‹ Les théoriciens du socialisme en AllemagneChapitre 2 sur 8 · I. — Système de M. Karl Marx · texte numérisé non relu

I. — Système de M. Karl Marx

Nous n’avons sur la vie de M. K. Marx que des données trèsincomplètes. Si nous ne nous trompons, il est né à Trêves vers 1815, et après avoir fait ses études il s’unit à quelques esprits distingués, notamment à M. WolfT, pour fonder la Gazette rhénane qui eut un succès éclatant. Mais le gouvernement prussien d’alors ne pouvait pas supporter une dose de libéralisme aussi forte que les jeunes et brillants rédacteurs de la fiheinische Zeitung lui servaient tous les jours, il supprima le journnl et poursuivit les rédacteurs. Nous avons rencontré alors h Paris, vers 1844, MM Arnold Ruge, W. Wolff et le plus jeune des trois M. K. Marx. Wolff, que nous avons vu souvent en 1843, traduisait alors les classiques latins, Columelle notamment(sinousne nous trompons, pour la collection Pankouke); et nous avons Bouvent admiré son vaste savoir, et plus d'une fois il nous étonna par des manières bizarres que nous attribuions à des souffrances secrètes. Nous n’avons vu qu’une fois M. Arnold Ruge, mais nous avons rencontré plusieurs fois M. Marx qui nous a laissé le souvenir d’un homme aussi instruit qu’agréable. Nous n’avons pas eu l’occasion de l’entendre exposer ses doctrines. MM. Marx, et Ruge, assistés par M. Engels et autres, tentèrent alors de publier à Paris les Annales franco-allemandes, mais l’entreprise n’eut pas de succès et ne put pas en avoir. M. Marx, que nous perdîmes de vue dès 1845, alla ensuite à Bruxelles où il publia en i847 (en français), Misère de la philosophie (Bruxelles, Vogler ; Paris, Frank, 478 p. in-8°) en réponse à la Philosophie de la misère de Proudhon. Il s’établit plus tard à Londres,où il habite encore. Il publia en 4859 Zur Kritik derpolitischen Œkonomie (Berlin, Duncker, l r * et unique livr., 4859, 170 p). Le contenu de cette critique de l’économie politique se trouve reproduit dans son principal ouvrage, intitulé Das Kapital (le capital), avec sous-titre, Critique de f économie politique (Hambourg, O. Meissner, 1867, t. I, 784 p.). Cet ouvrage doit avoir 3 volumes, mais voilà 5 ans qu’on attend le t. II ; il y a lieu de penser que la direction de l’Internationale absorbe trop le temps de M. Marx. Cela est fort regrettable, car, malgré l’erreur sur laquelle la doctrine de M. Marx est basée, malgré la haine de la bourgeoisie que respire cet ouvrage et qu’on rencontre presque à chaque ligne, et même entre les lignes, c’est un remarquable travail. Par cet ouvrage M. Marx se classe parmi les esprits analytiques les plus éminents, et nous n’avons qu’un regret, c’est qu’il ait suivi une fausse direction.

La théorie de M. Marx ne s’applique qu’aux sociétés sufüsam-

ment développées pour que le capital y joue son rôle, c’est-à-dire — pour nous servir du langage de la doctrine — aux sociétés capitalistiques. L’humanité a passé par plusieurs périodes avant d’arriver à celle dont notre époque fait partie. 11 y eut d’abord des familles, tribus ou peuplades qui se nourrissaient du fruit d’arbres qu’ils n’avaient ni plantés ni cultivés ; puis sont venues les sociétés dans lesquelles chaque chef de famille possédait lui-même les instruments de son travail ou ses moyens de production, et dont les produits étaient destinés à sa propre consommation et à celle de sa famille. Les échanges étaient alors l’exception, et en tous cas n’exerçaient encore aucune influence sur l’organisation de la société. C’est par l’établissement ou plutôt la généralisation du travail, et partant des échanges, que s’est développée la société capitalistique dans laquelle nous vivons.

Ce n’est qu’à une société ainsi constituée que s’applique la doctrine de M. Marx que nous allons d’abord exposer dans son ensemble, pour la discuter après. Nous nous servirons autant que possible des termes mêmes de l’auteur, en plaçant en guillemets les citations textuelles. C’est par une ciiation que nous commencerons.

« La richesse des sociétés dans lesquelles règne la production capitalistique apparaît comme une énorme collection de marchandises. La forme élémentaire de la richesse est dans la marchandise. »

» La marchandise est avant tout un objet matériel qui satisfait d’une façon ou d’une autre à un besoin de l’homme. » .Les objets qui satisfont à un besoin sont utiles, ils ont une « valeur en usage » ce que nous désignerons par le mot utilité. Les objets utiles sont la substance ou la matière de la richesse dans toutes sociétés, « dans la forme sociale (la société à production capitalistique) que nous allons examiner, ces objets sont en même temps les porteurs de la valeur, » en d’autres termes, ces objets sont les choses à laquelle la valeur en échange est attachée.

La valeur apparaît comme un rapport entre deux utilités. Il est donc contradictoire de parler d’une valeur intrinsèque, et pourtant une quantité donnée d’une marchandise n’a pas la même valeur que la même quantité d’une autre marchandise. Ainsi un quintal de blé n’a pas la même valeur qu’un quintal de fer. Un quintal de blé vaudra x kilog. de fer. Un quintal de blé et x kilog. de fer ont donc la même valeur, c’est-à dire qu’ils équivalent à un troisième objet, qui n’est ni le blé, ni le fer, et chacun d’eux équivaut séparément à ce troisième objet.

La substance de la valeur est indépendante de l’objet matériel, de l’utilité, à laquelle elle s’attache; car une fois que l’on fait ab-

straction de l’utilité particulière d’un objet, il est indifférent que la valeur se présente sous une forme ou une autre (100 fr. de blé ou 100 fr. de fer, peu importe, c’est toujours 100 fr.) (1). Nous pouvons donc, pour simplifier, considérer les marchandises comme des valeurs, et quand nous parlerons de valeurs il s’agira toujours de marchandises.

