs joyeux propos furent tellement vifs que la douairière s’en réveilla. « Ab ! lit-elle à sa petite bru, il vous était ré-

serve, Madame, de faire rougir (iu mariage ».

Le duc -et la duchesse de Chartres n’en usaient pas plus discrètement avec les plaisirs de toute sorte qui constituaient alors runique occupation des j)riiices du sang et des plus grands seigneurs de la cour. C’était chaque jour des fêtes nouvelles, entraînant de formidables dépenses. A Paris, dans les salons du Palais-Royal, le biribi, le pharaon, trcnte-et-quarante ruinaient les joueurs assez imprudents pour affronter ces nobles tripots. Au chà" teaude Saint-Cloud, se pressaient, impatients d’assister aux spectacles et aux bals, une foule de courtisans dont ces frais de représentation achevaient d’épuiser les ressources. Le duc et la duchesse étaient les premiers à donner l’exemple de cette dissipation néfaste, avec une fougue et une incons“ cience qui devaient porter un coup funeste à leur l)onheur conjugal.

En eiïét, cinq ans ne s’étaient pas écoulés que le ménage était en pleine dissolution. Les deux époux se rencontraient seulement à l’heure des repas ; et, suivant le témoignage d’un contemporain, chacun d’eux « faisait lit à part ». Le mari avait dans les faubourgs une petite maison, où « il voyait des filles avec précaution », dit notre historien (1), qui ajoute, par manière de conclusion : « Ces divorces,

(i) Marquis D’Argenson. — Journal et Mémoires, t, V, p. 279, 44i.

très communs aujourd’hui, sont le fait des femmes qui, avec un peu d’attention, conserveraient l’amant dans le mari ».

Il est vrai que la duchesse de Chartres avait devancé depuis longtemps le sien dans la voie de l’infidélité. Elle avait alors pour amant le comte de Drummond-Melfort et ne s’en cachait guère, comme l’écrit d’Argenson :

« La duchesse de Chartres (1), voulant faire ses adieux au petit Melfort, son amant, qui était déjà censé parti pour son régiment, lui a donné rendezvous au bois de Boulogne, d’où elle a renvoyé son carrosse, ses pages, A’alets de pied et femmes. Quand on a vu ce retour de suite à Saint-Cloud, on a voulu les faire retourner, mais on ne savait pas où trouver la princesse qui était égarée dans les bois, aventure fort ridicule. »

Six mois après, toujours d’après le même mémorialiste, la situation avait singulièrement empiré :

La duchesse de Chartres (2) est déclarée grosse de deux mois. M. le duc de Chartres continue à dissiper ses biens et ne paie personne. A la tête de cette maison ne sont que des gens fins et doui)les, qui ménagent à merveille la chèvre et le chou et ne s’acquittent point de leur véritable devoir. Le due

(1) Marquis d’AnGENSON. — Journal et Mémoires, t. V,,

(2) ï. VI. p. 86.

de Chartres est entouré de misérables godelureaux qui le portent à toutes les dépenses du libertinage. On le fait courir toutes les nuits de boucan en boucan, de petites maisons de courtisanes, de vin et de débauche, puis la chasse, des courses à Villers-Cotterets et à d’autres campagnes ; il ne se couche jamais que le matin, il dort peu, et s’échauffe le sang.

<( La duchesse a toujours le même amant avec beaucoup d’autres, elle s’est trouvée grosse. On a engagé son époux à couvrir cette œuvre de quelques nuits avec elle pour se croire l’auteur d’un ouvrage complet ».

Or, c’est surtout de cette époque que date le penchant très vif du duc de Chartres pour le théâtre de société, en compagnie de ces «misérables godelureaux » qui étaient tout à la fois ses auteurs, ses metteurs en scène, ses comédiens et son public. Peut-être cherchait-il l’oubli de ses infortunes conjugales dans l’amusant tracas que donne aux impresarii de circonstance l’organisation de représentations théâtrales. Toujours est-il que nous voyons, en 1748, un de ses gentilshommes, M. de Montauban, venir trouver l’auteur dramatique Collé (1) pour lui demander, de la part du prince, une « lecture de l’Evêque d’Avranches», c’est-à-dire de La Vérité

