AUTRE
Voici pour le subjectivisme : «Nos pensées n'ont hors « elles-mêmes aucun fondement sur lequel elles aient « à s'appuyer. » (Ibid. p., 340.) On se rappelle d’ailleurs « que l'ordre des choses et l’ordre des idées sont les « mêmes. »
En outre : « Plus une idée est spéciale, plus elle est « distincte et par suite plus elle est claire. » (Ibid, p. 338.)
Mais c’est ici qu'éclatent les contradictions. Et d’abord : « L'entendement enveloppe la certitude, c’est-à-dire qu’il « sait que les choses sont formellement telles qu’elle « sont objectivement en lui-même (1). » (Ibid., p.341.) Voilà le subjectivisme renversé.
De plus qu’est-ce que Spinoza entend par choses physiques (réelles) et particulières ? « Il faut remarquer que « par la série des causes et des êtres réels je n’entends « point iei la série des choses particulières et chan- « geantes, mais seulement la série des choses fixes et « éternelles. » Et, suivant son habitude, Spinoza ne craint pas d’accuser la contradiction : « Ces choses « fixes et éternelles, quoique particulières, seront pour « nous, à cause de leur présence dans tout l’univers et « de l’étendue de leur puissance, comme des wniver- « saux, c’est-à-dire comme les genres des définitions des « choses particulières et changeantes, et comme les « causes immédiates de toutes choses. » (Ibid., p. 839.) Tout à l'heure, ces universaux n’étaient que des abstractions et des mots.
Tout cela demande explication. En pénétrant plus avant dans la théorie spinoziste de l’entendement, nous verrons qu’on peut, à certains égards, lever les contra-
(1) On sait que, dans le langage cartésien, le formel répond à notre objectif, l'objectif à notre subjectif.
dictions, mais en accentuant la doctrine de l’Inconnaissable.
Pour Spinoza, il y quatre modes de connaissance ou de perception.
QI y à une perception que nous acquérons par owidire... une deuxième par expérience vague, une troisièmie « dans laquelle nous concluons une chose d’une autre, » enfin une quatrième « qui nous fait saisir la chose par la seule vertu de son essence où bien par la connaissance que nous avons de sa cause immédiate (1). »
Dans l’Ethique (part. II, prop. 40, sch. 8;,) 1l réunit les deux premiers modes en un seul qu’il appelle opinion où imagination ; le troisième mode est pour lui la raison OU Connaissance du second genre ; le dernier enfin est la science intuitive. « Ce sont les trois degrés de la dialectique platonicienne, dëx, dtavoz, sonne. Mais Spinoza entend par science intuitive autre chose que Platon, ou plutôt il retourne le procédé. Platon conduit l’âme du sensible à l'intelligible ; Spinoza descend de Pintelligible au sensible : « La science intuitive va de l’idée adéquate de « l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la « Connaissance adéquate de l’essence des choses. » C'est le vice fondamental de sa méthode.
Quoi qu’il en soit, Spinoza est plein de dédain pour la connaissance expérimentale ; la connaissance discursive a Un peu plus de valeur; mais la seule vraie, la seule digne de la poursuite du sage, c’est la science intuitive. « La connaissance du premier genre est l’unique cause « de la fausseté des idées; celle du second et du troi- « sième genre est nécessairement vraie. » (Eth. Part. II, prop. 41.)
(1) Réforme de l'entendement. Traduct. Saisset. T. IL[/Lp=-304
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C’est que : « Toute idée d'un corps ou d’une chose « particulière quelconque existant en acte enveloppe « nécessairement l'essence éternelle etinfinie de Dieu. » (Prop. 45.) Or, « la connaissance de l’essence éternelle « infinie de Dieu, que toute idée enveloppe, est adé- « quate et parfaite. » (Prop. 46.) Bref, « l'âme humaine « a une connaissance adéquate de l’infinie et éternelle « essence de Dieu. » (Prop. 47.) « Or, comme toutes « choses sont en Dieu et se conçoivent par Dieu, il s'en- « suit que nous pouvons de cette connaissance en dé- « duire beaucoup d’autres qui sont adéquates de leur « nature et former ainsi ce troisième genre de connais- « sance dont nous avons parlé. » (Schol.)