« Considérées comme objets utiles ou comme éléments de la richesse, les marchandises sont matériellement distinctes les unes des autres ; elles n’ont de commun que la qualité d’avoir de la valeur. Cette qualité ne leur est pas donnée par la nature, mais par la société. La substance sociale qui leur est commune, quoique représentée différemment par les divers objets, c’est.... le travail. »

« Comme valeurs, les marchandises ne sont que du travail cristallisé. L’unité de mesure du travail, c’est le travail moyen, dont le caractère diffère selon les contrées et selon les périodes culturales, mais qui est donnée dans une société déterminée....»

« Un objet utile, une utilité n’a donc de la valeur, que parce que c’est du travail matérialisé ou fixé. Et comment mesurer cette valeur? Par la quantité de la substance productrice de la valeur (du travail) qu’elle renferme. La quantité du travail, de son côté, est mesurée par sa durée, et la durée est mesurée comme le temps, par heure, par jour, etc. »

II ne faudrait pas croire, cependant, que la durée soit quelque chose d’arbitraire, d’individuel, en ce sens que, s’il était exécuté par un maladroit, le produit serait d’autant plus précieux qu’il aurait pris plus de temps à l’ouvrier. Ce qui compte comme mesure de la valeur, c’est le temps nécessaire dans un état social donné, c’est le travail moyen dans les circonstances normales. « Comme valeurs, les marchandises ne sont que la solidification (2) d’une certaine durée de travail » (ou d’un travail poursuivi pendant un certain temps. Le temps que le travail dure jouant un rôle extrêmement important dans le système de M. Marx, nous devons insister et faire expressément remarquer que nous traduisons Zeit (time) par durée).

Si c’est la durée du travail qui mesure (fixe la grandeur de) la valeur, celle-ci serait constante, si l’efficacité du travail ne variait

(1) Nous intercalerons quelquefois des explications entre parenthèses. Les passages que nous rendons littéralement sont entre guillemets ; les autres sont résumés avec une fidélité scrupuleuse. Nous tenons à être exact jusqu’à la minutie.

(2) 11 y a en allemand : du temps de travail (Arbeitszeit) coagulé.

pas. Mais l’efficacité dépend de bien des circonstances, de l’habileté de l’ouvrier, des progrès de la science, de la Faveur des saisons, iîtc. Mnis pou importe l’abondance ou le petit nombre des produits obtenus en un temps donné : c’est, toujours le temps qui est la mesure, seulement, si le produit est abondant, il en faudra pour le même prix un plus grand nombre ou une plus grande quantité que que s’il est rare.

« Ainsi, la substance de la valeur, c’est le travail, sa mesure, c’est le temps'consacré à ce travail ( arbeitx-zeit ), il nous reste à analyser sa forme qui fait qu’elle est précisément valeur d’ÉcHANGE. »

Il est des utilités qui n’ont pas de valeur, parcequ’ellenesontpaB le produit du travail, tel est, par exemple, l’air. Il est cependant des objets utiles qui sont le produit du travail, mais qui ne sont pas des marchandises, parce que le producteur les consomme luimême. Produire des marchandises, c’est produire des objets utiles à d’autres hommes; en d'autres termes, c’est produire «des utilités sociales n Enfin, aucun objet nepeutêtre de la valeur, sans être une utilité. Si l'objet est inutile, le travail qu’il renferme est perdu, il ne s’est pas transformé en valeur.

« Dès l’abord, les marchandises se sont présentées à nous sous un double point de vue, comme utilité et comme valeur. En y regardant de plus près, on verra aussi que le travail contenu dans la marchandise est de double nature. Cette vérité que j’ai (Marx) été le premier à dégager, est la clef de toute l'économie politique. »

Prenons deux marchandises, un paletot et 10 mètres de toile, et supposons que la valeur du paletot soit double de la valeur des 10 mètres de toile. Pour produire ces marchandises il faut deux sortes de travaux, le travail du tailleur et le travail du tisseur. De même que la nature de l'utilité de ces marchandises, la nature du travail nécessaire pour les produire diffère qualitativement, ür des utilités (des choses utiles) no peuvent s’échanger les unes contre les autres que si elles diffèrent qualitativement. Cela suppose la division du travail, comme la division du travail suppose la production de marchandises. Pour que le paletot ou la toile pussent naître, il fallut bien que l’homme consacrât du travail à des matières brutes; C’est là une loi naturelle inéluctable. Il en résulte que les utilités, paletot, toile, etc., renferment deux éléments : une matière naturelle et du travail. « L’homme ne produit pas d’une autre façon que la nature, il ne modifie que la forme de la matière. De plus, dans cette opération, il est constamment secondé par des forces naturelles. Le travail n’est pas la seule source des utilités, de la richesse matérielle qu’il produit : le travail, comme dit William Petly, en est le père et la nature la mère. »

Nous avons comparé un paletot à 10 mètres de toile et dit que la vuleur du paletot est double de celle des 10 mètres de toile. Voilà donc deux valeurs de différentes grandeurs, c’est-à-dire deux marchandises de valeur quantitativement différente ; nous avons vu aussi que ces valeurs (ou marchandises) différaient qualitativement. Or, la qualité (c’est-à-dire le genre, la nature) du travail ne se rapporte qu’à l’utilité, tandis que la quantité seule importe à la valeur. Gomme valeur un paletot et 20 mètres de toile sont identiques, comme utilités (objets de consommation) ils sont différents. Pour la valeur on demande combien de travail, pour l’utilité quelle sorte de travail. Un travail quelconque produit de la valeur, il faut un travail déterminé, qualifié , pour produire une utilité déterminée.

Une plus grande quantité d’utilités constitue une plus grande somme de richesse matérielle ; deux paletots sont évidemment plus utiles qu’un paletot. Mais l’augmentation de la masse des richesses ne coïncide pas nécessairement avec l’augmentation du montant de la valeur. Ce défaut de coïncidence fait pleinement ressortir la double nature du travail. Les modifications que subit son efficacité influent sur la quantité des utilités, mais non sur la quantité des valeurs, la valeur étant abstraite de l’utilité (c’est-à-dire qu’on ne considère dans la marchandise que la valeur, abstraction faite de la sorte d’utilité — paletot, toile, sucre, fer — que l’objet représente). En d’autres termes, dans un même laps de temps, on pourra faire des quantités variables d’utilité, mais on ne produira toujours que la même valeur, quel que soit le nombre d’objets dans lesquels elle se sera incarnée.

