‹ Les Théories de l'inconnaissable et les degrès de la connaissanceChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE PREMIER La connaissance du monde · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La connaissance du monde

La philosophie contemporaine offre un singulier mélange de scepticisme plus ou moins avoué et de dogmatisme exclusif, de matérialisme et d'idéalisme (1), et cela chez les mêmes auteurs et dans les mêmes systèmes. Les positivistes déclarent que les faits sont les seuls objets de la certitude scientifique, et sur la nature de ces faits ils hésitent; la plupart, tout en parlant encore d'aspects objectif et subjectif, font du monde sensible (en taut que connu par nous), un ensemble de modifications subjectives; et, au moment où ils absorbent ainsi le non- moi dans le moi, ils font du moi, c'est-à-dire, d'après eux, de la collection des faits internes que nous désignons ainsi, un ensemble de faits

(1) Est-il besoin de dire que ces deux derniers mots visent le positivisme?

biologiques, ne différant qu'en degré, non pas en nature, des faits physiques et physiologiques. Ils passent ainsi de l'idéalisme au matérialisme. Tant il est vrai qu'une stricte neutralité entre le matérialisme et le spiritualisme est difficile à garder, et que ceux qui prétendent s'y établir, comme dans une position inattaquable, oscillent en réalité d'un extrême à l'autre ! Tout mouvement est rhythmique, dit M. Spencer. Sa doctrine obéit à la loi ; c'est peut-être pour cela que, sous sa savante ordon-r nance, elle est, en somme, si fuyante, si insaisissable. Au milieu de cette confusion, que devient la connaissance du monde ? Elle s'égare dans les voies du scepticisme. Ici, je dois constater que les adversaires mêmes des positivistes, que les spiritualistes les plus décidés, les y suivent plus ou moins. Le monisme (1) est certainement en faveur, et la séduction qu'il exerce sur les meilleurs esprits, n'est pas sans se faire sentir dans les théories sur la perception externe. Tous conviennent que l'objet propre des sens sont les qualités de la matière ; et tous s'accordent également à dire qu'elles ne ressemblent (2) en rien à la sensation (3) qu'elles provoquent. « Ce qu'on appelle la saveur ou l'odeur d'un corps, dit M. Magy (et il étend son assertion à toutes les

(1) Mot d'ailleurs gros d'équivoques et dont on peut donner trois ou quatre explications. Il y a le monisme de Spinoza et de tous les panthéiste ; le monisme matérialiste : tout est matière ; le monisme idéaliste : tout est esprit ; le monisme dynamique ; tout est force ; le monisme scholastique : matière et forme constituent une substance

(2) Encore un mot gros d'équivoques. Veut-il dire qu'il n'y a pas, daus les corps, des sensations semblables aux nôtres ? Qui l'a jamais soutenu? Les affirmations vulgaires elles-mêmes ne contiennent rien de pireil. Veut-il nier, par ce mot, toute analogie (v. le texte cité plus b^s) entre nos sensations, entre les états de notre âme et ceux de la matière ? C'est loin d'être aussi évident qu'on le soutient.

(3) Dans toute cette discussion, on juge inutile de distinguer perception de sensation. Les deux sont en cause à la fois.

qualités dos corps, y compris l'étendue), ri€8t,de l'aveu de tous, qu'une modification interne, sans aucune analogie ni ressemblance avec la cause extérieure qui la détermine (1). » Et il arrive à conclure : « L'âme seule engendre la saveur, comme saveur; Podeur, comme odeur; la lumière, comme lumière; etc. (2)» Dans un volume récent, où il se propose expressément de combattre le scepticisme (3), M. Robert consacre un chapitre à prouver la certitude de la perception externe. Or, un paragraphe de ce chapitre est intitulé : Les qualités sensibles purs états de conscience; on y lit cette phrase : « Les progrès de la physique ont établi que les qualités sensibles ne sont que des états de conscience, quelque chose de subjectif, comme on dit (4). »

Cette doctrine, que je qualifie de demi-scepticisme (5), est universellement admise aujourd'hui, « de Paveu de tous, des philosophes comme des physiciens, » dit M. Magy (6). Et il ajoute : « L'entière subjectivité des

(!) La Science et la Nature, p. 264. Je tiens à dire ici que, dans ce troisième livre, j'invoquerai souvent ce beau et profond a essai de philosophie première , » j'en adopterai la doctrine générale, mais en conservant la liberté de m'en écarter sur plusieurs points importants.

(2) Gomment un esprit si ferme, un écrivain si clair, si précis, ne voit-il pas ce qu'il y a d'étrange, d'inadmissible à dire que l'âme engendre saveur, odeur, lumière, etc.?

(3) De la certitude et des formes récentes du scepticisme, par L. Robert, professeur à la Faculté des lettres de Rennes, agrégé des lettres et de philosophie. 1 vol. Chez Ern. Thorin. Y. le P. -S. de notre préface.

(4) Page 234.

(5) Elle n'est pas complètement sceptique, puisqu'elle admet une cause objective de nos sensations. Mais cette cause n'ayant aucune ressemblance, aucune analogie avec nos états de conscience, qu'une pouvons-nous connaître? Elle est inconnaissable.

(6) Loc. cit. Cette doctrine a pénétré dans l'enseignement classique. Elle y est probablement fort répandue. V. le Cours de philosophie de M. Joly, p. 24 et 25.

sensations ressort avec tant d'évidence de l'observation scientifique, que personne, à cette heure, ne tenterait seulement de la contester (1). »

Pour ma part, je le tenterai, en m'aidant du livre même de M. Robert, de la doctrine même de M. Magy.

Je remarque d'abord que les partisans de la subjectivité des qualités sensibles de la matière invoquent sans cesse l'autorité de la science. Or les savants, sinon la science, se désintéressent absolument de la question. Quelques-uns seulement, comme Helmholtz, cité par M. Robert, ont le tort de mêler à leurs doctrines scientifiques des considérations philosophiques souvent risquées. En réalité, les savants, les physiciens s'occupent de déterminer les lois des phénomènes, sans se préoccuper en aucune manière de savoir s'ils sont objectifs ou subjectifs.' C'est une question de métaphysique ; et, tant qu'ils font de la science, ils restent positivistes, peut-être à bon droit. La thèse de la subjectivité des qualités sensibles est une interprétation philosophique des faits analysés par la science. Il nous reste à prouver que cette interprétation est erronée et que la science, loin de contredire les affirmations du vulgaire, ne fait que rendre plus précise et plus indéniable la certitude de la perception externe.

« Il est de plus en plus probable, dit M. Joly (2), que la science démontrera l'unité de ce qu'on appelle encore aujourd'hui les forces physiques. » Je suis tout prêt, pour ma part, à accepter cette hypothèse qui a pour elle, entre autres, la grande autorité du P. Secchi. Encore faudrait- il s'entendre sur cette force unique, et n'en pas

(1) La Science et la Nature, p. 265. Je généralise le passage, mais certainement sans altérer la pensée de l'auteur.

(2) Loc. cit.

faire quelque chose d'analogue, sinon d'identique, à la

substance unique du panthéisme matérialiste. M'est avis avec M. Magy, et M. .Joly n'y contredirait certainement pas, qu'il faut maintenir la multiplicité des forces individuelles (forces simples ou systèmes de force formant des touts distincts). Par unité" des forces physiques il faudrait dès lors entendre, soit un agent unique répandu dans tout l'univers, Féthcr, si l'on veut, conducteur de tous les phénomènes, soit une loi suprême de l'activité universelle, dont toutes les lois particulières seraient des applications diverses. En toute hypothèse, et en tout ordre de choses, il faut maintenir et la multiplicité et l'unité.

C'est ce que ne fait pas M. Joly. Il ajoute : « Ces prétendues forces, nul physicien dès à présent n'en doute, se réduisent à des vibrations, identiques en elles-mêmes. »

Et, d'abord, que, dans un traité de physique, un savant comme M. Saigey réduise chaleur, lumière, électricité, magnétisme, cohésion, affinité chimiques, gravité à des mouvements (1), c'est son droit, parce que, encore une fois, les sciences positives ont pour objet les phénomènes et non leurs causes. Le mot force est, pour eux, le symbole d'une réalité qu'ils n'ont pas à connaître. Mais qu'un métaphysicien comme M. Joly prenne ce langage en un sens philosophique et parle des lois tout comme les adversaires de la métaphysique, il y a quelque lieu de s'en étonner.

Quoi qu'il en soit, il va plus loin que les savants ; il contredit leurs enseignements, quand il dit que les vibrations sont « identiques en elles-mêmes. » C'est au contraire l'un des plus beaux résultats des sciences que d'avoir établi, à peu près pour tous les phénomènes phy-

(1) V. la note de la p. 25 du Cours de M. Joly.

siques, ramenés à des mouvements, des déterminations rigoureuses qui permettent de les distinguer et de les exprimer par des formules spéciales. On a poussé très-loin Y analyse des faits, et cela à l'aide d'instruments qui enregistrent les vibrations, indépendamment de nos organes et de notre perception. On est arrivé à isoler dans le rayon solaire les faisceaux lumineux, les faisceaux caloriques, les faisceaux chimiques. Gela seul prouve que la lumière, la chaleur et les phénomènes chimiques sont des systèmes de vibrations distincts (1) . Bien plus, l'analyse spectrale a décomposé à son tour la lumière blanche en un grand nombre de rayons lumineux disdincts. Cette distinction, tout objective, provient d'une différence dans la longueur et dans la durée des ondes lumineuses (et probablement dans le nombre des vibrations dans l'unité de temps). « Pour la couleur rouger la longueur d'une onde, évaluée en millimètres, est d'un peu plus de 7 dix-millièmes, pour le jaune environ 5 dixmillièmes, pour le violet à peu près 3 dix-millièmes. Pour le jaune la durée d'une onde est de 530 trillionièmes de seconde (2). » De plus, chaque rayon a un indice de réfraction différent. C'est ce qui permet la décomposition par le prisme. La réfrangibilité est d'ailleurs en raison inverse de la longueur des ondes (3). — Pour les sons, la hauteur, l'intensité, le timbre (trois éléments qui font le caractère qualitatif et spécifique des sons) dépendent de causes que la physique déter-

(1) L'observation vulgaire suffirait ici. Certains corps laissent passer la chaleur et non la lumière; d'autres, au contraire, sont athermanes et en même temps translucides. D'autres conduisent la chaleur et non l'électricité, etc. Donc lumière, chaleur, électricité, etc., sont distinctes réellement.

(2) M. Robert. De la Certitude, p. 239.