Telle est donc, pour Spinoza, l’idée par excellence, la seule adéquate en elle-même : c’est celle de Dieu; les idées des essences particulières ne sont adéquates que parce qu'elles se déduisent de celle-là. Cette idée suprême est d’ailleurs la seule absolument vraie etelle nous sert de criterium pour discerner la vérité ou la fausseté de toutes les autres. « La connaissance qui à pour objet « l'être absolument parfait sera supérieure à la con- « naissance qui a pour objet les autres idées (il s'agit « toujours de la science intuitive) ; c’est à-dire que la « méthode parfaite est celle qui nous enseigne à diriger « l'esprit sous la loi de l'idée de Etre absolument par- « fait (1). »
C’est ainsi que disparaît toute contradiction. Connaître les choses particulières mais fixes et éternelles (2), c'est voir dans chaque fait un mode particulier de l’essence éternelle et infinie, c'est concevoir toute chose, comme s’exprime Spinoza, sous la forme de l'éternité. «Il n'est
(1) Réforme de l'entendement, p. 311.
(2) V. plus haut, P. AE
-€-point de la nature de la raison de percevoir les choses € Comme contingentes, mais bien comme nécessaires. » (Eth. Part II, prop. 44.) « Il est de la nature de la raison « de percevoir les choses sous la forme de l’éternité. » (Coroll. 2.)
Ainsi l’idée adéquate et parfaite, c’est celle de Dieu s cette idée, pénétrant toutes les autres, les rend à leur tour adéquates et parfaites. Une intuition Suprême, réfrangée en quelque sorte en autant d’intuitions particulières qu’il y à de faits, suivant les lois de la déduction ; l'expérience Servant tout au plus de prisme à cette réfraction ; en un mot la lumière divine pénétrant partout et éclairant à nos yeux les moindres détails de la réalité, telle est la doctrine de l’entendement chez Spinoza.
Nous voilà bien loin, semble-t-il, de l'expérience, du criticisme, des théories de PInconnaissable.
Mais rappelons-nous la métaphysique spinoziste : des phénomènes déterminés exprimant une essence unique, absolument indéterminée en soi. Rappelons-nous le principe logique qui domine toute celte doctrine : Omnis delerminatio negatio est.
Dès lors que devient cette idée Suprême? Une lumière tellement éblouissante qu'elle produit dans notre esprit la plus complète obscurité.
Dieu en soi est absolument indéterminé : l’idée que nous en avons est donc l’indétermination absolue de la pensée. Cette idée est parfaite : mais tout ce qui est parfait, éternel, infini, est pour Spinoza en dehors de toute détermination possible; donc la perfection de cette idée est telle qu’elle se confond avec Ja plus extrême indigence: elle est radicalement vide de contenu. En un mot, l'affirmation suprême consiste à v’affirmer absolument rien ; penser les choses Sous la forme de l’éternité, c’est sortir par la pensée de toute connaissance
positive et s’élever à une intuition qui est une véritable extase, où la pensée humaine se perd, s’évanouit, se confond avec la Pensée divine, absolument indéterminée, absolument inconsciente. Depuis le mysticisme alexandrin on n’avait pas aussi complètement supprimé toute condition de la pensée, au moment où l’on croit en poser le fondement inébranlable. Les théories de l’Inconnaissable présentées par Kant et Spencer sont loin d’être aussi radicales que celle de Spinoza. Nous n'aurons, au troisième chapitre de notre livre deuxième, qu’à tirer la conclusion de l’exposé précédent pour montrer que logiquement Spinoza absorbe toute chose et toute”idée dans l’Inconnaissable.
Est-il besoin d'ajouter que Spinoza beaucoup plus que Kant et Spencer maltraite l’induction? Il ne se contente pas comme eux de la mutiler ; il la proscrit absolument. Non-seulement 11 Pexclut pour son propre compte : nonseulement son Ethique est une suite de syllogismes déductifs enchaînés comme les théorèmes d’un traité de géométrie; mais la déduction est le fond même de son système et, comme je le disais plus haut, le vice radical de sa doctrine. C’est l'abus de ce procédé qui le conduit nous le verrons, au nihilisme absolu.