Il importe maintenant d’expliquer la forme de la valeur (t). Elle consiste dans la comparaison de deux objets de nature différente, mais d’une valeur identique. Mettons que 1 paletot soit égal à 20 mètres de toiles, ou à x kilog. de café, ou à y kilog. de sucre. Quand nous disons \ paletot = 20 mètres do toile, nous exprimons une valeur, et cette expression exige deux termes (deux pôles, dit M. Marx) savoir : la valeur relative (ici un paletot) et l’équivalent (ici

(1) Il y a en allemand Werthform, que nous traduirons en anglais par value form, ce qui diffère, on le comprend, de the form of the value. M. Marx consacre dans le texte bien des pages à la Werthform, puis, trouvant que co texte est par trop abstrait, il y revient dans un appendice spécial, mais toujours sans rendre plus intelligibles les distinctions, qu’il appelle lui-même subtiles. Nous croyons avoir rendu a pensée de l’auteur dans ce qu’elle a d’essentiel. ( Werthforme peut être rendu par: produit-marchandise qu’on échange contre de l’argent).

20 mètres de toile). Il faut pour cela des objets de nature différente, car dire : 1 paletot paletot, ou 20 mètres de toile = 20 mètres de toile, ce n’est rien exprimer du tout. En revanche, nous pouvons dire indifféremment : 1 paletot = 20 mètres de toile, ou, 20 mètres de toile — 1 paletot. Dans le premier cas, le paletot représente le terme de la valeur relative et la toile représente l'équivalent ; dans le second cas, c’est le contraire qu i a lieu . Les 20 mètres de toile et le paletot sont posés ici comme d’une valeur égale, mais sans qu’on pense à l'utilité spéciale de ces objets, ils sont d’une valeur égale, parce qu’ils ont coûté le même travail ; le paletot, etc., etc., devient une abstraction représentant une quantité donnée de travail. « L’utilité apparaît ainsi sous la forme de son contraire (de son opposé), la valeur (1). » On peut dire aussi que « le travail concret (appliqué à un objet utile, le paletot) apparaît sous la forme de son opposé (2), du travail humain abstrait, » c’estîi-dire du travail humain abstraction faite de l’objet, dans lequel il s’est incarné ; en d’autres termes : sous la forme de la valeur. On peut encore dire que « le travail privé (pour un objet qu’on consomme soi-même) prend la forme de son contraire, (de son opposé) : du travail dans la forme directement sociale. » Cette forme directement sociale, c’est la forme marchandise, car sans société il n’y a pas de division de travail, et sans division du travail il n’y a pas de marchandise.

Nous n’avons comparé jusqu’à présent le paletot qu’à la toile, et en passant, à deux ou trois objets; mais il est bien entendu que le paletot peut trouver son équivalent dans une infinité d’autres objets. Or, ces autres objets étant innombrables, la société en est arrivée à établir un équivalent général pour tous les objets, les métaux précieux, qui sont devenus de la monnaie (de l’argent). La monnaie sert à formuler la valeur en quantité déterminée, c’est-àdire, à indiquer le prix de la marchandise.

(t) Nous sommes obligé de traduire Gegentheil par contraire, quoique le mot opposé fût plus exact. Bien que nous ne voulions pas faire ici de polémique, nous sommes obligé de dire de suite que l'utilité d’un objet et sa valeur sont deux points de vue qui se complètent, deux faces d’une médaille, si l’on veut, mais la face opposée n’est pas la face contraire. Le choix dos s mots est chose très-importante, car M. Marx sait tirer parti de tout.

(2) Il y a en allemand contraire (Gegentheil). Nous rappelons que les parenthèses dans le texte sont de nous. L’opposé se traduirait en allemand par Gegensatz.

LES THÉORICIENS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. Kl

L’échange suppose la propriété, mais l’échange seul constitue la marchandise, car la valeur est le résultat de la comparaison de deux utilités produites par le travail. Le montant ou la quantité de la valeur n’est déterminé qu’avec le temps, il commence par être fixé arbitrairement, on ne trouve sa mesure commune que par l’expérience et c’est celle-ci aussi qui conduit à l’emploi des métaux précieux, de la monnaie comme l’équivalent général, comme la marchandise par excellence en laquelle on énonce la quantité de la valeur, en d’autres termes, on laquelle on énonce le prix.

Le prix est distinct de la quantité réelle d’or, d’argent ou de cuivre qu’il énonce. Il indique seulement que telle marchandise a une valeur égale, renferme une durée de travail égale à telle quantité du métal énoncé. «Le prix est le nom, exprimé en monnaie, du temps de travail représenté dans la marchandise. 'L'équivalence ( a mise en regard) de la marchandise et de la quantité de monnai à laquelle son prix (celui de la marchandise) la compare, est par conséquent une tautologie. » C’est dire qu’une valeur d’un million en argent vaut une valeur d’un million en marchandises. Il ne faudrait cependant pas confondre le prix avec la valeur. La valeur indique la durée du travail moyen, mais des circonstances peuvent faire descendre le prix au-dessous de ce taux ou le pousser à s’élever audessus. Le prix, quoique tendant à s’identifier avec la valeur, en diffère donc souvent, « mais ce n’est pas là un défaut à lui reprocher ; tout au contraire, cette instabilité, ces oscillations du prix, le rendent d’autant plus conforme à un mode de production, dans lequel la règle ne peut se présenter que sous la forme d’une moyenne prise sur une multitude d’irrégularités. »

Nous avons déjà vu que dans une société vivant sous le régime de la division du travail, chacun ne produit que des marchandises, c’est-à-dire des utilités qu’il ne consomme pas lui-même. Pour obtenir ces utilités, il doit procéder à une série d’échanges, car le troc n’est plus d’usage. Cette série d’échanges consiste à donner sa marchandise contre de la monnaie, et à donner ensuite la monnaie contre les utilités dont il on besoin. De cette façon la monnaie ou l’argent (f) devient un moyen de circulation ; quant aux marchandises achetées, elles subissent une transformation : elles deviennent objets de consommation (utilités.)