(i) Collé. — Journal et Mémoires (édition H. Bonhomme), Paris, i8G8, 3 y. in-8, t. I, p. i6.

dans le Vin. L’évêque d’Avranclies était, dans l’origine, un des personnages de la pièce, que remplaça « par décence », à la scène. Milord Sindérèse. Collé, qui devait être, par la suite, lecteur, secrétaire et surtout intendant des menus plaisirs du prince, ne connaissait pas encore le duc de Chartres ; il lui fut donc présenté, à l’occasion de cette lecture pour laquelle « Monseigneur daigna lui permettre de s’asseoir ». Il y gagna un intérêt dans les sous-fermes d’Orléans,[qu’il avait sollicité, par provision, de l’obligeante entremise du comte de Montauban.

Le Journal de Collé, qui s’ouvre à cette date, est, dans certaines de ses parties, une monographie, non moins imagée que vivante, des fêtes et spectacles donnés par le duc dans ses diverses résidences. Ici, c’est la description de salles édifiées par un habile artiste ou de décorations improvisées par fingéniosité d’amateurs tels que Laujon et Collé ; là, c’est le compte rendu, la critique, même parfois un peu aigre, de reprises ou de premières destinées à un public de choix, et de leur interprétation, trop souvent inégale ; plus loin se laissent entrevoir des intrigues de coulisses, où s’enlèvent,en pleine lumière, les silhouettes des spectateurs eux-mêmes ; mais, partout, se montre, s’agite, bourdonne, comme un hanneton dans les

frondaisons printanières, ce gros prince, très re-

muant en dépit de la goutte, et si entêté de ses

amusements favoris, que son régisseur de la scène prend un malin plaisir à démontrer la turbulence et l’incohérence de campagnes théâtrales, avortant du fait même de leur organisateur (1) :

« Il veut jouer La Vérité dans le Vin, Le Galant escroc, trois ou quatre de mes prologues, remettre Joconde, donner le vieux Dupuis (et Desronais), VHermite, des parades... Que ne veut-il pas jouer ? Et tout cela se réduira, je le parie, à deux pièces nouvelles au plus, le Jaloux honteux, par laquelle, j’imagine, ils ouvriront leur théâtre, et le Demis après. Joignez à ces deux pièces un prologue ou deux et une parade et voilà ce qu’ils mangeront, quelque appétit qu’ils montrent à présent... »

Mais de cette nomenclature se dégage, on le sent bien, le goût dominant du maître, sa préférence marquée pour la comédie-boufle ou pour la parade, dont les coqs-à-l’âne, les calembredaines et les facéties à double sens épanouissent le rire et soulèvent l’hilarité de celui que la malignité publique appellera un jour « le père Quatrecentlivres ».

La première manifestation de cette nature que note le Journal de Collé (et certainement elle fut précédée de beaucoup d’autres) est la représentation, en 1748, de La Vérité dans le Vin, à Villers- Cotterets. Le duc y mettait un certain amourpropre d’auteur. N’avait-il pas collaboré peu ou

(i) Collé. — Journal, t. II, p. 257.

prou à la pièce, en y proposant des coupures ou des modifications, et surtout en faisant remplacer le personnage de l’évêque d’Avranches par celui de Milord Sindérèse ?

La disposition intérieure du château de Villers- Cotterets pouvait-elle se prêter à l’aménagement d’une salle de spectacle ? Nous n’avons trouvé aucun document qui en donne la certitude. D’autre part, les histoires locales n’en signalent point l’existence. Il est probable toutefois que les communs du château devaient conserver, sous de vastes hangars, les portants, les planchers, le rideau, les décors, les accessoires, en un mot tout le matériel de ces espèces de guignols qu’on appelait alors Théâtres portatifs et que des ouvriers montaient ou démontaient en un tour de main, dans tel ou tel salon, telle ou telle galerie, qui leur était indiquée. La seule trace que nous ayons pu découvrir des représentations données à Villers-Gotterets est cet article d’un inventaire dressé au château, en 1759, après la mort de la duchesse et publié parle Bulletin historique de Soissons de 1872.

