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peut ras tout à fait oublier le principe, en vertu duquel ces correspondances s’établissent et cette complexité se ramène à l'unité, les plus hardis parlent d’une « idée directrice, » mais se gardent d'admettre une force vitale; ce serait une entité métaphysique, c’est-à-dire une chimère. Enfin, car il faut aboutir, la liberté humaine est conditionnée de toutes parts, donc l’homme n’est pas libre. Peut-être y a-t-il en lui une « idée de la liberté » en train de se réaliser; et, sur cette belle métaphore, on traite de métaphorique ou plutôt d'inintelligible une force qui se déterminerait elle-même. En vain l’homme d'honneur proteste et voit à bon droit dans cette doctrine un outrage à sa dignité. « Illusion et sentiment, » lui est-1l répondu.
Heureusementla vérité est plus forte que les systèmes, et l'humanité continue à prouver la réalité de la puissance en pratiquant le bien, mêlé hélas ! de beaucoup de mal.
Ainsi la puissance s'affirme et se montre, en faisant que ce qui était simplement possible existe actuellement. La déterminer c’est indiquer la quantité ou la qualité, en un mot, le degré d’être qu’elle réalise. Tel est le contenu positif de l’idée de puissance. Là où elle s’arrête, limite difficile à fixer, l’idée devient négative et du même coup indéterminée, irreprésentable; ce n’est plus une idée, c’est une absence d'idée. Elle ne redevient positive de ce côté, la négation ne se transforme en affirmation que si l’on détermine positivement les obstacles qui arrêtent la puissance donnée, c’est-à-dire les puissances adverses.
Au reste, en suivant l’échelle ascendante des êtres, on constate que les obstacles disparaissent, que les puissances contraires s’évanouissent et, par suite, que l’idée de la puissance donnée devient de plus en plus positives
de moins en moins négative. Quand artiste incarne son idéal, il lui faut vaincre les résistances aveugles de la matière, et plus il a conscience de sa valeur, plus ils’irrite et se scandalise de l’espèce d’impuissance où est la forme sensible de traduire ce qu’il produit en lui; mais déjà sa conception, en lui-même, se développe sans entraves; son génie échappe à toutes les chaînes, il est presque inconditionné. L'orateur, qui émeut et persuade, a dû vaincre et transformer des dispositions contraires : mais ce ne sont déjà plus des résistances aveugles ; les âmes de ceux qui l’écoutent ne demandent pas mieux que de vibrer à l’unisson de la sienne, et leur admiration bienveillante décuple ses forces, favorisant le développement de son éloquence. L’homme de bien, « diviliarum et libidinum victor, » comme dit Salluste, n’a plus à combattre des puissances étrangères. Les antécédents pychologiques de son acte sont des modifications de sa propre puissance, et, par l'habitude du bien, il peut discipliner ses inclinations de telle sorte que toutes concourent à ses bonnes résolutions : une vertu affermie est une puissance qui ne connaît pas de contrainte, pas de limite ; elle ne se contente pas de répondre au séducteur qui pousse au mal: non possumus ; elle dit en face au tyran intérieur ou extérieur qui voudrait l'asservir: «iu ne peux, » ce qui est dire : « je puis. »
D'ailleurs, si l’homme de bien ne connaît pas de limites autour de lui, il n'en voit pas non plus dans sa marche ascendante vers lessommets de la perfection.
Pourquoi la pensée s’arrêterait-elle davantage dans ses affirmations sur les degrés de la puissance ? Si Dieu existe, et l’on en convient; s’il est la réalité suprême, on l’accorde encore, quelles raisons logiques y aurait-il pour ne pas lui accorder la puissance, au sens positif et déterminé du mot?
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Voilà une idée dont le contenu positif et déterminé s'accroît à mesure qu’on monte, dont le côté négatif et indéterminé disparaît proportionnellement. Nous som-— mes arrivés à un point de la série où les limites se sont presque évanouies ; les lois du raisonnement, l’expérience de ses applications en maints ordres d'idées et en particulier aux précisions mathématiques, la nature même de notre intelligence, nous interdisent de nous arrêter, à plus forte raison de nous retourner brusquement en sens contraire. Les limites, de plus en plus invisibles, n’existent plus au terme de la série. L’idée est absolument positive, totalement déterminée; il n’y a aucune raison quelconque pour restreindre son affirmation : la puissance divine est parfaite.
Et, si l'imperfection de la puissance consiste à ren— contrer des obstacles, disons que celle de Dieu n'en connaît pas. Si l’obstacle vient de ce que d’autres puissances existent et résistent, disons qu’en face de l'acte initial de la puissance divine, il n’y à aucune puissance positive adverse. En un mot, notre puissance à nous consiste à faire passer un être de la puissance à l'acte, mais relativement, c’est-à-dire que ce que nous appelons puissance est déjà un acte et que ce que nous nom mons acte n'est encore qu'un commencement d’acte, c’est-à-dire une puissance. Quand il s’agit de Dieu, la formule a un sens absolu et totalement positif: il fait passer les êtres d’une pure puissance, d’une possibilité absolue, si ces mots sont compatibles, à un acte vrai ment acte, à l'existence proprement dite. Et tout cela, cest l'acte d’une puissance créatrice.