La quantité d’argent en circulation est en rapport avec la quan-

(f) Nous mettons quelquefois monnaie où nous devrions mettre argent, pour éviter les méprises. Argent n’est pas ici silber (silver), mais Geld (money).

i 4 LES THÉORICIENS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE.

tité de marchandises, ce qui ne veut pas dire que l’ensemble des marchandises a la même valeur que l’ensemble de la monnaie, mais qu’on a besoin, pour opérer la circulation des marchandises, d’une somme déterminée, d'une part, pur le total des prix (l’addition des prix de toutes les marchandises), et de l’autre, par la rapidité de la circulation. En d’autres termes: étant données la valeur totale des marchandises et la rapidité moyenne de la circulation, la quantité de monnaie nécessaire dépend de la valeur du métal dont on fait la monnaie (c’est-à-dire que le prix de l’or ne s'élève pas parce que l’or est rare, ou baisse parce qu’il est abondant, mais que le prix s’élève ou baisse avec les frais de production des métaux précieux, et à cause des frais de production. Du reste, c’est dans la pratique, blanc bonnet ou bonnet blanc.)

Dans certains cas et sous- certaines conditions, les métaux précieux peuvent être remplacés comme moyen de circulation, c’est-àdire comme agent des échanges (littéralement « comme moyen de transformer la marchandise en objet de consommation ») par des papiers qui représentent chacun une quantité de métal. Mais le métal même est toujours le meilleur des agents de circulation, le métal garde son pouvoir dans tous les pays, c’est le véritable moyen universel d’achat et de vente, c’est l’argent par excellence; uussi « l’argent ( Money , Geld ) est-il la matérialisation absolue de la richesse dans la société (1), * c’est l’expresssion universelle de la richesse (universal wealth).

Nous venons d’analyser la valeur, ou plutôt « la marchandise et l'argent » (chapitre 1*'), nous passons à l’analyse du capital (cha- . pitre II, p. 106 et suivantes), où l’auteur enseigne comment, selon lui, l’argent se transforme en capital.

« La circulation des marchandises est le point de départ du capital. La production et la circulation de marchandises, et une circulation développée, c’est-à-dire le commerce, sont donc les conditions préexistantes de la formation du capital. » Si nous faisons abstraction de ce qui fait le fond de la circulation des marchandises — l’échange d’utilités — pour n’en considérer que la forme, — l’échange de valeurs, — nous avons pour résultat final l’argent (monnaie). « Ce dornier produit de la circulation des marchandises est la première forme sous laquelle apparaît le capital. >\

C’est toujours sous la forme d’argent que le capital se présente tout d’abord. L’argent qui reste numéraire et l’argent qui fonc-

(i)En allemand : «absolut gesellschaftliche Matoriatur des Raichthum» überhaupt. » C’est un langage absolumen : abstrait.

LES THÉORICIENS DU SOCIALISME EN ALLEMAGNE. lo

tionne comme capital ne se distinguent que par leur mode de circulation. Pour dégager la différence entre l’argent et le capital, comparons la circulation des marchandises avec la circulation de l’argent. La circulation des marchandises se présente ainsi : Pierre a produit une marchandise (une valeur), des souliers, par exemple, et la vend pour de l’argent ; avec cet argent il achète des objets de consommation (des utilités), par exemple du pain, de la viande. La pain, la viande, qui sont pour Pierre des objets de consommation, sont pour Paul et Jacques, qui les ont fabriqués, des marchandises. Dans cette opération la marchandise (M) s’est d’abord transmutée (M. Marx dit métamorphosée) en argent (A) et puis l’argent est revenu à la forme marchandise (M). La circulation des marchandises est donc représentée par la formule M... A... M. La circulation de l’argent, de son côté est représentée par la formule A... M... A. Ici, c’est l’argent qui est le point de départ, son propriétaire commence par acheter une marchandise, non pas, bien entendu pour la consommer, mais pour la revendra. Si la circulation des marchandises commence parla vente et finit par l’achat, la circulation de l’argent commence par l’achat et finit par la vente. La formule A... M... A. peut être réduite à celle-ci : A. ..A (je dépense de l’argent et finalement je rentre dans l’argent).

Or, il est évident que l’opération A... M... A. serait absurde et sans but, si l’on ne voulait qu’échanger par un détour 100 fr. oontre 100 fr. Il serait plus simple de garder son argent, de le thésauriser; ce serait même plus sage, en ce qu’on ne s’exposerait pas aux risques de la circulation. On espère donc ramener plus d’argent qu’on n’en a exposé. On n’y réussit pas toujours, sans doute, si tantôt on obtient 110 fr. pour 100 fr., on peut une autre fois aussi n’en retrouver que 90 ; mais peu importe, il n’en est pas moins vrai qu’on visait à l’augmentation. On n’a voulu qu 'avancer l’argent et l’on en prévoit la rentrée. Or, dans ce cas, l’argent a fonctionné comme oapital. En un mot, dans l’opération M... A... M. l’argent est un agent d’échange, et dans l’opération A... M... A. l’argent est un capital.

On ne saurait tenir compte ici de ces cas exceptionnels, on n’a en vue que le cas habituel. Or, le capital achète une quantité de marchandises pour les revendre plus cher et y réussit généralement ; il obtient donc une plus-value, Me/irtverth (1) et la formulo doit être présentée ainsi: A... M... A’. L’opération A... M... A’ consiste

(1) M. Marx traduit, entre parenthèses, inehrwerth par surplus-value, excédant de valeur, surcroît de valeur; nous mettrons plus-valtte.

donc à « faire valoir la valeur» (à faire que la valeur 100 rapporte 110), et celui qui fait sciemment cette opération est capitaliste. Si, dans cette opération, Y argent-capital passe par la forme marchandise pour revenir à la forme argent-capital-plus-value, la marchandise continue les fonctions du capital : elle est elle-même du capital. Mais sa tendance est de revenir à la forme argent, de sorte qu’on a pu dire, à tort ou à raison, que l’argent fait naître l’argent et que la formule devrait être réduite à A... A’.

Il s’agit maintenant d’examiner d’où vient cette plus-value ( Mehnverth ) et même s’il est possible qu’elle se produise. (Nous rappelons que nous nous bornons pour le moment à exposer la doctrine de M. Marx sans l’apprécier.)