(( Dans une armoire des habits de comédie, deux robes de Itaffetas rose, un habit de taffetas blanc garni de chiné, une robe de gros [de Tours lilas broché et argent, un habit taffetas brun, un gris, un vert, un de droguet gris, sept costumes paysanne en toile de coton garnis de rubans de couleur. »

Comment La Vérité dans le Vin fut-elle accueillie

à Villers-Cotterets ? Le Journal de Collé n’en dit rien. Fut-elle seulement jouée? Un vieux proverbe veut qu’on ne doive jamais parler de corde dans la maison d’un pendu. Eut-il été moins maladroit de rire d’un mari malheureux, dans le château d’un prince, que la voix publique prétendait si copieusement trompé et qui le savait à n’en pas douter, bien qu’un de ces couplets satiriques (1), dont il n’ignorait pas l’existence, affirmât, peut-être ironiquement, le contraire :

Que le duc de Ghartre ébloui Des charmes de sa chaste femme,

Croie que son fds (2) est de lui,

Qu’un autre à bon droit le réclame ;

Qu’en oubliant sa dignité,

Dans sa chambre disant la messe.

Son père à la divinité Croie faire agréer sa faiblesse,

Ah ! le voilà, ah ! le voici.

Celui qui n’en a nul souci

Entre temps, Louis le Pieux, duc d’Orléans, pour n’en pas perdre une de ses patenôtres, recouvrait néanmoins un peu de cette « dignité » que lui déniaient si gratuitement les chansonniers anonymes. Voyant combien ses pressentiments et

(1) Recueil Clairembault Maurepas (édition Raunié), t. VII, p. 125.

(2) Le futur Philippe Egalité.

ses préventions contre sa bru étaient justifiés par l’événement, il se refusait à reconnaître comme de sa maison les enfants nés ou à naître de la duchesse de Chartres. Il voulut même que son fils les désavouât juridiquement. Quand il eut fait part de son intention à l’un de ses conseillers intimes, l’abbé Ladvocat :

— Vous n’y songez pas. Monseigneur, lui répondit le prêtre ; vous allez soulever autour de vous la honte et le scandale ; et Votre Altesse aura contre elle la loi, la morale et les mauvais plaisants. Oubliez-vous, Monseigneur, le fameux : Pater is est, etc...

Le duc d’Orléans, furieux, destitua de ses fonctions l’abbé Ladvocat; mais tous les jurisconsultes auxquels il s’adressa se rangeant à l’avis de son fidèle conseiller, il dut renoncera son projet primitif. Toutefois, résolu à ne point capituler, il argua de formalités omises dans les actes de naissance des jeunes princes, pour ne pas reconnaître officiellement les enfants de son fils.

Quant à celui-ci, il aurait pu chanter pour son propre compte le refrain du couplet où la malignité publique le drapait de si belle manière ; car, quelques mois après ses premières infortunes conjugales, il se réconciliait avec sa trop galante épouse... sur le terrain de la comédie. Les mémoires de Collé et ceux du marquis d’Argenson s’accordent, en effet, à relater qu’en février 1750, le duc et la

duchesse de Chartres « donnèrent à Saint-Cloud de grands spectacles où courut tout Paris » et qu’ils «jouèrent ensemble la comédie », dans une série de fêtes qui « acheva de ruiner la belle jeunesse ».

La délicieuse maison de Saint-Cloud. — Le philosophe marié. — La lin d’un dévot. — Le nouveau duc d’Orléans et ses théâtres. — Au faubourg Saint-Martin : Isabelle précepteur.

La « délicieuse maison de Saint-Cloud », ainsi que l’appelle un de ses historiens, avait-elle une salle de spectacle, depuis quelle faisait partie de l’apanage des ducs d’Orléans? Il serait bien difficile de se prononcer à cet égard, Poncet de la Grave (1), historien que nous venons de citer et qui est assurément le mieux documenté en l’espèce, n’apportant, comme contribution, que les renseignements les plus vagues. Ce qu’on en peut conclure, c’est que Saint-Cloud avait probablement un théâtre portatif. Voici, en effet, ce que Poncet de la Grave écrit à l’occasion d’une fête donnée, en 1680, à Louis XIV par Monsieur (son frère).

