CHAPITRE PREMIER
Critique du positivisme (1).
Nous avons vu (Liv. I, chap. I) que le positivisme
partage la réalité en deux domaines absolument dis-
(1) « Comment nommer la théorie de M. Herbert Spencer ? C’est du positivisme si l’on considère que le savoir y est borné aux seuls phénomènes. C’est une métaphysique réaliste *, si l’on songe avec quelle vigueur singulière l'existence d’une réalité transcendante y est établie. C’est du fidéisme si l’on regarde avec quelle altière confiance le besoin fondamental de croire y est posé comme la
« base de toute pensée. C’est an scepticisme radical, plus que cela, « un nihilisme, si l’on considère que la plus humble tentative d'é-
claircir tant soit peu cette croyance primitive y est impitoyable ment et absolument interdile. (Ollé-Laprune. De la certitude morale, p. 254.)
* J1 convient d’ajouter que cette métaphysique est un panthéisme qui ne
diffère guère au fond de celui de Spinoza. Que de fois l’on rencontre,dans les ouvrages de M. Spencer, des phrases analogues à celle-ci : « Le monde est l’'eosemble des manifestations à double face (externe et interne, étendue et pensée), de la Cause inconnue, de la Force éternelle, de la Substance infinie et indéterminée! »
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tincts pour nous, et séparés par une barrière infranchissable à notre esprit. Ici, les phénomènes : c'est le connaïssable. Là, le substratum des phénomènes : c’est l'inconnaissable.
Je me propose maintenant de rechercher ce que devient la science positive, si l’on admet cette théorie de l’inconnaissable.
Reprenons une à une les idées dernières de la science.
Le Temps et l'Espace en soi (1) sont inconnaissables. Dès lors, les phénomènes eux-mêmes sont-ils connaissables ?
On pourrait, a priori où ad hoinem, appliquer à celte question un texte déjà cité (p. 22) de M. Spencer : les phénomènes sont des modifications du temps et de l’espace. C’est du temps et de l’espace relatifs. Si donc l’espace et le temps sont inintelligibles, espace et le iemps relatifs, c’est-à-dire les phénomènes, sont inintelligibles.
En effet, la connaissance des phénomènes se réduit à une Connaissance de temps et d'espace : Combien de temps s'est écoulé ? Quel espace à été franchi ? Telles sont fort souvent, les seules questions que la science ait à résoudre. Si même il est vrai que tout phénoméne est un Mouvement, la détermination du temps et de l’espace est toute la science. Donc ne connaître ni le temps ni l'espace, c’est ne rien connaître.
Nous ne nions pas, objectera un positiviste, qu’on puisse connaître tel temps et tel espace déterminé (2)
(D Nous verrons que cette expression de temps et d'espace en soi est impropre et renferme au moins une équivoque. Ici, je me place provisoirement au point de vue positiviste.
(2) Je prends ici le mot déterminé dans le sens positiviste, comme Synonyme de limité, ce qui est d’ailleurs, on le verra, un abus de langage.
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etrelatif. Ce qui est incogitable, c’est le temps et l’espace-en soi, absolus. — Nous pourrions répondre que, puisque le phénomène n’est rien, sinon un certain temps écoulé, un certain espace franchi, le penser, c’est penser un temps et un espace indépendamment de toute autre détermination, c’est-à-dire un temps et un espace absolus. Mais nous irons au cœur même de l’objection. Ce qu’on proclame inconnaissable en soi, c'est surtoutle Temps et l’Epace infinis. Or, qu'est-ce qu’un temps et un espace finis ? et comment peut-on les déterminer ?
Dire qu’on détermine un temps et un espace finis, en les comparant à un autre temps et à un autre espace finis, pris arbitrairement comme unités de mesure, ce n’est que reculer la question. On suppose, en effet, que cet autre temps et cetautre espace sont connus et déterminés eux-mêmes. Comment l'ont-ils été? Reculer la question à l’infini, ce n’est pas la résoudre. — Dira-t-on que les deux espaces et les deux temps comparés se déterminent réciproquement par leur rapport ? Com-— ment deux indéterminés peuvent-ils, par simple rapprochement, produire une double détermination ? D’ailleurs qui ditrapport affirme non-seulement deux termes connus, mais un troisième qui sert de point de comparaison, d'unité de mesure; et nous retombons dans la même difficuité.