(3) M. Robert, loc. cit.

mine également, et qui sont non moins Indépendantes de nos organes. Pour la hauteur, c'est le riQmbre de vibrations dans l'unité de temps; pour L'intensité, c'est

l'amplitude de ces vibrations; pour le timbre, c'est le nombre plus ou moins grand de sons harmoniques qui accompagnent la note fondamentale (découverte do M. Helmholtz). Pour chacun des sons, la hauteur, l'intensité, le timbre varient, parce o ue les nombres qui expriment la fréquence y V amplitude, la combinaison harmonique des sons varient. — Ces précisions de l'optique et de l'accoustique s'étendront certainement un jour à toutes les autres parties de la physique. La chimie aidant, on expliquera également les différences des saveurs et des odeurs. Bref, les résultats obtenus permettent déjà de tenir pour assuré que l'infinie variété des phénomènes dont la nature est le théâtre, et dont nous ne sommes que les spectateurs, est constituée par une combinaison de vibrations qui se mêlent, se croisent, s'unissent, s'opposent, forment un tissu aux mille et mille fils, d'une éblouissante beauté pour le vulgaire, d'une étourdissante simplicité pour le savant.

Mais le savant dément-il le vulgaire ? Loin de là. Ce corps me paraît rouge et celui-là jaune. Il en est ainsi, m'expliquera le savant. La surface de celui-ci vous renvoie des vibrations d'une durée de 530 trillionièmes de seconde, d'une longueur de 5 dix-millièmes de millimètre, etc. ; celui-là, des vibrations d'une longueur de 7 dix-millièmes, etc. — Enchanté de savoir cela ! penserai-je. Mais j'étais parfaitement sûr de la chose avant l'explication. Elle éclaire et confirme ce que je savais. — Le hautbois est plus expressif que la flûte. — Parfaitement, me dira M. Helmholtz. La force d'expression vient du nombre plus ou moins grand des sons harmoniques. Or une note de hautbois est accompagnée d'un

nombre d'harmoniques beaucoup plus grand qu'une même note de la flûte.

C'est ainsi que chaque découverte scientifique vient donner un fondement nouveau et inébranlable à la certitude de la perception externe, qui d'ailleurs n'a pas attendu la science pour affirmer son objet, et que la science ne pouvait certainement pas contredire, dès qu'elle ne sortait pas de ses propres limites (1;. Un homme de grande science me le disait un jour : « La science peut rectifier et éclairer le sens commun, elle ne peut le contredire. Ce serait se condamner elle-même. » Il y a plus. Très- souvent, dans la pratique de la certitude, si l'expression est permise, le savant peut se trouver en défaut, quand un observateur ordinaire n'hésite pas. J'ignore absolument les lois de la diffusion, de la réflexion, des dégradations delà lumière ; mais je suis presbyte : vous êtes un physicien éminent ; mais vous êtes myope. Que pensez-vous de la forme de cette tour, située à 1 kilomètre ? Elle vous semble ronde; moi f a ffîrrne qu'elle estcarrée. Helmhotz connaît la théorie scientifique de la musique; mais il se peut que le moindre amateur distingue beaucoup mieux que lui une note fausse dans un choeur, le son du cor anglais de celui d'un saxophone dans un orchestre.

Mais, dira-ton, je confonds la certitude vulgaire et pratique avec la certitude réfléchie et scientifique. Nullement. Je veux simplement prouver que l'une ne

(1) Il est clair qu'en affirmant sur de simples apparences le mouvement réel du soleil autour de la terre (encore aujourd'hui le savant parle du mouvement apparent comme s'il était réel), le vulgaire oublie son ignorance en astronomie. La certitude extérieure est limitée» conditionnée. Mais la réduire n'est pas la détruire, la critiquer n'est pas la nier. V. l'excellent chap. de M. Robert sur la certitude externe, page 257-565.

dément pas l'autre, au contraire. I a couleur, le son, l'odeur, en un mot, les qualités sensibles, sont, pour le savant comme pour tous, des propriétés des corps. Seulement l'un sait on quoi consistent ces propriétés, les auteurs l'ignorent ; do part et d'autre il y a certitude et le langage reste le même, quoique plusou moins, mais non pas contradictoirement, intelligible.

Avant do pousser plus loin j'écarterai quelques explications, quelques objections qui me paraissent inexactes. « L'expérience du rayon de lumière décomposé par le prisme, dit-on (1), montre que la couleur n'est pas une propriété des objets, comme les sens nous le font croire, mais qu'elle provient de la lumière. » On oublie que, si la lumière n'était pas arrêtée et réfléchie par un objet, il n'y aurait pas décomposition, pas de couleur. La couleur objective résulte de la rencontre des vibrations lumineuses avec les vibrations de la substance colorée. Dans cette rencontre, un certain nombre de vibrations lumineuses sont annulées probablement suivant la loi des interférences; les autres sont renvoyées. N'ai-je pas le droit d'appeler couleur la propriété que possèdent les corps d'absorber certains rayons lumineux et de réfléchir les autres ?

On insiste : « L'éther lui-même n'est pas lumineux. » Et la preuve c'est que « deux lumières venant à se rencontrer produisent de l'obscurité (2). » La preuve est faible. La lumière comme la chaleur, comme l'électricité, ne se manifeste que sous certaines conditions . Ces conditions supprimées, elle reste ou elle repasse à l'état latent. C'est le cas ici. Dans la rencontre, les deux lumières, les deux systèmes de vibrations s'annulent, c'est-

(1) M. Robert. De la Certitude, p. 235.

(2) Robert. De la Certitude, p. 239.

à-dire que les interférences suppriment le rayonnement (1). Mais dira-t-on que deux forces antagonistes n'agissent plus, n'existent plus quand elles se font équilibre ?

M. Joly (2), avec plusieurs autres philosophes, fait observer qu'un même agent produit sur les différents organes les impressions qui leur sont propres, de même que les substances les plus diverses produisent dans un même organe la même impression. Donc, la diversité des sensations tient, non pas à « des qualités correspondantes des corps étrangers, mais à la nature de l'organe. La science aurait prouvé que chaque nerf jouit de propriétés spécifiques. » A cette objection on peut opposer plusieurs réponses : 1°, avec M. Robert (3), les sensations anormales (tintements, flamboiements, etc., produits par des agents autres que le son, la lumière, etc.) ce ont un vague qui empêche de les confondre avec des perceptions normales, » et par conséquent on n'en peut rien inférer; 2°, encore avec M. Robert, ces sensations s'expliquent « par suite d'une habitude moitié physiologique, moitié psychologique; » peut-être aussi par un reste de vibrations lumineuses, sonores, etc., emmagasinées dans la substance nerveuse; 3° un agent qu'on prétend unique, 1 électricité, par exemple, pourrait bien, en réalité, être accompagné d'autres à l'état latent, lumière, chaleur, etc. Mises en communication avec leurs nerfs correspondants, ces vibrations particulières se dégageraient par une sorte d'affinité et produiraient Timpres-

(1) Je parle ici d'un rayonnement non perçu par nous et qui agirait, par exemple, comme agent chimique, indépendamment de nos organes.

(2) Loc. cit.

(3) Certitude de la perception externe, p. 262 et 263.

sion ; 4° la spécificité des nerfs est loin d'être admise par tous l<vs physiologistes. Les grossissements les plus puissants ne font pas découvrir, dans les différents nerfs, de

différence dans Ici composition chimique et dans la disposition moléculaire, ce qui serait nécessaire, semble-t-il,

à la spécificité ; d'autre part, si une portion de substance nerveuse qui paraît affectée à une fonction spéciale et jouir de propriétés particulières, est enlevée, il arrive

que d'autres portions la suppléent et remplissent la fonction, un instant suspendue ; 5° enfin, ceci est à la fois moins discutable et plus grave pour la théorie, transporter (gratuitement d'ailleurs on vient de le voir) la diversité de la nature à notre organisme, ce n'est pas, de la part d'un cartésien (1), professer la subjectivité des qualités sensibles de la matière. Notre corps est matière et objectif par rapport à notre âme. Si l'on admet différentes propriétés dans la substance nerveuse, pourquoi ne pas admettre des propriétés correspondantes dans la matière? Les éléments de notre organisme ne sont-ils pas de même nature que les éléments des autres corps ? La vie n'est-elle pas, comme le dit Spencer, une correspondance entre notre organisme et le milieu ?

Les objections et la théorie de M. Magy sont plus précises, son langage est plus exact. Les réfuter sera d'autant plus utile à ma thèse.

M. Magy analyse surtout la sensation d'étendue, en affirmant d'ailleurs, et avec raison, que la théorie est la même pour toutes les sensations. Trois conditions, ditil, sont requises pour qu'il y ait sensation : la présence d'un corps en relation avec l'organisme ; le concours de

(1) Dans toutes ces théories sur la perception externe, je remarque un mélange bizarre de cartésianisme et d'idéalisme. V. plus loin mes conclusions.

tous les éléments nerveux qui constituent l'organe; l'intervention de l'âme même. Appliquons cela à l'étendue : « Une cause physique, le contact d'un corps antago- « niste ; une cause physiologique, le concours de l'or- « gane et de l'encéphale ; enfin une cause psychologi- « que ; voilà les éléments essentiels de la perception de « l'étendue tactile (1). » Mais ces causes agissent uniquement comme des forces, et nullement comme des substances étendues; il n'y a ici que des résistances antagonistes, action du corps et réaction de Fâme à travers le nerf conducteur et médiateur; l'étendue est « une simple intuition psychologique (2). »

C'est conclure un peu vite. « La résistance du corps « antagoniste, dit-on, donne à l'intuition un objet déce terminé (3). » Est-ce simplement un objet? Tout corps, d'après l'auteur, est un système de forces qui agissent simultanément sur l'âme, considérée également comme une force. Agir simultanément est une propriété de ces forces ainsi associées, comme réagir est une faculté de l'âme. N'ai-je pas le droit d'appeler étendue objective cette propriété du corps, comme étendue subjective la réaction de l'âme, et sensation d'étendue tactile le rapport qui résulte de cette action et de cette réaction? Je sais que, plus loin, M. Magy combat la définition de l'étendue donnée par Leibniz : l'ordre de coexistence des forces. Cette définition n'est défectueuse que parce que Leibniz refuse, je me demande pourquoi, aux différentes forces qui constituent un organisme, comme à toutes les monades, une action directe les unes sur les autres. Rendez -leur cette action, et un dynamiste comme M.

(1) La Science et la Nature, p. 256.

(2) Ibid-, p. 262.

(3) Ibid., p. 263.