« Le lieu du théâtre était préparé dans l’ancien

(i) Poncet de la Grave. — Mémoires sur les maisons royales Saint-Cloud, etc., Paris 1788, 4 v. in-12, t. III, pp. 196 et suiv.

salon. Des paravents d’une très grande beauté, entre lesquels étaient des guéridons d’argent portant des girandoles garnies de bougies, faisaient la décoration de ce théâtre. Entre chaque guéridon, on voyait des pots remplis de toutes sortes de fleurs avec des vases et des cuvettes d’argent.

(( Au fond du théâtre il y avait un amphithéâtre dressé dans la grande croisée du côté de Paris. Cet amphithéâtre était plein de girandoles garnies de bougies, de vases et d’autres ouvrages d’argent, remplis de fleurs. On avait décoré les autres croisées de ce salon dans le même goût. »

Plus loin, Poucet de la Grave dit encore, en parlant de l’Automne à Saint- Cloiid, « comédie en musique » jouée quelques années après « par les plus jolies demoiselles du pays » sur « le théâtre » du château, avec accompagnement de ballets, de machines et de changements à vue :

« La décoration (1) représentait,dans les côtés du théâtre, des bois et des plaines, et dans l’enfoncement un magnifique palais plein de feux d’artifice et environné de fontaines de vin jaillissantes. La nymphe de Versailles et la nymphe de Saint-Cloud parurent sur le théâtre et chantèrent un dialogue. »

Enfin notre auteur rapporte qu’en 1687 la fameuse

(i) PoNCET DE LA Grave. — Mémoire sur les maisons, etc.,

t. IV, p. 8.

ambassade de Siam, reçue en grande cérémonie à Saint-Cloud, y fut favorisée d’un spectacle « dans la salle de la Comédie ».

Fut-ce sur ce théâtre ou sur un autre que le duc et la duchesse de Chartres s’offrirent à l’admiration et aux applaudissements de leurs nobles invités? La question reste indécise. Toujours est- il que le nouveau fournisseur du prince, Collé, d’ordinaire si difficile, sortit enthousiasmé de la représentation. Les deux illustres acteurs avaient joué, paraît-il, avec une verve et une gaîté incomparables. Ils auraient pu en remontrer à un professionnel émérite qui leur donnait la réplique, le vieux comédien Duchemin, honnête homme, aussi intelligent qu’estimé. Ils comptaient encore, parmi leurs camarades occasionnels, le chevalier Du Pont, Mme Forcalquier et le comte de Montauban qui se montra excellent, suivant son habitude.

Mais il faut convenir que le choix de la pièce était au moins étrange quant à son titre... Le Philosophe marié.

En vérité, ce duc de Chartres était le plus patient des hommes et le plus bonasse des maris. En 1750 et 1751, la galanterie de sa femme est la fable de la cour et de la ville. Il n’en chaut guère au bon prince. Et d’Argenson de s’indigner : « M. le duc de Chartres, dit-il, a molli. Il a revu sa femme et lui a parlé. Il a même reçu Melfort pour ses affaires de régiment... Ou sottise, ou mollesse, cela le dé-

crédite absolument. » Lorsqu’il était brouillé avec la duchesse, ajoute le mémorialiste, il y gagnait du moins de diminuer ses folles dépenses. Il sortit cependant de son apathie conjugale dans les derniers jours de l’année 1751. Fût-ce sous la pression de l’opinion publique ? Il n’était pas jusqu’au comte de Clermont — la longanimité faite homme — qui n’eût voulu, à la place de son cousin de Chartres, bâtonner de la belle manière cet impudent Melfort. Fût-ce plutôt sur les représentations du Roi, qui, à l’exemple de son aïeul Louis XIV, se permettait volontiers toutes les licences, mais n’en tolérait aucune dans sa famille? D’Argenson ne cherche pas à pénétrer le secret d’une aussi brusque volte-face : il constate simplement le fait :

(( 18 novembre 1751. — M. le duc de Chartres (1) a déclaré à Fontainebleau, à la duchesse

de Chartres, qu’il lui défendait de voir davantage le jeune Melfort son amant, qu’autrement, il la ferait enfermer dans un couvent. Ce prince a fait faire les mêmes menaces, et plus fortes, à M. Melfort. La princesse s’en est courroucée et ne veut plus dîner avec son mari. Or, elle est grosse, et cela peut donner des soupçons aux Français que l’enfant ne serait pas Bourbon... »

(i) Marquis D’Argenson. — Journal, etc., t. VII, pp. 2i ,

Feu de paille !... à huit jours de là, le galant retournait au Palais-Royal où, comme d’habitude, il <( passait les jours et les nuits avec la princesse ».