Supposons une opération] dans laquelle deux possesseurs de marchandises échangent leurs produits, en payant la différence en argent. L’argent n’est ici qu’une monnaie de compte, c’est-à-dire qu’on ne compare pas sa valeur à celle do la marchandise (on n’échange pas M contre A, mais M contre M.) En tant qu’il s’agit d’utilités, il est évident que les deux parties gagnent. Pierre n’avait que faire de son blé superflu, et il est très-content de recevoir en échange le vin superflu de Paul, qui prend avec plaisir le blé qui lui manque. Mais chacun d’eux ne gagne que si l’opération s’applique à des utilités, si Pierre et Paul ne pensent qu’à l’utilité des objets, c’est-à-dire à la consommation; s’ils opèrent sur des valeurs il se trouvera qu’ils ont échangé 50 fr. de blé contre 50 fr. de vin, ce sera pour ainsi dire une transmutation de marchandises (le blé sera devenu vin et le vin blé) mais les valeurs resteront les mêmes. « On n'échange que des équivalents (1) » et naturellement, « l’échange d’équivalents (de valeurs équivalentes) n’est pas un moyen de s’enrichir. »

« La tentative de présenter la circulation des marchandises comme une source de plus-value (Mehrwerth) renferme toujours une confusion entre l’utilité et la valeur. Il en est, par exemple,

(1) M. Marx cite ici Le Trosnc : « L’échange est de sa nature un contrat d’égalité qui se fait de valeur pour valeur égale. Il n’est donc pas un moyen de s’enrichir, puisque l’on donne autant que l’on reçoit. » M. Marx cite beaucoup les physiocrates et autres prédécesseurs d’Adam Smith. Du reste, il nomme aussi A. Smith et surtout Ricardo, dont les opinions sont « l’Économie politique classique, » (parce que, pour eux, le travail est la mesure de la valeur; les travaux de J.-B. Say et quelques autres sont qualifiés de « Économie poitique vulgaire, » (parce que ces économistes tiene nt compte de l’olïre et de la demande).

ainsi chez Condillac. (Le commerce et le gouvernement, édition Guillaumin, p. 267). Il est faux, dit-il, que, dans les échanges on donne valeur égale pour valeur égale. Au contraire, chacun des contractants en donne une moindre pour une plus grande... En effet, si l’on échangeait toujours valeur égale pour valeur égale, il n’y aurait de gain à faire pour aucun des contractants. Pourquoi? C’est que les choses n’ayant qu'une valeur relative à nos besoins, ce qui est plus pour l’un est moins pour l’autre, et réciproquement... Ce ne sont pas les choses nécessaires à notre consommation que nous sommes censés mettre en vente... Nous voulons livrer une chose qui nous est inutile, pour nous en procurer une qui nous est nécessaire; nous voulons donner moins pour plus... (I). ün voit (reprend M. Marx) que Condillac confond l’utilité et la valeur et qu'il substitue naïvement à unesociété où la production des marchandises (la division du travail) est développée, une société où chacun produit lui-même ses objets de consommation et ne jette dans la circulation que son superflu. Et pourtant l’argument de Condillac se retrouve souvent chez des économistes modernes, surtout lorsqu'il s’agit de représenter commo productif d'une plus* value (2), le commerce, c'est-à-dire la forme la plus développée de l’échange des marchandises. « Le commerce, dit P. -S. Newmann (New-York 1836 Elem.of political Economy ) ajoute de la valeur aux objets, parce que les produits ont plus de valeur entre les mains du consommateur qu’entre les mains du producteur, il doit donc être considéré rigoureusement (strictly) comme un acte de production.» Mais on ne paye pas deux fois les marchandises, une fois leur utilité et une fois leur valeur. Et si l’acheteur préfère l’utilité de la marchandise, le vendeur tient davantage à sa représentation

(1) Au lieu de retraduire en français la citation en question, nous nous sommes naturellement reporté à l’original, et nous y avons copié les passages ci-dessus. Seulement, M. Marx continue ainsi sa citation (nous traduisons littéralement, car le passage ci-après no se retrouve pas dans l’original, du moins à l’endroit indiqué) : « Il était naturel de penser que l’échange se faisait valeur égale contre valeur égale, chaque fois que chacun des objets échangés était égal à la môme somme d’argent... Mais il faut faire entrer encore une autre considération en ligne do compte : on se demando si chacun de nous échange quelque chose de superflu contre quelque chose de nécessaire. »

(2) Il n’est pas nécessaire de dire que plus-value ( Mchrwcrth ) remplace ici profit ou bénéfice. Comme il s’agit en ce moment du pivot de la doctrine, nous traduisons le plus possible, en guillemetant, afin qu’on ne puisse pas nous accuser d’affaiblir les arguments.

en valeur. La vendrait-il sans cela? De sorte qu’on pourrait dire que l’acheteur opère rigoureusement (strictly) un acte de production en métamorphosant les bas du marchand (de bas). »

Pour se convaincre quele commercenepeut pas produire de plusvalue, il ne faut pas perdre de vue qu’il échange des équivalents ou des valeurs égales. Mais supposons un moment le contraire, suppoque tous les vendeurs obtinssent de leur marchandise 100/0 de plus qu’elle ne leur a coûté; comme tout le monde est tour à tour acheteuret vendeur, le vendeur d’aujourd’hui payera demain 100/0cn sus comme acheteur, de sorte que le niveau serait rétabli. On préférera peut-être supposer qu’il y a une classe de gens qui achètent toujours et ne vendent jamais, « que cette classe reçoit constamment de l’argent des producteurs, sans échange, en s’appuyant de titres légaux quelconques ou en appelant au droit de la force. Vendre à cette classe les marchandises au-dessus de leur valeur, ce n’est que rentrerpar la ruse(l) dans une partie de l’argent qu’on aété obligé de donner pour rien» (Das Kapital, p. 124). Reste encore une autre supposition, et pour faire celle-là nous n’aurons plus en vue des classes ou catégories d’acheteurs et de vendeurs, mais des individus. « Supposons donc que le possesseur de marchandises Pierre soit assez roué ipfiffig) pour mettre dedans ( iiber’s Ohrhauen), le possesseur de marchandises Paul et que malgré toute sa bonne volonté, celui-ci ne puisse pas prendre sa revanche. Ainsi Pierre lui vendrait pour 40 francs de vin, et achèterait de lui pour 30 francs de blé... Avant l’opération, les deux marchandises valaient ensemble 90 francs, elles n’en valent pas davantage après, elles n’ont fait que changer de main.... La somme des valeurs en circulation ne saurait augmenter par un changement de possesseur. » En un mot (selon M. Marx), le commerce n’échangeant que des valeurs égales ne saurait produire de la valeur, on n’obtient dans la vente un prix supérieur qu’en surfaisant, qu’en trompant l’acheteur. Aussi, n’y a-t-il pas lieu, en ce moment, de s’arrêter à l’examen de la forme du capital qu’emploie le commerce, ni à celle que le capitaliste (« l’usurier ») prête à intérêt; passons donc à l’étude de « l’achat et la vente du travail ( Arbeitskraft ) (2).