Magy ne saurait attaquer La définition de l'étendue on question. On insiste et on dit: C'est localiser dans une étendue soi-disant réelle des forces inétendues, ce qui ne se peut, iïqnivoque! Du point de vue dynamiste, il ne s'agit pas do localiser. J'admets simplement, comme l'auteur lui-môme, uno réaction do l'âme (étendue subjective ou sensation de l'étendue) contre une action d'un système de forces agissant simultanément (étendue objective); )a perception de l'étendue est la relation qui s'établit entre les forces antagonistes; c'est, comme le disent M. Robert et M. Janet, après la scolastique : Y acte commun du sujet sensible et du sujet sentant (1). Subjectiver l'étendue (et toutes les autres propriétés de la matière), c est placer dans l'un des termes du rapport le rapport lui-même. C'est en définitive, qu'on le veuille ou non, absober l'un des termes dans l'autre. M. Magy, qui critique très-vivement et très- fortement l'idéalisme (2), cette doctrine qui ce consiste essentiellement <r à résoudre les objets intérieurs en idées (3), » s'en rapproche singulièrement.

ce C'est une erreur de croire, dit excellemment M. Ja- « net (4), que le sujet ne met rien de lui même dans la « connaissance; c'est une autre erreur de croire qu'il y a met tout.

ce La sensation est une résultante, le point de coïncicc dence des deux termes moi et non-moi; on n'est autoce risé par rien à supprimer l'un des deux termes. »

Ici on m'arrête. Dans tout ce qui précède, me dit-on, j'ai prêté aux philosophes dont je discute les explica-

(1) Robert. De la Certitude, p. 264. — P. Janet, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1869.

(2) La Science et la Nature, p. 337.

(3) M. Carrau. Revue pliilosophique, mars 1879.

(4) Loc. cit'.

tions, un demi-scepticisme, un semi-idéalisme dont ils ne sont pas coupables. Cette longue discussion sur les qualités sensibles serait donc vaine ; elle porterait à faux. Aucun de ces philosophes, en effet, ne conteste que nos sensations aient une cause externe. M. Magy dit expressément que Y action actuelle d'un corps est un des éléments de la sensation. « Ce qu'il y a réellement « dans les corps, dit M. Rabier, ce sont les causes, les « raisons suffisantes de ces apparences (qualités sen- « sibles) (1). » M. Robert est encore plus précis : « Chaque « couleur est produite par des ondes de telle dimension « et de telle durée... (2) Tous les caractères du son se « ramènent aux variations d'un même fait mécanique, « l'ondulation aérienne (3), etc. » M. Joly n'ignore certainement pas les différences quantitatives des phénomènes physiques.

Ce que l'on conteste c'est la ressemblance, l'analogie (4) et même la correspondance (5) entre les modifications de notre âme, en un mot, nos sensations et les modifications des corps, les propriétés de la matière. Cette doctrine, née de Descartes (6), est universellement admise ; elle est la vraie; elle tient le milieu entre un idéalisme outré et un grossier empirisme, j'allais dire anthropomorphisme. « Quelles révélations inattendues sur la vraie nature des objets ! » s'écrie M. Robert. Et il ajoute : « Quel monde différent de celui des sensations (7) !

(1) Edition classique du Discours delà méthode, p. 111.

(2) De la Certitude, p. 240.

(3) De la Certitude, p. 243.

(4) V. tous les philosophes cités, passim.

(5) M. Joly. V. plus bas.

(6) V., entre autres textes : la 6e mèlitation. édit Garnier, p. 170 et 168; Principes de la philosophie, p. 189; Traité de la lumière, ch. î.

(7) De la Certitude, p. 240.

— nr> —

Que répondre ? l ■ il demeure acquis et prouvé scientifiquement qu'à l'extrême diversité de nos sensations répond, dans la nature, une diversité exactement correspondante de mouvements; il ne faut donc pas dire : les qualités sensibles sont de purs états de conscience (Robert); la nature de leurs causes nous échappe (Raèier). « Faut-il croire que chacun de ces états soit (c exclusivement produit par une qualité correspo/t- (( dante des corps étrangers? Faut-il croire, en parti- « culier, que si nous percevons telle couleur, c'est tout « simplement que cette couleur existe en dehors de a nous? Non (1). » — Tout au moins ce langage est inexact; 2° Le mot de ressemblance est gros d'équivoques, comme j^ l'ai déjà noté, parce qu'il tend à faire croire que les partisans de la certitude complète de la percep'ion externe et que le vulgaire attribuent à la matière des impressions identiques aux nôtres, en un mot, des sensations parfaitement conscientes, ce qui est faux. 11 y a un abîme entre cette manière de voir grossière et la doctrine qui explique la perception externe et sa certitude par une cer;aine homogénéité entre les états de la matière et les états de notre âme, d'après le principe platonicien que le semblable est connu parle semblable. C'est cette doctrine qu'il me faut maintenant exposer. Pour cela, je tiens pour accordé, au moins provisoirement, le dynamisme tel que le professe M. Magy, sauf certaines restrictions.

Nul, que je sache, n'a aussi bien posé le problème de la perception externe que M. P. Janet. Je citerai tout le passage, en me permettant quelques interruptions entre parenthèses.

«- Le monde phénoménal et sensible qui est dans ma

(I) M. Joly. Cours de philosophie, p. 2i.

« conscience n'est pas sans doute le monde objectif (1), le

« monde en soi; mais il lui correspond avec une pré-

« cision rigoureuse, sans lui ressembler (?) Rien ne se

ce produit en moi qui n'ait, je ne dirai pas son modèle

« {nous verrons où est le modèle, où est la copie), mais

« son corrélatif dans le monde réel; et, lors même

t( qu'on accorderait que ce monde réel dans son

a essence m'est et me sera éternellement inacces-

(c sible (ce que je discuterai), encore pourrai-je dire que

« je le connais en un sens, puisque je puis affirmer qu'il

« n'est aucune de mes sensations qui n'ait son fondement

c en lui, et que tous les rapports qui existent entre les

(c phénomènes de ma conscience correspondent à des

a rapports déterminés dans le monde des choses en soi.

« On peut même donner quelque idée de ce genre de

« symbolisme ou de traduction qui nous permet de

« passer de la connaissance subjective à la connaissance

« objective et du moi au non-moi. Nul doute aujour-

(c d'hui que la différence des couleurs ne soit toute

« subjective (ce qui suit va expliquer, sinon démentir

« cette proposition), et cette différence est une différence

« de qualité. Cependant les couleurs ont une cause

« objective dans la réfrangibilité des rayons lumineux

« et chaque couleur a sa raison dans les degrés diffé-

(( rents de cette réfrangibilité. Or, cette différence est

« une différence de quantité. Voilà un cas où unediffé-

<( rence subjective de qualité correspond à une diffê-

« rence objective de quantité. Rien ne se ressemble

« moins que la qualité et la quantité et elles n'ont pas de

« mesure commune (je ne dis pas à réfuter, mais à

« discuter). Cependant Tune est le symbole de l'autre et

« elles se correspondent si exactement que nous pou-

(1) M. P. Janet, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1869.

« mus à priori^ et par l«i seul calcul, prédire Les ;ippa- « rences lumineuses et colorées que présentera tel objet « dans telies conditions données. »

Les deux données du problème sont celles-ci : la quantité et La qualité, entre lesquelles il s'agit de déterminer un rap] ort.

Plaçons-nous d'abord au point do vue de la quantité seule et demandons-nous si les différences de quantité sont exclusivement objectives.

Dans l'hypothèse dualiste de Descartes, qui fait de l'âme et du corps deux substances en définitive étrangères l'un0 à l'autre et, si Ton pousse la théorie à bout, sans rapports directs, on comprend que le corps fasse partie du monde matériel et que ce qui s'y passe soit considéré comme objectif par rapport à l'âme. Il faut même avouer que le corps devient une sorte d'embarras dans la théorie de la perception externe. Il faut d'abord opposer aux an ires corps notre corps, puis notre corps à notre âme. 11 reste à expliquer, chose difficile, le passage des phénomènes physiologiques, condition de la sensation ou perception proprement dite, le rapport et la correspondance entre la quantité et la qualité.

Il n'est guère de spiritualistes aujourd'hui qui s'en tiennent à ce dualisme. On le déclare, peut-être un peu légèrement, suranné et insoutenable « C'est, dit-on, une concession laite par D^scartes aux préjugés théo logiques de son temps. » Et l'on revient à la doctrine très-théologique, puisque c'e^ celle de saint Thomas, de l'union substantielle de l'âme et du corps (1).

L'horam' est un composé de matière et de forme. La matière et la forme, distinctes mais qui ne sont rien

(i) V. les ouvrages des thomistes contemporains, entre autres le Composé humain du P. Liberatore.

l'une sans l'autre, constituent une substance, et, s'il s'agit de l'homme, une personne. Le moi, ce n'est pas seulement, comme diraient et disent encore les cartésiens, le principe qui, en nous, pense et se connaît par la conscience : c'est l'être tout entier, corps et âme. Nous disons : je marche, je mange, je digère, comme je sens, je pense, je veux. Si Ton exagère aujourd'hui, ce n'est pas la distinction, c'est l'union de l'âme et du corps. De la thèse scolastique, peut-être mal comprise par ses interprètes les plus bienveillants, on passerait volontiers à la thèse matérialiste qui identifie l'âme et le corps. Gardons-nous de ce monisme excessif. Quand S. Thomas, d'après Aristote, fait de l'âme et du corps la forme et la matière d'une substance unique : 1° il distingue les deux principes ; 2° le corps uni à l'âme n'est pas matière première sans aucune détermination ; c'est une matière seconde, c'est-à-dire déjà informée, quant à ses parties constituées. Saint Thomas, il est vrai, enseigne que l'âme, forme unique dans l'homme, donne au corps Y être et la vie (1), de telle sorte que le corps semble être comme une manifestation de l'âme et n'être pas une réalité distincte de l'âme. Ce serait une théorie qui rappellerait celle de l'idéalisme : le moi posant le nonmoi en se limitant. Mais il faut entendre saint Thomas. L'âme est la forme du corps, en tant qu'il est organisé. Selon la définition d' Aristote, sans cesse reproduite dans cette question, « l'âme est l'acte d'un corps organisé, « ayant la vie en puissance. » C'ett l'organisation et la vie qui ne seraient pas réalisées sans le concours de

(1) Cum anima humana uniatur corpori ut forma, dans illi esse simpliciter, impossibile est esse in homine aliam formam prseter animam intellectivam. (Summ. Theol., la p., q. 76, art. 4, conclus.)

l'âme ; mais les éléments du corps existeraient avec leurs propriétés, avec leurs formes propres.

Il est certain cependant que saint Thomas, pas plus qu'Aristote, no soupçonnait ce fait, affirmé par Leibniz, confirmé par la science contemporaine, que tout être vivant est composé d'autres vivants, que les premiers éléments d'un organisme, les cellules, sont ellesmêmes vivantes (1). Mais, après avoir rejeté lo monisme pur, ne retombons pas dans un pluralisme à outrance. Tenons-nous-en à la doctrine de Leibniz. Tout être est composé d'une monade centrale, d'une âme ou entéléchie, et d'un organisme qui lui est uni.

ce Chaque substance simple ou monade, qui fait le « centre d'une substance composée (comme, par exemple, « d'un animal) et le principe de son unicité, est envice ronnée d'une masse composée par une infinité d'autres ce monades, qui constituent le corps propre de cette ce monade centrale... Chaque monade avec un corps « particulier fait une substance vivante (2). » Supposez cette monade douée, non plus seulement de perception mais d'aperception, ou, si Ton veut, de conscience et de liberté, unie à l'organisme le plus parfait que nous connaissions, cette substance vivante sera un homme, une personne, le moi complet.