Qu’on ne prétende pas maintenant que le terme création est inintelligible et implique contradiction. Ex nihilo nihil : cela ne fait pas de doute. Aussi création n'implique pas que abord rien existait, ce qui est
la contradiction, et qu’ensuite quelque chose existe. Dans cette hypothèse les mots d’abord et ensuite n’ont eux-mêmes aucun sens. L’être absolu est (proposition radicalement évidente); puisque l’être total existe, tous les degrés d’être sont possibles, ab actu ad posse valet conseculio. Ces êtres possibles, par l'action même de lêtre réel, se réalisent, sous certaines conditions de durée et d’espace : voilà ce que veut dire le mot créer.
La seule dificulté, insurmontable il est vrai, est de comprendre comment il peut exister des possibles dans cet être tout en acte, et des êtres réels distincts de cet être absolu. De là le panthéisme. Mais remarquons-le, la difficulté revient à celle-ci: comment se fait-il que le plus contienne le moins, que le supérieur engendre linférieur. Le comment nous échappe peut-être ; mais il n’est pas contradictoire comme ces autres propositions, impliquées dans la doctrine de Pévoiution telle qu’on l’entend aujourd’hui : le moins engendre le plus, linférieur explique le Supérieur.
Dans la doctrine d’un Dieu créateur, c’est-à-dire infiniment puissant, ce qui est ineæplicable ce n’est ni Dieu, ni l'acte créateur, ni la puissance infinie: c’est l'existence des êtres finis, c’est leur puissance bornée. Une puissance radicalement impuissante, ce serait la contradiction absolue, l'indétermination totale; de là, pour ledireen passant, les difficultés inhérentes à l’idée de matière première qu’on ne saurait, sans tomber dans linintelligible, assimiler au néant et qu'il faut inévitablement considérer comme une pure abstraction. Une puissance en partie impuissante, voilà une contradiction partielle, c’est-à-dire une idée en partie inintelligible et indéterminée (1). Une puissance absolument puissante,
(1) De là les deux sens, actif et passif, du mot puissance.
voilà une idée si claire, que la formule qui l’exprime paraît une tautologie naïve.
L'idée de puissance n’est donc parfaitement positive et déterminée, parfaitement claire que dans l’absolu et que si elle implique force créatrice.
Cette idée est au fond de toutes les conceptions des puissances relatives et seule elle les rend intelligibles. De l’examen des puissances relatives nous nous sommes élevés à la puissance absolue, parce que nous avions au fond de l'esprit l’idée de celle-ci, qui noùs permettait de découvrir celles-là. La lumière de l’absolu nous rend visible le relatif, nous le considérons sans penser au soleil intelligible qui Péclaire. Mais si nous ne refusons pas de suivre la raison qui nous fait remonter des ombres à la réalité, des rayons au foyer, la source de la lumière elle-même nous est donnée, et de la contemplation de la réalité suprême nous pouvons redescendre à l'examen des réalités relatives; les difficultés que nous éprouvions à concevoir leur puissance, disparaitront en partie. Nous n’aurons qu’à appliquer l'idée de la puissance suprême, avec les réserves convenables. La grosse difficulté, la seule qui se présente est celle-ci : admettre qu’un acte commence sans un acte qui le précède et dont il ne soit que la transformation. Le commencement absolu, voilà l’inexplicable. C’est qu’à vrai dire, il n’y a pas de commencement absolu. L'origine de toute puissance est une force qui crée éternellement et inconditionnellement. Celle-là posée, toutes les autres en dérivent et s'expliquent par elle. Il suffit de reconnaître que plusieurs en naissent simultanément, pour comprendre qu’elles doivent se limiter et se condition ner mutuellement. La raison toute seule refuserait peutêtre d'admettre qu’en dehors de la puissance imfinie, il puisse exister des puissances finies. L'expérience vient
à Son Secours, en nous montrant en chacun de nous, et partout dans l'univers, des personnes et des choses, c’est-à-dire des puissances distinctes. La raison, à son tour, explique les données de Pexpérience, en retrouvant au fond de chaque force et en chaque puissance quelque chose de la force première et de la puissance infinie.
En fait, c’est ainsi que nous procédons. Dès qu’une puissance est manifeste, l’idée de création intervient. Nous disons du génie qu’il est créateur ; l'interprète lui-même crée son rôle. On objectera que c’est abuser du mot. Je réponds qu’en un certain sens, on n’en use pas assez, et que tout mouvement devrait faire surgir et provoque en effet l’idée de la création. Les formules scientifiques, qui précisent les lois de la transformation des mouvements, n’atteignent que la surface extrême de la production. Le problème de la communication des mouvements, de l’action et de la réaction des forces resie ouvert, et l’idée de la puissance infinie, réduite à la notion partiellement positive d’une puissance relativement productrice, en donne seule la solution. L’unique danger est d’enfler le relatif et de le confondre avec l'absolu qui s’y mêle. C’est l'erreur, bien naturelle, de tous ceux qui ne veulent pas tenir compte de l'expérience et que des insuccès n’ont pas rendus prudents. Le panthéisme n’est que l’exagération d'une vérité : lomniaction de la puissance divine.
L'analyse détaillée de cet attribut nous permettra d'abréger celle des autres. Passons à la connaissance. Nous n’en examinerons pas tous les degrés, depuis la simple réaction appropriée d’une force inférieure où l'on peut voir l’ébauche de la conscience, jusqu'aux généralisations compréhensives du philosophe qui coordonne les résultats acquis en une formule unique,