(t) Nous avons traduit schwindel, par ruse, mais escroquerie serait peut-être plus exact. Nous tenons à adoucir, quitte à donner de temps à autre un spécimen des aménités anti-bourgeoises de M. Marx.

(2) Littéralement : puissance de travail, aussi pouvoir, force ou capacité de travail. M. Marx distingue entre arbeit (travail) et arbeitskraft, nous emploierons souvent le mot composé allemand pour éviter tout malentendu.

Puisque l’échange d’équivalents ne saurait produire de plus-value alors même que le prix de la marchandise diffère de la valeur de la marchandise (l’excède), la différence entre le prix et la valeur étant purement accidentelle et se trouvant corrigée par la moyenne, il s’en suit que l’argent ne peut pas produire directement une plusvalue (un profit). Pour qu’une plus-value puisse naître, il faut introduire un nouvel élément, le seul d’ailleurs qui crée la valeur, c’est la Arbeitskraft, la puissance ou le pouvoir du travail. Elle consiste dans «la réunion des aptitudes physiques et intellectuelles incarnées dans un homme, aptitudes qu’il met en action chaque fois qu’il produit une utilité quelconque. L’ arbeitskraft est une utilité d’une nature particulière, qui a la faculté de créer des valeurs, et cette utilité se trouve sur le marché. »

Pour que l’arbeitskraft se trouve sur le marché, deux conditions sont nécessaires. D’abord, il faut qu’il y ait des hommes libres (I) propriétaires de l’arbeitskraft, et puis « que ces hommes libres ne possèdent pas des objets en lesquels leur travail (arbeit) se soit matérialisé (des produits), mais qu’ils soient obligés d’ofTrir leur arbeitskraft, quin’est autre chose que leur personnalité (Leiblichkeit) même».

«Pour qu’on puisse vendre des marchandises autres quesonarbeilskraft, on doit posséder des moyens de production, par exemple, des matières premières, des instruments, etc. On ne saurait faire des bottes sans cuir; il faut en outre des subsistances. Personne ne peut vivre de produits futurs... Si l’on produit des objets destinés à être des marchandises, il faut d’abord les vendre, et ces marchandises ne peuvent procurer la satisfaction des besoins du producteur qu’après avoir été vendues. » Pour que l’argent puisse se transformer (réellement) en capital, il faut donc que le possesseur d’argent trouve sur le marché l’ouvrier libre, maître de disposer de son arbeitskraft.

Comme toute marchandise, l’arbeitskraft a une valeur. Comment la déterminer? La valeur de l’arbeitskait, comme celle de toute autre marchandise est déterminée par le temps qu’il faut pour sa production ou reproduction. En tant que valeur, l’arbeilskraft n’est « qu’une certaine quantité de travail moyen social matérialisé (fixé) ». L’arbeitskraft étant la faculté d'un homme, sa production suppose donc l’entretien et la reproduction de l’individu. Le temps (2)

(1) M. Marx insiste beaucoup sur la nécessité de la liberté ; où il y a des esclaves, on ne pourrait même acheter du travail,

(2) Nous mettons temps, bien que le texte dise arbeitsseit, temps (ou durée) du travail.

nécessaire pour produire les subsistances (nourriture, vêlements, logement, etc., pour lui et sa famille). En d’autres termes, la valeur de l’arbeitskraft est égale à la valeur des subsistances du travailleur. La quantité et la qualité des subsistances varient selon les temps et les lieux, leur valeur aussi varie, mais celle del’arbeitskraften suit le mouvement, et en tout cas ne saurait descendre au-dessous d'un minimum qui représente les subsistances indispensables.

Ainsi, le capitaliste achète à prix débattu l’arbeitskraft du travailleur, qui se met à la besogne et reçoit sa contre valeur (salaire) après avoir produit son utilité, entièrement ou en partie (il est généralement payé après le travail). C’est par la consommation de l’utilité de l’arbeitskraft que se produit une nouvelle marchandise avec une plus-value. Cette opération n’a pas lieu sur le marché; pour qu’une marchandise se transforme on la retire pour un moment de la circulation, elle est élaborée dans l’usine ou la manufacture pour revenir au marché sous une nouvelle forme.

Nous avons maintenant à étudier la production de la plus-value absolue, (chap. III, p. 141, absoluter Mehriverth).

Faire usage de l’arbeitskraft, c’est travailler. Le travail consiste à agir d’une certaine façon sur la nature (sur un objet naturel) en usant des forces naturelles dont l’homme est doué. La force de ses bras, par exemple, est également une force naturelle. Le travail procède avec intention, en vue d’atteindre le but vers lequel il tend. Il se sert de matières premières et d’instruments, il lui faut un local (atelier, fabrique, etc.); l’ensemble de ces objets sont les moyens de production. Le produit est un objet utile, qui peut se présenter sous la forme de matière première, — principale (coton) ou accessoire (houille, huile pour graisser les machines), — ou comme instrument, ou comme objet de consommation, etc.; ce produit pourra aussi servir à son tour de moyen de production.

C’est parce qu’il est muni de ces moyens de production que le capitaliste s’assure le concours de l’arbeitskraft ou de l’ouvrier. Celui-ci travaille sous la direction ou sous « le contrôle » du capitaliste, et le produit appartient non à l’ouvrier, mais au capitaliste qui paye la valeur du travail à tant par jour. En échange du salaire il dispose de l’usage de la marchandise puissance de travail (arbeits kraft) comme de toute autre; il l’a achetée. L’ayant achetée, il apu la consommer, en l’incorporant dans un produit matériel. Le travail est une opération qui s’est réalisée entre choses (matières premières, instruments, arbeitskraft) que le capitaliste a achetées, le produit devient par conséquent sa propriété. Or, ce produit est un objet utile destiné à devenir marchandise d’une valeur supérieure à celle des marchandises nécessaires pour la produire, mais comment y

arriver? Il y a en effet (selon la doctrinedeM.Marx, qu’on ne l’oublie pas) une grosse difficulté à vaincre: toute chose ne valant que le prix du temps nécessaire pour le produire, comment trouver une plus-value?