Ceci posé et bien entendu, revenons aux sensations, aux qualités sensibles, à la considération de la quantité, hors de nous et en nous. Les phénomènes naturels ou

(1) On connaît la phrase de Leibniz : « Chaque portion de la matière a peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un « étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque « membre de l'animal, chaque goutte de ses humeurs est encore un « tel jardin ou un tel étang. » (Monadologie. Erdm., p. 710.)

(2) Principes de la nature et de la grâce fondés en raison. (Erdmann, p. 714.)

modifications des corps, on l'a dit et on l'accorde, sont tous des mouvements déterminables quantitativement et représentables par des nombres. Mais les mouvements ne sont pas des modifications immanentes. Corrigeant la doctrine de Leibniz, dont le tort est de n'admettre aucune communication directe entre les monades, nous voyons les mouvement se propager et se transmettre; les monades ou systèmes de monades agissent et réagissent les uns sur les autres. Un corps agit sur le nôtre : qu'est-ce à dire, sinon que les vibrations doit cet organisme est le siège, provoquent dans le nôtre des vibrations ?

Mais la réaction est égale à l'action : les mouvements se transforment suivant la loi d'équivalence; la quantité reste invariable ; en un mot, le même nombre exprimerait les vibrations du corps étranger et les vibrations du nôtre (1). La quantité n'est donc pas ^e,llement objective et dans les corps distincts du nôtre; elle est également subjective, en ce sens qu'elle se retrouve dans notre corps, partie intégrante du moi. Du point de vue de la quantité, il n'y a donc pas snul°ment correspondance ou analogie entre les modifications des agents externes et nos propres modifications, mais ressemblance et identité. La sensation, au moins sous le } oint de vue externe et quantitatif, exprime ce rapport d'identité. Comment soutenir dès lors la dissemblance absolue des états de la matière et de nos propres états ? Q :e devient la thèse de l'entière subjectivité des phénomènes? Que signifie cette formule: les qualités sensibles, purs états de conscience! Elle ne se soutiendrait que dans Hypothèse qui ferait de l'homme un pur esprit, enfermé accidentellement dans le corps, comme dans une p tison;

(1) En tenant compte, bien entendu, des modifications accidentelles.

el'e succombe si l'on admet, avec la majorité défi spiritualistes actuels, la doctçine scolastique <l<i L'union substantielle du corps el de l'âitfe et l'axiome : a Sentire non est sine corpore, »

Du mémo coup, la certitude scientifique s'établii avec une singulière force. J'avoue que je ue comprends pas ce qu'elle devient dans les théories plus ou moins Idéalistes qui creusent un abîme entre le moi et le non-moi, qui font du monde, et j'entends le monde phénoménal, un ensemble de représentations. Si les formules scientifiques n'expriment que les liaisons de nos états de conscience, comment être assuré, l'absolu étant d'ailleurs éliminé de l'âme comme du monde, que ces liaisons seront effectivement constantes, que des successions inattendues ne viendront pas demain démentir les lois d'aujourd'hui et rendre les applications impossibles ? Science illusoire et vaine ! Encore une fois, la confiance des idéalistes dans les sciences positives, ce mélange de scepticisme et de dogmatisme, que je signalais en commençant ce chapitre, me déconcerte. Cette confiance d'ailleurs n'est pas aussi grande qu'on aime à se le persuader. Il suffît, pour s'en convaincre, d'ouvrir la Logique de Stuart Mill (1), le plus franc sinon le plus conséquent des positivistes (2). On sait ce qu'il fait des vérités nécessaires, entre autres des axiomes géométriques. Au reste, M. Spencer, qui croit écarter la thèse des révolutions possibles, subversive de toute science, par celle d'une évolution nécessaire et régulière, pose en principe, comme Stuart Mill, comme tous les phénoménistes, y

(1) Lire en particulier les chap. v, vi et vu du livre II.

(2) Sur les inconséquences de J. Stuart Mill, lire l'article de M. Carrau, Revue philosojjhique, juillet 1879, et les pages que M. Ollé-Laprune consacre à ce philosophe dans sa thèse de la Certitude morale.

compris les criticistes et les panthéistes, le principe de la relativité de nos connaissances. On sait que, chez tous ces auteurs, relatif est synonyme de subjectif et que le principe aboutit en logique au probabilisme, exclusif de la certitude absolue, c'est-à-dire de la certitude proprement dite.

Il en va tout autrement dans la thèse que je soutiens et j'avoue que je trouve assez piquant d'avoir à défendre la certitude scientifique contre les partisans de la science. Dès lors que le moi n'est pas un pur esprit isolé au milieu de ce monde et sans communication possible avec lui (1), mais un être semblable à ceux qui l'entourent, au moins par son côté externe et sensible, les formules scientifiques expriment les lois du non-moi et en même temps celles du moi ; elles valent dans Tordre des réalités (phénoménales, je reste toujours à ce point de vue) et dans celui de la connaissance ; la connaissance étant, comme la sensation elle-même, « l'acte commun de l'objet sensible et du sujet sentant, » ou, du moins, supposant les rapports d'identité quantitative entre le non-moi et le moi, entre le monde et nous.

Je sens combien ce point particulier de ma thèse est délicat ; je comprends qu'il suscite des inquiétudes, des doutes dans l'esprit du lecteur. J'ai l'air, contrairement aux prescriptions d'Aristote , d'accord en cela avec Platon, de faire des sciences positives l'œuvre de la sensation, la simple systématisation de l'expérience. J'en aurais presque le droit, argumentant contre des positivistes. Mais ce n'est pas seulement eux que j'ai en vue. Et puis je voudrais, non plus discuter, mais dogmatiser. Eh bien, qu'on oublie un moment les habitudes invétérées du dualisme cartésien, lequel ne peut comprendre com-

(1) J'enten ls communications directes.

ment la science résulte de l'activité intellectuelle du moi tout entier, y compris L'organisme; que, par réaction contre l'empirisme, on veuille bien n'en pas faire le produit de la raison seule et de Va priori, et l'on admettra que, du point do vuo do la quantité phénoménale, la certitude scientifique, ou, pour revenirà mon sujet, la certitude de la perception externe, trouve un fondement solide dans ces relations établies entre le moi (phénoménal) et le non-moi (phénoménal), grâce à Y homogénéité des deux natures, condition de l'unité et de l'harmonie de la nature et de la science.

La perception extérieure, dont la certitude est confirmée par les déterminations de la science, nous fait connaître les qualités sensibles des objets dont l'ensemble constitue le non-moi. A ce premier degré de la connaissance du monde, la certitude qualitative et la certitude quantitative se confondent en quelque sorte (1) . Elles ne sont ni plus ni moins rigoureuses l'une que l'autre. La précision des formules mathématiques, appliquées ci la réalité, est sans cesse en défaut. Les instruments les plus délicats ne donnent des mouvements réels que des mesures approximatives. Sans doute l'approximation touche d'assez près à l'exactitude pour que la mesure obtenue suffise à la certitude pratique (2). Cette certitude, d'ailleurs, on la possédait déjà, grâce aux données qualitatives des sens, contrôlées par la critique philosophique de leur témoignage .

La connaissance que nous avons du non-moi s'arrête-t-elle à ce premier degré ? Telle est la question qui reste à examiner.

(1) Sur la transformation de la quantité ou qualité v. plus loin, chap. 2.

(2) V. YEssai sur les fondements et la connaissance, par M. Cournot.

Une observation d'abord, que je crois importante. Quand les idéalistes subjectivistes font des phénomènes objectifs des modifications du moi extériorisées, il n'est jamais question dans leurs exposés que des qualités rudimentaires attribuées à la matière brute. Ils passent sous silence les combinaisons expressives de ces qualités chez l'homme et chez les animaux. M. de Broglie, dans l'important ouvrage où il combat le positivisme idéaliste, fait lui-même à ses adversaires une concession selon moi inutile et dangereuse, il semble leur abandonner le sens de la vue et celui de l'ouïe, et il admet que les couleurs et les sons, comme tels, sont des modifications toutes subjectives. Lui aussi, qui pourtant ne craint pas les analyses, ne s'arrèfe pas aux combinaisons de sons qui constituent le cri des animaux ou la parole humaine, ni à celles de couleurs qui contribuent à ce jeu expressif du visage qu'on appelle la physionomie. Tout cela forme pourtant une partie importante de l'objet de la perception externe. Quand la parole d'un de mes semblables arrive à mes oreilles, les mouvements de ses organes vocaux, ébranlant l'air, conducteur du son, déterminent des vibrations correspondantes dans mon oreille et dans tout l'appareil auditif, puis consécutivement dans nos propres organes vocaux. Une note produite par un instrument de musique résonne par sympathie dans les parties similaires d'un autre instrument placé à une certaine distance; de même mes cordes vocales s'ébranlent en même temps que celle de l'individu qui me parle. En même temps que des mouvements identiques se produisent dans nos deux organismes, les états de conscience qui sont liés à ces mouvements sont suscités simultanément dans nos deux âmes. Dira-t-on dans ce cas, et dans tous les cas analogues, que les paroles prononcées par autrui ne

ressemblent en rien aux sensations que j'éproui Deux regards humains se croisenl et s'échangent : des correspondances analogues à La précédente, s'établisseni entre les deux organes de la vue; les deux rétin ssse mettent pour ainsi dire à l'unisson et en même temps I deux âmes : les sensations éprouyées par chacun de ces deux hommes (s;ins parler des sentiments), sont évidemment encore la reproduction des états de conscience et des mouvements qui les traduisent choz l'autre. U main amie presse la mienne : à cette étreinte affectueuse je réponds par une étreinte de même signification. Les efforts musculaires accomplis par chacun de nous s'équilibrent; une sorte de phénomène d'osmose nerveuse et consciente amène l'homogénéité entre nos deux activités physiologique et psychique : à la lettre nous ne faisons plus qu'un ; c'est de part et d'autre mêmes mouvements, mômes sensations. On ne remarque pas assez qu'un état de conscience avec ses conditions physiologiques est alors une réponse à une excitation, qui, elle aussi, est un état de conscience lié à de pareilles conditions organiques. C'est évident quand il s'agit du commerce établi entre deux hommes : ce n'est guère moins incontestable quand le rapporta lieu d'homme à un animal supérieur, par exemple, quand un maître cause avec son chien. En suivant l'analyse dans la série insensiblement décroissante des êtres, ce raisonnement aurait toujours une certaine valeur.