Il est vrai que, de son côté, le mari se consolait assez gaîment de son infortune dans les bras de la Coupée, une jeune et spirituelle actrice de V Opéra.

La guerre se rallumait entre les deux époux, dès le commencement de 1752, et pour un motif des plus futiles. Un appartement était vacant au Palais- Royal et chacun d’eux prétendait s’en réserver la jouissance. La cause est portée devant le duc d’Orléans qui était le seul propriétaire ; et bientôt l’incident prend des proportions tragiques. L’abbé de Sainte-Geneviève est à l’agonie. Aussi, dès que les deux parties sont introduites auprès de lui pour faire valoir leurs revendications respectives, priet-il qu’on le laisse mourir en repos. Mais, soudain, il se ravise ; le souvenir des rancunes passées s’est réveillé dans cette àme de dévot ; il invite sa bellefille à s’asseoir à son chevet ; et, là, il lui reproche son inconduite, et la menace publiquement de la colère divine. Par un de ces pressentiments qui semblent marquer la dernière heure de l’homme, cet esprit étroit et fanatique avait prévu le coup funeste que méditait contre sa maison la... rosserie — qu’on nous passe le mot — de sa bru et dont la perspicacité de d’Argenson avait su percer le machiavélisme, déjoué d’ailleurs par la mort prématurée de son auteur :

« Ce ménage (1) promet grande brouillerie après la mort du père. La haine des époux est parvenue à l’irréconciliation, mais la duchesse de Chartres a autant d’esprit et de fermeté que le duc a peu de l’un et de l’autre, de sorte qu’il est facile de prévoir quelle va le rendre souverainement malheureux dans son domestique. Elle ne cherche qu’à ameuter tous les princes du sang contre lui, à tourner contre lui la fureur du Roi et de la favorite, la Pompadour, à quoi l’aide sa mère, la princesse de Conti, dont la grande passion est l’abaissement de la branche d’Orléans. Et, malheureusement, le duc de Chartres n’est capable, ni de bon conseil, ni de l’exécuter, ni de le demander.il n’est entouré que de jeunes gens aussi frivoles que voluptueux et étourdis. »

Ces (( voluptueux » et ces « étourdis », que le pessimisme du grand seigneur philosophe, prophétisant déjà la Révolution, qualifiait plus brutalement encore d’ « escrocs » n’étaient, en somme, que d’aimables compagnons et de joyeux viveurs, des parasites assurément, comme il s’en trouve à la cour de tous les princes, mais empressés à payer de leur personne pour la plus grande satisfaction d’un maître, à qui la mort d’un père,plutôt gêneur et rébarbatif, laissait enfin la libre disposition d’une immense fortune.

(i) Marquis D’Argenson. — Journal, t. VII, p. 89.

En effet, le nouveau duc d’Orléans allait pouvoir s’abandonner sans contrainte à sa passion favorite pour le théâtre; passion qui mène fatalement à celle des constructions dispendieuses et que flattait l’économe du prince, le fin et rusé Silhouette, bientôt contrôleur général. Le Palais-Royal, le château de Villers-Cotterets, le pavillon de chasse de Clichyla-Garenne et la maison de plaisance de Bagnolet devaient coûter, pour leur transformation complète, une somme de huit millions, payée en partie par un autre héritage, celui de la feue reine d’Espagne. Mais ces dépenses, sans cesse accrues par des fantaisies nouvelles, ne tardèrent pas à tarir les ressources du prodigue qui, dès 1753, se faisait rendre une pension annuelle de cinquante mille écus sur la cassette royale, à laquelle il avait libéralement renoncé l’année précédente.

Entre temps, s’élevaient dans les diverses habitations du prince, sur les dessins des premiers artistes de Paris et sous la surveillance des architectes les plus expérimentés, des salles de spectacle d’une rare élégance, dont, hélas I il ne reste plus trace ; bien mieux, la plupart des maisons qui abritaient ces merveilles d’harmonieuse décoration et de goût exquis, ont elles-mêmes disparu : tel l’immeuble que signale Collé dans son Journal de janvier 1754.