Soit, un produit, des filés. Il a fallu employer, mettons pour 100 fr. de coton, pour 200 fr. d’instruments et pour SO fr. de travail, par conséquent les filés ont coûté 350 fr. à établir ; leur valeur étant 350 fr. comment les vendre à prix supérieur? Que dira, que fera le capitaliste? Car enfin, il ne fait pas travailler par pure humanité, il tient à obtenir un profit. N'a-t-il pas fourni tous les moyens de production? N’a-t-il entretenu l’ouvrier pendant le travail ? Comment s’en tirer si le produit vaut tout juste autant que les sommes avancées pour le produire ? Alors il trouve la solution que voici. J’ai donné, dira-t-il, 50 fr. à l’ouvrier pour dix journées de travail, cela fait 5 fr. par jour. Et pourquoi 5 fr.? Parce qu’il lui faut 5 fr. pour acheter (valeur égale contre valeur égale) les objets nécessaires à su subsistance pendant vingt-quatre heures. Or, sur vingt-quatre heures il n’en a travaillé que six (six heures étant, par hypothèse, un temps suffisant pour produire pour 5 fr. de subsistances), je vais lui demander à l’avenir douze heures de travail pour 5 fr. Et en effet, il achète une journée do douze heures pour 5 fr. A ce taux, voici dans quelle condition la production s’opère: le capitaliste double la dose coton, soit pour 200 fr., il use deux lois 200 francs ou 400 fr. de machine et paye 50 fr. de salaire; il obtiendra ainsi pour 650 (au lieu de 700), une quantité de filés double de celle qu’il avait payée 350, il reste donc une différence, une plus-value de 50 fr. qu’il peut mettre dans sa poche. Voilà donc enfin la plus-value : c’est la production de cette plus-value qui transforme l’argent en capital.

En résumé, la plus value n'est obtenue qu’en prolongeant la journée de travail au-delà de ce qui eût été nécessaire à l’ouvrier, pour produire l’équivalent de son entretien. Il est bien entendu qu’il s’agit ici toujours d’un travail moyen tel qu’il résulte de l’ensemble des efforts de tous les travailleurs dans les conditions sociales données. (C’est la concurrence qui est censé réduire la valeur des objets aux frais de production, c’est la concurrence qui détermine le travail moyen, cela est sous-entendu, mais M. Marx ne prononce pas le mot de concurrence.)

Nous avons vu que le produit est le résultat de deux sortes d’agents de production: nous avons appelé l’un moyens de production, et l’autre arbeitskraft ou puissance de travail. De ces deux sortes d’agents, l’arbeitskraft seul augmente la valeur du produit, les moyens de production n’y contribuent pas. Les moyens de produc-

tion ne sauraient ajouter par eux-mômes de la valeur au produit. Par exemple, le coton, en entrant dans la fabrique, vaut 100 fr., on l’achète à ce prix, (nous faisons abstraction des accessoires). Ce qui en reste après l’opération de la filature continue de valoir 100 fr. Supposons que le coton brut pèse 50 kilog., ce sera 2 fr. le kilog.. si le déchet est de I/o, les 40 kilog. restant vaudront 2 fr. 50 le kilog. Quant aux machines, supposons que l’usure soit de 200 fr., chacun des 40 kilog. vaudra de ce chef 5 fr. de plus, soit 7 fr. 50. On suppose ici que la machine ne soit pas un monopole, mais que chaque fabricant puisse s’en procurer. Le moyen de production se borne ainsi à conserver la valeur. En effet, le coton d’une part, la machine de l’autre, auraient été sans utilité, la valeur qui y est incarnée « matérialisée « se serait perdue. En les employant, on ménage la transmission de leur valeur au nouvel objet, les filés, on conserve ainsi cette valeur, sans la modifier en quantité, c’est donc la partie du capital qui reste constant, nommons le capital constant. Il n’en est plus de môme de l’arbeistkraft : elle reproduit son équivalent et une plus-value qui peut être plus ou moins grande ou petite (selon le nombre d'heures), c’est la partie variable du capital, nommonsla capital variable.

Pour déterminer le taux de la plus-value produite par la réaction du travail sur les moyens de production, on doit (dit M. Marx) faire abstraction du capital constant et ne comparer le montant de la plus-value qu’au montant do ce que vaut le travail en lui-même, c’est-à-dire qu’on doit comparer lo nombre d’heures nécessaire à l’ouvrier pour gagner sa subsistance, par hypothèse six heures, au nombre d’heures qu’on le fait travailler en sus. Si c’est six heures, le taux de la plus-value sera de 100 0/0, si c’est trois heures il sera de 50 0/0.

Ainsi, supposons que les matières premières et l’usure de la machine représentent 1000 francs, et qu’il ait fallu dix journées de travail de douze heures (dont par hypothèse six suffisent pour nourrir l’ouvrier à 5 francs par jour), le produit se vendra 1,100 fr. Or le travail aura ajouté 100 francs à la valeur du produit, mais l’ouvrier aura reçu 50 francs et le patron 50 francs, le taux de la plus-value est donc de 100 0/0. Pour abréger, on pourrait se borner à faire tout à fait abstraction ici du capital constant, le supposer égal à zéro, et raisonner comme si le produit n’exigeait que le capital variable.

Pour augmenter la somme des plus-values il n’y a qu’un moyen, c’est l’accroissement du nombre des ouvriers; enfin, pour élever le taux de la plus-value, il faut allonger la journée de travail.

Il a été question jusqu’à présent de la plus-value ( Mehrwerlli ) absolue, nous allons maintenant expliquer ce qu’il faut entendre par plus-value relative (chap IV, p. 291).