Or, ce raisonnement porte sur la qualité des sensations non moins que sur leur quantité. Voyons jusqu'où cela nous mène.

Dans ce qui précède, j'ai, suivant l'habitude, isolé artificiellement la perception externe des autres facultés intellectuelles, la conscience et la raison, sans rechercher si déjà elles ne sont pas impliquées dans les faits

analysés Cl). Dans ce qui suit, je n'aborderai pas davantage cette étude toute psychologique. Mais supposant toujours l'union des trois facultés intellectuelles, sauf à examiner plus tard le rôle propre de la concience et de la raison (2), je me demande maintenant jusqu'où atteint la connaissance réelle et pratique du non-moi.

« Peut-être, dit M. Liard (3), le langage mécanique « de la nature n'est-il que la traduction d'un texte écrit (( en une autre langue ; peut-être nos sensations sont- « elles un symbolisme à deux degrés, et, de même que « sons, couleurs, saveurs sont les signes et non pas l^s « images des mouvements moléculaires, peut-être ceux- « ci sont-ils à leur tour les signes d'une réalité plus « profonde. »

Nos sensations, envisagées sous le point de vue physiologique, ne sont pas seulement le signe ni même l'image, mais la transformation, suivant la loi de l'équivalence, des mouvements moléculaires communiqués des objets à notre système nerveux. Or, en nous la sensation est à la fois physiologique et psychologique. Les deux points de vue sont distincts, mais unis comme l'âme et le corps. Passer de l'un à l'autre, c'est passer de la quantité à la qualité, en un certain sens, du signe à la chose signifiée, de la manifestation à la chose manifestée, en un mot, du mouvement à la force (4). Mais il n'y a là qu'une seule réalité à double aspect.

Voyons si, en dehors de nous, il n'en serait pas de même ; si le rapport objectif de la quantité à la qualité n'est pas un rapport de mouvement à force et si la

(1) M. Joly, dans son Manuel, a écrit une excellente page sur le rôle de la raison dans la perception externe.

(2) Chap. 2 et 3 de ce livre.

(3) Texte déjà cité, liv. Iï, chap. 2.

(4) Chap. 2.

connaissance certaine de l'un ne nous amène pas à La connaissance certaine de l'autre.

Je prends pour point de départ cette autre pbrasede M. Liard : << l^is êtres ont un dedans e\ un dehoi s ; par u leur dehors ils constituenl l'objet de la science. Nous « ne les voyons e1 les parcourons qu'en surface ; Vintè- « ri 'ta' nous est inaccessible (1) . »

Discutons cette dernière proposition.

Voici un chef-d'œuvre do La statuaire: je suppose le Chant du Départ de Rude (2). C'est un guerrier qui, dans un élan héroïque, appelle les enfants de la patrie au secours de leur mère. 11 y a là un ensemble de formes, d'attitudes, de gestes, de physionomies qui parlent à Vâme. Certes, les formules scientifiques sont impuissantes à expliquer l'admiration, à traduire ce chef-d'œuvre. L'esthétique a ses règles : il y est question de proportions, de symétrie, de perspective, mais tout cela pratiquement inexprimable par des nombres. La physiologie peut déterminer les conditions organiques du plaisir de la vue (3) : mais le plaisir lui-même échappe à cette analyse rigoureuse ; et ce qu'on en peut dire de plus vrai, s'explique dans des considérations qu'on qualifiera de littéraires, mais qui n'en présentent pas moins un sens parfaitement intelligible, beaucoup plus capables que les dissections savantes d'éclairer l'admiration, d'ouvrir les yeux de l'amateur (4). C'est que les formes esthétiques ont un sens ; c'est qu'au plaisir se mêle un jugement;

(1) Les sciences positives et la métaphysique, p. 297.

(2) Bas-relief de l'arc de triomphe de l'Etoile.

,3) V. ud article de J. Sully dans la Revue p/tilosophique. mai 1880.

(i) Quoi de plus instructif, à cet égard, que les leçons de M. Cousin sur le beau, le cours d'esthétique de Jouffroy, l'Art et le Beau de Lamennais, la Science du Beau de M. Ch. Levèque, les fragments d'A. Tonellé, etc. , etc. ?

c'est que l'idée transparaît (1) à travers le granit ou le bronze, transfiguré par le génie. Les beaux vers de Chénier laissent passer à travers les mots jusqu'à mon cœur le souffle patriotique qui les inspire. Ils présentent à mon esprit les idées parfaitement définies de dévouement au pays et d'un amour de l'indépendance nationale qui se traduira par des actes et des mouvements également définis, et dont la valeur morale n'est pas douteuse. Ces mêmes idées, soutenues de ces mêmes sentiments, je les retrouve dans les figures expressives, dans le mouvement des personnages du bas-relief ; je lis cette page magistrale ; elle présente un sens auquel nul ne se méprend : nul homme de coeur ne la méditera sans se répéter (est-ce avec le poëte, est-ce avec le sculpteur?) les strophes du chant énergique et trop profané :

Mourir pour la patrie Est le sort le plus beau, le plus digne d'envie !

Mais quoi? ces personnages de pierre sont là, immobiles sur leur socle, et, sauf quelque étranger ou quelques rares amateurs, on passe indifférent. Mais, vienne à notre rencontre un être humain, un de nos semblables. Si vulgaire soit-il, c'est autre chose et c'est mieux qu'une statue. Un regardjeté à la dérobée, et peut-être la figure de cet inconnu me révélera tout un monde de pexisées et me fera réfléchir. Qu'est-ce si, au lieu du premier venu, rencontré sur une place, j'ai en face de moi, dans l'intimité, un ami, une personne aimée ? Collection de représentations, groupe de sensations actuelles, qui deviendront possibles quand l'entretien aura cessé ! me dira un positiviste. « Le dehors vous est

(1) A. Tonellé. Fragments pub'iés par M. Heinrich. V. aussi le poëme de Sully-Pru<1homme intitulé : Devant la Vénus de Milo.

connu; vous pouvez parcourir votre ami en surfkc< le dedans vous est inaccessible, » me dira un criticiste. Allons donc ! Esl ce sôri iusemewt qu'on parle ainsi ?

Mais, pus d'exclamations, pus de phrase s; discutons tranquillement les faits.

Il est incontestable que les gestes, l'attitude et la physionomie sont un ensemble de signes qui nonsrôv''lent, qui nous manifestenl 'es états de conscience.de nos semblables. Ce n'est pus seul ornent leur existence e* leur réalité qui nous ost donnée (1). « Nous outrons jusque dans l'âme même... Les qualités intellectuelles et morales nous deviennent visibles, dans les signes imparfaits où elles s'expriment (2). » Le regard surtout est révélateur. Les yeux ne sont pas seulement le miroir de 1 rune; ils sont, en quelque sorte, Fume même. Non, il m'est impossible, quand je fixe quelqu'un, quand je plonge mes yeux dans les yeux de celui que j'aime, de ne voir là rien autre chos° qu'une rencontre de vibrations lumineuses, que des jeux d'un agent matériel entre deux chambres noires. M 'arrêter à ce moment aux explications physiologiques, ne voir en face de moi qu'un trou noir à travers lequel la lumière va graver une image comme sur la plaque de Daguerre, non-seulement cela mi serait odieux; cela serait déraisonna ble impossible. Ce regard n'est pas un rayonnement muet; c'est l'enveloppe très-mince et parfaitement transparente d'une entité immatérielle ; je la saisis à travers

(1) V. à ce sujet les ( auses finales de M. Janet, p. 145 et suiv.; et la Certitude morale de M. Ollé-Laprune, p. 112 et suiv.

(2y « Ceux mêmes qui nous sont indifférents, ne nous apparaissent point comme des f.mlômes sans vîp, auxquels un raisonnement aurait la vertu de communiquer l'existeuce. La moindre action qu'ils exercent sur nous, nous donne le sentiment de la réalité. » (Ollé-Laprune. De la Certitude morale, p. 113.)

le regard ; je lis dans les yeux ; mon âme voit cette âme et la connaît. Et cela sans métaphore, dans la rigoureuse exactitude des termes. Voir, en eflH, qu'est-ce sinon un acte d'âme, accompagné de conditions physiologiques ? Ce n'est pas l'œil qui voit. C'est l'être tout entier, âme et corps ; ce n'est pas l'œil qu'on voit; c'est son semblable tout entier, corps et âme. Voir est synonyme de connaître. Le dedans est donc visible, connaissable.

Si, à cet ensemble de signes expressifs, s'ajoute la parole, la connaissance se précise davantage encore. Sentiments, pensées, déterminations d'autrui me sont donnés et connus du moment qu'il les exprime. Que le physicien enregistre, compte et mesure les vibrations ! pour moi je les traverse; je vais du signe au sens; le langage peut être imparfait, grossier .-j'oublie les mots : il ne sont rien pour moi ; je n'essaie pas d'enfermer dans une formule ce cette chose vivante qu'on appelle émotion ou idée. » Que les ondes sonores frappent mon tympan et pénètrent, rapides messagers, jusqu'aux centres nerveux, que m'importe? C'est l'affaire delà nature et de ses lois. Pour moi, l'être qui me parle n'est pas un tambour creux, une cymbale retentissante. C'est une âme qui entre en commerce avec la mienne ; qui partage avec elle ce qu'elle a de plus réel, de plus saisissant, de pi -s significatif: à travers l'onde sonore l'âme a passé (1).

Qui oserait contester ces certitudes ? « C'est un fait « bien remarquable, observe finement M. Janet, quau- « cun sceptique, à ma connaissance, n'ait jamais mis en

(1) V. le Psaume de la Pologne, par H. Perreyve. Un orateur p^ut bien être en même temps un philosophe, fut-ce dans la chaire chiétienne.

« doute,d'une manière explicite, l'intelligence des autres « hommes (1). » E1 ce n'esl pas seulemenl L'intelligen \u\r donl nous affirmons l'existence, c'est L'intelligen avec des pensées définies et précises; tfesl L'âme avec des états déterminés, <|u<i nous connaissons.

Sans doute , la certitude de cette connaissance quelquefois en défaut. Le langage, naturel ou de convention, est quelquefois trompeur. On n'en peut rien conclure, sinon qu'ici, comme partout ailleurs, comme en général pour le témoignage des sens, la critique el le discernement sont les conditions de la certitude. De ce qu'elle n'est pas toujours donnée, il ne faut pas inférer qu'elle ne Test jamais.