Enfin, un espace et un temps finis sont indéfiniment divisibles. L'analyse rigoureuse les ramène au point et au sncement, C'est-à-dire à zéro ou à une collection de zéros. Si la pensée veut saisir les éléments de l’espace et du temps dans le fini et dans le relatif, elle s’évanouit.
Pour qu’une durée et une étendue quelconques soient représentées dans la conscience, c’est-à-dire, aux termes même du positivisme, connues, il faut qu’elles se découpent, en quelque sorte, sur la pensée totale d'une
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durée qui dure réellement, c’est-à-dire qui soit ramassée tout entière dans tous les moments du temps, qui soit un éternel présent ; et d’une étendue qui soit une réalité vraiment Continue, c’est-à-dire indivisible et tout entière dans tous les points de l’espace. En un mot, Si l'éternité et l’immensité, c'est-à-dire le temps et l’espace infi nis, ne sont Pas Connues, aucun temps, aucun €Space ne sont connaissables.
Qu'on n’insiste Pas en prenant comme unité de mesure notre durée et notre étendue. L’une et l’autre sont finies et relatives, et participent du caractère de tout espace et de tout temps finis.
Qu'on n’essaye pas de retourner contre léternité et l'immensité, les raisonnements dirigés contrée le temps et l’espace finis. Indivisibles et, encore une fois, ramassés tout entiers dans Chaque point et dans chaque Moment, ou plutôt enveloppant toute durée et toute étendue, l'éternité et l'immensité échappent à la contradiction (1). Présentes dans l'intelligence, elles rendent Seules possible la Connaissance dun temps et d’un espace quelconque. \
On dit ordinairement que le temps implique succession. Ce n’est vrai que SOUS un rapport. L'idée du temps est avant tout l’idée de la durée, c'est-à-dire de Ja per- Mmanence, de la stabilité. Quand on dit : cet objet a duré tant de temps, on veut aflirmer qu’il a persisté dans l'existence pendant cette portion de la durée, L'idée de
(1) Dans toute cette discussion, Spencer, et nous verrons que Kant en fait autant, Prénnent le temps et l'espace à la fois Comme absolus et comme appliqués aux phénomènes, c'est-à-dire relatifs. Il leur est
leur point de départ. Il suffit Pour la lever de rétablir exactement les données du problème : nous le ferons au liv. III.
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succession n’y est introduite qu’en raison des limites qui font de cette durée un temps fini et par conséquent divisible en moments qui se succèdent. Cela est vrai également du point de vue subjectif. Une impression du sujet conscient dure un certain temps, cela veut dire qu’elle persiste pendant ce temps; et on ne fait de l'impression totale une somme d’éléments successifs, que parce que la durée de l’impression et la durée de la conscience elle-mème sont limitées, finies, par conséquent divisibles.
On pourrait faire les mêmes observations à propos de l’espace. Une étendue finie est divisible en éléments juxtaposés et en définitive discontinus. L'idée d'un certain espace est pourtant l’idée d’une portion de l'étendue occupée par un objet, que nous supposons continu et plein, bien qu’il ne le soit pas d'une manière absolue. C’est que nous découpons cette étendue, comme jele disais plus haut, sur l’immensité, absolument pleine et continue, c’est que l’idée d’immensité est au fond de toutes nos idées d'espace, comme l'idée d’éternité au fond de toutes nos idées de temps.
Ainsi toute idée d'un temps et d’un espace déterminés (1), relatifs, présente deux aspecis : l'un négatif, impliquantsuccession et discontinuité ; lesquelles, poussées jusqu'au bout, font évanouir le temps et l'espace dans le moment et le point, et du même coup provoquent l'indétermination de la pensée : c’est le point de vue des limites ; l’autre positif, où l’on affirme la permanence et la continuité. L'idée de la permanence et de la continuité, prises en elles-mêmes, c’est l'éternité et l’immensité. On considère alors le temps, comme
(1) Au sens posiliviste, c'est-à-dire, limités.
dirait Spinoza, du point de vue de l'éternité ; ‘et j’ajoute : l’espace du point de vue de l'immensité.