« Le duc d’Orléans (1) a ache,té une petite mai-

(i) Collé. — Journal, t. I, p. 388.

son faubourg Saint- Martin, yis-à-vis la porte de derrière de la foire Saint-Laurent. Il y fait construire un théâtre qui ne sera, à vue de pays, achevé au plus tôt que le 15 du mois prochain. Les décorations sont faites sur les dessins et conduites par M. Pierre, peintre célèbre et premier peintre de ce prince. La salle a 43 pieds de largeur. Je parlerai d’une façon plus détaillée de ce théâtre à la prochaine occasion. »

Et, en effet, à quelques mois de là, notre auteur nous donne, accompagnée de réflexions qui témoignent de son tempérament dramatique, son impression sur la nouvelle salle, qui, d’ailleurs, ne fut inaugurée qu’au mois de mars :

« Il faut dire (1) que rien n’est plus joli et plus élégant que le théâtre et que la salle. Les décorations sont faites avec une intelligence et un goût supérieurs. M. Pierre, premier peintre de M. le duc d’Orléans, m’a donné les dessins et a conduit toute la besogne; et tout le monde est convenu qu’il avait fait un petit chef-d’œuvre. La décoration qui représente la chambre de la parade est une chose unique pour l’imitation de la nature. Rien ne prête davantage à l’illusion de l’action que d’avoir des décorations faites pour les pièces qu’on joue. »

A vrai dire, « les pièces qu’on y joua », ce jourlà, étaient de la façon de Collé. L’une d’elles, Isa-

(i) Collé. — Journal, t. I, p. 4i6.

belle précepteur, mérite qu’on s’y arrête : car nulle, peut-être, ne caractérise mieux la manière de l’auteur, s’efforçant de concilier le souci de sa probité littéraire avec le plaisir de son auguste client. Et nous ne saurions trop rappeler, à ce propos, une note de Collé dans son discours sur YOrigine de la parade, note où s’affirme, en style forain, cette double préoccupation, trop souvent contradictoire, du courtisan zélé et de l’écrivain indépendant.

(( Monseigneur le duc d’Orléans (1), n’étant encore que duc de Chartres, n’a-t-il pas joué luimême la parade?... Je le tirai tout d’suite de d’là, dès que Monsieur son ch’père fut mort. T’iieureusement, z’alors, je lui bâclai mon Théâtre de Société (2). Mais la parade lui plaisait beaucoup, zet beaucoup trop. Il la faisait même d’aucunes fois terminer nos spectaques de comédie. Zelle était aussi infiniment zagréable aux jeunes seigneurs nos espectateurs, ce qui leur faisait médiocrement d’honneur. Dans la Mère rivale zet dans Isabelle précepteur. Monseigneur jouait supérieurement le rôle de M"^® Cassandre. Je ne dirai pas quil était excellent Gilles, zà cause de sa dignité de prince du sang et qu’on trouverait ça déplacé, mais faut tout

(1) Collé. — Correspondance inédite (éd. H. Bonhomme), Paris, i864, in-8, p. 385.

(2) Collé. — Théâtre de Société, La Haye, 1777, 3 v.

in- 1 2 .

— Dé¬

passer zà une jeunesse comme il était et puis qui avait aux parades que quatre ou cinq seigneurs espectateurs. »

Mais ce que ne dit pas Collé, c’est que, même dans ces parades dont il semble faire si bon marché, son ingéniosité professionnelle glisse des scènes de véritable comédie, de cette comédie vécue, réelle, aux traits tant soit peu caustiques, amers et hardis, auxquels leur auteur doit de passer pour un précurseur de notre Théâtre Libre. Tel est l’aspect imprévu et original que nous présente Isabelle précepteur qui, autant que nous avons pu nous en assurer, ne fut jamais imprimée et dont nous avons retrouvé le texte intégral dans la collection Soleinne (1) à la Bibliothèque Nationale.

Une courte analyse, appuyée de quelques extraits, de cette parade, haute en goiit et en couleur, en fera suffisamment apprécier la saveur.