Sans doute encore, cette certitude est voilée d'ombres, à la connaissance se mêle la croyance (2) : mais la foi n'est pas nécessairement aveugle ; elle n'exclut pas une vue intellectuelle, d'un degré plus ou moins grand, mais suffisant pour constituer la certitude proprement dite. C'est une erreur commune à tous les théoriciens de l'Inconnaissable, de regarder comme nulle une connaissance incomplète. C'est une erreur dont M. Ollé-Laprune a fait, à mon avis, bonne et décisive justice (3).

Concluons; et, sans nous préoccuper encore de la méthode suivie dans la connaissance que nous prenons de nos semblables, sans nous demander s'il y a ici analogie, induction, intuition, constatons, avec M. Janet, que nous connaissons le dedans de nos semblables, que nous y croyons, si l'on veut (4), mais en même temps

(1) Les Causes finales, p. 146.

(2) V. la Certitude morale de M, Ollé-Laprune, chap. m.

(3) Dans sa thèse De la Certitude morale,

(4) « Nous le savons, nous y croyons. Nous y croyons, c'est bien dit. » (Ollé-Laprune. Op. cit. p. 115.) Nous en sommes certains, serait au moins aussi bien dit, et, par le fait, se dit communément et légitimement.

<( que cette croyance, — j'ajoute, que cette connaissance — égale en certitude nos affirmations les plus autorisées (1). »

De Thomme passons aux animaux. Je n'ai pas à rappeler et à réfuter la doctrine cartésienne. Personne ne soutient plus que les animaux sont de pures machines; personne ne refuse une âme aux bêtes. Toute la question est de savoir ce que nous en connaissons.

Une s'agit pas non plus de substituer à la science un roman sentimental ou une fiction de fabuliste, dont le chien, le renard ou le lion seraient les héros. Je me demanderai simplement et le plus philosophiquement possible, si l'anatomie et la physiologie, si la zoologie, en un mot, nous apprend tout ce qu'on peut savoir sur les animaux.

Certes, je pourrais emprunter aux plus rudes adversaires de la métaphysique, aux positivistes, des données très-curieuses de psychologie comparée. Les écrits de M. Spencer abondent en renseignements sur les mœurs des bêtes, et, chez nous, un des traducteurs de Spencer, M. Espinas, a tracé, dans un livre connu et de grand mérite, un tableau intéressant des Sociétés animales.

Je n'abuserai pas des armes fournies par les adversaires. Pourtant si j'appliquais à tous ces faits, parfaitement décrits^ de l'industrie et des arts des bêtes, l'axiome: eorumdem effectuant eœdem sunt causœ, n'aurais-je pas le droit de conclure tout de suite à l'analogie, à la ressemblance, sauf les différences de degrés, de l'âme des bêtes avec celle de l'homme (2) ? Et si nous connais-

(1) Les Causes finales, p. 145 ;et la phrase est répétée p. 146.

(2) Je tiens à déclarer tout de suite que je ne me laisserai par arrêter dans cette étude par le scrupule d'abaisser la dignité de Thomme, en lui assimilant les animaux. Je ne vois pas qu'il soit nécessaire, pour sauvegarder cette dignité, d'établir entre l'homme et la bète

sons celle-ci, grâce ;'i ses manifestations externes, com ment ne i>;\s admettre que nous connaissons celle là, moins bienje l'accorde, mais aussi sûrement; avec une certitude moins éclairée, mais d'une valeur logique égale?

« Si l'analogie, dit M. Janet, nous a conduits jusquece là (connaissance de n<»s seinblables),-avec un degré de <« rigueur que nul ne conteste, pourquoi cesserait-elle a d'avoir la môme force démonstrative, lorsque nous ce passons à des phénomènes voisins, très-semblables à « ceux qui ont autorisé nos premières inductions, à « savoir: de l'intelligence à l'instinct, de l'instinct à la (( fonction (1). »

M. Janet distingue deux sortes d'actes chez les animaux : les actes intentionnels où éclate l'intelligence, et les actes instinctifs. Les uns et les autres, qui d'ailleurs, d'après M. Janet lui-même, ne diffèrent pas radicale-

une distance infinie. Différence de degré ou différence de nature, c'est ici une question de mots. La théorie de l'évolution elle-même ne m'effrayerait pas. La sagesse du Créateur (que les évolutionistes n'admettent pas, mais qui s'impose à leur doctrine comme à tout système) ne me semblerait nullement compromise, s'il lui avait plu de placer ou de faire parvenir l'homme au degré le plus élevé de l'échelle des êtres connus de nous. Voir, à ce sujet, des pages très-remarquables de M. F. Bouiller dans son ouvrage du Principe vital et de l'âme pensante, p. 467 et suiv.

(I) Les causes finales, p. 149. A propos de cette citation, j'ai deux observations à faire : 1° M. Janet, dans tout ce passage, traite de la certitude du procédé analogique, ou de l'induction analogique, j'ai dit plus haut que je réserve la question de méthode. Elle se résoudra d'elle-même, j'espère, par la suite de ce travail, et d'une manière qui ne me mettra pas en désaccord avec un philosophe d'une si haute autorité; 2° M. Janet recherche dans les animaux la finalité: c'est dans le dessein de son ouvrage. Ce n'est pas dans celui de cette thèse. Je me permettrai, en m'appropriant les vues de M. Janet, de généraliser les testes que je lui emprunte.

ment (1), manifestent une activité, et par conséquent une force plus ou moins consciente (2) ; en un mot, une âme, inférieure à la nôtre assurément, mais de même nature, et que nous connaissons de la même manière que celle de nos semblables. « En donnant aux animaux ce le sentiment et ses suites, l'Ecole ne leur donne rien ce dont nous n'ayons l'expérience en nous-mêmes, et a d'ailleurs elle sauve parfaitement la dignité de la na- « ture humaine, en lui réservant le raisonnement. En ce donnant la sensation aux animaux, elle leur donne « une âme sensitive, distincte du corps (3). » Bossuet, à qui j'emprunte cette dernière citation, n'ose pas se ranger décidément à cette doctrine, dans un chapitre où il a surtout pour but de mettre en lumière l'excellence de l'homme et sa supériorité sur les bêtes. Mais, comme le remarque judicieusement un de ses éditeurs (4), par l'adhésion qu'il donne à la théorie scolastique de l'union de l'âme et du corps, il est amené à faire de tout être vivant un composé, un même tout de l'âme avec le corps qui lui est uni. Retranchez de l'homme la raison et la liberté avec toutes leurs conséquences, et certes ce n'est pas rien ; excluez même de sa sensibilité tout ce qu'elle emprunte de moral au concours des facultés supérieures, en un mot réduisez-le à sa partie sensible, ou si l'on veut sensitive, vous avez l'animal. En celui-ci, comme en l'homme, nous distinguons avec une certitude et une précision indéniables bien des dispositions. Qu'un animal souffre ou jouisse, soit palme ou furieux, pacifique ou féroce, nous le voyons, sans nous y mé-

(1) Causes finales, p. 135.

(2) « Fonction, instinct, industrie réfléchie, science et art ne sont que les degrés d'une seule et même force. » (Ibid., p, 143.)

(3) Connaissance de Dieu et de soi-même. Ôhap. v, § xm.

(4) M. Charles.

prendre, à ses mouvements, à son attitude, etchez beaucoup, à sa physionomie même et à son regard, Sans doute, ils n'ouï, ni lesourireni ta parole, ces deux manifestations les plus claires des états de conscience. Mais qui dira que les aboiements du chien avec nuances, que les agitations de sa queue ne sont pas expressifs ?

Quelle importance, dira-t-on, attacher à cola ? Sans doute ce n'est pas de la science, au sens positiviste du mot; mais, de même que la physiologie comparée, que les expériences faites sur les animaux ncns fournissent de précieuses indications sur le corps humain, de même la psychologie comparée, l'étude des mœurs des animaux n'est pas sans répandre des lumières sur la connaissance des faits humains. Enfin, si les phénomènes psychologiques, qui sont déjà le dedans de l'homme, nous manifestent la nature et l'essence de leur cause, c'est-à-dire de Famé, il faut conclure que l'âme des bêtes, et non pas seulement leurs dispositions, nous est quelque peu, mais certainement connue.

Descendons toujours, et nous savons par quels degrés insensibles il faudrait le faire ; combien difficilement on fixe les limites qui séparent le règne animal du règne végétal !

Irai-je, ici encore, décrire, avec les poètes et les naturalistes littérateurs, les mouvements délicats ou curieux, les préférences, les amours, les instincts des plantes ? Assurément non. J'ai la prétention de m'en tenir au côté sérieux du sujet. Tout ce que je soutiens, c'est que les explications mécanistes des phénomènes dans les végétaux sont, comme partout, insuffisantes et ne nous font connaître que le dehors de la réalité. Ce que je voudrais établir, c'est que nos certitudes vont au delà, jusqu'au dedans, à la cause des phénomènes, à l'âme

dos plantes (1). « Il nous suffit, dit M. Janet (2), d'ace voir montré la certitude du procédé analogique dans « les deux premiers degrés de cette induction décrois c( santé ; c'est la même certitude qui doit s'appliquer (( aux cas suivants. »

L'anatomie et la physiologie végétales me décrivent les fibres et les tissus, les phénomènes d'osmose, de capillarité, d'ascension de la sève, etc. ; la chimie organique déterminera tous les principes élémentaires dont les combinaisons constituent les organes de la plante. Or tout cela se réduit à des arrangements moléculaires, à des mouvements. Ma raison m'oblige à aller au delà. Elle m'impose l'axiome : tout effet a une cause, tout mouvemement est engendré par une force. Supposez, dit-on, une cellule primitive ; puis d'autres cellules se groupant autour d'elle d'après les lois de l'attraction moléculaire, des affinités chimiques, etc. Tout cela n'est intelligible pour moi que si j'y vois les actions et réactions de forces concourantes. Je ne recommencerai pas les belles démonstrations de M. Bouillier dans V Ame pensante et le Principe vital (3); de M. Magy, dans la Science et la Nature (4). J'y renvoie et j'en tire cette conclusion : tous les phénomènes végétaux sont la manifestation d'un principe vital qui est une âme et une force. Cette âme et cette force m'est révélée, m'est rendue visible par l'ensemble des mouvements dont elle est la cause, tout comme l'âme de mes semblables m'est

(1) On sait que saint Thomas, après Aristote et avec toute la scolastique, n'hésitait pas à accorder une àme aux plantes : l'âme végétative ou principe vital : anima dicitur esse primum principiuni vitœ in his quœ vivunt.

(2) Causes finales, p. 149.

(3) V. surtout le chap. iv.

