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De mémoire d’histoire les sociétés humaines se sont composées à la fois de gens qui souffrent et de gens plus ou moins heureux. De tout temps, aussi, il s’est trouvé des hommes qui se sont donné la mission d’alléger ces souffrances. Les uns se sont bornés & venir au secours de leur prochain, sans trop rechercher les causes du mal : quand ils avaient partagé leur pain avec ceux qui avaient faim, leurs vêtements avec ceux qui n’avaient pas de quoi se couvrir; quand ils avaient procuré un abri à ceux qui manquaient de gîte; quand, enfin, ils avaient cherché à consoler ceux qui avaient du chagrin, ils se tenaient pour satisfaits. De pareils hommes (et femmes) honorent l’humauité et sont entourés d’une légitime sympathie.

D’autres étaient d’avis que la charité allégeait sans doute les souffrances de la société, mais seulement d’une manière presque insignifiante; que ce n’était là que des palliatifs sans importance, qu’il fallait extirper le mal jusqu’à la racine, dût-on changer tous les rapports entre les hommes, toute l’organisation sociale. Ce sont ces hommes-là qu’on a nommés socialistes. lien a existé dans l’antiquité, le moyen-âge nous en offre des exemples, et l’on peut dire que la série en est restée ininterrompue jusqu’à nos jours. Quelques-uns de ces socialistes se sont bornés à être utopistes, c’est àdire àpublier un roman politique, une utopie faisant connaître ainsi leur idéal social, enseignant «par l’aspect», (comme disenllespéda-

dogues, comment ils voudraient que la société fût organisée. D’autres se posèrent comme critiques en acceptant souvent le rôle de démagogue. Ils se donnèrent la tâche aisée de montrer le côté faible des choses, le revers des médailles; ils en appelèrent aux passions les plus basses, aux appétits grossiers, se bornant à exciter et attiser la colère des masses, tenant surtout à renverser, afin de pouvoir se mettre à la place. Du moins, jusqu’à présent, tous ceux qui sont parvenus à renverser se sont mis à la place (nous sommes obligé déjuger ici : post hoc ergo propter hoc). D’autres encore ont établi des théories ou des systèmes pour démontrer que l’organisation sociale qui s’est formée par la suite des temps et par la collaboration de milliers de générations, n’était fondée ni en droit, ni en justice ; qu’il fallait changer tout cela, l’application intégrale de leur doctrine pouvant seule assurer à la société humaine en général, et à chacun de ses membres en particulier, le bonheur, la prospérité, la félicité sans nuage vers laquelle nous aspirons tous et qui nous semble digne de plus grands et de plus héroïques efîorts.

Il ne sied pas aux économistes de dédaigner ou d’ignorer ces systèmes ou ces critiques ; nous n’avons d’ailleurs aucune raison de les craindre. L’économiste qui mérite ce nom, n’est pas un croyant, mais un savant, ou, plus exactement, il n’est pas un homme qui croit, mais un homme qui sait. Sa mission est d’observer les faits économiques, d’étudier les rapports de cause à effet qui [existent entre eux, et de formuler les lois de ces rapports. Ils n’inventent absolument rien (nous parlons des économistes qui travaillent normalement); ils observent, ils constatent, ils formulent. Formuler, c’est en môme temps enseigner. Mais l’observation est une tâche excessivement diflicile, il y a tant de causes subjectives (intérieures) et objectives (extérieures) d’erreurs! Il faut donc prendre connaissance de toutes les critiques — cela rentre dans notre tâche d’observateurs — les examiner de bonne foi et en tenir compte. L’économie politique n’a pas reculé devant cet examen de conscience, elle a étudié tous les systèmes socialistes, et elle a soigneusement recueilli ce qu’ils pouvaient renfermer de bon ; malheureusement jusqu’à présent c’était bien peu.

C’est en agissant dans ce même esprit d’examen, et avec le sincère désir de découvrir des notions utiles, que nous avons entrepris l’étude des théoriciens du socialisme en Allemagne, et notamment les ouvrages de MM. Marx, Lassalle et quelques autres ; nous en résumons les doctrines dans les pages qui suivent, en commençant par M. Marx qui est incontestablement chef d’école. Entrons maintenant eu matière.

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