Mme Cassandre, marchande de falourdes, entend que son fils, Alexis Léandre, jeune coquebin... d’environ trente ans, ne devienne l’époux d’Isabelle, qu’autant qu’il aura terminé ses études. Aussi, pour achever une éducation si en retard, Isabelle, qui n’est pas connue de M’’^® Cassandre, se décidet-elle à se présenter comme précepteur chez la

(i) Bibliothèque Nationale, f^ds français, manuscrit 9241, passim.

marchande de falourdes sous le nom de l’abbé Concombre. Elle est agréée ; mais n’a-t-elle pas la bonne, ou plutôt, la mauvaise fortune de plaire à Mme Cassandre qui prétend l’épouser ? Isabelle en fait la confidence à son oncle Cabril, maître à danser, que Gilles, le premier garçon de la commerçante, a mandé pour donner des leçons à sa patronne ; car la bonne dame s’est avisée, à l’exemple du Bourgeois Gentilhomme, de vouloir apprendre, sur le tard, la danse, la musique, voire l’escrime. Isabelle supplie donc son oncle de l’aider à se débarrasser de cette volcanique personne, de même que, dans une scène suivante, Gilles, fort épris de sa maîtresse, qui était toute disposée à le prendre pour mari avant l’entrée de Concombre dans la maison, implore l’assistance de Cabril contre cet abbé de malheur. J’ai trouvé un moyen, dit le maître à danser.

Gilles

Et quel est ce moyen -là?

Cabril

Je commence par l’y montrer... (Il lui parle à l’oreille). Après çàje la pousserai... (à l’oreille). Si elle le prend bien... (à l’oreille) moyennant çà, elle enverra l’abbé (à l’oreille).

Voici M™® Cassandre et Cabril en présence : la scène est plaisamment imitée de Molière ; le maître de danse met hors d’haleine, dans le cours de sa

leçon, la grosse marchande de faloHirdes ; puis, au moment de partir :

Cabril

On dit comme ça que vous épousez l’abbé Concombre.

Madame Cassandre

Eh bien, quand ça serait...

Cabril

Ecoutez, Madame, je n’ai qu’une chose à vous dire là-dessus, c’est qu’il n’y a pas t’un an qu’il chantait z’à la Chapelle du Roi.

Madame Cassandre

Queuqu’ça dit.

Cabril

Ça dit, pardieu, qu’il est taillé pour ça.

Madame Cassandre

Queuqu’ça signifie encore.

Cabril

Ça signifie que c’est z’un castrat à votre service, mais un fier castrat même.

Madame Cassandre

Quoil z’il est... Quoi, tout de bon z’il est...

Cabril

Oh ! il est netto, netto...

Désespoir de Cassandre, suivi bientôt des plus vifs transports d’indignation : « Que j’suis malheureuse I s’écrie-t-elle; quoi, l’abbé Concombre que j’adore d’amour serait z’eunucle !... Je m’arrangeais pour l’épouser!... Z’eunucle!... »

Elle voudrait douter encore, mais Gilles lui confirme le fait qu’il tient de Cabril.

Gilles

... Ses ennemis disent qu’il est z’eunucle... Je le croirais assez, mais quand ce serait, ça n’empêche pas qu’il ne soit z’un très honnête homme.

Madame Cassandre

Un z’eunucle I... Et tu appelles ça z’un honnête homme !

Gilles

Et pourquoi pas ?

Madame Cassandre

Comment, z’un homme qui trompe les femmes, tu z’appelles ça z’un honnête homme, gueux que tu es î

Gilles

Queuqu’ça fait donc I

Madame Cassandre

Comment, vieux chien, un z’eunucle, z’un coquin qui fait semblant d’être un homme...

Et elle sort, exaspérée, en intimant l’ordre à Gilles d’aller lui chercher au plus vite cet ahuseur de pauvres femmes. A cette scène en succède une d’un tout autre caractère, une des plus audacieuses qu’ait jamais écrites Collé et qui, sans sortir du sujet où l’a circonscrite l’auteur, est une satire très vive contre l’éducation du temps et contre l’abus de la flagellation qui, entre les mains de prêtres

jeunes, ardents, sans scrupules, pouvait aboutir aux pires turpitudes... Quel piment pour l’auditoire blasé du prince î

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