(4) P. 22 et suiv.

connue par leur physionomie h l<iur l-m^a^e. Non-s^u- 1 ment je suis certain que toute plante est un système de forces vivantes et actives^ mais comme ions les mouvements décrits h définis par la science sont coot*donnés, obéissent, suivant l'expression connue de Claude Bernard, à une idée directrice, j'en conclus que le système esttout entier subordonné à une force centrale, à une monade dominante, principe d'unité et d'harmonie «'i par conséquent que cette force, que cette âme agit avec une certaine industrie, et ressemble en quelque manière et à quelque degré à l'âme humaine. Sans doute, elle n'a pas la conscience distincte et claire de ses actes ; elle ne les veut pas, au sens propre du mot, c'est-à-dire avec prévision et liberté, et dans la conscience il y a des degrés. L'âme humaine elle-même en présente une infinité. Dans la production des phénomènes vitaux elle déploie une énergie qui est insensiblement mais réellement consciente et volontaire (1). Ainsi de l'âme des plantes. Sans doute ce minimum de conscience et de volonté ne suffît pas à expliquer les merveilles de l'organisation végétale comme de l'organisme animal ; il faut y joindre le concours d'une intelligence et d'une puissance supérieures : le rôle joué par Dieu est considérable ; par suite, celui du principe créé est moindre, mais il n'est pas nul. Les plantes, pas plus que les animaux, ne sont des machines, mais des êtres vivants et, comme on dit, animés. Supprimez, disions-nous plus haut, dans l'âme humaine la raison et la liberté morale, réduisez-la à la partie sensible, vous avez l'âme d'un animal. Poursuivez la réduction; ne conservez, si vous voulez, que la puissance végéta-

(1) V. dans le Principe vital et l'Ame pensante les chap. xxii : Perceptions insensibles, et xxm : Conscience delà vie.

tive : vous aurez l'âme de la plante. Comme l'âme humaine, en tant que principe vital, d'un nombre considérable de cellules indépendantes et sans cesse renouvelées, elle fait un tout coordonné ; au milieu du tourbillon vital, elle maintient le type spécifique et contraint toutes les molécules, fournies par le milieu, à prendre une place déterminée dans un ensemble défini; pendant la période d'accroissement, elle donne à l'organisme l'énergie nécessaire pour acquérir plus qu'il ne perd ; et quand la décroissance a commencé, elle maintient encore unis les éléments qui restent; elle défend la vie contre la mort (1), jusqu'à l'heure fixée par les lois de la nature, c'est-à-dire par leur auteur. Elle a, du reste, préparé à l'individu une sorte d'immortalité en donnant à son organisme la vertu génératrice (2). En un mot, dans la plante comme dans tout vivant, nutrition, accroissement, génération sont l'œuvre commune de l'âme et de l'organisme. Celui-ci est l'ensemble des matériaux sur lesquels celle-là opère. Lui prêter ces opérations, c'est en affirmer des attributs positifs et déterminés, non pas quantitativement, mais qualitativement. C'est la connaître.

Métaphores, hypothèses, mots vides de contenu, dira un savant. Je veux bien que cette connaissance des qualités de l'âme végétative soit nulle du point de vue

(1) « Bichat disait que la vie est l'eDsemble des fonctions qui résistent à la mort. Non que, par une puérilité indigne de son génie, il eût le dessein d'éliminer la notion de force de la définition de la vie. Mais c'est que, la vie ne se révélant à nos sens que par les fonctions organiques, et toute fonction organique étant essentiellement dynamique, définir la vie par les fonctions, c'était, en réalité, la définir par l'idée de force. » Magy, oper. cit., p. 21.

(2) Ce ne sont pas les railleries de Molière sur la vertu dormiiive de l'opium ni celles des modernes contre les qualités occultes des scolastiques, qui m'arrêteront ici.

scientifique. Reste à savoir si elle n'est rien, du point de vue métaphysique. Nous comparerons les deux certitudes, qualitative et quantitative. En attendant je constate une fois de plus que la raison (par analogie, induction, peu importe) m'impose l;i première, et que l'âme de la plante ne m'est pas plus inconnue que l'âme de mes semblables, en ce qu'elles on1 de commun, a H faut bien, « ditM, Bouillier, que toutes les âmes, sans exception, o depuis la première jusqu'à la dernière, aient la môme u essence ; qu'elles soient, pour ainsi dire, de la même a étoffe; il faut bien aussi qu'étant toutes également « unies à des corps, elles aient toutes un certain nom- « bre d'opérations communes (1). »

Descendons enfin jusqu'à la matière dite inanimée. Je rappelle ici que les évolutionistes contemporains tiennent beaucoup à effacer les limites qui séparent l'inorganique de l'organique; à voir dans les plus simples relations physico-chimiques des faits biologiques rudimentaires, d'où l'on passera insensiblement et suivant la loi de continuité aux plus élevés : action réflexe, instinct, sentiment, intelligence, volonté. Il est certain qu'une chose morte, au sens rigoureux du mot, serait une chose qui n'existerait pas; exister et vivre sont synonymes. Le repos absolu ne se trouve nulle part dans la nature. Les êtres qui nous paraissent le plus inertes sont en réalité doués de mouvements imperceptibles mais réels, mesurables et mesurés.

Pour nous, qui, sous le mouvement et comme raison d'être du mouvement, voyons la force, nous serions amenés, semble-t-il, à renouveler les rêveries de Campanella et à douer tout être d'une âme ; à peupler la nature des archées de Van Helmont, qu'on n'apas moins

(1; Principe citai et l'Ame pensante, p. 467.

raillées que les entités de la scolastique. Laissons Van HelmontetCampanella, avec leur réputation équivoque, et tenons-nous à la monadologie de Leibniz et au dynamisme tel que le professent certain nombre de philosophes contemporains, comme MM. Papillon et Magy.

Quand on voit deux athlètes lutter et opposer l'un à l'autre des efforts si parfaitement égaux qu'ils sont immobilisés, ou deux taureaux vigoureux appliquer front contre front et se tenir mutuellement en respect, il ne vient pas à l'esprit qu'il n'y a là que des mouvements qui s'annulent, et par conséquent rien de saisissable, de réel. Il serait absurde de nier, dans ce cas, l'action et la réaction réciproques de deux forces opposées. Du point de vue dynamique, quelle différence entre ces cas et celui où une digue puissante oppose une résistance invincible à la pression d'une grande masse d'eau, qu'elle retient dans un bassin ? Pour moi, je n'en vois pas.

Il m'est impossible, dans ce dernier cas, comme dans les premiers, de ne pas affirmer Faction et la réaction réciproques de deux systèmes de forces.

De même un homme robuste lance au loin un projectile ; un peu de gaz, enfermé dans des grains de poudre et dégagé subitement dans la chambre d'un canon, projette à deux kilomètres un obus de 25 kilogrammes; — un vendangeur écrase entre ses doigts une grappe de raisin; un pressoir exprime le jus d'un tonneau du même fruit en un tour de vis; d'un coup de poing déloyal sur la tempe de son adversaire, l'un de nos athlètes couche l'autre mort à ses pieds; une étincelle partie d'un nuage orageux le foudroie à son tour;... que dirai-je? On pourrait multiplier à l'infini les exemples. Tous seraient des cas particuliers d'un seul et même fait général : l'action et la réaction, égales ou inégales, de deux

forces antagonistes. Que le savant mesure les mouvements produits et exprime toutes les actions par la formule mVj s> niboir algébrique de la force, sans se prè cuper de la nature ou môme de l'existence de cette force, • est son droit. Mais c'est ausBi le droil du philosophe et du penseur de songer à ces forces, de voir en elles la raison dernière ou l'origine propre de ces mouvements, d'en attester, non-seulement rexistence, mais encore des attributs.

Bien plus, chaque découverte de la science éclaire ces affirmations, qui dépassent la science. On pouvait autrefois ne voir dans la matière, dite inanimée, qu'une masse inerte, absolument passive, susceptible de recevoir toute modification et n'en possédant aucune par elle-même, par conséquent indéterminée et inconnaissable. De là, l'idéalisme qui, voulant pourtant expliquer les apparences, faisait des qualités de la matière de purs états de conscience, et de la matière elle-même la création de l'esprit, se limitant lui-même, Déjà pourtant Leibniz, inspirateur de tout le mouvement scientifique qui a suivi, ranimait le monde mort et illusoire du phénomène, voyait partout des forces vivantes et ne se trompait que par excès de déterminisme. Aujourd'hui il est prouvé expérimentalement que toutes les manières d'être de la matière sont des mouvements. Physiologie, physique, chimie, minéralogie, astronomie, tout se ramène à la mécanique. Ce que Descartes avait entrevu, la science contemporaine l'a confirmé. Elle a mesuré exactement ou elle est en train de mesurer tous les mouvements . Or le mouvement étant pour la raison un attribut de la force, les forces dont les mouvements sont mesurés ont des attributs déterminés ; la quantité fait connaître la qualité ; il ne s'agit plus que de traduire le langage scientifique en langage philosophique, disons le mot, en lan-

gage métaphysique, pour passer du premier au deuxième degré de la connaissance, en ce qui concerne le non-moi, le monde extérieur.

En vérité, quand on soutient que la force, comme telle, est inacessible, on soulève une difficulté illusoire, on pose un problème qui n'en n'est pas un. On se refuse purement et simplement à reconnaître l'évidence dans le domaine de la perception externe, soutenue par la conscience et la raison. C'est une pétition de principe tout arbitraire et toute théorique, que les faits viennent perpétuellement démentir. La science, loin de contredire le bon sens réfléchi (1), c'est-à-dire la connaissance philosophique, confirme de tous points ses affirmations. . En résumé, depuis la pierre que je presse du pied et qui offre à mes pas un point d'appui solide, jusqu'au concitoyen et à l'ami dont je presse la main et dont je sens l'étreinte répondre à la mienne, le monde est pour chacun de nous un ensemble de forces qui se manifestent par des mouvements. La mesure de ces mouvements est l'affaire de la science, et ses déterminations, confirmant et précisant les données des sens, sont le premier degré de la connaissance du monde. Puis, considérant la nature de ces mouvements, nous constatons que, réduits à eux-mêmes, ils s'évanouiraient dans la multiplicité et la mobilité : puisqu'ils sont réels et saisissables, c^est qu'une force permanente et une, c'est-à-dire une substance, en relie les éléments ; puisqu'ils ne sont rien par eux-mêmes, c'est qu'ils sont le produit d'une force active, c'est-à-dire d'une cause. Cette force, substance et cause, dure et agit pendant un certain temps et dans un certain espace, déterminés par les mouvements eux-mêmes qui ont telle durée et telle étendue .

(1) C'est ainsi que j'ai entendu définir la philosophie par M. Gourju.