La plus-value absolue est celle qui résulte de la prolongation de la journée de travail au-delà du temps nécessaire pour produire la subsistance de l’ouvrier; la plus-value relative s’obtient en raccourcissant ce temps, sans diminuer la durée totale du travail. Supposons que dans la ligne a b c, a c représente la jour-

née entière, la ligne a b sera la partie de la journée représentant le « travail nécessaire » , la ligne b c l’excédant produisant la plusvalue. Si la ligne a c est fixe, et qu’on veuille augmenter la plusvalue, il n’y a qu’un moyen, c’est de rendre le travail de l’ouvrier plus efficace. Il lui faudra alors moins d’heures pour gagner sa subsistance et il en restera davantage pour le patron, sur la ligne abc, b sera reculé dans le sens de a. En d’autres termes «c’est la division de la journée entre le travail nécessaire et le travail supplémentaire (productif de la plus-value) qui a été modifié.»

Comment rendre plus efficace (plus productif) le travail de l’ouvrier? En changeant les conditions de la production: 1° par les instruments; 2° par la méthode de travail. Avec ces moyens plus puissants l’ouvrier produit une quantité plus grande de marchandises dans un temps donné, ces marchandises valent individuellement (chaque objet) d’autant moins qu’on en fait davantage dans une journée; mais comme l’efficacité du travail est supérieur à l’efficacité moyenne du travail social, l’ouvrier ainsi armé aura besoin de moins d’heures pour gagner l’équivalent de sa subsistance qu’un ouvrier moins bien outillé. C’est, bien entendu le capital qui procure les instruments et en profite, c’est aussi lui, puisqu’il commande au travail, qu i combine les méthodes les plus efficaces et en tire parti. Ces méthodes efficaces consistent dans la division perfectionnée du travail « la coopération » qu’il ne faut pas confondre avec un mode d’association des ouvriers (1).

Des propositions formulées dans les pages qui précèdent on peut tirer de nombreuses conséquences (chap. V, p. 496), mais nous n’en indiquerons ici que quelques-unes des plus saillantes.

(4) C’est à regret que nous passons ici des développements trèsétendus sur la division du travail, ses divers modes, ses effets, sur les lois anglaises, sur le travail dans les manufactures, car dans ces pages, remplies d’une haine contre la bourgeoisie qui trouble trop fréquemment la vue de l’auteur, il y a des observations vraies et des analyses remarquables. Nous nous réservons de les recuoillir un jourau profit de

La conséquence la plus frappante de la doctrine exposée plus haut, c’est « que le capital ne commande pas du travail, comme pense A. Smith, mais du travail non payé. Toute plus-value, sous quelque ferme qu’elle se cristallise, sous la forme de profit, d’intérêt, de rente, etc., n’est que la matérialisation d’une certaine durée de travail non payé (le temps de travail devenu matière) . Le mystère du capital productif se résout en ce fait, qu’il dispose d’une certaine quantité do travail qu’il ne paye pas. » Aussi, en payant le prix du salaire, n’est-ce pas le travail qu’on paye, «comme lecroitl’économie politique classique, » mais l’arbeitskraft, la puissance de travail. Le salaire répond à l’ensemble du travail que l’ouvrier peut faire dans sa journée, mais il ne rétribue que, mettons, la moitié de ce travail (p. 526) . Supposons que la journée effective soit de douze heures, et le salaire de 6 francs. Dans l’hypothèse, les subsistances peuvent être acquises en six heures, le travail vaut 6 fr., 1 fr. l’heure; mais comme l’ouvrier est obligé de donner son arbeitsknft pendant douze heures, chaque heure n’est payée que 50 centimes.

Il a été dit plus haut qu’on doit distinguer entre le travail (arbeit) et la puissance du travail (arbeitskraft). C’est que le travail n’est pas une marchandise. Une marchandise ne peut être vendue que lorsqu’elle existe, et ce que l’ouvrier apporte sur le marché ce n’est pas une chose qui n’existe pas encore, le travail futur, mais la chose dont il dispose, sa puissance de travail (arbeitskraft), la force de ses bras, l’habileté de ses mains. Dès que le travail a commencé à opérer (à exister) il n’appartient déjà plus à l’ouvrier, il ne peut donc plus le vendre. « Le travail est la substance et la mesure immanente (constante) de la valeur, mais n’a, en lui-même, aucune valeur, » p. 522. Aussi, l’expression de « la valeur du travail » est un non-sens, « une expression imaginaire (figurée) semblable à celle de valeur de la terre, » p. 523. C’est une manière de parler, qui considère l’apparence des choses comme si c'était la réalité. En résumé, on peut comparer l’arbeitskrafl à la machine, et le travail aux opérations de la machine.

Quoi qu’il en soit, ce que le salaire est censé payer, c’est la totalité du travail d’une journée. Mais comment comparer le taux des sa-

nos lecteurs. Pardon d’avoir employé ce détestable mot bourgeois de » profit, » qui est, on l’aura déjà compris, synonyme de vol. Mais n’csl-co pas, soit dit en passant, dépasser un peu la permission que d’exposer tout au long et avec plus de force que personne avant lui, les services que le capital rend à la production, et trouver injuste que le capitaliste soit rémunéré pour avoir prété son capital.

laires, comment savoir si les salaires sont plus élevés dans un pays que dans l’autre? Ce n’est pas en comparant le montant des salaires, leur expression en argent. Un salaire de i fr. en Chine peut être plus élevé qu’un salaire de 5 fr. au Japon. Pour comparer il faut évaluer le travail aux pièces. Si en Chine on fait 20 couteaux et au Japon 30 couteaux en dix heures, le travail est plus cher en Chine, p. 548. Mais si les machines sont productives au Japon de manière que le prix du couteau y baisse, il se peut très-bien que les 4 fr. delà Ghine soient l’équivalent des 5fr. du Japon.

Le sixième chapitre, p. 551 est consacré à l’accumulation des capitaux, et comme l’auteur part de cette proposition que le capital c’est du travail non payé, que la plus-value n’existe pas, en ce sens que le capital ne peut que se reproduire et jamais donner naissance à un excédant, il pose en principe que l’ouvrier est exploité, que le proüt du patron est un pur vol et tire de ce principe toute une série de conséquences de même nature. Il ne nous semble pas utile de continuer cette analyse. N’admettant pas les prémisses, les conséquences perdent tout intérêt. A quoi bon se demander ce que l’on ferait, si le Mont-Blanc faisait un voyage à Paris, puisque nous savons de science certaine que ce voyage n’aura pas lieu.

Examinons donc les prémisses ou les principales propositions de M. Marx.

Page 1