En un mot, l'éternité et l’immensité, qu’on proclame inconnaissables, sont seules absolument connaissables et positives ; le temps et l’espace finis par eux-mêmes sont inconnaissables ; tout ce que leur idée renferme de positif, elle l’emprunte à la conception que le positivisme déclare indéterminée et négative (1).
L’infini serait donc le suprême connaissable STORE au contraire, par lui-même inconnaissable, ne devient objet de pensée et d’affirmation que par son “apport, sa participation avec l'infini. Telle est en effet la conclusion à laquelle je prétends arriver en continuant cette revue critique des idées dernières de la science. Elle ne paraitra paradoxale qu’à cause de l'habitude invétérée, où l’on est, de ne connaitre que par représentation. D'ailleurs l'âme humaine se porte naturellement de ce côté, quand l'intelligence est neuve, qu’elle n’est pas encore prévenue par des Systèmes; quand la froide analyse, qui tourne d'ailleurs, on l’a vu, contre ceux qui l’emploient pour justifier le positivisme, ne\ com prime pas les élans du cœur, d’ « où viennent les grandes pensées. » L'enfant, le peuple, le savant même, en dépit de ses théories, sont invinciblement poussés, non pas à nier l'éternité et Pimmensité, lPinfini, mais au contraire à les voir partout. L'amour le plus fragile se dit éternel; chacun de nous et pour son propre compte « ne croit pas à la mort » et toute durée nous fait l'illusion de l'éternité. Est-ce pure illusion? N'est-ce pas plutôt le témoignage intime de la raison qui se mêle à toute donnée expérimentale, l'écart de l’ima— gination et de la passion ne Ccnsistant qu'à identifier
(1) de reprendrai et développerai cette idse au Livre IT, ehâp. ar.
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PEN le fini et l'infini, au lieu de subordonner l'un à autre, de voir l'infini à travers le fini, ou plutôt de mesurer le fini sur l'infini ?
Mais venons au mouvement.
Qu'est-ce que.le mouvement? On peut le considérer comme le passage d'un lieu à un autre, comme un espace parcouru, dans un temps donné. On le ramène ainsi à une connaissance d'espace et de temp», et tout ce qu’on à démontré de ces deux notions peut s'affirmer du mouvement.
Prenez un mouvement fini, limité dans l’espace et dans le temps. On peut le décomposer en éléments de plus en plus petits. En poussant l’analyse, on arrive non-Seulement à l'infiniment petit, mais à zéro, c’est-àdire à la négation du mouvement. De ce côté la pensée se perd, s’évanouit, devient radicalement indéterminée. Retournons-nous. Envisageons non plus le passage, mais le lieu parcouru, occupé. Au lieu de décomposer, composons. À l'analyse substituons la synthèse et poussons-là jusqu’au bout; nous aboutissons tous à une idée absolument positive. Soit un mobile parcourant une circonférence avecune vitesse donnée, c’est-à-dire finie : nous ne pouvons saisir le mobile. Il nous échappe sans cesse. Nous croyons le tenir à un point de la circonférence, il est déjà au point suivant, et nous pourrions dire de lui comme du temps fini:
Au moment où je parle, il est déjà loin de moi.
Multiplions la vitesse et restons à un point de la circonférence, le mobile passera plus souvent devant nous. Multiplions la vitesse par linfini, au mouvement fini substituons le mouvement infini: à quelque point de la circonférence que nous nous placions, c’est-à-dire à tous les points de la circonférence, le mobile est tou-
=. je
jours là (1). Et de même que la circonférence contient éminemment les propriétés de la ligne brisée dont elle est la limite, c’est-à-dire des lignes droites dont elle peut être considérée comme composée en nombre infini, de même le mouvement absolu et infini, c’est-à-dire limmutabilité, contient éminemment tout ce qui convient au mouvement. On ne peut poser d’affirmation pleine et absolument positive que de l’immutabilité; toute affirmation sur le mouvement proprement dit est en parte positive, en partie négative ; négative du côté du fini et du relatif, positive du point de vue de l'absolu et de l'infini. C’est la même conclusion que tout à l’heure ; supposer inconnaissable le mouvement en soi, c'est s’interdire toute connaissance du mouvement relatif. Et c’est probablement la vérité profonde qui se cachait sous les sophismes des Eléates contre le mouvement. Leur seul tort était de ne pas voir que l’unité immobile communiquait quelque chose de sa réalité à la multiplicité du devenir.