D'ailleurs, dans ce monde qui est actuellement le nôtre, aucune force n<i vil, à l'état isolé, 'roui.- monade est unie à un organisme, c'est-à dire à un système d'autres monades, et tous les ôtros, ainsi constitués, forment un tout organisé, un cosmos. Prenons-les un à un. Nous observons que la monade centrale < h'-ploio son activité à travers son organisme uvecplusou moins de facilité; qu'elle rayonne plus ou moins manifestement, en un mot, que les êtres sont doués d'une beauté plus ou moins éclatante. La monade se subordonne les éléments de son organisme avec une régularité plus ou moins grande, de façon à réaliser plus ou moins fidèlement un type défini; de là le degré de vérité présenté par les êtres. Enfin la beauté et la vérité entraînent un troisième attribut, non moins positif et déterminable : la bonté. En soi, il est bon d'être; tout être est bon ; il l'est dans la mesure même où il est, et où son existence concourt à l'existence et à Fharmonie de l'ensemble.

Il est vrai que ces trois attributs suprêmes, beau, vrai, bon, n'apparaissent que très-obscurément aux degrés les plus infimes de l'existence. Dans le règne minéral, l'évolution est extrêmement lente ; l'activité des forces physico-chimiques est enfermée dans des limites très-étroites par les lois de la nature; et, si l'inertie n'est pas l'absence complète de spontanéité, si même des interprétations hardies de la nature ne refusent pas une ombre de conscience aux éléments dynamiques du monde, du moins cette spontanéité consciente, qui serait aussi une ébauche de la liberté, est si peu de chose, qu'on regarde à bon droit l'activité de ces forces comme aveugle et fatale, et qu'on ne peut leur attribuer que des rudiments de beauté, de vérité et de bonté.

Mais à mesure que Ton gravit l'échelle des êtres, la force avec ses attributs essentiels s'accuse davantage, se manifeste plus clairement.

La pierre est plutôt un agrégat qu'un individu. Dans la plante, en un certain sens, la multiplicité augmente, puisque les éléments sont plus variés. Mais d'autre part l'unité est plus forte; la monade principale, l'âme de la plante, exerce sur son organisme une action plus visible ; elle mérite mieux, en quelque sorte, le nom de cause et de substance. L'évolution est plus rapide et se prolonge par la génération; le type est mieux défini; beauté, vérité, bonté, lui sont attribuées avec moins d'hésitation. Ce n'est pas encore l'activité vraiment consciente et libre : nous avons cependant fait un pas vers ces réalités ultimes. Nous ne les atteignons pas dans l'animal. Toutefois l'animal sent et se meut. La multiplicité et la diversité des fonctions et des mouvements augmentent; en même temps l'unité, l'individualité, la causalité de chaque animal ne font pas de doute, pour peu qu'on s'éloigne des confins du règne végétal. Une plante ne se distingue d'une autre, clans la même espèce, que par des traits parfois difficiles à saisir. Chacun des animaux supérieurs a sa physionomie propre, ses habitudes particulières ; son rôle dans le concert des êtres vivants n'est pas seulement l'oeuvre de l'instinct, c'est-à-dire de la nature et de la Providence : il donne, en le remplissant, des marques d'intelligence et de volonté qui ont permis de ne voir entre l'animal proprement dit et l'homme qu'une différence de degré et non de nature.

Question de mots d'ailleurs, dès lors qu'on reconnaît l'impuissance des causes purement mécaniques à faire franchir ce degré, dès lors qu'on fait de la forme suprême de la conscience et de l'activité spontanée, à savoir la raison et la liberté, le privilège de l'homme. Il n'est pas nécessaire, pour maintenir la dignité de celui-ci, de projeter à une distance comme infinie de lui, le reste de la création. Ce n'est pas le diminuer que de voir, dans tous

Les degrés de perfection réalisés au-dessous de lui, non p;is l'œuvre d'un ouvrier maladroit qui s'essaye i rive que lentemenl à produire son chef-d'œuvre, mais l'ouvrage d'un être infiniment puissant, sage et bo . qui peut réaliser la continuité Bans confusion, aux y< t. de qui toutes les manifestations de son V'erbe, depuis les plus infimes jusqu'au plus approchées, sont intér bs Qtes, qui enfin n'est avare d'aucun bien, comme disait Pli : et appelle à lui, comme l'aenseigné Leibniz, des profondeurs du néant et do la multiplicité des possibles, le monde le meilleur possible, parce qu'il est l'évolution indéfinie d'une perfection grandissante où toutes les formes de l'existence sont successivement réalisées.

Le savant et le philosophe peuvent se donner la main pour suivre ensemble toutes les phases de cette évolution, le même homme pouvant d'ailleurs, la chose s'< = vue, être savant et philosophe.

Le savant déterminera tous les mouvements qui se produisent dans les organismes et nous fera connaître le dehors des êtres. Le philosophe l'y encouragera et lui rappellera au besoin que les limites de la science peuvent être indéfiniment reculées. Et il le fera d'autant plus volontiers, qu'à travers les mouvements mieux connus, il voit plus distinctement les forces.

Tous deux, unis, éclaireront et guideront le vulgaire, qui s'égare par excès de confiance en ses facultés. Mais ils ne mépriseront pas les données du sens commun, qui sont les données mêmes de la nature. La connaissance scientifique et philosophique ne diffère, en définitive, de la connaissance vulgaire qu'en degré et non pas spécifiquement.

Or, l'homme, de tout temps, a peuplé le monde de réalités vivantes : quelquefois la crainte et la superstition l'ont courbé sous leur joug soi-disant tyrannique

et aveugle ; plus souvent encore, il s'unit à elles par les liens d'une sympathie en quelque sorte fraternelle. C'est que cette libre et raisonnable activité qu'il sent vivre en lui-même, force consciente, il en retrouve l'écho de plus en plus fidèle dans tous les êtres qui l'entourent, depuis le plus humble jusqu'à celui qu'il peut vraiment appeler : mon frère ! Et si cette sympathie est profonde et peut porter, quand il s'agit de l'homme, le beau nom d'amitié, c'est évidemment que l'écho ne lui vient pas seulement de la surface et du dehors, mais bien du dedans et de l'âme des êtres.

C'est dire que la connaissance du monde extérieur, avec ses deux degrés parallèles, inséparables, mais subordonnés, est très-imparfaite en même temps que très- certaine, quand il s'agit des formes inférieures de l'existence.

Comme le fait remarquer le plus profond métaphysicien de notre temps (1), les figures géométriques, dans lesquelles on enferme ces formes inférieures, sont au fond ce qu'il y a de plus indéterminé. Rien en elles qui intéresse et fixe le regard. Une forme donnée ne se distingue de toute autre de même genre qu'à l'aide de déterminations empruntées à la métaphysique, je veux dire de temps et d'espace. Le temps et l'espace sont d'ailleurs les plus vagues des notions métaphysiques, et on ne peut les mesurer rigoureusement dans la réalité. Les certitudes quantitatives des sciences positives n'ont de précision que dans l'abstrait, c'est- à- dire dans l'esprit de celui qui les pense. C'est là qu'est l'unité de mesure qui lui permet d'obtenir des réalités une évaluation approximative.

(1) M. Ravaisson, art. sur le dessin dans le Dictionnaire de Pédagogie de M. Buisson.

Mais dans ce même esprit, s'il ne veut pas s'enfenr systématiquement dans l<i point de vu*' scientifique, sont d'autres unités »1<4 mesure, d'autres idées, «lisons mieux d'autres réalités vivantes, qu'il pourra prendre connue type pour connaître le dedans des êtres. C'est répéter, eu termes rigoureusement équivalents, <-<i que je disais tout à rheure, en parlant <l<is échos qui non iv\ iennent de toute part.

Par conséquent, c'est dire encore qu'à mesure qu'elle parcourt l'échelle des êtres et monte vers l'homme, la connaissance est plus pai faite, plus complète, également certaine. Malgré l'apparence contraire, je soutiens que nous avons une idée plus exacte de la plante que du minéral, de l'animal que de la plante, de l'homme que de tout autre animal. On proclame l'astronomie la plus achevée des sciences. Sans doute ; mais parce qu'elle se contente d'un objet très-restreint : la situation et la marche des astres. Mais qu'est-ce que cela en présence de tout ce qu'il faudrait savoir pour connaître complètement le ciel matériel? La physiologie, dit-on, était en grande partie conjecturale jusqu'à Claude Bernard, puisque le premier il y a introduit l'expérimentation. Sans doute ; le corps humain est autrement complexe qu'une planète ou une étoile, et bien des siècles s'écouleront encore, bien des génies s'épuiseront avant que nous le connaissions complètement. Mais bien des mystères étaient déjà dévoilés à Hippocrat3, bien des lumières ont été fournies par lui que n'a pas répudiées, mais qu'a complétées Claude Bernard. En réalité, de tous les corps, c'est encore celui de l'homme que nous connaissons, que nous pouvons connaître le mieux.

Mais la physiologie n'étudie que les mouvements, c'est-à-dire encore l'extérieur. Elle se défend difficilement, il est vrai, de sortir de ses limites. On éprouve

quelque surprise à entendre un savant, pour avoir surpris au passage quelques mouvements dans le cerveau, parler pertinemment, il le croit du moins, des fonctions de la sensibilité, de l'intelligence, de la volonté. L'étonnement cesse quand on songe que le corps et l'âme, que le dehors et le dedans ne font qu'un, constituent une seule personne. Déjà le physionomiste, le poëte, l'artiste, voient beaucoup mieux la nature que le savant. Sur un visage d'homme, dans ses traits, ses gestes, ses attitudes, dans toutes les lignes de son corps, ils saisissent, pour les reproduire, bien des choses qui échappaient complètement au physiologiste. A quel artiste fera-t-on croire que le cours d'anatomie est le plus important et le plus instructif de ceux qu'on professe à l'Ecole des Beaux- Arts ? Mais vienne un psychologue, un logicien, un moraliste, Socrate, Platon ou Aristote, en un mot, un philosophe : celui-là nous parlera vraiment de l'homme ; et, s'il veut bien ne pas rendre à dessein son exposition obscure, embarrassée de problèmes oiseux ou illusoires, voilée sous des termes techniques, en un mot, s'il veut bien parler de l'homme en un langage humain et vraiment philosophique, il sera écouté avec un intérêt souverain et entendu de tous: c'est qu'en définitive rien n'est plus intéressant, et aussi rien n'est plus intelligible pour l'homme que l'homme.

C'est dire enfin que la connaissance du monde, plus parfaite à mesure qu'elle s'approche de la connaissance de nous-même, trouve en celle-ci ses plus éclatantes lumières, peut-être sa condition sine qua non.

Il est temps de passer du premier degré de la connaissance (double, nous l'avons vu) à un degré supérieur. Déjà, pour les êtres qui constituent le non-moi, nous avons pénétré du dehors au dedans, db exterioribus ad interiora ; en remontant du monde à nous-

même nous réaliserons encore mieux [a formule ou plutôt la première partie de La maxime connue: ab exterioribus ad interiora, saufà La compléter plus tard: ab inlerioribus ad super tara»

Page 1