Cette vérité devient encore plus évidente si l’on emprunte à Aristote sa définition philosophique du mouvement : le passage de la puissance à l'acte. L’acte pur est la suprême réaiité etle suprême intelligible, comme le suprême désirable. Il est la vraie raison d’être de toute réalité et de toute intelligibi'ité relatives. Le moteur immobile est la source et l'explication de tout mouvement.
Tout à l'heure nous voyions dans la croyance invincible à la durée éternelle de toute réalité, un témoi-
(4) On objecte : c’est pratiquement impossible. Sans doute : l'infini n'est jamais réalisé dans le fini. L'infini mathématique est un symbole, autant qu'une limite. Mais le symbole est intelligible en fonction de la réalité.
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gnage de notre foi à l’éternité, intuition profonde de l'infini; je serais fort tenté ici de découvrir, sous les recherches chimériques mais ardentes et sans cesse renouvelées du mouvement perpétuel, une trace de cette vision du l’immuable à travers le mouvement.
En tout cas, il demeure acquis, par l'analyse complète de cette idée dernière de la science, que si le mouvement infini, absolu, en soi (1), est inconnaissable, aucun mouvement n’est connaissable. La science se détruit e’le-même en renonçant à sortir des faits, en s’en tenant à la théorie dite positiviste.
Passons à cette autre idée dernière de la science: la matière.
Ici encore nous avons à rechercher de quel côté est vraiment l’indétermination de la pensée, l'inconnaissable.
On sait ce que les analyses scientifiques modernes ont fait de la plupart des manifestations de la matière, autrement dit des phénomènes. On les ramène toutes à des modes du mouvement. La démonstration est encore sur plusieurs points hypothétique ou incomplète. Tout porte à croire qu'elle deviendra complète et certaine. La théorie de Descartes, en ce qui concerne les phénomènes, son mécanisme en un mot, serait pleinement justifié Pour ma part, je n’hésite pas à admettre cette doctrine à la fois scientifique et philosophique, en réservant la question de savoir s'il ne faut pas compléter le mécanisme par le dynamisme, comme l’a soutenu Lebniz.
Je l’accepte d'autant plus volontiers qu’elle me semble
(1) Même remarque que plus haut, à propos du temps et de l’espace en soi. Nous verrons que cette expression en soi renferme une équivoque.
aryie confirmer la conclusion générale vers laquelle tend tout ce chapitre.
Si tout phénomène, en effet, est un mode du mouvement, nous pourrions déjà appliquer aux phénomènes ce que nous avons dit du mouvement : la multiplicité du devenir est inconnaissable si l’on fait inconnaissable l'unité de l’être.
Cest se conformer aux données ou au moins aux tendances de la science contemporaine, que d’étendre à tous les phénomènes sensibles ce que M. Helmoltz a prouvé du son. Un phénomène sensible est un faisceau de phénomènes élémentairesimperceptibles. Lemurmure de la mer, disait Lebniz, est composé d’un nombre infini
de bruits infiniment petits. Ainsi en est-il de tout fait
perçu. Eliminez de la pensée, c’est-à-dire déclarez inconnaissable tout lien substantiel entre ces éléments, qu'ils soient successifs ou coexistants, et poussez l’analyse jusqu’au bout, l’esprit se retrouve une fois de plus en présence de la limite qui est zéro, en d'autres termes, en face de l’indéterminé et de l'inconnaissable. Tous les raisonnements de Spencer sur la divisibilité de la matière, qu’on ne peut faire ni finie ni infinie, valent, non
pas contre la matière prise en elle-même, mais contre les.
manifestations de la matière, c’est-à-dire contre les phénomènes. C’est la couleur, la chaleur, la résistance qu’on peut décomposer indéfininent, qui échappent par conséquent, en tant que phénomènes, à la détermination et à la pensée. Si les phénomènes seuls sont objet de science, les lois ne sont que de purs symboles, commodes pour la synthèse, mais nullement conformes à la réalité. Leur précision mathématique, irréalisable dans les faits, manifeste plus clairement encore leur carac— tère illusoire. « À nous en tenir aux sensations, les « phénomènes sont des apparences mobiles et fugi—
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